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Kouri Abdoukarim, le village tadjik sans eau ni électricité

27 Sep

http://novastan.org/articles/kouri-abdoukarim-le-village-tadjik-sans-eau-ni-electricite

  • Est-ce ainsi que les hommes vivent? Pour avoir arpenté le Tadjikistan pendant sept semaines du temps de l’Union Soviétique je n’ai cessé depuis d’éprouver une sorte d’amitié pour ce peuple, encore un pays où les traces de l’Union soviétique étaient celles de la lutte contre le sous développement, un pays que l’on pouvait comparer par l’engagement de ses habitants à Cuba, le Cuba de l’Asie Centrale.Le Tadjikistan s’était reconstruit comme une nation indépendante de la domination ouzbèque et des manoeuvres de l’Angleterre sur l’Afghanistan par la renaissance de la plus vieille langue indo-européenne et par des barrages qui domptaient le fleuve La Sauvage. Ce qui avait permis la culture du coton, les vergers avec les fruits les plus parfumés du monde.Cet article a en outre le grand mérite de nous montrer à quel point les solutions écologistes ont besoin d’un niveau de développement et ne sauraient à elles seules être une alternative crédible au sous développement. C’est pour cela que l’auteur écologiste que je trouve le plus intéressant est jared diamond qui pose toujours la question de l’écologie avec celle d’un véritable développement scientifique et technique et l’abandon de ce qui a produit « l’effondrement » des sociétés au profit non pas d’une régression mais d’une véritable invention dont l’humanité est capable. note de danielle Bleitrach)

Dans un village sans eau ni électricité depuis des années, 100 personnes survivent tant bien que mal. Sans aucune aide du gouvernement tadjik, leur vie est marquée par la pauvreté, la solitude et l’amertume.

La version originale de cet article a été publiée par « Otkrytaïa Asia online » (The Open Asia).

Les habitants du village tadjik de Kouri Abdoukarim n’ont jamais eu accès à l’eau ou à l’électricité. Situés à 100 km de la capitale Douchanbé, ils disposent de réservoirs volumineux qui contiennent de l’eau de pluie qu’ils utilisent pour boire et pour d’autres besoins. Problème : le village se trouve au sud du pays, où les précipitations sont rares. En ce moment, l’eau disparaît dans les réservoirs, et la pluie ne vient toujours pas.

« Otkrytaïa Asia online » s’est rendu dans ce village et a vu comment à l’époque du développement des nouvelles technologies des habitants vivent comme au XVIIème siècle.

Le village de Kouri Abdoukarim ne se trouve pas loin de la capitale, dans la région méridionale de Jomi. Si ne serait-ce qu’une portion de route était correcte, aller à Douchanbé et y revenir pourrait prendre environ 1h30. Mais les routes ici sont pratiquement inexistantes, et notre véhicule tout-terrain avance à peine sur une route qui serpente par des ravins, soulevant de la poussière de manière à ce que presque plus rien ne soit visible à travers les fenêtres de la voiture.

« C’est la terre de nos ancêtres »

C’est avec difficulté que nous faisons la différence dans ce brouillard de poussière entre des formes similaires sur le trottoir. Nous nous sommes arrêtés, et devant nous se tenaient un homme âgé avec sa petite-fille d’environ sept ans. Ils reviennent à pied du centre où ils ont fait leurs courses. Nous nous mettons d’accord pour les conduire. Le chauffeur, hagard par cette route infernale et cette chaleur caniculaire, demande au vieil homme comment vivre dans de telles conditions est possible et pourquoi les gens n’ont pas quitté cette région. Le passager est d’accord que vivre ici est réellement insupportable. En ajoutant ensuite tout bas : « Mais c’est pourtant la terre de nos ancêtres ».

D’ailleurs, cette explication est plutôt de complaisance pour les habitants des lieux : la majorité d’entre eux n’ont simplement pas d’argent pour pouvoir déménager. Et tous aimeraient pouvoir le faire, quand on voit l’état de la route, ou plutôt son absence, qui est la première « merveille » de la vie dans ces contrées, où le plus intéressant nous attendait plus loin.

L’échec des énergies renouvelables

Alors que nous perdions espoir de pouvoir rejoindre le village de Kouri Abdoukarim, après encore un tournant abrupt, nous est apparue une première maison d’argile, avec une palissade en mauvais état. Sur son toit, se tenait un moulin à vent avec des ailes rouillées et un moteur vissé. Quelqu’un avait essayé d’établir l’énergie « verte », mais en jugeant l’aspect négligé de la structure, l’inventeur n’y était pas parvenu.

