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Le gouvernement polonais impose une relecture politique de son passé, par AMÉLIE POINSSOT

02 Oct

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Salle du musée juif de Varsovie. Nous avons ici même rapporté à la suite de notre voyage en Pologne ce révisionnisme de la mémoire, en montrant le tort fait aux études historiques comme l’article ci-dessous mais également aux libertés puisque des militants communistes sont jugés et condamnés par cette juridiction très spéciale de la mémoire. Comme le note le camarade qui m’envoie l’article, ce qui se passe aujourd’hui en Europe est très préoccupant et la proclamation de défendre les droits de l’homme s’accommode de bien des crimes assumés au titre du passé voire du présent.  (note de Danielle Bleitrach)

ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 1 OCTOBRE 2016 par médiapart
En 2001, à Jedwabne, Aleksander Kwa#niewski, alors président, prononce les premières excuses officielles au nom de l’État polonais © Reuters
Après s’être attaqué au tribunal constitutionnel et à l’audiovisuel public, le gouvernement ultraconservateur en place à Varsovie lance de nouvelles offensives: une remise en cause du déjà très restrictif droit à l’avortement et une relecture de la Seconde Guerre mondiale. Gros plan sur cette nouvelle politique historique.

Jacek Leociak ne décolère pas. Ce chercheur polonais, spécialisé dans la littérature de la Shoah et cofondateur du Centre polonais de recherches sur l’Holocauste à l’Académie des sciences, est « furieux » depuis que, le 16 août dernier, le ministre polonais de la justice,
Zbigniew Ziobro, a présenté à la presse un projet de loi visant à protéger la « réputation » et la « dignité » de la nation polonaise.

Adopté en conseil des ministres, soumis au vote du parlement la semaine prochaine, ce texte fait encourir une peine allant jusqu’à trois ans de prison et une amende à quiconque déclarerait publiquement que des Polonais – ou l’État polonais – seraient responsables
de crimes commis par les nazis ou auraient collaboré avec eux.

Pour Jacek Leociak, cette tentative d’intervention dans le champ historique est inadmissible. « Je suis d’abord inquiet en tant que citoyen polonais. Ce projet de loi vise à empêcher le débat historique. Ce gouvernement n’est pas seulement en train d’essayer de contrôler la société actuelle, il vise également à contrôler son passé ! On se croirait dans le roman 1984, de George Orwell, où un ministère de la Vérité pouvait changer d’avis et réécrire ce qu’il voulait : “Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.” C’est
un mécanisme que l’on retrouve dans les régimes totalitaires. »

Le parlement polonais examine déjà, depuis la semaine dernière, le projet de loi d’interdiction totale de l’avortement, alors que l’accès à l’IVG est déjà très restreint en Pologne : légalement, il n’est possible qu’en cas d’inceste, de viol, ou de mise en danger de la vie de la mère ou du fœtus. Ce texte a soulevé la colère de milliers de femmes, lesquelles multiplient les manifestations depuis le printemps dernier. Un nouveau rassemblement est prévu ce samedi 1er octobre à Varsovie, tandis que lundi, un appel à la grève des femmes est lancé dans tout le pays.

Depuis l’arrivée du PiS (Droit et Justice) au pouvoir, à l’automne 2015, la Pologne fait face à un tournant ultraconservateur. Institution judiciaire, médias publics, mœurs… : différents secteurs de la société sont touchés, les uns après les autres.

C’est maintenant le tour du champ historique. Une intrusion inédite, pour Jacek Leociak. « Cela fait vingt ans que je travaille sur l’histoire de l’Holocauste… C’est une tentative sans précédent de contrôler la vie académique et scientifique. La liberté et l’indépendance sont la base de la recherche scientifique. Je n’imagine pas le gouvernement français interdire aux universitaires français de travailler sur la collaboration française avec les Allemands sous la Seconde Guerre mondiale… »

Avec les autres membres de son institut, Jacek Leociak a cosigné, il y a une quinzaine de jours, un appel aux députés de l’opposition afin qu’ils votent contre ce projet de loi qui contribue, avec la politique du gouvernement actuel, à faire de la Pologne « un paria parmi les nations démocratiques ».

