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RESTE COMME TU ES ME DIT DJAOUIDA…

25 Sep

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Jeudi matin. C’est la deuxième fois en six mois que je vais au parloir des Beaumettes, la prison marseillaise de sinistre réputation. A l’aller je prends deux autobus, le 41 qui me mène au rond point du Prado et le 22 qui va aux Beaumettes en traversant les beaux quartiers marseillais. Peu à peu les passagers changent de physionomie, à chaque arrêt un marseillais « de souche » comme disent certains sites racistes, descend et à la fin il n’y a plus que des comoriens, des maghrébins et moi. Il est très tôt, c’est le premier parloir celui de huit heures, nous arrivons en avance et nous allons prendre un café dans un petit bar. On m’explique que dans ce café les femmes vont planquer dans le vagin divers produits, cela va du shit au téléphone portable. Les soutien-gorges sont bardés de cigarettes. Au retour, nous sommes dans la voiture d’une mère de détenu, ce sont des femmes maghrébines, pas une n’est voilée, elles sont encore jeunes dynamiques, en jean, elles conduisent nerveusement des voitures de bonne qualité et échangent les rumeurs sur la prison. Pour le shit il faut se méfier parce qu’il y a parfois des chiens, il est question d’une mère qui l’avait caché dans un sandwich et le chien l’a senti, elle a pris un mois de prison. Je suis un peu choquée par cette complicité mère enfant, devant cette décontraction face aux conséquences des trafics et puis je pense que cela fait partie de l’économie de la ville, des cités avec 30 ou 40% de chômage et j’écoute en silence. Une autre avait mis un smartphone dans les couches du bébé. Elles rient beaucoup, leurs fils sont des récidivistes, au moment où il devait sortir, le sursis antérieur est tombé. Tandis que l’on va déposer toutes nos affaires dans un casier (il faut avoir son propre cadenas) et que nous passons sous un portique – le tout ressemble beaucoup au passage de frontière en avion – je ressens toujours la même impression, un maximum de femmes et une quasi totalité de gens émanant de « l’immigration ». En matière d’autochtone, type eurasien, il y a moi mais aussi une autre créature étrange à la peau blanche presque translucide, elle n’a pas la trentaine, très mince, juchée sur des talons d’une invraisemblable hauteur, une robe noire moulante et un boa. On la croirait échappée d’une série noire de l’après-guerre. Je me demande si elle sort du « travail » ou si elle s’est habillée ainsi pour honorer son mac en prison. Toujours ce sentiment de normalité, familial presque… Il tranche avec les nouvelles horrifiques des détenus, un jeune homme a été violé, il peut crier personne ne l’entend, il y a si peu de personnel dans chaque coursive et ils n’ont pas envie de se mêler de ces histoires.Et il y a de surcroît la souffrance des miens qui eux ne sont pas des habitués.

Je découvre quelque chose que je n’aurais jamais soupçonné: la prison n’organise pas seulement la répression des détenus mais aussi de leurs familles, ce qui ne peut qu’amplifier les solidarités délinquantes. L’administration pénitentiaire vous traite avec brutalité et dehors la honte est pour tous, injustement. Je me souviens de cet enseignant de sociologie, Patrick Perez, qui m’a insultée quand j’ai essayé de chercher son appui pour aider celui qui avait failli. Avec sa queue de cheval grisonnante, son corps et son visage décharnés, il avait l’air d’une marionnette prise de folie, il me faisait des grimaces… ce fut un instant de cauchemar, jamais je n’aurais imaginé une telle réaction, une telle stigmatisation, ce qui dominait était la honte, honte pour ce que j’estimais une réaction incongrue, honte pour la manière dont il osait me traiter, moi qui n’y étais pour rien, un sentiment étrange de le voir accomplir une vengeance longtemps mûrie, j’étais vieille avec ma canne, moche, j’étais passée de l’autre côté… Au bout de quelques temps on apprend à se taire ou à rire comme ces femmes. Même moi qui méprise l’univers de la prison et considère que ceux qui sont là sont d’abord des égoïstes, ils n’ont pensé qu’à eux, ils sont le revers du capitalisme, les mêmes… Mais je sais aussi que de tous côtés le pire ne peut que conforter ce mal, cette absence d’issue… Il n’y a pas de tolérance à avoir, mais une aide, une présence, un dialogue qui doit se poursuivre sans complaisance….

