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La Turquie invite la Russie à être amis contre l’Occident. Peut-on faire confiance aux appels d’Ankara à normaliser les relations ?

11 Août

 

Президент РФ Владимир Путин (слева направо) и президент Турции Реджеп Тайип Эрдоган (справа)

Maria Bezchastnaya, avec les commentaires de Leonid Isaev et Stanislav Tarasov

http://svpressa.ru/politic/article/153864/  [Svobodnaia Pressa – « SP » – en français « Presse Libre »]

Traduit par Marianne Dunlop pour Histoire et Société

Le 9 août à Saint-Pétersbourg se tiendra la première rencontre après l’incident avec le Su-24 russe entre les dirigeants de la Russie Vladimir Poutine et de la Turquie Recep Tayyip Erdogan. Il était initialement prévu qu’elle aurait lieu en septembre au sommet du « G20 » en Chine, mais elle a été avancée à une date antérieure, et la tentative avortée de coup d’Etat militaire en Turquie a sans doute conduit à une organisation plus rapide de la réunion.

En dépit du fait que les relations entre Ankara et Moscou ont commencé à se rétablir après que le président turc a envoyé une lettre à son homologue russe, il y a encore beaucoup de questions non résolues entre les parties. Le 5 août, l’assistant du président Youri Ouchakov a déclaré que lors de la réunion pourrait être soulevée la question de l’indemnisation pour le bombardier abattu. Le lendemain, l’ambassadeur de Turquie en Russie Umit Yardym a noté qu’il était «inapproprié» pour le moment de communiquer des informations à ce sujet, qu’il s’agit d’une « question sensible, qui est d’une grande importance pour les deux pays. »

La question de l’indemnisation en l’occurrence est plutôt symbolique, mais entre Moscou et Ankara subsistent des désaccords beaucoup plus fondamentaux, dont parleront sans aucun doute les présidents. Youri Ouchakov a dit qu’ils discuteraient des questions de la fin de l’embargo russe sur les produits alimentaires turcs, la reprise du service aérien d’affrètement, le projet de pipeline « turc Stream » de la construction en Turquie, avec le soutien de la Russie, de la centrale nucléaire « Akkuyu », du règlement de la crise syrienne, de la lutte contre le terrorisme et d’autres questions.

Les questions économiques sont certainement importantes pour les deux parties. Si, il y a quelques années, Moscou et Ankara parlaient de plans pour augmenter le chiffre d’affaires du commerce à 100 milliards $, en 2015, ce chiffre est tombé à 23,3 milliards. Et au cours des cinq mois de cette année il est tombé à 6,1 milliards $. L’ambassadeur de Turquie en Russie Umit Yardym a suggéré que maintenant ce chiffre pourrait passer à 20, et dans le meilleur des cas, jusqu’à 30 milliards $ avant la fin de l’année. Mais si, selon les experts, les parties n’auront pas de mal à s’entendre sur l’économie, la politique pourrait être une pierre d’achoppement.

Youri Ouchakov a souligné que Moscou espérait que l’approche d’Ankara au sujet du règlement du conflit syrien serait « plus constructive ». Le gouvernement russe espère que les divergences dans les positions sur ce sujet « seront aplanies ». La question est, dans quelle mesure cela est-il possible? Le rapprochement avec la Russie après le putsch manqué intéresse particulièrement Erdogan, qui est mécontent du soutien insuffisant de l’Occident. Umit Yardym a même dit que l’Union européenne utilisait la rébellion comme un prétexte pour bloquer le processus d’intégration européenne de la Turquie.

Mais le directeur du Centre de recherche de l’Institut international des nouveaux Etats Stanislav Tarasov estime que même si la Russie et la Turquie réussissent à concilier leurs positions politiques, l’alliance émergente peut difficilement être appelé solide et durable.

 

– Il est trop tôt pour parler d’une union politique à part entière entre la Russie et la Turquie. Ankara est maintenant brouillée avec l’Occident, estimant qu’il ne l’a pas soutenue après la tentative de coup d’Etat. En outre, Erdogan est convaincu que le projet géopolitique de l’Occident au Moyen-Orient ne répond pas aux intérêts de la Turquie. Il s’agit, tout d’abord, de la question kurde. À cet égard, Ankara depuis longtemps ne reçoit pas le soutien de ses alliés de l’OTAN, et donc commence à chercher des alternatives. Maintenant Erdogan se tourne tactiquement vers la Russie, pour demander son soutien.