Le projet de loi présenté par la droite conservatrice du PiS s’inscrit dans une certaine vision de la Pologne qui a toujours eu cours dans les milieux conservateurs polonais. Une vision de la Pologne martyre, héroïque, innocente. Peu après la victoire du parti aux élections législatives l’année dernière, le président Andrzej Duda avait d’ailleurs esquissé les grandes lignes de ce qu’il appelait déjà une « stratégie de politique historique polonaise » : dans un discours aux représentants des musées et institutions culturelles du pays réunis au Belvédère – le palais présidentiel –, il avait demandé de « galvaniser le nationalisme polonais et de renoncer aux narratifs qui déshonoraient la Pologne ». Pays longtemps occupé par les grandes puissances, puis annexé au Troisième Reich pendant la Seconde Guerre mondiale, la Pologne a de fait subi, plus qu’aucun autre pays en Europe, la barbarie nazie, avec ses six millions de morts – Juifs et Polonais – et l’installation des camps d’extermination nazis sur son propre sol.

Mais la Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale, ce n’est pas qu’un pays de victimes et de Justes. C’est aussi une société où il y a des petits arrangements, des complicités, de la passivité… et des criminels. Depuis plus de vingt ans, un immense travail de mémoire a
été réalisé en Pologne pour regarder en face ce passé douloureux et l’assumer. De nombreux chercheurs et intellectuels se sont interrogés sur l’attitude des Polonais pendant la guerre. Et se sont plongés dans la complexité d’une société face à l’horreur nazie se déroulant sous leurs yeux. Audrey Kichelewski, enseignante-chercheuse à l’université de Strasbourg, fait partie de ceux-là. « On peut prouver par A + B que des Polonais ont porté directement ou indirectement atteinte à la vie de leurs concitoyens pendant la guerre. Ce n’est pas porter un jugement moral sur le pays que de dire cela, il ne s’agit pas de dire que les Polonais sont antisémites. Il s’agit d’établir un fait. Avec son projet de loi, le gouvernement prête aux historiens une intention diffamatoire qui n’existe pas – intention diffamatoire qui est par contre intrinsèque au propos négationniste. »

Pour cette historienne dont la thèse porte précisément sur les relations judéo-polonaises après la guerre, le gouvernement polonais actuel est dans le même schéma de pensée que les négationnistes. « Pour lui, les spécialistes que nous sommes seraient intrinsèquement antipolonais ou chercheraient à ternir l’image de la Pologne. Au fond, c’est un discours qui rappelle beaucoup l’époque de la Pologne communiste : le pays n’est vu que sous l’angle des Justes et des martyrs, alors que la réalité de la Seconde Guerre mondiale était infiniment plus complexe. »

Si elle s’estime préservée de cette intrusion du politique dans le champ de la recherche, n’étant pas en poste en Pologne, Audrey Kichelewski craint que cette politique n’ait des conséquences sur les vocations dans le pays. « L’intérêt pour ce champ de recherches, qui était très grand ces dernières années, risque de diminuer. » Cela dit, ajoute la chercheuse, il y a des choses bien installées sur lesquelles un retour en arrière, même avec un tel gouvernement, est inimaginable : « Le Musée de l’histoire des Juifs polonais à Varsovie est un grand succès. Fruit de longues années de travail, il attire des visiteurs du monde entier… Certes, on peut critiquer sa narration et estimer, comme je le crois, qu’il ne va pas assez loin sur certains aspects, comme l’antisémitisme avant la guerre. À présent, il faudra s’en contenter… »

Une nouvelle version du pogrom de Jedwabne

Le texte de loi adopté par le gouvernement pendant le mois d’août n’est pas le premier projet à aller dans le sens d’une réécriture de l’histoire. Les cercles du pouvoir ont tenté, parallèlement, de rouvrir une plaie profonde de la mémoire polonaise : celle du massacre de Jedwabne. Dans cette localité de l’est du pays, en 1941, des Polonais ont assassiné leurs voisins juifs. Plus de 300 personnes trouvent la mort dans le feu mis à une grange du village dans laquelle elles étaient enfermées. Méconnu et longtemps tabou, ce pogrome est révélé au grand public polonais par l’ouvrage « Les Voisins », de l’historien polono-américain Jan Tomasz Gross, publié en 2001. S’ensuivent alors d’innombrables débats dans le pays… et une prise de conscience, jusqu’au sommet de l’État, du rôle que certains Polonais ont pu jouer dans la Shoah. En juillet 2001, une commémoration officielle est organisée à Jedwabne. Le président d’alors, Aleksander Kwa#niewski, y présente des excuses « au nom de l’État polonais ».