Au retour, je dévore une moule frite chez Toinou et je me précipite à la bibliothèque et je me jette dans un texte le plus abstrait possible pour tout oublier. Djaouida vient se glisser à mes côtés, je ne la vois même pas. Elle racontera longuement à toute la famille comment je m’enferme dans les livres. Ils sont admiratifs et pleins de tendresse. Lundi je suis allée au lycée pour défendre mon petit-fils. C’est un bon élève mais il est insolent, il veut jouer à l’homme et ses professeurs ne supportent plus la manière dont il leur répond. Je lui donne entièrement tort et je dis à quel point je comprends ses profs et j’ajoute: « ce garçon est remarquablement intelligent, il est bon, honnête mais il est parfois stupide, de cette stupidité des adolescents contre laquelle il semble ne pas y avoir de remède. Il se croit un homme et il est prêt à sacrifier son avenir pour cet orgueil illusoire de se prendre pour un caïd. Que pouvons-nous faire vous et nous devant ce genre de choses? L’aider à gâcher sa vie? » Willem me jette des regards stupéfaits. Il ne comprend rien à ce système de défense qui l’accable mais il en mesure l’efficacité. Et comme il est intelligent je sais qu’il se sent un peu idiot.

Mon cousin m’a dit: « mais si elle a une mère juive Djouida est juive et ses enfants aussi. Tu leur diras de ma part que s’ils sont juifs ils ont intérêt à bien se tenir.! » Je sens que ‘hamid qui se rétablit de son cancer,  rêve d’un retour en Algérie et ils veulent m’entraîner avec eux. Un ami leur prête une magnifique villa pieds dans l’eau en Kabylie et ils veulent que je sois là avec eux, une aïeule sage mais un peu nayade, j’ai appris à nager à toute la famille. Moi je dis à Marianne : « Il y aura surement un groupe de cinglés fou de dieu qui me guettera de la montagne et quand il me verra rose comme un cochon au milieu de ma petite famille qui à la fin de l’été ressemble à des sénégalais, il viendra m’égorger. Il vaut mieux que nous partions à Séoul avec le transsibérien. l’Asie est plus tranquille que le bassin méditerranéen. Et encore ces cinglés ne savent pas que je suis juive« . Djaouida me dit reste ce que tu es: au-dessus de tout ça, ni juive, ni musulmane et elle ajoute « Il n’y a qu’un seul dieu« , moi je pense « et je n’y crois pas!« ..

Samedi matin, je vais assister à la nomination de ma mère dans la prière à la synagogue de saint Just. Je suis avec des amis adorables, généreux, droits mais ce sont des séfarades venus de Constantine, ils parlent arabe et sont abominablement racistes. Je découvre la magnifique synagogue de saint Just, elle est gardée par des jeunes gens qui me font ouvrir le sac. L’armée ne protège plus les lieux de culte juifs depuis qu’ils sont une cible parmi d’autres.

Je découvre qu’autour des synagogues tend à se développer de véritables ghettos. Les juifs viennent résider là à proximité et quand ils partent résider en Israël, ils vendent ou louent à d’autres juifs. Dès qu’une maison est à vendre ou à louer, on prévient la communauté et peu à peu se crée une zone où « on se sent chez soi ». Qu’ici, elle soit en face des quartiers les plus défavorisés, ceux qui alimentent les beaumettes et où on développe un radicalisme ou que de l’autre côté, dans les noyaux villageois, le Front National règne en maître importe pue, qu’est-ce qui est recherché exactement : le pgrome?   Au centre il y a cette magnifique synagogue, mais aussi une école, des magasins casher et une sorte d’auberge face à la synagogue, les deux protégés par des hauts murs,  , Là résident les voyageurs, ceux qui viennent de loin pour assister auX Bar mitsva… Aujourd’hui il y en a deux..

Cela fait plus de soixante ans que je n’ai pas assisté à l’office du samedi matin, mais je retrouve mon enfance avec mon grand père, je suis plus dépaysée par le fait qu’il s’agit de séfarades et qu’ils accordent une place démesurée au fait d’être ou ne pas être des Cohen, les seigneurs juifs. Ce qui n’a rien à voir avec le nom des familles. Le rabbin se lance dans un prêche besogneux sur la nécessité de « comprendre » et sur le fait que bientôt c’est Roschchana, non seulement le nouvel an que l’on doit célébrer dans la joie mais le jour du jugement où l’on vit dans la crainte et il interdit d’exprimer peur et souffrance là dessus une histoire impossible sur la nécessité de s’élever illustrée par le fait qu’il vaut mieux être la queue du lion, que la tête du renard, à savoir être faible parmi les forts, plutôt que fort parmi les faibles. Je ne suis vraiment pas convaincue et je retrouve avec déplaisir le dispositif qui veut que nous les femmes nous soyons dans des ailes latérales derrière des moucharabieh ici, chez les ashkenazes c’était derrière des voiles étouffants. Les hommes au centre se pavanent dans leurs châles blancs et leurs tefelins, l’estrade centrale est plus discrète et il n’y a pas ce mouvement perpétuel du culte hassidique.

