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Bydgoszcz : la rencontre avec une jeunesse d’extrême-droite (3)

30 Juil

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A la fin de la conférence, nous traversons la ville pour rejoindre l’auberge de jeunesse dans laquelle nous sommes logés. Nous sommes moins d’une centaine, chacun portant un drapeau rouge, sauf Marianne et moi qui clôturons la marche parce que je traîne la patte. Ce qui me permet de constater qu’il n’y a pas d’hostilité de la population, ni d’ailleurs d’adhésion. Les gens qui attendent leur autobus nous jettent des regards vagues. La Pologne se tait, comme elle a renoncé à voter. 70% d’abstention. Les camarades m’expliqueront qu’ils doivent récolter 100.000 approbation dont 10.000 dans chaque voïvoidie (département), pour avoir le droit de participer aux élections. Résultat, ils n’ont même pas le temps de débattre des programmes, ils passent leur temps à chercher des signatures. Tien cela ressemble au Congrès du PCF où ceux qui présentent des listes alternatives à celle du  dirigeant n’ont pas le droit de faire état de leur programme avant d’avoir collecté un nombre de signatures réparties dans la quasi totalité des départements, ce qui est épuisant et empêche de fait toute discussion politique sur les alternatives. Je me demande par quel hasard, la Pologne qui cherche à interdire l’expression des communistes et la direction du PCF ont choisi la même procédure.

Le fait est que ceux qui nous regardent passer paraissent ailleurs. Comme le dit Brecht à propos de la guerre de trente ans « l’Histoire a repris son autonomie ». Les être humains ordianaires, les petites gens ont abandonné l’idée qu’ils pourraient influer sur son cours et chacun, tel la « mère courage » cherche à profiter des opportunités du désastre.

Monika ne cesse de nous raconter le choc qu’a été l’instauration du capitalisme après la vague d’espérance dans la démocratie. Elle était adolescente, une étudiante rebelle, ce qu’elle a découvert l’a conduite au bord de la folie, sa famille elle-même se disloquait, tout était à vendre, elle ne pouvait obtenir aucun droit, ceux à qui elle s’adressait lui réclamait de coucher avec eux, simplement pour que soit appliquée la loi… Comme bien des Polonais elle a eu faim, elle nous décrit la bête sauvage d’une société en proie au pillage, aux spoliations multiples, la prostitution exigée de tous et toutes, on ne pouvait même pas parler, c’était trop douloureux et encore aujourd’hui… Elle avait cru à la démocratie, elle avait participé aux révoltes étudiantes… Encore aujourd’hui ce qu’elle souhaite le plus c’est remonter le fil en 1990 et empêcher cette destruction du capitalisme, conserver l’espoir et la joie qui l’ont animée mais conserver la Pologne Populaire. Quant à la démocratie, elle ne sait plus, parfois elle dit qu’il faut créer un parti avec une discipline de fer et parfois elle est enragée devant les stupidités bureaucratiques. Ce qui est fascinant chez elle c’est cette force qui l’anime, cette croyance dans le communisme et pourtant ce désir de ne rien cacher des fautes, des folies de cette époque là. Un mélange explosif chez cette belle femme rousse, ce passé qu’elle décrit est par moment idyllique, une société où chacun avait des droits et un avenir et à d’autres moment c’est l’enfer. Comme lors de la rébellion estudiantine, quand la police est entrée et a violé les filles..Mais la véritable horreur a été après quand les dirigeants communistes ont eux mêmes détruit la Pologne populaire et ouvert le pays au capitalisme, à la réaction de l’Eglise…

Des Polonais, elle dit « Ils ont appris à se taire. ils n’ont jamais connu la démocratie… Ils y ont cru et ça a été les cavaliers de l’apocalypse. Effectivement, ils se taisent, ils ne votent même plus et ils nous regardent passer avec nos drapeaux rouges. Maintenant ça c’est un peu apaisé, des jeunes gens très européens ressemblent à ceux de nos villes occidentales, ils voyagent mais il s’agit d’une mince frange de la population, les autres subissent encore les injustices, l’absence de droits et comme nous le dira ce chauffeur de taxi à Varsovie: « Tout n’est pas bon dans les changements »… …

Bydgoszcz est une charmante cité, aussi propre qu’une ville allemande mais même ça ne trouve pas grâce aux yeux de Monika « Les waters sont propres, mais les âmes sont sales ». Nous arrivons sur la place centrale où se trouve le monument  de la victoire contre le fascisme. Tous les ans, le 22 juillet, le Parti socialiste Polonais organise la commémoration du manifeste du 22 juillet qui est l’acte fondateur de la Pologne Populaire en y déposant des gerbes de fleurs. Cette année les communistes qui subissent une répression ont décidé de se greffer sur cette manifestation..

