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Les illusions perdues d’Andreï Kontchalovski

15 Oct

Pour compléter, comment vous parler des nuits blanches du facteur que j’aime tant, des petites gens dans la proto-modernité, avec une tendresse aux autres, une folie aussi… Des paysages comment expliquer, il y a des moments où vous avancez dans le film comme dans ces prairies fleuries au printemps où sous vos pas se lèvent une nuée de papillons ou encore ces lieux de la peur de votre enfance, un marais, une forêt dont vous vous approchiez fasciné en inventant qu’il s’agissait d’un bois maudit..; Et puis il y a ce rapport à l’histoire, celle de l’union soviétique comme une enfance encore, on s’étonne de ce moment où tout paraissait possible et qui rendait supportable notre propre monde. (Note de Danielle Bleitrach)

Dans Les Nuits blanches du facteur, le cinéaste filme le quotidien d’un humble facteur dans le nord de la Russie.

« À chaque fois qu’on trouve une illusion, on finit par ne rencontrer que la désillusion, c’est la vie. » Dans un français correct, Andreï Kontchalovski philosophe à Paris, au bar du Bristol, l’un des hôtels les plus chers d’Europe, où il a ses habitudes. L’ancien dissident soviétique, descendant d’une grande famille d’intellectuels moscovites et frère de Nikita Mikhalkov, se souvient de son retour en Russie après son exil aux États-Unis tout au long des années 1980. « À cette époque, j’avais encore en moi les illusions des libertés occidentales. Il a fallu que j’en revienne. J’ose maintenant penser que j’étais moins libre à Hollywood avec la pression de l’argent, qu’à Moscou avec le Parti communiste. »

« Hollywood ne fait plus du cinéma adulte »

Il estime toutefois avoir eu la chance « de connaître l’Amérique des années 1980, qui pouvait encore produire de grands films politiques. » Mais il l’affirme : « L’Amérique me semble aveuglée. Son modèle consumériste cale, elle perd le contrôle sur le monde, devient schizophrène. Hollywood ne fait plus de cinéma adulte, tout y est devenu teen ager! Quant au déclin de l’Europe, il est irréversible. »

Souriant, énigmatique, pourquoi pas irascible, Andreï Kontchalovski se veut lucide et tranchant. Son dernier long métrage, Les Nuit blanches du facteur, aux frontières du documentaire et de la fiction, tourné dans les grands lacs du nord de la Russie, fait écho à l’un de ses films mythiques, Les Bonheurs d’Assia (1967). Sa caméra observait alors des gens simples, des paysans vivant dans des kolkhozes de misère. Quarante-cinq ans plus tard, il renoue avec ce réalisme cru, cette fois dans les pas d’un humble facteur qui a accepté de jouer son propre rôle, Aleksey.

Kontchalovski refuse de parler de son frère Mikhalkov, proche de Poutine. Il préfère s’attarder sur ce qu’il nomme « l’Amérique de la coca-colonisation ». « La démocratie n’apporte que chaos et entropie aux pays pauvres comme les nôtres », lance-t-il. Pour lui, la Russie, tout comme la Grèce, est une société orthodoxe et « prébourgeoise », dont les habitants « ne cherchent pas la richesse ». « La preuve : l’esprit d’entreprise s’y développe difficilement. Nous avons des oligarques d’un côté, un peuple archaïque de l’autre. Pourtant nous sommes plus libres. Vous, les Européens, vous êtes piégés dans la dictature du politiquement correct, qui crée la médiocrité et qui tient tout le monde dans la peur. »

« Trois lois comme naître, manger, mourir »

À croire que l’autocratie « à la russe » serait le moindre mal? « L’âge aidant, je suis peut-être devenu confus et ironique avec le mot liberté, sourit-il en haussant les épaules. Mais les idées ne sont pas universelles. Il n’y a pas de modèle absolu. Seulement deux ou trois lois ontologiques comme naître, manger, mourir. »

Cette méditation échevelée le ramène à ses paysages du nord de la Russie, quasi inaccessibles. « J’y suis allé tout d’abord pour chercher le silence, l’une des choses les plus difficiles à capturer au cinéma. » Il y a finalement trouvé une forme d’apaisement. « Je ne voulais rien démontrer, juste fixer des visions en étant le plus libre possible. Sachant que la liberté n’est qu’un fantôme, une chimère… »

Alexis Campion – Le Journal du Dimanche

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3 Commentaires

Publié par le octobre 15, 2016 dans Uncategorized

 

3 réponses à “Les illusions perdues d’Andreï Kontchalovski

  1. Krystyna Hawrot

    octobre 16, 2016 at 12:41

    J’ai vu le film au festival de film russe à Paris il y a deux ans et je l’ai beaucoup aimé. Il rend bien compte de la nostalgie du temps de l’URSS…. La plus belle scène est celle ou le facteur entre dans son ancienne école – un immense batiment en bois dans la forêt, vide et à moitié détruit. Et il a une vision de centaine d’enfants chantant l’hymne de l’URSS… Cette scène m’a beaucoup émue. Comme un écho à un monde disparu, qu »on a pas eu le temps de voir disparaitre que déjà notre vie, celle des 45-50 ans (l’âge du héros du film) est presque finie. Tout est allé tellement vite avec les destructions capitalistes, qu’on n’a pas vu ou est passé notre vie. Mais il y a aussi dans ce film des scènes optimistes, un peu surréalistes, de la Russie moderne – des villes qui se développent, les fusées qui repartent vers le ciel… c’est beau, poétique et en réalité positif, pas du tout un film noir.

     
  2. René Fabri

    octobre 18, 2016 at 12:07

    Merci pour m’avoir fait découvrir ce film touchant. Il laisse l’imagination de chacun chercher des interprétations. Par exemple, l’ile, est généralement une métaphore de l’enfance. Mais sans moteur, il n’est plus possible d’y aller. Qui l’a volé ? C’est évidemment la sorcière que le postier a défié le jour d’avant. Cette vieille femme est le fantôme de la mère du postier. Elle lui a donné son enfance, mais ne souhaite pas qu’il devienne trop nostalgique, ne se tourne trop vers le douillet passé (communiste), car il est nécessaire de faire face à la réalité contemporaine. Le moteur qui est à l’intérieur de chaque être vivant lui permet d’aller là où il veut. Il lui faut juste de l’essence qu’il ne peut trouver qu’auprès des autres, et pour moi, cette énergie nécessaire provient, pour partie, de votre merveilleux blog.

     

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