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Le Monde Diplomatique : Le réel, l’exact et le vrai par Philippe Person

10 Oct

Dans le Monde diplomatique de ce mois-ci (octobre 2016) il y a une critique de notre livre sur Bertolt Brecht et Fritz Lang ou comment un film qui porte sur la mort d’Heydrich, le bourreau de Prague, un des principaux responsable de la solution finale, peut être interrogé par l’historien, quand cette histoire reste un traumatisme. Une critique qui va à l’essentiel, merci à son auteur, qui a bien saisi une des préoccupations qui demeure la mienne sur la vérité historique et la mémoire, de la lutte contre le nazisme à la postérité actuelle de l’Union soviétique. (note de Danielle Bleitrach)

Dans son essai Bertolt Brecht et Fritz Lang (1), traitant de la seule œuvre — le film Les bourreaux meurent aussi (1943) — qui ait vu collaborer deux des plus célèbres artistes allemands en exil à Hollywood (trois, si l’on ajoute le musicien Hanns Eisler), la sociologue Danielle Bleitrach s’interroge : pourquoi, pour raconter l’histoire de l’assassinat bien réel du Reichsprotektor Reinhard Heydrich en 1942 par les partisans tchécoslovaques, les auteurs ont-ils eu besoin de s’éloigner de la vérité en inventant un complot ourdi par tout un peuple afin de charger un « faux coupable », par ailleurs authentique collaborateur nazi ?

Dès sa sortie, la censure américaine avait signalé que le film de Lang faisait l’apologie du mensonge. Plus tard, la commission McCarthy lira Les bourreaux meurent aussi comme un pur exemple de propagande communiste, puisqu’il n’y a pas véritablement de héros.

Selon l’analyse de Danielle Bleitrach, en construisant une machination à la limite de la vraisemblance, Brecht et Lang s’éloignaient de la simple reconstitution historique pour vanter la nécessité d’une action collective, car seule une fiction pouvait expliquer que, pour vraiment éradiquer le national-socialisme, il fallait que le peuple tout entier agisse — et non pas simplement quelques combattants déterminés.

Ce passage par la fiction, on le retrouve dans J’ai survécu à ma mort(1960) (2), film tchécoslovaque de Vojtěch Jasný contant le parcours d’un boxeur déporté à Mauthausen. Contemporaine de Kapò, le film de Gillo Pontecorvo mettant en scène une jeune Juive qui se fait passer pour une prisonnière de droit commun et devient kapo, cette puissante immersion dans le camp de concentration ne suscite pas les mêmes polémiques esthétiques et morales, le récit s’appuyant sur une reconstitution documentaire d’une grande force. Si le film avait été vu à l’époque, il aurait pu échapper à la fameuse polémique lancée par Jacques Rivette dans les Cahiers du cinéma sur le « travelling, affaire de morale » et nuancer les débats tranchés sur la possibilité de « fictionner » les camps à l’écran. Car qui verra les scènes où les détenus empruntent le cauchemardesque escalier de 186 marches les conduisant à la carrière de Mauthausen comprendra l’importance de cette représentation clinique de la barbarie nazie. Sortie de l’oubli par l’Amicale de Mauthausen, cette œuvre a pris, pour les anciens déportés du camp, valeur de témoignage exceptionnel.

Pour Roberto Rossellini, la question ne souffre pas de discussion : s’il va, en 1947, tourner Allemagne année zéro (3) dans les ruines de Berlin pour conclure son triptyque « néoréaliste » commencé avec Rome, ville ouverte (1945) et poursuivi par Païsa (1946), ce sera forcément par le biais d’une fiction, et elle contera le sort des « perdants » en prenant pour héros un enfant devant survivre aux temps nouveaux et aux relents mortifères de l’époque hitlérienne.

Mais cette fiction se nourrira de tout un travail documentaire préparé par son collaborateur Carlo Lizzani et du vécu de ses personnages, interprétés par des acteurs non professionnels. Si Allemagne année zéro est une plongée fictive dans l’âme d’un peuple par l’intermédiaire d’un enfant pour savoir si la « bête immonde » a vraiment été anéantie, elle se nourrit aussi du deuil de Rossellini, qui perd alors son fils âgé de 9 ans et trouve, pour interpréter son héros principal, un jeune garçon qui n’est pas sans ressemblance avec le disparu.

Ainsi, l’un des films fondateurs du cinéma moderne est d’abord une fiction, presque une autofiction. Et, si ce qu’il décrit touche encore aujourd’hui, c’est parce que Rossellini ne se contente pas de retranscrire le réel de l’Allemagne vaincue, mais le transgresse en imaginant comme fin le suicide d’un enfant. Comme l’anticipaient Lang et Brecht, pour le meilleur comme pour le pire, c’est désormais le mensonge du cinéma qui sera porteur de vérité.

Philippe Person

Ecrivain.
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Publié par le octobre 10, 2016 dans Uncategorized

 

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