En 2001, à Jedwabne, Aleksander Kwa#niewski, alors président, prononce les premières excuses officielles au nom de l’État polonais. © Archives Reuters Quinze ans plus tard, en juillet 2016, c’est une tout autre version que propose l’exécutif polonais. C’est d’abord une déclaration de la ministre de l’éducation qui donne le ton : Anna Zalewska assure, sur la chaîne d’information TVN24 : « Jedwabne est un fait historique dans lequel il y a eu beaucoup de malentendus et d’opinions très tendancieuses. […] La situation dramatique qui s’est déroulée à Jedwabne est controversée. De nombreux historiens, d’éminents professeurs, en montrent une autre image. »

Quelques jours plus tard, c’est le tout nouveau président de l’IPN (Institut de la mémoire nationale, à la fois institut de recherche et d’éducation et institution judiciaire chargée d’instruire les crimes de la Seconde Guerre mondiale et de la période communiste) qui déclare, devant le comité parlementaire chargé de l’auditionner, que ce sont les nazis et non les villageois polonais qui ont tué les Juifs de Jedwabne : « Les exécutants de ce massacre étaient les Allemands, qui ont utilisé dans cette entreprise de terreur un groupe de Polonais contre leur gré, dit Jaros#aw Szarek. Le totalitarisme allemand endosse la pleine responsabilité de ce massacre. » C’est une négation complète de l’enquête menée par son propre institut, et qui avait conclu en 2003 à la responsabilité des villageois polonais dans ce crime.

Ces signaux sont alarmants pour quiconque observe le gigantesque travail de mémoire effectué depuis lors par la société polonaise. Mais ils sont encore loin de réduire à néant l’ensemble de ce processus, par ailleurs exemplaire dans toute la région d’Europe centrale. La journaliste Anna Bikont, qui a mené elle-même une enquête très personnelle sur Jedwabne (ce récit, Nous, de Jedwabne, publié en Pologne en 2004, a été traduit en français chez Denoël sous le titre Le Crime et le silence), est convaincue qu’un retour en arrière est
impossible. L’IPN a mené sa propre enquête, nous rappelle-telle.

Le même institut a produit deux énormes livres de plusieurs centaines de pages pour lesquels différents historiens ont ramassé énormément de documents. Deux présidents, mais aussi des évêques, ont demandé pardon… Il n’est pas possible d’effacer tout ce travail d’un coup de gomme ! En 2000, quand le pogrome de Jedwabne est révélé au grand public, beaucoup de gens n’étaient pas prêts à entendre cela, on était
encore dans le temps de la discussion, et il était facile, à ce moment-là, de couper ce processus de prise de conscience. Ce n’est plus possible aujourd’hui. »

Ce qui est « tragique » en revanche, estime cette intellectuelle, c’est que l’atmosphère actuelle risque de freiner les jeunes chercheurs. « Il faudra beaucoup de courage pour s’affronter à ce sujet complexe que constituent les relations judéo-polonaises. Après tout,
chacun aspire à avoir une vie normale… »

L’enquête d’Anna Bikont sur Jedwabne a été publiée en Pologne en 2004. Robert Szuchta, lui, est nettement plus inquiet. Cet enseignant d’histoire, coauteur de plusieurs manuels pédagogiques utilisés dans les classes polonaises (voir notamment, en accès libre sur Internet, Comprendre l’Holocauste et 1000 ans d’histoire des Juifs polonais. Voyage à travers les siècles), estime que si la loi est adoptée, « tout le travail réalisé par le Centre polonais de recherches sur l’Holocauste peut passer devant le tribunal. Ce texte peut bloquer la recherche. Or il y a encore tellement de sujets à étudier et de tabous à lever… ». Il voit dans l’attitude du gouvernement un abus de pouvoir : « L’histoire ne s’établit pas sur la table des politiciens, elle n’a pas à faire l’objet de négociations : elle s’étudie. Si la loi est adoptée avec un caractère contraignant, l’histoire pourra être utilisée dans des batailles politiques. »

C’est la première fois que Robert Szuchta, qui a coécrit au mois d’août une lettre signée par 1700 personnes, prend part à une protestation de telle ampleur en Pologne. Il faut, dit-il, « continuer à travailler avec les élèves sur les pages difficiles et douloureuses de notre histoire ». Certes, le Musée de l’histoire des Juifs, où il travaille actuellement à des projets pédagogiques, n’est pour l’heure pas menacé. Mais les récents changements décidés pour le Musée de la Seconde Guerre mondiale, à Gda#sk, lui font croire que « tous ceux qui étudient l’attitude des Polonais pendant la guerre constituent des obstacles pour le PiS ». L’exposition permanente de ce musée sur le point d’ouvrir dans la cité de la Baltique est en effet critiquée par le pouvoir, qui estime que « le point de vue polonais » sur la guerre est noyé par un « pseudo universalisme ». Or l’ambition des concepteurs du musée, dans cette ville dont l’invasion par les troupes allemandes a marqué, le 1er septembre 1939, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, était précisément de raconter les souffrances des civils à travers le continent, et non pas seulement celles de la société polonaise… [Voir à ce sujet l’article du correspondant du Monde en Pologne.]

