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Freud, le monothéisme, la vérité historique, l’explication psychanalytique (3)

06 Oct

Moïse recevant les tables de la loi. 12e siècle. Toulouse. . Encore un Moïse cornu. Cette représentation  cornue ou avec des faisceaux lumineux (Chagall)est en général liée au récit du retour de la montagne tandis que les juifs adorent le veau d’or. Lorsque Moïse redescend pour instruire le peuple, il n’est plus le même: «Quand il descendit de la montagne, il ne savait pas, lui, Moïse, que la peau de son visage était devenue rayonnante en parlant avec le Seigneur.» Les commentaires et d’autres études expliquent souvent que toute cette idée de cornes est exclusivement liée à une mauvaise interprétation du texte hébreu. Mais le récit hébreu joue sur l’ambiguïté: le verbe «qaran» peut en effet signifier «rayonner» ou «être cornu». Donc pour un auditeur hébreu les deux significations se mélangent. Mais dans le contexte du récit du veau d’or, il y a peut-être un sens encore plus profond. Le peuple voulait un dieu visible; ce faisant il a provoqué la «transgression originelle d’Israël» et la destruction de cette image. Au moment de l’alliance renouvelée, Moïse apparaît avec des «cornes». A-t-il pris la place du taureau? D’une certaine façon, c’est le cas, puisqu’il est, lui, le médiateur visible entre Yahvé et Israël. L’ambiguité de l’interprétation est au coeur de l’analyse de Freud que nous rapportons ici.
Mais je vais vous avouer ce qui me passionne dans cette réflexion c’est sur quoi je travaille: la relation entre l’Histoire, celle des révolutions, la période de latence, d’oubli avec la victoire des anciens dominants et le retour ultérieur sous de nouvelles formes de l’idée révolutionnaire. la réflexion de Freud me paraît apporter un point d’appui. Il y a aussi Ricoeur et bien sûr les luttes des classes en France de Marx.la poursuite historique de la Révolution quand un peuple l’a déjà accomplie. C’est sur ces questions que je travaille actuellement, témoignage, fiction, Histoire et postérité des révolutions.
 (note de danielle Bleitrach)

L’hypothèse centrale de freud dont il sait le caractère scandaleux est qu’il n’a pas existé un seul Moïse mais deux, car il n’y a pas eu une seule fondation du judaïsme mais deux. Une première tentative traumatique était, en effet, nécessaire pour que la seconde, restauratrice, puisse avoir lieu.

Le premier essai aurait été l’oeuvre d’un noble égyptien, disciple du quasi monothéisme du pharaon Akhénaton. Il se serait placé sous la protection d’un peuple prot-juif et qui a fini par l’assassiner parce qu’ils refusaient le culte du pharaon egyptien. Ce peuple serait retourné à ses anciens dieux en refoulant le crime. Au terme d’une latence de plusieurs siècles, toutes les idées énoncées une première fois par Moïse l’Egyptien- en particulier le dieu unique, l’exigence d’une vie selon la vérité et la justice, l’idéal de séparation, finiraient par ressurgir et donneraient lieu à une seconde tentative de fondation cette fois victorieuse. Cette seconde tentative serait portée par un pasteur madianite qui, ayant abandonné son nom, prendrait celui de Moïse occulterait son prédecesseur, en même temps qu’il actualiserait le message.

La période de latence joue un rôle essentiel dans la naissance de la nouvelle religion, sans le souvenir refoulé, les enseignements n’auraient pas pu être articulés et recevoir un accueil favorable. le refoulement en disposant les corps a préparé les esprits, il a permis l’entretien et la transmission de l’idée monothéiste sur le mode paradoxal de son expression censurée. On comprend mieux dès lors ce que Freud vise par « vérité historique », c’est le retour sur ce qui s’est passé et fut occulté.

la Bible crée une fiction pieuse et non une réalité matérielle mais elle comporte une vérité historique: celle de l’affirmation, qui eut lieu un jour, de l’idéal monothéiste et de la possibilité qu’elle offrit à un peuple de se fonder politiquement.

