Source : The New York Times, le 23/08/2016

Soldats irakiens après réception de nouvelles armes des forces américaines, à Bagdad, mai 2007. Ceerwan Aziz-Pool/Getty Images

Soldats irakiens après réception de nouvelles armes des forces américaines, à Bagdad, mai 2007. Ceerwan Aziz-Pool/Getty Images

En début d’année, un utilisateur de Facebook à Bagdad, du nom d’Hussein Mahyawi, a posté la photo d’un fusil d’assaut M4 légèrement usé qu’il mettait en vente. Des vétérans de la dernière guerre d’Irak l’ont immédiatement reconnu. C’était un fusil américain équipé d’un viseur holographique, d’une poignée qui a été fournie par l’armée durant l’occupation et d’un autocollant avec un code QR utilisé par les forces américaines pour le contrôle d’inventaire. A l’exception d’un détail – la crosse ayant été changée, comme c’est souvent le cas avec ce genre d’accessoires par les combattants de cette génération qui veulent personnaliser leurs armes – il s’agit d’une vraie réplique des dizaines de milliers de M4 que le Pentagone a envoyé en Irak aux forces de sécurité et aux milices armées après avoir renversé Saddam Hussein en 2003. Et maintenant, elle se trouve sur le second marché, prête à être vendue.

Est-ce une surprise ? Non. Quatre ans après que les États-Unis se sont retirés militairement d’Irak, et près de deux ans après qu’un petit nombre de troupes américaines a commencé à y revenir pour combattre l’État Islamique, la vente de M4 faisait partie de la routine quotidienne du trafic d’armes irakien. Le fusil de Mahyawi n’est qu’une autre donnée prouvant l’extraordinaire et dangereux échec du contrôle des échanges des armes américaines, signant la fin d’une pratique militaire fondamentale des temps modernes : la traçabilité des armes.

Depuis l’attentat du 11-Septembre, les États-Unis ont livré une vaste quantité, mais impossible à chiffrer, d’armes à feu à leurs partenaires militaires en Afghanistan et en Irak. Aujourd’hui, le Pentagone n’a qu’une idée partielle du nombre d’armes envoyées, et pire encore, ne sait où les localiser. En parallèle, cette abondance d’armes américaines arrivant sans cesse sur le marché noir est l’une des raisons pour lesquelles l’Irak ne se remettra pas, avant longtemps, de ses problèmes post-invasion.

La nouvelle tentative de décompte établie dans un projet dirigé discrètement par Ian Overton donne une idée de l’importance de ces transferts d’armes et de la difficulté à en connaître le volume. Overton, ancien journaliste de la BBC, est aujourd’hui administrateur de Action on Armed Violence (Action contre la Violence Armée), association située à Londres qui effectue des recherches et fait pression pour s’opposer à la prolifération des armes et aux violences faites aux civils. Il est également l’auteur de The Way of the Gun, une étude sans complaisance de quelques-uns des rôles que jouent les armes à feu dans la société moderne. Avec une série de demandes relevant du Freedom of Information Act, il a commencé l’an dernier, avec sa petite équipe de recherche, à compiler 14 années d’informations contenues dans des contrats du Pentagone relatifs aux carabines, pistolets, mitrailleuses et aux munitions correspondantes, aussi bien pour les troupes américaines que pour leurs partenaires et associés. Ils ont comparé les données avec les déclarations publiques. Overton rend publiques aujourd’hui les données et ses analyses. Cela couvre 412 contrats et mérite qu’on prenne le temps d’y réfléchir, alors que les signataires du Traité sur le Commerce des Armes se réunissent cette semaine à Genève. Le traité, qui a pris effet en 2014, et dont les États-Unis sont signataires, a pour but de promouvoir la transparence et les actions responsables sur le commerce des armes conventionnelles et de réduire leur circulation vers des acteurs non recommandés, exactement ce que les États-Unis n’ont souvent pas réussi à faire au cours des guerres récentes.

Overton comptabilise qu’au total le Pentagone a fourni plus de 1,45 millions d’armes à feu à diverses forces de sécurité en Afghanistan et en Irak, dont plus de 978 000 fusils d’assaut, 266 000 pistolets et presque 112 000 mitrailleuses. Ces transferts constituent un assortiment d’armes à feu de diverses époques et types : des fusils d’assaut Kalachnikov résidus de la Guerre froide, des fusils récents de type OTAN M16 et M14 en provenance des usines américaines, des mitraillettes d’origine russe ou occidentale, des fusils pour tireurs d’élite, des revolvers et pistolets de divers calibres et provenances, y compris un large assortiment de pistolets semi automatiques Glock, un type d’arme régulièrement proposé à la vente en ligne en Irak.