« Aucun dialogue, aucune discussion n’est possible avec ce gouvernement, poursuit Robert Szuchta. Les arguments rationnels ne sont pas entendus par le PiS. Des ministres, comme celle de l’éducation nationale, sont capables de proférer de purs mensonges. Je suis très inquiet pour l’avenir des projets pédagogiques en Pologne, qui sont souvent montés en collaboration avec les institutions européennes. Est-ce que tout cela va continuer ? »
Un « effet Smolensk »

Le PiS n’en est pourtant pas à sa première expérience au pouvoir. Entre 2005 et 2007, le parti Droit et Justice était à la tête d’un gouvernement de coalition, avec Lech Kaczy#ksi comme président (décédé en 2010) et son frère jumeau, Jaros#aw (toujours à la tête du
parti), comme premier ministre. Déjà très marqué par des accents nationalistes et rétrogrades, cet exécutif n’avait pourtant pas, comme aujourd’hui, fait de la politique historique une notion centrale.

Il y a à l’évidence une gradation, probablement liée à la montée dans les cercles du pouvoir de personnalités issues de l’extrême droite, comme Antoni Macierewicz, autrefois personnalité plutôt marginale du PiS et aujourd’hui ministre de la défense. « Je crois aussi, observe Audrey Kichelewski, qu’il faut y voir un “effet Smolensk”. Car ce qui a conduit le PiS à sa victoire électorale, l’an dernier, c’est une relecture de cet événement, une vision complotiste qui faisait resurgir des éléments de la Seconde Guerre mondiale. »

Smolensk, en Russie, désigne le crash d’un avion, en avril 2010, dans lequel se trouvaient les principaux représentants de l’État polonais – dont le président –, alors qu’ils se rendaient aux commémorations de Katy#, lieu de mémoire s’il en est pour Varsovie puisque c’est là que l’armée soviétique avait assassiné, en 1940, des dizaines de milliers de soldats polonais.

Pour un parti nationaliste et conservateur comme le PiS, c’est un double traumatisme. La perte des dirigeants et le réveil d’un passé douloureux sur fond d’opposition à l’ennemi héréditaire. Depuis ce crash, le parti ne cesse d’accuser les services russes et demande la réouverture de l’enquête, qui avait conclu à un accident. « Que cela soit conscient ou pas, poursuit Audrey Kichelewski, la victoire électorale du PiS de 2015 doit beaucoup à un usage politique du passé. »

Pour Valentin Behr, doctorant en histoire et également spécialiste de la Pologne, cette politique historique a au contraire toujours fait partie du discours du PiS.
« En 2005 déjà, cette politique historique irrigue la campagne électorale. Un an plus tôt, avait été inauguré le Musée de l’insurrection par le maire de la capitale – alors Lech Kaczy#ski : c’était déjà un type de récit reposant sur l’héroïsation du passé national. Une fois à l’exécutif, le PiS n’effectue pas un tournant aussi immédiat qu’aujourd’hui, peut-être parce qu’il ne bénéficie pas d’une majorité absolue. Mais en 2006, il place un fidèle à la tête de l’Institut de la mémoire nationale : Janusz Kurtyka. Celui-ci va notamment renommer le champ de recherches sur les “relations polono-juives pendant la guerre” pour l’intituler : “Les Polonais au secours des Juifs pendant la guerre”. Et une première loi est votée dans le but de lutter contre “la calomnie publique de la nation polonaise pour la participation, l’organisation ou la responsabilité d’un crime communiste ou nazi”.

Légiférer pour préserver la réputation du pays, c’est un serpent de mer en Pologne : l’idée revient régulièrement dans les milieux conservateurs… » Cette loi sera retoquée deux ans plus tard par le tribunal constitutionnel, et le procès contre l’historien Jan Gross, qui avait révélé le massacre de Jedwabne, instruit par le tribunal de Cracovie sur la base de cette loi, aboutira à une relaxe. Cette fois-ci cependant, avec une majorité absolue à la Diète et un tribunal constitutionnel à sa botte, le PiS est en position nettement plus favorable pour faire passer ses idées…
Le retour de bâton s’annonce violent.