Sur ce point, l’approche psychanalytique nous invite à envisager le récit religieux en ne le soumettant pas immédiatement à l’alternative entre faits attestés et fiction. Elle souligne que les inexactitudes matérielles qu’il contient résultent d’un mécanisme psychique cohérent, dont la logique peut être reconstituée, étant pour l’essentiel l’effet de la censure qui a présidé à l’occultation de l’événement passé.

Il en ressort une théorie de la transmission intergénérationnelle où ce qui est perpétué est moins un contenu de croyances en tant que tel (qu’on le juge fictionnel ou matériellement attesté) qu’une disposition à « revivre » ce qui s’est passé, c’est-à-dire à reconnaître dans la croyance transmise la vérité historique dont elle est porteuse et qui l’actualise.

Comme on le voit pour Freud, la génèse du monothéisme est dans la répétition. Du fait même de cette répétition, l’affirmation se présente comme porteuse d’une vérité historique, le rappel de ce qui s’est effectivement passé et qui a été occulté. C’est l’officialisation de ce que savaient déjà les individus en eux mêmes sans se l’avouer. pour cette raison, elle engage d’emblée chez les croyants un certain rapport au passé, un rapport répétitif qui consiste à le « revivre » indéfiniment en vue d’en faire un présent à chaque instant. Il est pour Freud historique au sens fort: il pointe vers la façon dont un événement prend sens avec les événements, avec lesquels il s’enchaîne.

Question: pourquoi les Egyptiens ne sont-ils pas les inventeurs du monothéisme ?

Une réponse sociologique est que le monothéisme ne pouvait pas être fondé par des individus en situation de domination politique. Ils peuvent envisager un empire, mais ils ne peuvent pas envisager le rapport à l’unicité sur un mode égalitaire, pour eux le rapport ne peut être que hiérarchisé et différencié.

Pour fonder le monothéisme, il faut des individus dont la position s’est renversée, des hommes issus des dominants mais devenus des dominés (Moïse, un égyptien noble devenu un proscrit. Paul, un juif romain, persécuteur des chrétiens les rejoint) ou encore des individus dominés mais en passe de devenir des dominants d’un nouvel ordre (Moïse dominé en egypte prend la tête d’un nouveau peuple). Seuls de tels hommes peuvent continuer à revendiquer la pensée propre aux dominants, celle de l’unicité du pouvoir- alors qu’ils n’occupent qu’une place de dominés. Ce qui revient à se détacher de son préjugé hiérarchique obstacle à l’unicité et à la transformer en abstraction, déliée de ses conditions de réalisation. Ils peuvent alors investir la figure du grand homme.

Le parallèle avec les révolutionnaires, fondateurs d’un ordre social nouveau est patent. Il s’agit de transformer la pensée d’une élite en pensée appropriable par tous. ILs s’opposent à la société existante, en la concevant comme un tout, le projet politique de ce qu’elle devrait être. Et ils affirment qu’il existe un plan, celui où la hiérarchie politique en vigueur compte moins que l’unicité.

Pour la sociologie, ce que l’invention du monothéisme juif, peut permettre d’envisager, de ce point de vue, est le lien entre la transformation d »e l’ordre social et la génèse d’idées religieuses nouvelles.

« Quant aux egyptiens, nous dit B.Karsenti, leur monothéisme était un reflet de leur impérialisme, une conséquence idéologique de leur oeuvre politique- pas du tout comme une oeuvre mentale » (ibid 182) Le monothéisme juif n’est-il pas l’illustration de leur situation politique au sein de l’empire? une élite en déshérance. Il est vrai que les Juifs ont dissocié la distanciation monothéiste du plan des rapports socio-politiques, nous invitant à penser la première indépendant des seconds. c’est un donné très important dans ses effets pratiques qui a doté les juifs de la fierté d’avoir été élus et leur procure la force de faire face aux préuves du contraire qui s’accumulent dans leur histoire.

reste que l’on peut tenter d’expliquer le point de vue proprement sociologique de cette dissociation. c’est alors l’expérience de la domination politique qui paraît le mieux l’éclairer, l’abstraction de l’idée d’unicité- sa radicalisation idéelle- résulte de la perte du pouvoir politique, et c’est finalement dans le moment où elle devient une idée politiquement dominée- ce temps de latence de plusieurs siècles durant laquelle elle ne se transmet que de manière censurée et souterraine- qu’elle acquiert une vie indépendante des rapports politiques et qui se revendique comme telle dans la bouche des prophètes.