Nombre des destinataires de ces armes sont devenus des alliés courageux et importants sur les champs de bataille. Mais bien plus nombreuses encore sont celles qui n’ont pas suivi ce chemin. Prises dans leur ensemble, les armes ont fait partie d’un vaste, et parfois peu contrôlé, flux provenant d’une grande puissance pour aller vers des armées et des milices souvent discréditées par un entraînement de faible qualité, la désertion, la corruption et des comportements non respectueux des Droits de l’Homme. En sachant ce que nous savons de beaucoup de ces forces, il aurait été tout à fait remarquable qu’elles gardent le contrôle de leurs armes. Il n’est pas surprenant qu’elles ne l’aient pas fait.

Une illustration du caractère erratique de la surveillance de la distribution de ces armes : la semaine dernière, cinq mois après que le New York Times a demandé au Pentagone son propre décompte des armes légères fournies aux forces partenaires en Afghanistan et en Irak, la réponse fait état de moins de la moitié du nombre d’armes à feu que les chercheurs ont établi – environ 700 000 en tout. C’est un chiffre, observe Overton, qui « ne tient compte que de 48% du total des armes légères fournies par le gouvernement américain, dont on trouve trace dans les rapports publics. »

L’écart entre les décomptes, selon le Pentagone, provient en partie du fait que tout d’abord les militaires des États-Unis s’efforçaient de répondre à deux gouvernements en situation de guerre. « La vitesse de réaction était essentielle pour équiper les forces de sécurité de ces pays, et pour les entraîner à relever de tels défis. » Mark Wright, un porte-parole du Pentagone, a écrit dans un e-mail : « Il en est résulté l’apparition d’écarts dans les enregistrements de transferts de certaines armes. » Wright a aussi indiqué que les méthodes courantes du Pentagone se sont améliorées pour s’assurer « que l’équipement n’est utilisé que pour des usages autorisés. » Des représentants « inventorient chaque arme lorsqu’elle arrive dans le pays et enregistrent son affectation au pays étranger partenaire. »

Comment le décompte et l’enregistrement des numéros de série et des destinataires ont-t-ils pu être vus comme une perte de temps qui aurait ralenti la guerre ? Cela n’est pas clair. Quiconque a servi dans une unité militaire sait que l’enregistrement de qui a reçu quelle arme est à la fois une tâche de base et une habitude qui s’inscrit dans une routine. Cela ne prend pas plus de temps que de fournir un uniforme à un soldat ou de lui servir un repas. Mais souvent le Pentagone n’exigeait pas ces étapes. Toutefois Wright note qu’une fois une arme fournie à une autre force, « il est de sa responsabilité de tenir le compte de cette arme. »

Comme Overton avait déjà travaillé plus tôt cette année sur son propre recensement, je demandai à Nic Marsh, chercheur au Peace Research Institute d’Oslo, de recouper ce décompte, mais en utilisant d’autres sources, plus particulièrement les données d’exportation de l’Union européenne et les rapports américains de l’inspecteur général militaire. L’approximation totale de Marsh pour les deux guerres a également dépassé le Pentagone d’une grande marge. En examinant les transferts d’armes déclarés de l’Europe, il a trouvé des totaux officiellement déclarés de plus de 465 000 armes à feu fournies par le Pentagone en Afghanistan depuis 2001. Marsh a déclaré que les exportations comprenaient des armes de l’Albanie, la Grande-Bretagne, Bulgarie, Canada, Croatie, République tchèque, Allemagne, Hongrie, Italie, Monténégro, Pakistan, Pologne, Roumanie, Russie, Serbie, Slovaquie, Slovénie et les États-Unis. Il a également trouvé au moins 628 000 autres armes à feu exportées vers l’Irak de 2003 à 2014, à partir de la même liste de nations, plus la Bosnie, l’Estonie, la France, la Lettonie et la Turquie. Son décompte pour l’Irak n’inclut pas près de 300 000 armes à feu supplémentaires qu’il soupçonne d’y avoir été déplacées pour le Pentagone, mais pour lesquelles les enregistrements ne sont pas tout à fait clairs. « Le nombre est beaucoup plus grand » que 628 000, a-t-il dit, « mais nous ne sommes pas certains du nombre exact exporté de Bosnie. »