« Ce ne sont pas des gens négationnistes, précise Valentin Behr, dont les travaux de recherche portent sur l’écriture de l’histoire en Pologne au XXe siècle. Ils
ne nient pas les crimes des Polonais contre les Juifs. Mais ils rejettent la responsabilité sur l’occupant allemand ; pour eux, on ne peut traiter la nation polonaise autrement que comme une victime. Ils ont en outre une certaine vision de l’histoire : celle-ci doit montrer les aspects positifs du passé national, elle ne doit pas être critique. »

Le livre de Jan Gross a révélé au grand public le pogrom de Jedwabne. Dans cette vision très manichéenne de ce que fut la société polonaise pendant la guerre, les historiens peuvent être personnellement attaqués. Ce fut le cas de Jan Gross, en février dernier. La chancellerie présidentielle annonce alors que l’ordre national du Mérite (l’équivalent polonais de la Légion d’honneur) va lui être retiré, en raison, précise-t-elle aujourd’hui à Mediapart, d’« une pétition rassemblant quelques 2 000 citoyens ordinaires ». S’ensuit une mobilisation d’universitaires français et de nombreuses réactions au-delà des frontières polonaises.

Depuis, plus personne n’en parle à Varsovie et officiellement, le cas est toujours à l’étude : on attend l’avis du ministère des affaires étrangères polonais, explique la chancellerie présidentielle, qui assure que le président a dû agir « indépendamment de son opinion particulière ». Signe que l’exécutif ne sait pas trop comment se dépatouiller de cette histoire qui a fait scandale… Autre cas d’historien en difficulté : celui de Krzysztof Persak, chercheur à l’IPN : « Il a été prié d’aller travailler ailleurs, explique Valentin Behr. Or il avait travaillé sur Jedwabne et était le chef de cabinet de l’ancien directeur de l’institut,
nommé par la majorité précédente. C’est une sanction politique, il paye d’avoir été artisan des recherches sur Jedwabne. »
De fait, l’arrivée de Jaros#aw Szarek à la tête de l’IPN est une nomination très politique, poursuit Valentin Behr. « Ce nouveau directeur n’est pas un universitaire classique comme son prédécesseur. C’est quelqu’un qui a fait de la vulgarisation plutôt que de la production scientifique. Avant de rejoindre la section éducative de l’IPN, en 2000, il n’avait jamais produit de travail de recherche. Dans les années 1990, il était journaliste, travaillait pour des médias très marqués par le nationalisme et le catholicisme. En 2011, il a fini par faire une thèse, sous la tutelle de Ryszard Terlecki, qui est aujourd’hui… le président du groupe parlementaire du PiS ! Autrement dit, c’est un produit des réseaux politiques. Il a été placé à la tête de l’IPN car il est jugé fiable par le gouvernement. »
Inquiétude au gouvernement

La Pologne, qui était un modèle en Europe centrale en matière de travail de mémoire, risque-t-elle d’influencer ses pays voisins ? Valentin Behr s’interroge : « Je ne sais pas qui influence qui dans la région, mais ce retour d’un nationalisme décomplexé ici et là ne fait pas de place à l’histoire complexe et, sur fond de concurrence des mémoires, ne favorise pas la réconciliation entre les pays. » À Varsovie, la Diète a ainsi voté, en juillet dernier, une résolution qualifiant de «génocide » le massacre de Volhynie où quelque 100 000 Polonais avaient été tués par des nationalistes ukrainiens entre 1943 et 1945.

Parallèlement, en Ukraine, l’IPN ukrainien qualifie de « génocide » l’« Action Vistule », qui a consisté en une déportation massive d’Ukrainiens après la guerre…
« On voit qu’il suffit d’une alternance politique pour que ce qui paraissait acquis soit remis en cause. Cela pose de sérieuses questions sur les processus de réconciliation et de transition démocratique… » Même constat du côté de Jacek Leociak, du Centre polonais de recherches sur l’Holocauste : « L’État polonais avait fait d’énormes progrès sur sa gestion du passé. Le gouvernement actuel est en train de ruiner vingt-cinq ans de transition démocratique et d’efforts de modernisation. »

Le Musée de l’histoire des Juifs de Varsovie. © Amélie Poinssot

L’écho qu’a cette politique historique dans la presse internationale et le milieu de la recherche inquiète toutefois le pouvoir à Varsovie. Contacté par Mediapart, le ministère de la justice (à l’initiative du projet de loi présenté à la mi-août) a préféré dans un premier temps voir nos questions par écrit pour y répondre par mail. C’est finalement un simple communiqué, en polonais, qu’il nous envoie en retour, dans lequel il défend sa démarche en laissant sans réponse trois de nos questions (voir le communiqué et nos questions sous l’onglet Prolonger).

