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Les Juifs de Boukhara : comment sont-ils arrivés en Asie centrale ?

16 Août

http://novastan.org/articles/les-juifs-de-boukhara-comment-sont-ils-arrives-en-asie-centrale

Les Juifs de Boukhara sont parmi les habitants les plus énigmatiques de cette ville du sud de l’Ouzbékistan. Malgré le fait qu’ils vivent dans cette petite ville depuis plusieurs siècles, peu dans cette région connaissent cette communauté.

Reportage de « The Open Asia » traduit du russe par Novastan dans l’une des synagogues de Boukhara, qui accueille des fidèles dans le vieux quartier de la ville depuis plus de 400 ans.

Il semble que tous les Juifs habitant en Asie centrale soient désignés comme des Juifs de Boukhara. Mais ils ne viennent pas uniquement de Boukhara ; les représentants de cette religion ont habité pendant des siècles dans d’autres villes de la région, mais on les appelle traditionnellement ainsi. Certains historiens ont des suggestions à ce propos : quelques-uns relient l’apparition de ce terme à Tamerlan, qui après avoir pris Boukhara, a relocalisé plusieurs centaines de familles juives à Samarcande, nommant la nouvelle communauté juive les « Juifs de Boukhara ». D’autres historiens estiment que, après l’union du Turkestan avec la Russie, le pouvoir russe a séparé les Juifs autochtones des Juifs russes, et étant donné que la communauté juive la plus importante vivait à Boukhara, tous sont venus à être appelés « Juifs de Boukhara».

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Plusieurs versions existent sur l’arrivée des Juifs en Asie centrale. Quelques chercheurs affirment que cela s’est produit au temps de la route de la soie : ils sont venus dans cette région avec des caravanes commerciales, et ensuite se sont trouvés des emplois et sont restés. Selon une autre hypothèse, les Juifs sont venus ici au temps des Achéménides (entre le Vème et le IIIème siècle avant JC) pour développer des business. Les historiens évoquent également une autre version : au VII ème siècle, sur le territoire de l’Iran actuel, les Sassanides ont été vaincus et de nombreux réfugiés, parmi lesquels des représentants du peuple juif, sont venus dans cette région. Les Juifs sont présents ici depuis longtemps, c’est la seule certitude : la première preuve écrite de leur présence date du XIIIème siècle, et la plus ancienne synagogue, que les archéologues ont découverte au Turkménistan, daterait du IIIème siècle après J-C.

Pendant cette longue histoire, les Juifs ont pu bien s’intégrer à la communauté locale, et il est maintenant assez difficile de distinguer les Juifs de Boukhara des Tadjiks ou des Ouzbeks. Après plusieurs centaines d’années de cohabitation, ils ont non seulement commencé à ressembler à la population locale, mais ont également parfaitement appris les langues locales, assimilé la culture et le mode de vie. Néanmoins, une assimilation complète n’a pas eu lieu : les Juifs pratiquent leur religion, se marient très rarement aux locaux, et jusqu’à maintenant possèdent leur propre vision du monde. Pour avoir le droit de conserver leur identité, le peuple juif a payé un prix important : des années de privation et de difficultés, auxquelles il a fallu survivre, et qui restent bien ancrées dans la mémoire de ses représentants. Néanmoins, ils ne semblent pas ressentir de colère particulière pour cela.

Une petite synagogue avec une grande histoire

Il reste seulement deux synagogues dans le vieux quartier de Boukhara, alors qu’il y en avait une trentaine autrefois. Dans les années 1970, les Juifs ont commencé à quitter massivement l’Union Soviétique, et notamment l’Asie Centrale, et les synagogues ont été fermées. La communauté juive à Boukhara a ainsi significativement diminué : si elle était constituée de 35 000 personnes autrefois, elle ne comprend maintenant plus que quelques 420 personnes.

Synagogue Boukhara

« Des Juifs qui venaient ici durant la période soviétique, 250 étaient des Juifs de Boukhara, et le reste des Russes. Mais les Juifs de Boukhara vivaient ici depuis des centaines d’années » nous explique le surveillant de l’une des synagogues de Boukhara. Cette synagogue a plus de 400 ans et se trouve près de l’ensemble architectural de Liabi-Khaouz, au cœur du vieux Boukhara.

La synagogue n’est pas immédiatement visible au milieu des rues entremêlées de Boukhara. Autrefois vivaient ici exclusivement des Juifs. Maintenant des Ouzbeks et des Tadjiks vivent dans ces hautes maisons avec leurs murs blancs et leurs petites cours intérieures. Néanmoins, chaque soir du vendredi au samedi, les Juifs commencent leur service religieux traditionnel.

Il est possible d’observer ce service religieux, mais dans aucun cas permis de le filmer. Le fils du rabbin, Don Sianov, raconte que les rituels en cours ici ne diffèrent quasiment pas de ceux pratiqués en Israël.