Les armes envoyées de l’Europe vers l’Irak, et les caisses de munitions nécessaires pour les alimenter, ont rempli des avion-cargo, bien que Marsh ait mentionné que les données disponibles ne disent pas non plus combien ont été directement financées par les États-Unis, par opposition à celles achetées par les ministères irakiens avec des fonds de donateurs américains, ou celles données par les pays se débarrassant de leur vieux stock. Cette observation est importante, parce que les deux dernières catégories – cadeaux État à État par l’intermédiaire de gestionnaires américains ou autres, et armes à feu achetées directement par l’Afghanistan ou l’Irak – ne sont probablement pas dans le décompte final d’Overton. Ceci est l’une des nombreuses raisons de soupçonner que les 1,45 millions de ce décompte pourraient sous-estimer la quantité réelle d’armes octroyées pendant les nombreuses années où le Pentagone a joué en Afghanistan et en Irak le rôle du fournisseur d’armes légères. « Cela pourrait être deux fois plus, pour autant que nous sachions, » a déclaré Overton vendredi dernier, sans plaisanter tout-à-fait.

L’analyse d’Overton ne tient pas compte non plus de nombreuses armes fournies par l’armée américaine aux forces locales par d’autres moyens, y compris le recyclage d’armes saisies, qui était une pratique courante et largement non documentée.

Ajoutant à la suspicion que le nombre est encore plus grand, Overton est certain que son total a ignoré des expéditions, parce que les données que le Département de la Défense a mises à sa disposition étaient incomplètes ou entachées de contradictions difficilement conciliables. Par exemple, les contrats étudiés faisaient état de plus de 6,5 ou 7 millions de dollars, selon l’année. Overton soupçonne que cela cache de nombreux achats plus petits. Et les données contractuelles libellent souvent vaguement les achats, rendant parfois difficile de déterminer exactement ce qui a été acheté, encore moins pour qui. Les données du Pentagone, en bref, ne déclarent pas beaucoup de ce que le Pentagone a effectivement acheté.

Un point est incontestable : beaucoup de ces armes ne sont pas restées longtemps en possession du gouvernement après leur arrivée dans leurs pays respectifs. Dans l’un des nombreux exemples, un rapport de 2007 du Government Accountability Office a constaté que 110 000 fusils d’assaut Kalachnikov et 80 000 pistolets achetés par les États-Unis pour les forces de sécurité irakiennes ne pouvaient pas être recensés – plus d’une arme à feu pour chaque membre de l’ensemble de la force militaire américaine en Irak, quel que soit le moment de la guerre. Ces défaillances documentées de comptabilité avaient lieu avant la simple évaporation de divisions irakiennes entières du champ de bataille, comme ce fut le cas de quatre d’entre elles après que l’État islamique ait emporté Mossoul et Tikrit en 2014, comme l’indique une demande de budget de l’Armée 2015 pour acheter plus d’armes à feu pour les forces irakiennes pour remplacer ce qui a été perdu.

Ces pertes spectaculaires représentaient le pire des disparitions en augmentation progressive observées d’abord par de nombreux vétérans de ces guerres, y compris des escroqueries comme ces nouvelles recrues de l’Armée nationale Afghane se présentant à l’entraînement puis disparaissant après la distribution des fusils. Les soldats ont suspecté qu’ils sont partis pour vendre leurs armes. Sur les avant-postes où les troupes américaines, afghanes et iraquiennes travaillaient ensemble, les unités locales se retrouvaient souvent avec seulement une fraction des effectifs connus, diminués à mesure que les officiers de police nationale et les soldats disparaissaient ou désertaient avec leurs armes. L’armement américain des rebelles syriens, à la fois par la CIA et le Département de la Défense, a également été perturbé par des questions de responsabilité et de vol pur et simple, dans une guerre où le champ de bataille est incertain, avec des djihadistes alignés avec al-Qaïda ou combattant sous la bannière de l’État islamique.

Durant cette année, de nombreux marchands d’armes en ligne, y compris sur Facebook, ont colporté un assortiment inépuisable d’armes de toute évidence américaines, incluant le M4 proposé par Hussein Mahyawi, lequel se décrit comme designer d’intérieur sur son profil Facebook. En avril, après avoir été approché par le New York Times et un examen des données par l’Armament Research Services, une société privée de consulting et d’enquêtes sur les armes privées, Facebook a fermé de nombreux comptes au Moyen Orient qui servaient de bazars à armes, y compris des comptes en Syrie et en Irak, où des armes provenant du Pentagone représentent une grande part du marché visible. Le compte d’Hussein Mahyawi disparut. Mais de nombreux nouveaux comptes Facebook vendant des armes ont depuis surgi, et qui sont selon leur propre description, des marchés virtuels opérant depuis Bagdad et Karbala. Le business continue.