Outre que le procédé est assez révélateur du rapport que l’exécutif polonais entretient avec les journalistes, il dénote une tentative de justification tous azimuts,
alors que la presse internationale s’est émue, ces derniers mois, de la dérive du gouvernement. Dans son communiqué, le ministère invoque ainsi, pour défendre son projet, la charte du Tribunal militaire international de Londres de 1945, ainsi qu’une circulaire européenne de 2008 destinée à lutter contre le racisme et la xénophobie… Cela ne manque pas de sel, quand on sait que Varsovie est actuellement sous le coup d’une procédure d’examen pour non respect de l’« État de droit », lancée en janvier par la Commission européenne. Depuis, Bruxelles a adressé à l’exécutif polonais une série de « recommandations », pour l’instant restées sans suite. Signe d’une certaine reculade vis-à-vis du monde de la recherche, le communiqué du ministère indique par ailleurs que le texte adopté par le gouvernement « exclut de la responsabilité pénale les faits et circonstances apparaissant au cours d’un débat ou de travaux scientifiques, de travaux de recherche, ou encore dans le cadre d’une activité artistique ». Ces éléments ne figuraient pas dans le projet initial. Le texte, pourtant, reste très général : « Quiconque attribue, publiquement et contre les faits, à la Nation polonaise ou à l’État polonais une responsabilité ou une coresponsabilité dans les meurtres nazis commis sous le IIIe Reich et décrits dans l’article 6 de la Charte du Tribunal de guerre international […], ou dans des infractions constituant des crimes contre la paix, l’humanité, ou des crimes de guerre […] encourra une amende ou une peine d’emprisonnement allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement. »

Où le pouvoir placera-t-il le curseur entre ce qui est déclaré « publiquement » et ce qui ressort du « débat scientifique », d’un « travail de recherche », d’une
« activité artistique » ? Mystère… La frontière semble bien poreuse et les intentions du gouvernement restent opaques. Joint par téléphone, le directeur de l’Institut de la mémoire nationale, Jaros#aw Szarek, adopte la même ligne que le ministère. « Les activités artistiques et scientifiques ne seront pas concernées par cette loi », dit-il, insistant sur le fait que, pour l’instant, « aucune loi n’a été votée. Les médias ont tout déformé ». Quant à la volonté présidentielle de retirer l’ordre national du Mérite à l’historien Jan Gross, il prétend n’en avoir jamais entendu parler.

Sur le pogrom de Jedwabne, Jaros#aw Szarek veut apaiser les esprits : quand on lui rappelle sa propre déclaration, en juillet dernier, il se rétracte. « L’IPN a fait une enquête, et elle est close depuis longtemps, il n’est pas question de la rouvrir. » Il n’empêche, il n’en démord pas : « La responsabilité est du côté des Allemands qui ont exploité des Polonais pour ce crime. C’est tout ! » Le directeur de l’IPN constitue un élément clef de la politique historique mise en place par le PiS au pouvoir. Son institut a pour mission, dit-il, de « transmettre l’histoire exceptionnelle de la Pologne, puisque les Polonais ont toujours payé un prix fort pour la liberté ». Et de rappeler que « la Pologne a dû subir deux totalitarismes, le nazisme et l’occupation soviétique »… Le discours de la Pologne, éternelle victime, résistante et héroïque, a encore de beaux jours devant lui.

Boite noire

Les personnes citées dans cet article ont été interrogées par téléphone ou de visu les 22 et 23 septembre 2016.
Le ministère de la justice a préféré dans un premier temps voir nos questions par écrit, puis nous a envoyé ,un communiqué (voir l’échange complet, en polonais, sous l’onglet Prolonger).