Nous appelons le propriétaire de la maison, et au bout de quelques minutes, une femme en sort. Si l’on en juge par l’apparence, elle a plus de 55 ans, mais alors que nous commençons à discuter, elle nous explique qu’il y a à peine deux ans elle a fêté son 40ème anniversaire.

Eolienne Kouri Abdoukarim

Safarmo Nozimova était arrivée ici jeune fiancée il y a presque un quart de siècle. Elle se souvient que lorsqu’elle est venue ici, elle ressentait à chaque kilomètre un effroi considérable devant ce qu’elle allait vivre. Les jours à Kouri Abdoukarim ont été encore plus effroyables que ses attentes : ici, il n’y a jamais eu d’électricité, d’eau, de route, de transport ou d’hôpital.La télévision apporte des images d’un monde impossible

« Il y a deux ans, les organes exécutifs locaux ont donné aux habitants des panneaux solaires, mais ce n’était pas suffisant » raconte-t-elle. « Pour la première fois, l’électricité est arrivée dans les maisons du village et les habitants pouvaient regarder la télévision ou écouter la radio », décrit Safarmo Nozimova.

« Nous avions honte que les voisins aient de tout, alors que nous n’avions rien. Mon mari a alors essayé de construire un petit moulin à vent pour générer de l’électricité, mais il n’y est pas parvenu. Il a alors fait tout ce qu’il pouvait pour acheter un panneau solaire, et maintenant en été nous pouvons parfois regarder la télévision. »

Mais la télévision n’a apporté que des larmes à Safarmo.

« Je vois maintenant comment vivent les gens, et je ne parviens pas à croire que c’est possible » explique-t-elle, fondant en larmes. « Ils ont de l’eau et de l’électricité ; le président donne des appartements et des maisons à qui veut. Alors qu’ici nous ne pouvons même pas boire de l’eau potable, sans parler du reste », décrit-elle.

Réservoir Kouri Abdoukarim

Aucune école dans le village

Pour le reste, c’est encore plus difficile pour Safarmo : ses deux enfants, l’un en 11ème classe (lycée) et l’autre en 2ème classe (l’équivalent du CE1), vont à l’école loin de la maison, au centre du district (raïon). A Kouri Abdoukarim, il n’y a pas d’école, et la mère rêve que ses enfants parviennent à se sortir de là. C’est pourquoi elle dépense toute son énergie pour leur éducation.

« Ils vivent chez des parents de mon mari », raconte-t-elle. « Nous payons pour la location de leur chambre, tout l’argent que mon mari gagne est dépensé pour eux. Mais ce n’est rien, si seulement tout allait bien pour eux », soupire Safarmo.

Le mari de Safarmo n’habite pas non plus avec sa femme, et ce depuis longtemps. De fait, il est contraint de travailler dans des raïons voisins, parce qu’il n’y a pas de travail à Kouri Abdoukarim. En général, les habitants sont bergers, mais à cause de l’absence d’eau et d’électricité, ils ne peuvent pas produire, par exemple, de produits laitiers : ils font grandir le bétail jusqu’à ce qu’ils le vendent ou l’échangent contre des vivres.

Maison Kouri Abdoukarim

« Nous vivons ici à deux avec ma fille benjamine », explique Safarmo. « Elle est malade,  peut-être à cause de mon accouchement très compliqué, ou bien parce que je devais me déplacer dans les villages environnants en tracteur », décrit-elle. « Les deux sœurs aînées sont déjà mariées. »

Notre interlocutrice nous invite chez elle pour boire le thé, mais nous ne pouvons pas accepter cette invitation : les réservoirs dans lesquels les habitants du village conservent leur précieuse eau de pluie se sont remplis pour la dernière fois à la mi-mai, et la population utilise ces ressources depuis.

L’école : deux chambres et un fourneau dans un coin

Nous avons entendu parler du village de Kouri Abdoukarim pour la première fois pendant l’une des conférences de presse dans la capitale, pendant laquelle les journalistes racontaient aux représentants du Ministère de l’éducation et des sciences que dans ce coin oublié de Dieu et de l’Etat il n’y avait jamais eu. Ce fait n’a jamais été confirmé : une école existe dans le village, mais la nommer ainsi est difficile. Une petite maison bancale de deux chambres au sol d’argile, avec un fourneau dans un coin, une pile de bois dans l’autre : voici à ce que ressemble la branche de l’école secondaire n°37 du village.