Les nouvelles données suggèrent aussi les façons dont le combat au sol pour les troupes américaines a fait rage et a changé au cours de la dernière décennie et demie. Selon son décompte, l’armée américaine a émis des contrats d’une valeur potentiellement supérieure à 40 milliards de dollars pour des armes à feu, des accessoires et des munitions depuis le 11-Septembre, y compris les améliorations aux usines de munitions nécessaires pour maintenir la production. La plupart de ces dépenses étaient affectées aux forces américaines, et les détails racontent l’histoire de deux guerres qui ne se déroulent pas comme prévu. Plus de 4 milliards de dollars de contrats ont été émis pour des armes de petit calibre, y compris des pistolets, des mitrailleuses, des fusils d’assaut et des fusils de sniper, et plus de 11 milliards de dollars ont été émis pour l’équipement connexe, des canons de rechange de mitrailleuses aux lunettes de fusil de sniper, selon le décompte d’Overton. Une somme beaucoup plus importante, près de 25 milliards de dollars, a été affectée aux munitions ou aux mises à niveau des usines de munitions pour ces armes à feu. Ce dernier chiffre est en accord avec ce que la plupart des vétérans du combat terrestre en Irak et en Afghanistan pourrait vous dire – les troupes américaines ont été impliquées dans un nombre vertigineux de fusillades depuis 2001, brûlant des montagnes de munitions en cours de route.

Certaines lignes des tableaux d’Overton dénotent de profonds changements tactiques. L’armée américaine est entrée en Afghanistan en 2001 avec un petit contingent de troupes, qui a écarté les talibans du pouvoir en manœuvrant avec des alliés locaux soutenus par la puissance de feu navale et aérienne. Elle a envahi l’Irak en 2003 avec des colonnes mécanisées protégées par un déploiement écrasant de puissance de feu, y compris des frappes aériennes, des missiles de croisière, des bombes incendiaires et des sous-munitions. La manœuvre a rapidement chassé les forces conventionnelles de l’Irak. Puis vinrent les années d’occupation forcée et les efforts de reconstruction et d’édification de la nation à travers une géographie immense. Les rotations de soldats et de marines se sont enlisées dans l’étendue des missions et se sont retrouvées face aux menaces familières de la guérilla réapparue : bombes, embuscades et (en Irak, en particulier) snipers.

Les données montrent d’importants achats de mitrailleuses lourdes et de canons. Ceci est l’indice du passage de nombreuses unités américaines de pédestre à motorisée, parce que les hommes entassés dans des camions blindés avaient besoin d’une puissance de feu sur tourelle pour se défendre – une adaptation de matériel forcée par les embuscades et les bombes improvisées, les armes bon marché harcelant l’armée la plus chère du monde.

Maintenant, détournons-nous un instant de ces données pour réfléchir à ce qu’elles taisent. Le Pentagone a fourni à Overton des informations sur les contrats d’armes légères jusqu’à un calibre de 30 millimètres. Cela signifie que certaines catégories d’armes d’infanterie ne sont pas incluses, parmi lesquelles des mortiers, des lance-roquettes à tir épaulé et des puissants lance-grenades automatiques Mark 19 montés sur de nombreux véhicules américains et également utilisés pour la défense de postes avancés. Cette omission signifie que les données n’offrent aucun aperçu d’un aspect étonnamment risqué de l’armement par le Pentagone des forces locales avec des armes d’infanterie : la distribution à grande échelle d’armes anti-blindés, y compris RPG-7, communément appelés lance-grenades propulsées et des armes sans recul, y compris le SPG-9. Chacun de ces systèmes tire des projectiles hautement explosifs (et souvent perforants), et chacun a été couramment utilisé par les insurgés dans les attaques. Après les premières semaines de chaque guerre, les seuls véhicules blindés, quel que soit le champ de bataille, étaient américains ou associés à des unités gouvernementales alliées et locales, ce qui rendait énigmatique la pratique du Pentagone de fournir des armes perforantes aux forces de sécurité afghanes et irakiennes. Pourquoi auraient-ils besoin d’armes perforantes alors qu’ils n’avaient aucun blindé à combattre ? Pendant ce temps, des roquettes ont été plus ou moins mystérieusement tirées sur des convois et des patrouilles américains dans chacune des guerres.

Ensemble, le volume des dépenses, la confusion permanente sur les totaux et les multiples pressions pour minimiser les stocks se combinent pour dresser le portrait du Pentagone sabotant le rôle déjà embarrassant qu’il s’est choisi lui-même – celui de marchand d’armes et édificateur d’État, rôle qui a conduit régulièrement à des missions en nette opposition les unes aux autres. Tout en faisant face à deux guerres en évolution rapide, l’armée américaine a essayé de créer et de renforcer de nouvelles démocraties, des gouvernements et des classes politiques ; recruter, former et équiper les forces de sécurité et de renseignement sur un calendrier serré et de vastes échelles ; réparer et sécuriser l’infrastructure de transport ; encourager la diffusion ou le rétablissement de services juridiques et de services publics ; et laisser derrière elle quelque chose de plus acceptable et robuste que la règle des voyous.