Prolonger
Voici la réponse envoyée par le ministère polonais de la justice, suivie des questions que nous lui avions ,envoyées.
Szanowna Pani Redaktor,
Przyj#ty przez rz#d projekt ustawy ma chroni# dobre imi# Polski i polskich obywateli, którzy ,s# bardzo cz#sto pomawiani na #wiecie o to,
#e s# sprawcami Holokaustu, #e w Polsce by#y „polskie obozy koncentracyjne” i „polskie komory gazowe”. Gdy przygotowane przez nas przepisy wejd# ,w #ycie, u#ywanie k#amliwych okre#le# b#dzie przest#pstwem, za które grozi kara do trzech lat wi#zienia. Ponadto Instytut Pami#ci Narodowej i organizacje pozarz#dowe b#d# mog#y na drodze powództwa cywilnego wytacza# procesy za u#ywanie takich zwrotów. Intencj# ustawy nie jest ograniczanie, a tym bardziej zastraszanie historyków i naukowców, lecz troska o prawd# historyczn# i zwalczanie wszelkich
przejawów negacjonizmu. Art. 55a ust. 3 projektu ustawy jednoznacznie wy##cza z odpowiedzialno#ci karnej fakty i okoliczno#ci podnoszone w trakcie debat lub w pracach naukowych, badawczych albo w ramach dzia#alno#ci artystycznej („Nie pope#nia przest#pstwa sprawca czynu zabronionego okre#lonego w ust. 1 i 2, je#eli dopu#ci# si# tego czynu w ramach dzia#alno#ci artystycznej lub naukowej”Do bezsprzecznych historycznych faktów, które maj# by# prawnie chronione, nale#y #mier# ponad 6 milionów obywateli Polski, w tym oko#o
3 milionów 200 tysi#cy Polaków pochodzenia #ydowskiego (nale#y przy tym pami#ta#, #e kolejne miliony #ydów zgin##y w innych krajach) i prawie 3 milionów obywateli narodowo#ci polskiej, w wyniku wojny rozp#tanej przez Niemców i wskutek zbrodniczych dzia#a# Niemiec. Mimo bezsprzecznych historycznych faktów i mimo #e Polska nawet pod wzgl#dem geograficznym zosta#a wówczas wymazana przez Niemców z mapy Europy, zagraniczna prasa nagminnie pos#uguje si# k#amliwymi sformu#owaniami „polskie obozy” albo „polskie komory gazowe”, które sugeruj#, #e Polacy s# twórcami niemieckich w rzeczywisto#ci obozów zag#ady i odpowiadaj# za pope#niane tam zbrodnie. Polskie w#adze w ostatnich latach a# 900 razy interweniowa#y w przypadku tego rodzaju k#amliwych publikacji.
Dlatego polski rz#d przyj## projekt ustawy, która mchroni# prawd# o tragedii Holocaustu i o Polakach zg#adzonych przez NiemcóSformu#owania w nim przyj#te s# przy tym odzwierciedleniem art.
1 pkt 1d Decyzji Ramowej Unii Europejskiej
2008/913/WSiSW w sprawie zwalczania pewnych form i przejawów rasizmu i ksenofobii za pomoc# #rodków prawnokarnych. Decyzja Ramowa UE
zobowi#zuje ka#de pa#stwo cz#onkowskie dostosowania niezb#dnych #rodków, które zapewni# karanie pope#nianych umy#lnie przest#pstw, które
polegaj# na publicznym aprobowaniu, negowaniu lub ra##cym pomniejszaniu zbrodni wojennych oraz zbrodni przeciw pokojowi i przeciw ludzko#ci
dokonanych w okresie II wojny #wiatowej przez nazistowskie Niemcy i ich sojuszników. Opisuje je szczegó#owo art. 6 Karty Mi#dzynarodowego
Trybuna#u Wojskowego za##czonej do porozumienia ondy#skiego z 8 sierpnia 1945 roku, do którego
odwo#uje si# zarówno Decyzja Ramowa UE, jak i projekt polskiej ustawy. Art. 55a pkt 1 projektowanej ustawy brzmi: „Kto publicznie i wbrew faktom przypisuje Narodowi Polskiemu lub Pa#stwu Polskiemu odpowiedzialno## lub wspó#odpowiedzialno## za pope#nione przez III Rzesz# Niemieck# zbrodnie nazistowskie okre#lone w art. 6 Karty Mi#dzynarodowego Trybuna#u Wojskowego za##czonej do Porozumienia mi#dzynarodowegow przedmiocie #cigania i karania g#ównych przest#pców wojennych Osi Europejskiej, podpisanego w Londynie dnia 8 sierpnia 1945 r. (Dz. U. z 1947 r. poz. 367) lub za inne przest#pstwa stanowi#ce zbrodnie przeciwko pokojowi, ludzko#ci lub zbrodnie wojenne lub w inny sposób ra##co pomniejsza odpowiedzialno## rzeczywistych sprawców tych zbrodni, podlega karze grzywny lub karze pozbawienia wolno#ci do lat 3.
Wyrok jest podawany do publicznej wiadomo#ci”. Poprzez jednoznaczne odes#anie do art. 6 Karty Mi#dzynarodowego Trybuna#u Wojskowego, projektowane przepisy wyra#nie nawi#zuj# do zbrodni stwierdzonych historycznie, a nie do zbrodni, które s# wci## wykrywane przez historyków, w tym tak#e tych, które pope#ni#y osoby narodowo#ci polskiej. Polski rz#d uczyni# wa#ny krok w kierunku stworzenia mocniejszych narz#dzi prawnych pozwalaj#cych skuteczniej dochodzi# naszych praw, broni# prawdy historycznej, ale te# broni# dobrego imienia Polski wsz#dzie na #wiecie, gdzie dochodzi do jej pomówie# i przedstawiania w fa#szywym #wietle.
—-
Dzie# dobry znowu,Oto s# moje pytania:
– Dlaczego ustawa, która by#a zaprezentowana
16ego sierpniu, jest potrzebna?
– Wielu historyków krytykuje ten project, mowi##, #e
grozi wolno## badania i historyczn# prac#. Co Pan
minister Zbigniew Ziobro odpowiada na to?
– Na temat Jedwabnego, czy Pan minister zgadza z
czym, co powiedzia# Pan Szarek jako szef IPN ? Nie
ma odpowiedzialno## Polaków w tym wydarzenie ?
– W przesz#ym roku rz#d powiedzia#, #e odbierze
Order Narodowy Zas#ugi Janowi Grossowi. Ale Pan
Gross jeszcze ma… Gdzie jeste#my w tej sprawie?
Dlaczego nie jest sko#czona?
Serdecznie dzi#kuj# za odpowied#… do jutra je#eli to
mo#liwe,
Z wyrazami szacunku
Amélie Poinssot