Professeur Kouri Abdoukarim

Son seul professeur est Bakhtior Khoudozoda, diplômé du collège pédagogique, qui place la pierre qui cale la porte de « l’école » pour que nous puissions entrer. Les cours ne sont pas encore terminés aujourd’hui. Dans la salle de classe, malgré la chaleur, il fait frais et sombre. Au-dessus du tableau, des portraits du président tadjik Emomali Rahmon sont suspendus. Ici, les enfants de 1ère à la 4ème classe (CP au CM2) étudient, alors que les plus grands sont à 2,5km de Kouri Abdoukarim. Ils s’y rendent à pied, justement par cette route pénible, même pour les véhicules tout-terrain.

Kouri Abdoukarim enfants

« En hiver, il n’y a absolument pas de route » raconte Bakhtior Khoudozoda. « Au plus fort de l’hiver, tous les enfants du village viennent ici à l’école et un deuxième enseignant vient. Il vit tout l’hiver ici », décrit le professeur.

Bakhtior lui-même est né dans un village environnant, mais il travaille et vit ici. Il affronte toutes les difficultés de la vie ici de manière stoïque. Il affirme qu’il ne peut pas laisser tomber les enfants parce qu’il craint qu’il est peu probable qu’un autre enseignant ne vienne travailler ici.

Salle de classe Kouri Abdoukarim

« Regardez-nous, nous ne nous lavons même pas »

A côté de l’école, la situation n’est pas plus rose. « Regardez-nous, nous ne nous lavons même pas », décrit Goulroukhsor Mirzoïeva, la voisine. « Il nous manque de l’eau, il a plu pour la dernière fois en mai, et maintenant nos tonneaux sont déjà presque vides, et nous ne savons pas quand sera la prochaine pluie ».

Goulroukhsor Mirzoïeva raconte qu’une source était présente il y a quelques années, mais qu’ensuite une coulée de boue a inondé l’unique artère qui apportait l’eau.

« De cette source, pour une raison qui m’échappe, l’eau était amère, nous nous sommes toujours plaints de son goût. Mais maintenant, nous n’avons tout simplement plus d’eau », raconte-t-elle.

Les fonctionnaires ont promis un partage des terres

Les coulées de boue et les glissements de terrain, voici encore d’autres fléaux du village. Chaque année, les catastrophes naturelles couvrent d’argile les montagnes qui s’approchent des maisons. Il y a cinq ans, une coulée de boue a détruit plusieurs maisons. Le village avait alors été reconnu comme dangereux pour y habiter. Des fonctionnaires étaient venus, avaient promis de partager les terres avec les habitants dans la vallée. Mais les promesses n’ont pas été tenues.

Casserole Kouri Abdoukarim

Goulroukhsor et sa famille regardent aussi la télévision et écoutent la radio, uniquement pendant la période chaude de l’année, lorsque l’énergie solaire suffit pour pouvoir faire démarrer les appareils. Au cours des mois restants, ils se contentent seulement d’une lampe. Lorsqu’ils regardent la télévision, ils ne peuvent pas croire non plus qu’ailleurs vivent des gens qui ont accès à des hôpitaux, des écoles, des magasins ou à l’eau et à l’électricité.

« On n’y croit pas » soupire Goulroukhsor. « Il y a deux ans, ma petite-fille de cinq ans est morte », faute d’avoir pu la conduire jusqu’à l’hôpital.

Kouri Abdoukarim

Les habitants ne rêvent que de se rapprocher de la civilisation

Dans le village, 9 grandes familles vivent dans une telle agonie, soit environ 100 personnes. Elles n’ont même pas accès à de l’aide pour être relogés ailleurs. Aujourd’hui, les habitants ne rêvent qu’à quelques petits lopins de terre, un peu plus près du centre du raïon. Ils veulent recevoir l’eau courante et que leurs enfants ne perdent pas des heures par jour sur la route menant à l’école. A minima, que dans des cas extrêmes les habitants puissent au moins se rendre jusqu’à un poste de secours médical.

Il existe suffisamment de terres libres dans la région, mais jusqu’à présent les fonctionnaires n’ont pas encore décidé de donner ces lopins aux habitants de Kouri Abdoukarim, et les habitants n’ont tout simplement pas la force de les poursuivre en justice.

Lilia Gaïssina
Traduit du russe par Mathieu Lemoine

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Publié par le septembre 27, 2016 dans Uncategorized

 

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