Chacun de ces efforts serait difficile à lui seul. Mais les États-Unis ont essayé toutes ces choses à la fois, tout en achetant et expédiant dans les deux pays une quantité prodigieuse d’armes militaires légères, et en les distribuant à la population locale et à des groupes qu’elle connaissait à peine. Les destinataires étaient souvent manifestement corrompus et parfois en liens étroits avec les mêmes milices et insurgés qui tentaient de chasser les États-Unis et de faire en sorte que son projet complet d’édification de la nation ne résiste pas. Il ne devrait pas être surprenant que les unités américaines dans les provinces et quartiers hostiles, et leurs partenaires, puissent essuyer des coups de feu à la moindre occasion.

Le processus d’achat et de distribution d’armes s’est poursuivi jusqu’à aujourd’hui, avec d’autres acteurs concernés, comprenant l’Iran vers ses alliés en Irak et divers « donateurs » aux combattants kurdes. En mars, la Russie a annoncé qu’elle a donné 10 000 fusils d’assaut Kalachnikov à l’Afghanistan, l’une des régions sur terre déjà les plus saturés en Kalachnikov. Si l’on en croit une analyse produite par l’Inspecteur général spécial des États-Unis pour la reconstruction de l’Afghanistan, ou SIGAR, l’Afghanistan n’en avait même pas besoin. En 2014, l’inspecteur général a annoncé qu’après la décision des États-Unis de remplacer les Kalachnikov de l’armée afghane par des armes au standard de l’OTAN (une aubaine pour les fabricants d’armes avec un avantage beaucoup moins évident pour les forces afghanes déjà largement équipées), l’armée afghane s’est retrouvée avec un surplus de plus de 83 000 Kalachnikov. Les États-Unis n’ont jamais tenté de récupérer l’excédent ainsi créé, donnant au bureau de l’inspecteur général de bons motifs de crainte à long terme. « Sans préjuger de la capacité du gouvernement afghan à prendre en compte ou utiliser correctement ces armes, dit-il, le SIGAR est inquiet sur le fait qu’elles pourraient être récupérées par des insurgés et entraîner des risques supplémentaires pour les civils. »

Au final, les décomptes par Overton de la diffusion des armes mettent en lumière le décalage institutionnel fondamental entre ce que le Pentagone impose à ses troupes et ce qu’il s’impose. Dès leurs premiers jours sous l’uniforme, les recrues de l’Army et des Marines sont conditionnées par une approche presque sacrée de leur arme. Ils apprennent rapidement qu’aucun autre objet de leur équipement ne sera mieux suivi par les routines de contrôle et que des inspections interviendront tout au long de leur carrière. Leurs armes doivent être gardées parfaitement lubrifiées et propres. Les armes doivent toujours être à portée de main. Les canons doivent être pointés uniquement là où ils doivent être pointés. Les armes ne peuvent pas être perdues. Toute pièce dans l’armurerie et dans toute patrouille doit être comptabilisée, encore et encore, et encore toujours, afin que tout le monde, du soldat jusqu’au commandant, sache que rien n’a été égaré et que les armes sont toujours prêtes à toute éventualité. Cet état d’esprit est si poussé que de nombreux vétérans, des années après avoir rejoint la vie civile, sont toujours capables de réciter les numéros de série des armes qu’ils ont portées. Certains se surprennent à chercher leur arme à n’importe quel moment de la journée.

Quand les militaires ont distribué des armes en Afghanistan et en Irak, une dynamique différente était en jeu. C’était rarement la priorité de garder la trace des armes de manière fiable, en tenant la liste de qui en a reçu, de ce qui a été livré, et où. Aujourd’hui c’est impossible. Et ainsi personne ne sait où se trouvent de nombreuses armes, jusqu’au jour où elles apparaissent sur un média social ou se font remarquer sur des scènes de combat ou de crime, par le crépitement des tirs en rafale, en souvenir des dizaines de milliards de dollars partis dans des pays où la violence et le terrorisme perdurent. Que faire ? Comme d’habitude, l’une des solutions des États-Unis, une fois de plus, sera d’envoyer plus d’armes.

C. J. Chivers est reporter pour The Times.

Source : The New York Times, le 23/08/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.