de même, sans doute peut-on tenter d’expliquer d’un point de vue sociologique la génèse de la « rechute » vers le sensible à quoi correspond le christianisme. C’est peut-être à l’expérience de la ville cosmopolite qu’il faut en appeler avec la multiplication des échanges interculturels. Les échanges et les emprunts de diversité se font sans problème entre peuples polythéistes mais pas avec les Juifs dont la religion ne ressemble à nulle autre.

Si échange il peut y avoir il faut que les non juifs se hissent au niveau de la distanciation monothéiste. paul juif prosélyte et très religieux a entrepris de convertir les gentils à al vérité monothéiste. mais c’est trop exiger d’eux  qui ne sont pas disposés comme les juifs par des siècles de pratique, par une tendance corporelle à la pure distanciation. ils ne voient là qu’une masse d’interdits, ue pure économie du renoncement pulsionnel, ils peinent à y trouver joie et fierté. le christianisme est un compromis acceptable. le poids de la culpabilité si insupportable au gentil sera levé, de manière que seront levées nombre de prescriptions judaïque en particulier la circoncision. Pratique qui dans le fond n’a rien de monothéiste. Le meilleur du monothéisme sera préservé tandis que s’opère le prosélytisme. C’est ainsi dit freud que paul qui voulait absolument être le continuateur du judaïsme devient son destructeur (ibid 219)

Mais à la question: pourquoi fallait-il que le polythéisme soit dépassé par le le monothéisme ? Freud ne répond pas. Il lui semble claire « qu’il n’y avait rien d’évident au fait que le monothéisme ait dû arriver quelque par, en un point où à un stade de l’histoire de la famille humaine » (P.173)

Freud révèle par là qu’il a une conception événementielle de l’histoire humaine dans laquelle le retentissement  d’un acte fondateur se poursuit durablement  et en grande partie  inconsciemment parmi les descendants, en produisant refoulement et attentes, appelée à ressurgir un jour et à se manifester sous des formes nouvelles.

 

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3 Commentaires

Publié par le octobre 6, 2016 dans Uncategorized

 

3 réponses à “Freud, le monothéisme, la vérité historique, l’explication psychanalytique (3)

  1. jehaislescookies

    octobre 6, 2016 at 12:21

    les pretres egyptiens SONT les inventeurs du monothéisme, et ce dès 2000 avant JC, donc avant tout le monde:

    lisez ces citations, c’est impressionnant :

    « Tu es l’unique, le Dieu des tout premiers commencements du temps, l’héritier de l’immortalité, par toi seul engendré, tu t’es toi-même donné naissance ; tu as créé la terre et a fait l’homme » est-il écrit dans Le Livre des Morts égyptien dont les manuscrits furent trouvés dans les tombes de pharaons ayant vécu 2600 av. J.-C, soit 2000 ans avant la réforme de Josias. » ( ? ? hmm, le livres des morts est du Nouvel-Empire, en – 2600 c’était les Textes de Pyramides, mais même si c’est seulement – 1400 c’est quand-même avant Josias)

    « Par là il est établi et reconnu que la puissance de Ptah est plus grande que celle des autres dieux. Or Ptah fut satisfait après qu’il eut créé toute chose ainsi que toute parole divine. » ( traité de théologie memphite – début du IIIème millénaire av. J-C)

    Allons, chantons pour lui des hymnes!
    Lui qui a créé les dieŭ, les hommes et tous les animaŭ,
    qui a créé tous les pays, les rivages et la Très-Verte (=la mer),

    (…) Tu élèves l’œuvre que tu as faite,
    En t’appuyant seulement sur ta propre force
    En t’élevant toi-même grâce à la solidité de tes bras ;
    Tu pèse sur toi-même, posé sur le mystère »
    ( hymne à Ptah papyrus Berlin-3048 XXIème dynastie Xème siècle av J-C)