La Russie a également besoin du soutien, ou du moins, d’une non confrontation avec la Turquie dans le conflit syrien, sinon elle risque de s’y enliser, comme en Afghanistan. Donc, de notre côté aussi cette convergence est un mouvement tactique. En outre, on ne peut ignorer l’économie. La rupture des liens et les sanctions imposées par Moscou ont porté tort aux deux pays. Plus à la Turquie, mais les deux parties en ont ressenti les effets négatifs. L’équilibre économique doit être rétabli.

 

« SP »: – Mais est-il possible de le faire si rapidement?

 

– Je pense que dans le secteur économique la récupération sera rapide. Mais dans quelle mesure Erdogan va agir de façon logique et cohérente en accord avec Moscou dans le règlement de la crise syrienne –là est la question. Tout d’abord, il doit abandonner son exigence de renverser Assad, et son soutien aux forces radicales de l’opposition syrienne, commencer une véritable lutte contre ISIS *. Si tout cela se produit, il sera possible de parler d’une alliance politico-militaire. Mais, encore une fois, de nature purement tactique.

En effet, tout en se rapprochant de Moscou, la Turquie, par la bouche de ses fonctionnaires – du ministre des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu à Erdogan lui-même, dit qu’elle ne va pas échanger l’Ouest pour l’Est. Ils veulent travailler dans les deux directions. Aujourd’hui, Ankara joue la carte russe seulement pour obtenir certaines préférences de l’Occident. Mais la Russie également utilise la carte turque pour tirer des avantages dans le dialogue avec l’Occident. Parce qu’aussi bien Ankara que Moscou au niveau global sont orientées vers l’Ouest. Maintenant, elles sont intéressées par une alliance tactique entre elles, croyant que si elles se réunissent, elles ont plus de chances de réussir.

 

« SP »: – Autrement dit, il n’est pas question d’une alliance stratégique à long terme?

 

– Cela serait possible si Moscou adoptait une géostratégie complètement différente et effectuait un pivot complet à l’Est. Je veux dire l’établissement de liens étroits en direction de la Chine, la construction réelle, et pas sur le papier, de l’Union économique eurasienne, qui se transformerait en une coopération militaro-politique. Si la Turquie s’impliquait activement dans ces processus, cela signifierait qu’elle aussi abandonne le projet occidental et se déplace vers les positions de l’Est. Alors, nous serions face à une situation géopolitique totalement différente du monde.

Mais dans quelle mesure Ankara est prête pour cela et, en premier lieu, Moscou –telle est la grande question. Il me semble que ni l’une ni l’autre partie n’est prête à ce changement global du centre de gravité de la politique mondiale. Donc, je le répète, c’est une alliance tactique, qui prend en compte les intérêts communs dans des directions spécifiques.

 

« SP »: – Cette alliance tactique peut-elle être rejointe par un (des) troisième(s) joueur(s)?

 

– Bien sûr. Erdogan, par exemple, a déjà dit qu’il aimerait attirer l’Iran, l’Irak et d’autres pays voisins. Mais nous devons comprendre que le Moyen-Orient en raison de la politique américaine est dans un état de chaos. Changer les relations entre des Etats, alors qu’elles ont mis des siècles à se construire, n’est pas si facile. Entre l’Iran et la Turquie il y a eu de très graves contradictions historiques, et ce n’est pas un décret présidentiel, une rencontre au sommet ou une décision de l’ONU qui pourront changer cette situation. C’est une tendance à long-terme, une évolution sur des années, sinon des siècles. Par conséquent, ils auront recours à cette alliance, ou s’en éloigneront, selon des considérations à court terme, opportunistes, mais pas sur une base stratégique.

 

« SP »: – Quelles concessions est prête à faire Ankara pour normaliser les relations avec la Russie?

 

– Ankara par la bouche de ses représentants a laissé entendre verbalement qu’elle est prête à changer sa politique syrienne. Mais il ne s’agit jusqu’à présent que de paroles. On verra si cela se concrétise après les entretiens à Saint-Pétersbourg entre Poutine et Erdogan.

 

« SP »: – Qu’en est- il de la compensation pour le bombardier abattu?

 

– La compensation est une question délicate. Quand les Turcs ont offert une compensation aux parents du pilote décédé, ils ont refusé. Il y a une deuxième partie de la compensation – pour l’équipement, c’est-à-dire l’avion lui-même. En vertu du protocole, la Turquie devrait se proposer d’elle-même de payer cette indemnité. La première partie, les excuses, Ankara l’a apportée à sa manière, mais maintenant il y a un problème délicat d’éthique et de diplomatie. La Turquie elle-même doit offrir une compensation, mais allons-nous l’accepter ou non –c’est une autre question. Je pense que pour l’économie turque, payer plusieurs millions de dollars – ce n’est pas un problème. Surtout parce qu’en restaurant les liens économiques avec la Russie, ils obtiennent un bénéfice de plusieurs milliards de dollars.