Néanmoins, cela n’a pas toujours été ainsi. A la fin du XVIIIème siècle est venu à Boukhara Joseph Maman Maaravi, un rabbin du Maroc. Prenant part au service religieux, il a constaté que ce dernier était éloigné de ceux pratiqués par les Juifs d’Europe, et qu’il manquait les deux derniers livres de la Torah. Les Juifs de Boukhara avaient perdu leur religion et leur culture, et ce rabbin a décidé de corriger cela. Jusqu’à aujourd’hui, les cérémonies religieuses à Boukhara suivent cet ordre, à tel point que les Juifs d’Israël ou des Etats-Unis, qui se rendent une fois par semaine dans les synagogues de Boukhara, ne remarquent quasiment aucune différence.

Pour ne pas perdre leur culture, une école élémentaire spéciale a été ouverte en 1994, juste à côté de la synagogue. On apprend ici en quatre langues : l’ouzbek, l’anglais, le russe et l’hébreu, et outre l’histoire de l’Ouzbékistan, l’histoire d’Israël est enseignée.

Etrangers parmi les siens

Les Juifs ont subi un triste destin sur la Terre entière, et les Juifs de Boukhara ne font pas exception. « Les Juifs de Boukhara vivent sous une grande oppression et sont méprisés de tous » écrit dans ses notes Armini Vamberi, un voyageur hongrois traversant l’Asie centrale au milieu du XIXème siècle.

Boukhara marcheur

Les lois régissant la vie de ces habitants, qui ont été établies par les législateurs locaux à Boukhara, sont tout simplement effrayantes. Jugez par vous-mêmes : les Juifs de Boukhara payaient une taxe pour la « conservation » de leur propre vie et le droit de pratiquer leur religion. Quand venait le temps de payer ces taxes, on assénait à chaque personne remettant de l’argent aux fonctionnaires chargés de la levée des taxes deux gifles.

Les Juifs n’avaient pas le droit d’aller à Boukhara à cheval, seulement à dos d’âne, et même dans ce cas, si devant eux se trouvaient des musulmans, les Juifs devaient descendre et s’incliner : autrement, ils étaient impitoyablement battus pour outrage. Il leur était interdit de porter de la soie et de nouer un foulard autour de leur blouse, comme le faisaient les habitants locaux ; ils pouvaient seulement nouer une corde. Il ne leur était également pas permis de porter le turban traditionnel, mais seulement une chapka de fourrure, pour que les musulmans voient de loin ces représentants d’une autre foi.

Néanmoins, toutes ces limites étaient minimes en comparaison avec les tentatives forcées constantes de conversion à l’islam, le plus souvent par des moyens violents. Si conversion il y avait, le surnom disgracieux de « tchala » était réservé à ces nouveaux convertis, ce qui signifie en russe « entre les deux ». Leur vie se transformait en un véritable enfer, malgré leur conversion : les musulmans ne reconnaissaient pas les tchalas et en même temps les Juifs les refusaient. Les tchalas vivaient donc loin des leurs, dans des quartiers spécialement réservés, disposés autour des mahallas juifs.

« Souvent les Juifs reconnaissaient l’islam dans le but d’éviter de payer la taxe pour pratiquer leur religion », explique Don Sianov. A Boukhara vivaient trois catégories de Juifs : les Cohen, des personnes aisées, les Lévi, de la classe moyenne, et les Yisrael, des pauvres. Ainsi, une majorité de tchalas étaient des Yisrael.

Les conversions forcées à l’islam n’avaient souvent pas de résultats probants. Le fils du rabbin raconte qu’avant Pessa’h, les tchalas venaient à la synagogue et demandaient l’azyme, un pain spécialement cuit pour cette fête religieuse, de sorte qu’ils se sentent à nouveau juifs le temps de la fête. Quand l’émirat de Boukhara est réapparu, les tchalas sont revenus en grand nombre au judaïsme, et de nos jours, il n’en reste pratiquement plus.

Aujourd’hui, plus personne n’attaque la communauté juive à Boukhara. Elle fait partie intégrante de la ville et chaque guide raconte obligatoirement son histoire complexe et fait remarquer son importante contribution au développement de la culture et l’artisanat dans toute l’Asie centrale. C’est pourquoi les Juifs de Boukhara emporte la culture de leur région loin des limites de l’Asie centrale : depuis quelques années a lieu à New York un festival de musique classique « Chachmakoma » et a été ouverte aux Etats-Unis une école de danse, qui enseignent les danses traditionnelles des pays d’Asie centrale.

Don Sianov explique qu’il n’y a rien d’exceptionnel à cela : les Juifs ont toujours rempli leur rôle à 100% pendant plusieurs siècles : alors qu’ils étaient les meilleurs tailleurs et médecins de Boukhara à une époque, ils sont aujourd’hui les grands connaisseurs de la culture ancienne de la région. Et sans eux, Boukhara n’aurait pas été ce qu’elle est aujourd’hui : riche, travailleuse et très patiente.

Lilia Gaisina
Traduit du russe pour Novastan par Léa André

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Publié par le août 16, 2016 dans Uncategorized

 

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