J’ai toujours protesté contre cette séparation des sexes, mon frère qui est profondément rationnel a tenté de m’expliquer: : »c’est parce qu’il ne faut pas que nous soyons distraits par la beauté des femmes« . Tout à l’heure, il y aura un apéro avec table pour les femmes et une autre (avec de l’anisette) pour les hommes, je maugrée: » je veux bien que l’on évite aux hommes le trouble de notre beauté dans son colloque avec dieu, mais avec la bouffe c’est excessif? » . A la fin de l’office après que la thora ait été enfermée, il y a eu un moment assez bizarre, trois hommes devant le tabernacle, la tête recouverte du châle comme les autres hommes esquissaient une sorte de danse sur place et ma copine Danielle m’expliquait: « mets toi debout ne les regarde pas! ». Dès qu’il y a un tabou, un interdit j’ai envie de m’y opposer, mais Richard son mari plus tard m’expliquera qu’il s’agit de la bénédiction des Cohen et qu’elle signifie un recueillement, un retour sur soi-même, d’où les yeux baissés et la semi inclinaison. Quand le nom de ma mère est prononcé, Danielle me dit: « il faut que je prononce celui de mes parents, ils ont besoin de prière, je les rêve. Tu crois aux rêves prémonitoires? » le contraire de son époux qui aurait voulu être rabbin et qui adore les discussions sur les textes. Il y a une autre coutume que je trouve intéressante, dans l’assistance des gens payent pour que celui qui a une belle voix lise la thora, l’argent est versé à la communauté. Mais quand l’officiant commence la lecture s’il se trompe, la salle proteste et des cris fusent pour rectifier. Imaginez une messe où le grand jeu est de corriger les erreurs… Le lieu des femmes est celui des rites, des tabous, des superstitions, celui des hommes est celui de la loi, de l’écriture, de la connaissance, la ségrégation est insupportable parce qu’elle est aussi celle des esprits. Celle des corps est parfois confortable comme je l’ai découvert dans le désert où j’éprouvais une véritable détente à être dans l’aire des femmes, à dormir sans surveiller ma couche et son exposition.

Je déjeune avec mes amis et comme je discute du prêche en disant mon incompréhension et le fait que le rabbin n’était pas clair, mes amis me proposent d’aller à six heures au talmud des femmes. Non seulement à trois heures je dois me rendre à la manifestation pour la paix, mais s’ils croient qu’ils vont m’imposer leur ségrégation, ils se trompent. mais je dois dire le caractère aimable, confortable, chaleureux de ces univers communautaristes qu’il s’agisse de ma famille musulmane ou des juifs. L’autre jour nous sommes allés prier sur la tombe de ma mère, y allumer des bougies, en chemin nous avons croisé ma fille Djaouida qui allait laver la tombe pour la préparer pour la prière des juifs, ces derniers ont raffiné en m’interdisant de m’essuyer les mains après me les être lavées, mais leurs manières d’agir étaient proches. Il a commencé à pleuvoir, Djouida m’a dit : « tu vois dieu a pensé comme moi qu’il fallait laver sa tombe pour la prière. » Au retour juifs et arabes se sont mis à parler arabe dans la voiture et moi une fois de plus j’étais la seule étrangère, témoin d’un monde disparu.

