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Prix Nobel de littérature : les raisons du refus de Sartre

15 Oct
  • Par Camille Lestienne
  • Mis à jour le 22/10/2014 à 17:58
  • Publié le 22/10/2014 à 09:09
Jean Paul Sartre sortant du domicile de Simone de Beauvoir, est interviewé par un reporter après avoir refusé de recevoir le prix Nobel de Littérature, le 23 Octobre 1964.

Il y a cinquante ans, le 22 octobre 1964, Jean-Paul Sartre, fidèle à ses idées et à ses principes, refusait le prix Nobel de littérature. Il s’en expliquait dans une lettre adressée aux journaux suédois et traduite en français dans Le Monde et Le Figaro.

Article paru dans Le Figaro du 24 octobre 1964

C’est un représentant de son éditeur suédois, Bonniers, que Jean-Paul Sartre a chargé jeudi soir, de transmettre aux journaux de Stockholm le texte de sa déclaration. Ce texte traduit en suédois puis retraduit en français a sans doute été quelque peu déformé. On y verra que notre collaborateur Kjell Stromberg et leFigaro littéraire ont joué un rôle important dans cette affaire.

Le Figaro littéraire a attaché le grelot

«Je regrette vivement que l’affaire ait pris une apparence de scandale: un prix est décerné et je le refuse. Cela tient seulement au fait que je n’ai pas été informé assez tôt de ce qui se préparait. Lorsque j’ai vu dans le Figaro littéraire du 15 octobre (voir encadré ci-dessous, NDLR), sous la plume du correspondant suédois du journal, que le choix de l’Académie suédoise allait vers moi, mais qu’il n’avait pas encore été fixé, je me suis imaginé qu’en écrivant une lettre à l’Académie, que j’ai expédiée le lendemain, je pouvais mettre les choses au point et qu’on n’en parlerait plus.

J’ignorais alors que le prix Nobel est décerné sans qu’on demande l’avis de l’intéressé, et je pensais qu’il était temps de l’empêcher. Mais je comprends que lorsque l’Académie suédoise a fait un choix elle ne puisse plus se dédire.

Les raisons pour lesquelles je renonce au prix ne concernent ni l’Académie suédoise, ni le prix Nobel en lui-même, comme je l’ai expliqué dans ma lettre à l’Académie. J’y ai invoqué deux sortes de raisons: des raisons personnelles et des raisons objectives.

Les raisons personnelles sont les suivantes: mon refus n’est pas un acte improvisé, j’ai toujours décliné les distinctions officielles. Lorsque, après la guerre, en 1945, on m’a proposé la Légion d’honneur, j’ai refusé, bien que j’aie eu des amis au gouvernement. De même, je n’ai jamais désiré entrer au Collège de France, comme me l’ont suggéré quelques-uns de mes amis.

Cette attitude est fondée sur ma conception du travail de l’écrivain. Un écrivain qui prend des positions politiques, sociales ou littéraires ne doit agir qu’avec les moyens qui sont les siens, c’est-à-dire la parole écrite. Toutes les distinctions qu’il peut recevoir exposent ses lecteurs à une pression que je n’estime pas souhaitable. Ce n’est pas la même chose si je signe Jean-Paul Sartre ou si je signe Jean-Paul Sartre, prix Nobel.»

Coexistence de l’Est et de l’Ouest

«L’écrivain qui accepte une distinction de ce genre engage également l’association ou l’institution qui l’a honoré: mes sympathies pour le maquis vénézuélien n’engagent que moi, tandis que si le prix Nobel Jean-Paul Sartre prend parti pour la résistance au Venezuela, il entraîne avec lui tout le prix Nobel en tant qu’institution.

L’écrivain doit donc refuser de se laisser transformer en institution, même si cela a lieu sous les formes les plus honorables, comme c’est le cas.

Cette attitude est évidemment entièrement mienne et ne comporte aucune critique contre ceux qui ont déjà été couronnés. J’ai beaucoup d’estime et d’admiration pour plusieurs des lauréats que j’ai l’honneur de connaître.

Mes raisons objectives sont les suivantes:

Le seul combat actuellement possible sur le front de la culture est celui pour la coexistence pacifique des deux cultures, celle de l’Est et celle de l’Ouest. Je ne veux pas dire qu’il faut qu’on s’embrasse, je sais bien que la confrontation entre ces deux cultures doit nécessairement prendre la forme d’un conflit, mais elle doit avoir lieu entre les hommes et entre les cultures, sans intervention des institutions.

Je ressens personnellement profondément la contradiction entre les deux cultures: je suis fait de ces contradictions. Mes sympathies vont indéniablement au socialisme et à ce qu’on appelle le bloc de l’Est, mais je suis né et j’ai été élevé dans une famille bourgeoise et une culture bourgeoise. Cela me permet de collaborer avec tous ceux qui veulent approcher les deux cultures. J’espère cependant, bien entendu, que “le meilleur gagne”. C’est-à-dire le socialisme.

C’est pourquoi je ne peux accepter aucune distinction distribuée par les hautes instances culturelles, pas plus à l’Est qu’à l’Ouest, même si je comprends fort bien leur existence. Bien que toutes mes sympathies soient du côté socialiste, je serais donc incapable, tout aussi bien, d’accepter, par exemple, le prix Lénine, si quelqu’un voulait me le donner, ce qui n’est pas le cas.