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3 Commentaires

Publié par le octobre 2, 2016 dans Uncategorized

 

3 réponses à “Le gouvernement polonais impose une relecture politique de son passé, par AMÉLIE POINSSOT

  1. Krystyna Hawrot

    octobre 2, 2016 at 7:06

    Le texte polonais en dessous de l’article contredit l’article. Le texte polonais parle d’une loi projetant d’interdire les expressions telles que les « camps de concentration polonais ». Malheureusement à la faveur d’un certain racisme anti-est, surtout dans les années 90 la presse occidentale a vu fleurir des articles mal rédigés qui employaient cette expression « camp de concentration polonais » suggérant qu’il y aurait eu un Etat collaborationniste polonais tel que Vichy alors que ce sont bien les nazis sur le territoire de la Pologne occupée qui ont ouvert les camps, les ont dirigés et mené les politiques d’extermination. Je me rappelle parfaitement d’un journaliste français, Jan Krauze, qui avait employé ce terme mensonger dans un article du « Monde » sur la libération d’Auschwitz, le 27 janvier 1995. J’avais été moi même choquée par ce mensonge semant la confusion (il faut rappeler la confusion dans laquelle on vivait, les médias présentaient les crimes de Milosevic en Yougoslavie comme l’oeuvre du « communisme »! Et on n’avait pas internet pour se défendre!)
    Qu’on interdise ce terme n’est pas choquant, si cela ne remet pas en cause la recherche historique sur les pogroms contre les Juifs que les Polonais chrétiens ont mené eux même sans l’aide des nazis, que cela soit avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre. Ce qui est choquant c’est le droit exhorbitant d’une institution qui n’est pas un tribunal, l’IPN, à jouer un rôle de tribunal… d’avoir le droit de dire ce qui est vrai et ce qui est faux… Surtout que l’IPN sous le PiS glorifie l’extrême droite antisémite polonaise et les « soldats maudits » c’est à dire les bataillons punitifs nationalistes qui après 1945 assassinaient dans les forêts juifs, communistes et villageois. Le PiS fait de ces criminels des héros et enseigne dans les écoles aux enfants de prendre modèle sur ces criminels! On va récolter les fruits amers de cette propagande dans quelques années, comme les Ukrainiens en 2014…

     
  2. etoile rouge

    octobre 3, 2016 at 4:57

    Le capitalisme et ses monstres a été vaincu en partie lors de la seconde guerre mondiale. ,Il est clair que des pogroms anti juifs et des lois anticommunistes proches de celle de l’allemagne nazie ont été prises dans la pologne d’avant guerre ( il existait déjà des ghettos). Les nazis et les droites occidentales assimilaient K MARX et le Marxisme a une pensée  » orientale » mêlant ainsi racisme juif et violence anti marxiste. La pologne actuelle née de la défaite de l’Union Soviétique et du bloc socialiste ne peut s’emplir de vide mais du caractère anticommuniste et anti juif ! De plus l’Etat polonais d’avant guerre avait de fortes liaisons avec l’etat allemand d’Hitler. Publiez les accords de 1934 polo nazis ! publiez. Ce ministre des affaires étrangères n’est qu’un raciste aux ordres des USA! Comme ses prédécesseurs l’étaient de l’état nazi.

     

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