    « Tu es l’unique qui a créé tout ce qui est,
    Unique demeurant dans son unité, qui crée les êtres (…)
    Hommage à toi, créateur de tout cela,
    Un qui demeure unique, aux mains nombreuses,
    Père des pères de tous les dieux. »

    ( hymne à Amon époque d’ Aménophis II vers 1400 av. J-C)

    « Forme unique créant tout ce qui est ,
    Un, qui est unique, créant les êtres ;
    Les hommes sont sortis de ses yeux
    Et les dieux sont venus à l’existence sur sa bouche »

    (hymne à Amon)

    « Qu’Amon soit glorifié !
    Celui qui demeure l’Unique,
    Pour se transformer en milliers ! »

    (hymne à Amon)

    « Celui dont le devenir a commencé la première fois,
    Amon, qui s’est produit au commencement
    Sans que son mystère soit connu.
    Il n’y eut pas de dieu avant lui,
    Il n’y avait pas d’autre dieu avec lui, pour lui dire sa forme.

    (…)

    Il s’est caché des dieux ; on ne connaît pas son aspect.
    Il est plus éloigné que le ciel, il est plus profond que l’Hadès !
    Aucun dieu ne connaît sa vraie forme.
    (…) Il est trop mystérieŭ pour que soit révélée sa gloire ;

    Il est trop grand pour être examiné, trop puissant pour être connu.
    On tomberait à l’instant mort d’effroi,
    Si l’on prononçait son nom secret que personne ne peut connaître. »

    ( grand hymne à Amon, papyrus de Leyde, époque de Ramsès II – XIIIè siècle av. J-C)

    « Ton œuvre c’est de vivifier toute chose
    Depuis les dieux jusqu’aux vermisseaux.

    L’abomination de ton être,
    Ce que déteste Ta Majesté,
    C’est de tuer tout œil vivant !»

    (hymne à Amon, époque ptolémaïque)

     
  2. Dietzgen

    octobre 6, 2016 at 2:44

    Le terme « monothéisme » ne siérait pas aux égyptiens, leur culte ressemblait davantage à une monolâtrie, avec plusieurs dieux, mais l’un d’entre eux étant davantage vénéré (type de culte s’imposant à partir de l’époque d’Akhenaton, qui se considère d’ailleurs comme étant ce dieu…).

    On pourrait par contre justement dire que la monolâtrie est précurseure du monothéisme, l’inspirant en partie (il existe un pluriel des dieux aux commencements du judaïsme, « elohim », signifiant « dieux »).

    Par contre, j’ai quelque peu l’impression que l’analyse de Freud s’oppose au matérialisme historique, sa « conception événementielle » étant principalement sur le plan des idées sur lequel je ne suis pas sûr qu’il y ait la même continuité qu’au sein de l’esprit d’une seule personne (l’inconscient collectif n’est pas l’inconscient individuel).

    La « non-nécessité historique du monothéisme » me parait être une illustration de son opposition au matérialisme historique, éludant les enchaînements causaux historiques et le rôle social de la religion dans les déterminismes sociaux.

    Enfin, ce sont là les modestes supputations de quelqu’un qui n’est expert ni en histoire de la religion (particulièrement celle traitée ici), ni des œuvres de Freud.
    Ces réflexions sont vraiment intéressantes et rafraîchissantes, particulièrement au milieu d’une actualité aussi médiocre et lugubre.

     
  3. histoireetsociete

    octobre 6, 2016 at 3:35

    excellente analyse de Dietzgen à la fois sur l’impossibilité pour les Egyptiens d’accéder au mo,othéisme, le texte lie leur « monolâtrie » à l’unicité du pouvoir et leur impossibilité à leur impértialisme étranger à l’unicisté du peuple et basé sur des hiérarchies différenciées. je suis également d’accord avec la conception événementielle et positiviste du fait historique chez freud, mais je trouve son analyse du refoulement de la latence passionnante.
    je vous remercie tous , ceux qui avez le courage de lire et de réfléchir, voir de si bien comprendre en quoi ces réflexions sont une matière de survie dans une actualité étouffante de médiocrité. Peut-être est-ce là que la réflexion de Freud sur le fait historique rendu possible par l’assimilation par les corps d’un événements révolutionnaire refoulé participe du principe espérance…

     

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