Je sais bien que le prix Nobel en lui-même n’est pas un prix littéraire du bloc de l’Ouest, mais il est ce qu’on en fait, et il peut arriver des événements dont ne décident pas les membres de l’Académie suédoise.

Le texte de Jean-Paul Sartre publié en dernière page du Figaro, le 24 octobre 1964.

C’est pourquoi, dans la situation actuelle, le prix Nobel se présente objectivement comme une distinction réservée aux écrivains de l’Ouest ou aux rebelles de l’Est. On n’a pas couronné, par exemple, Neruda, qui est un des plus grands poètes sud-américains. On n’a jamais parlé sérieusement de Louis Aragon, qui le mérite pourtant bien. Il est regrettable qu’on ait donné le prix à Pasternak avant de le donner à Cholokhov, et que la seule œuvre soviétique couronnée soit une œuvre éditée à l’étranger et interdite dans son pays. On aurait pu établir un équilibre par un geste semblable dans l’autre sens. Pendant la guerre d’Algérie, alors que nous avions signé la “déclaration des 121”, j’aurais accepté le prix avec reconnaissance, parce qu’il n’aurait pas honoré que moi, mais aussi la liberté pour laquelle nous luttions. Mais cela n’a pas eu lieu et ce n’est qu’après la fin des combats que l’on me décerne le prix.

Dans la motivation de l’Académie suédoise, on parle de liberté: c’est un mot qui invite à de nombreuses interprétations. A l’Ouest, on n’entend qu’une liberté générale: quant à moi, j’entends une liberté plus concrète qui consiste dans le droit d’avoir plus d’une paire de chaussures et de manger à sa faim. Il me paraît moins dangereux de décliner le prix que de l’accepter. Si je l’accepte, je me prête à ce que j’appellerai “une récupération objective”. J’ai lu dans l’article du Figaro littéraire qu’on “ne me tiendrait pas rigueur d’un passé politique controversé”. Je sais que cet article n’exprime pas l’opinion de l’Académie, mais il montre clairement dans quel sens on interpréterait mon acceptation dans certains milieux de droite. Je considère ce “passé politique controversé” comme toujours valable, même si je suis tout prêt à reconnaître certaines erreurs passées au milieu de mes camarades.

Je ne veux pas dire par là que le prix Nobel soit un prix “bourgeois”, mais voilà l’interprétation bourgeoise que donneraient inévitablement des milieux que je connais bien.»

La question de l’argent

«Finalement, j’en reviens à la question de l’argent: c’est quelque chose de très lourd que l’Académie pose sur les épaules du lauréat en accompagnant l’hommage d’une somme énorme, et ce problème m’a tourmenté. Ou bien on accepte le prix et avec la somme reçue on peut appuyer des organisations ou des mouvements qu’on estime importants: pour ma part, j’ai pensé au comité Apartheid à Londres.

Ou bien on décline le prix à cause des principes généraux, et on prive ce mouvement d’un appui dont il aurait eu besoin. Mais je crois que c’est un faux problème. Je renonce évidemment aux 250 000 couronnes parce que je ne veux pas être institutionnalisé ni à l’Est ni à l’Ouest. Mais on ne peut pas demander non plus que l’on renonce pour 250 000 couronnes à des principes qui ne sont pas uniquement les vôtres, mais que partagent tous vos camarades.

C’est ce qui m’a rendu si pénibles à la fois l’attribution du prix et le refus que je suis obligé de donner.

Je veux terminer cette déclaration par un message de sympathie au public suédois.»


Ce que Jean-Paul Sartre a lu dans le Figaro littéraire, le 15 octobre 1964

En page 3 du Figaro littéraire, voici ce que peut lire l’écrivain sous le titre Jean-Paul Sartre aura-t-il le Nobel?:

Jean-Paul Sartre aura-t-il le Nobel? s'interroge le Figaro littéraire le 15 octobre 1964.

«[…] Qui sera l’heureux gagnant cette année? D’après les rumeurs qui courent dans les milieux littéraires de Stockholm, M. Jean-Paul Sartre, candidat quasi permanent depuis plusieurs lustres, aurait des chances très sérieuses depuis son retour triomphal, l’année dernière, aux lettres pures avec son récit autobiographique Les Mots. Dans la presse suédoise, sous la plume d’académiciens ou d’écrivains proches de la docte compagnie, on a qualifié cet ouvrage d’étape importante, non seulement dans l’évolution de son auteur, mais aussi dans celles des lettres françaises contemporaines, où le père de l’existentialisme a marqué depuis longtemps sa place prépondérante. En Suède la jeune génération l’eut toujours en grande estime, et on ne lui tiendrait certainement pas rigueur d’un passé politique controversé. […]»

Le correspondant suédois, Kjell Stromberg, cite également d’autres nobélisables: Samuel Beckett qui «jouit en Suède d’une faveur extraordinaire parmi les jeunes critiques d’avant-garde qui, actuellement, prêchent avec ferveur l’évangile “absurdiste” dans tous les grands journaux de Stockholm.», mais aussi les anglais W.H. Auden, Graham Greene, Lawrence Durell, les allemands Gunther Grass ou Heinrich Söll ou encore les japonais Tanizaki et Mishima.

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Publié par le octobre 15, 2016 dans Uncategorized

 

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