 

– L’alliance entre la Russie et la Turquie sera, en premier lieu, pragmatique, – considère le maître de conférences en sciences politiques à « Hautes Etudes Economiques » Leonid Isaev. – Sinon, il n’y avait pas de sens d’effectuer à un tel rapprochement rapide, pour lequel on n’a pas pris le temps de préparer la population des pays. Je pense que les dirigeants russe et turc partent des considérations de la raison froide et des avantages pragmatiques. S’il y a des intérêts communs, rien n’empêchera nos pays de les développer.

 

« SP »: -Des intérêts politiques ou économiques?

 

– Pour la Turquie, l’aspect économique de la relation est très important, tout comme pour nous. Bien que l’on puisse s’attendre seulement à retrouver les taux de l’année dernière, avant le début du conflit. On ne peut pas sauter au-dessus de la tête, il y a certaines limites en économie. De même « turc Stream  » – est plus un processus politique plutôt qu’économique. Mais en ce qui concerne la politique, on ne voit pas encore très bien à quel niveau de compréhension mutuelle nous pourrons parvenir. Il y a trop de contradictions.

 

« SP »: – Et quelles concessions politiques peuvent faire les deux parties en vue d’un rapprochement?

 

– Comme le montre la pratique, aucun compromis majeur pour le rapprochement n’est souvent nécessaire. Il suffit de regarder comment s’est passée l’amélioration des relations entre la Russie et la Turquie. Des semi-excuses ont été prononcées, dont Moscou s’est déclarée satisfaite, bien qu’il semble qu’elle n’aurait pas dû.

Je pense que les points de discorde entre Ankara et Moscou n’ont pas disparu, car ils sont tout à fait fondamentaux. Un compromis sur ces questions signifierait que le pays a radicalement changé sa politique sur certains sujets. Pouvez-vous imaginer que la Turquie abandonne soudainement sa posture sur la Syrie et reconnaisse Assad comme président légitime? Ou abandonne soudainement son soutien aux Turcomans? Personnellement, je n’y crois pas.

Les parties vont essayer d’agir selon la formule des relations qui se sont développées entre nous et Israël sur cette même question syrienne. Nous avons des points de vue et intérêts complètement différents, mais nous nous tenons au courant et adoptons une position stratégique importante pour nos relations: ne pas nuire et ne pas interférer les uns avec les autres. Délimiter les zones d’influence et minimiser les collisions mutuelles. Je pense qu’une telle formule sera à la base des relations russo-turques sur le conflit syrien. Nous bombarderons peut-être moins les zones où les groupes soutenus par la Turquie sont stationnés. C’est une question de réglements, et il est possible de négocier sans renoncer à ses lignes stratégiques.

 

« SP »: – Dans un contexte de refroidissement des relations de la Russie et de la Turquie avec l’Occident, cette alliance aura-t-elle une orientation anti-occidentale?

 

– Il n’est pas tout à fait juste de dire qu’il s’agit d’une alliance contre l’Occident. La Turquie tout au long de son histoire moderne a été axée sur l’Occident, elle souhaite être intégrée dans la communauté européenne économiquement et politiquement. Tout comme la Russie après l’effondrement soviétique était un pays tourné vers l’Occident. Le conflit qui a eu lieu entre la Russie, la Turquie et l’Occident n’a pas vraiment changé cette orientation. Les deux pays espèrent qu’ils vont revenir au niveau de la coopération qui existait avant ces conflits. Une autre question est que faire pression sur l’Occident afin d’arriver à améliorer les relations est plus facile ensemble que seuls. Nous voulons encourager l’Europe à un réexamen des relations sur un pied d’égalité, et cela, je pense, est un objectif stratégique important des élites russe et turque. Ce sera également l’une des tâches de l’alliance entre la Russie et la Turquie.

 

* L’ »Etat islamique » (EI, ISIS), a été reconnu par la Cour suprême de la Fédération de Russie au 29 décembre 2014 comme une organisation terroriste, ses activités sur le territoire de la Russie sont interdites.

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1 commentaire

Publié par le août 11, 2016 dans Uncategorized

 

Une réponse à “La Turquie invite la Russie à être amis contre l’Occident. Peut-on faire confiance aux appels d’Ankara à normaliser les relations ?

  1. Kia Kian

    août 16, 2016 at 12:34

    Erdoghan oserait-il fait ça? ce valet américains qui a joué un rôle prépondérant dans la crise Syrienne, en faisant transiter les terroristes via son pays en Syrie ?.
    Dans ce cas là c’est à dire , se retourner vers la Russie , il sera assassiné par ses propres gardes du corps ! On sera présenté comme le dictateur sanguinaire !

     

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