Cette impression d’un monde vieillissant et étranger à la réalité actuelle de cette ville je l’ai malheureusement ressenti en arrivant à la manifestation pour la paix. Je croyais qu’elle avait lieu aux réformés, en fait c’était en bas vers le port. J’ai donc descendu la Canebière. De « nuit debout », il restait un îlot, un petit café philosophie, une dizaine de personnes assises à des tables, des enseignants en train de faire des heures supplémentaires. Même public devant les variétés, le cinéma qui avec le César se veut d’art et d’essai et ouvert aux associations, mais est en cessation de paiement. Je prends des tracts sur les futures manifestations et je revois le temps où il y avait devant le cinéma un grand café où l’on restait des heures à parler des films que l’on venait de voir. Maintenant c’est une banque avec ses distributeurs automatiques. Ce cinéma est un îlot du temps jadis en train de se résorber. Et cette ville détruit les îlots du temps jadis, les engloutit dans une réalité qui n’a plus rien à voir avec le nôtre, celui de la promotion des enfants de la classe ouvrière, celui où un parti communiste créait la mixité des masses. Le tout en relation privilégiée avec un monde du travail jeune et vivant. J’ai éprouvé le même sentiment d’îlot  à la manif, nous étions au maximum trois cent, autant de drapeaux que de participants, le plus grand nombre étaient ceux du PCF, mais ceux qui étaient levés le plus haut étaient les deux du PG. La paix y devenait l’affaire des groupuscules gauchistes, plus des masses, des groupuscules en train d’interpréter la pseudo-radicalité des absents. Il y avait les représentants des Kurdes et des associations pro-palestiniennes avec probablement quelques trotskistes pour défendre BDS. Là au contraire, le marseillais « de souche » dominait. Complètement ignoré de ma famille algérienne et bien sûr provoquant l’hostilité déclarée des juifs. C’est une bande de groupuscules dans lequel chacun vient vendre son petit commerce, jamais de cela il ne sortira le moindre mouvement de masse, des petits ghettos comme partout et le PCF, ses militants sidérés suivent sans avoir rien à dire.

Je regardais autour de moi sans même avoir l’envie de saluer ceux que je reconnaissais: ces gens là ont complètement ignoré mon chagrin, ils savaient mais ne jugeaient pas ça important. Ils renouvelaient la mort solitaire de mon enfant, le mépris encore et toujours de mes souffrances. La seule chose dont ils avaient envie de parler c’était qu’ils étaient pour ou contre la candidature Mélenchon. Je me sentais une extra-terrestre, je pensais au temps où Gaston Plissonnier savait tout de chaque camarade et l’interrogeait sur les menues peines de choses de la vie. A partir du moment où je me fous de Mélenchon autant que de Montebourg ou Macron, sans parler de Sarkozy, je n’avais plus rien à leur dire. Effectivement comment des gens aussi désemparés pourraient-ils manifester la moindre solidarité humaine, ils ont du mal à se porter.

Le record ça a été quand l’un d’eux est venu me parler des élections russes en me recommandant un article d’israêl Shamir, qui est un fasciste et un antisémite de la plus belle eau. Un type qui explique que ce sont les juifs qui ont lancé la seconde guerre mondiale pour dominer le monde et comme je protestais, mon interlocuteur m’a dit que premièrement le fascisme qui venait ne serait plus le même que celui qu’on avait vécu et deuxièmement que bien sûr israêl Shamir n’était pas le meilleur des antifascistes mais qu’il fallait prendre chez tous. Ce à quoi je lui ai fait remarquer que les Etats-Unis avaient recruté leurs alliés otanesques à partir des fiches de renseignement sur les familles d’anciens collaborateurs nazis  et qu’il continuait à y avoir un recyclage permanent de ces gens là. Que je commençais à en avoir marre de ces communistes virant rouge-brun et qu’au point il en était de ces références je lui conseillais le journal de Goebbels qui était un « vrai révolutionnaire », sans parler de mein kampf où il y a surement de bonnes choses.

J’ai regardé autour de moi et j’ai quitté la manifestation en me disant que si je voulais conserver mon propre cap de communiste et surtout me conformer aux sages conseils de djaouida,  j’avais intérêt à entretenir une distance critique avec tout ça: c’est un moment historique où on a l’impression que l’on a cassé le thermomètre et des boules de mercure s’échappent isolées les unes des autres.

Danielle Bleitrach

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3 Commentaires

Publié par le septembre 25, 2016 dans Uncategorized

 

3 réponses à “RESTE COMME TU ES ME DIT DJAOUIDA…

  1. frank

    septembre 25, 2016 at 9:55

    Quel texte!
    Merci Danièle de nous offrir de tels éclats de vie avec ce talent qui t’es si particulier!
    Si je ne connaissais pas le dérisoire des superlatifs,je dirai un de tes meilleurs textes!:-)!

     
  2. blogrenblog

    septembre 26, 2016 at 10:47

    Merci pour ce témoignage qui invite à la remise en question
    Ren’ de « Dialogue Abraham »

     
  3. Lecteur

    septembre 26, 2016 at 11:27

    Merci

     

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