Le monument est très grand et il occupe l’angle droit de la place qui est par ailleurs le lieu réservé à une petite bourgeoisie provinciale. Les,restaurants, les  cafés fleurissent sous l’ombre écrasante de ce héros antifasciste qui ouvre les bras vers le ciel.

Tout à coup, surgi de nulle part, dans l’angle gauche du monument, un groupe de jeunes hommes vocifère. Le plus âgé n’a pas la trentaine et le plus jeune est  un adolescent. Ils ont un porte-voix et ils hurlent des slogans « mort aux communistes, mort aux juifs! »

Me voilà confrontée à mon fantasme polonais, je n’y résiste pas. Je traverse la place et je me plante devant eux. A ma droite, Marianne qui ne m’a pas abandonnée et à ma gauche Monika avec son petit drapeau rouge. Elle traduit mes propos et leurs réponses. L’un des assaillants parle un français parfait mais je veux interpeller celui qui braille et le reste du groupe/ « Je suis française, je ne comprends pas votre haine, votre violence. expliquez moi! »

Ils restent stupéfait. Ils portent des tee-shirts noirs frappés de l’emblème de l’organisation fasciste »Falanga » (un bras qui tient un glaive). Falanga était la milice armée de l’ONR, une nationale radicalité du parti fasciste et antisémite qui était à l’origine des mesures anti-juives prises avant l’occupation allemande, dans les années 30, comme « le ghetto des bancs d’école » (interdiction pour les étudiants juifs de s’asseoir à côté des chrétiens), une limitation des étudiants juifs dans certaines disciplines et le boycott des magasins juifs. Leur histoire est cependant compliquée parce qu’ils ont rejoint les rangs de la lutte contre les allemands et aujourd’hui ils sont contre l’OTAN et l’occupation américaine (1) Ils sont paradoxalement au nom de l’unité des slaves ennemis des néo-nazis ukrainiens et ils soutiennent les ultranationalistes du Donbass. Parfois même le pouvoir les présente  comme des agents de Poutine.

.Le mouvement est en train de gagner en ampleur, patriotes, anti-europe et OTAN, contre l’occupation américaine mais anticommunistes et antisémites.  « Quand je leur dis « De quoi vous plaignez-vous, il n’y a plus de communistes et le capitalisme a triomphé, ils protestant nous sommes contre le capitalisme et contre les juifs, antisémites et fiers de l’être! » Je continue à discuter : « Il n’ya plus de communistes et plus de juifs! Pourquoi vous battez vous contre des fantômes? » Dans l’avion qui nous menait Marianne et moi à Varsovie, un élégant homme d’affaire à qui je faisais la même remarque concernant le paradoxe du maintien de l’antisémitisme dans un pays que les juifs ont fui m’avait répondu « Il n’y a pas besoin d’avoir des juifs pour que prospère l’antisémitisme! » et il avait ajouté qu’il avait été heureux de voir des Polonais victimes de pogroms en Grande Bretagne à la suite du Brexit: « Peut-être que ça les aidera à comprendre ». En Pologne je découvre que la critique de l’antisémitisme est un luxe pour ceux qui ont su profiter de la chute du socialisme, ce qui aide à la prolifération de cet antisémitisme sans juif… Cet homme dans l’avion était élégant, charmant, un Européen distingué, il parlait de l’antisémitisme de ses concitoyens comme d’un travers folklorique et il s’affirmait athée, social démocrate… Pourtant ce que je découvre de la Pologne et des traces laissées par l’Histoire ne témoigne pas d’une génération spontanée, le peuple a été travaillé par ses « élites », sa colère a été dévoyée et ça continue. A l’intérieur du communisme en crise comme pour faire accepter le pillage capitaliste se sont nouées des alliances imprévisibles, comme celle de certains juifs ultralibéraux avec l’antisémite Walesa pour en finir avec le communisme…  et depuis toujours, depuis la féodalité qui ne cesse de se prolonger,  on a saoulé le peuple polonais désespéré et malheureux  avec  sa liqueur favorite…

Le chef des jeunes fascistes voit que sa troupe en discutant avec des femmes est en train de perdre sa haine virile,il  se met à hurler des slogans: « Nous pendrons les juifs et les communistes et il y aura autant de pendus que de feuilles »… Je contemple notre maigre troupe de manifestants et je songe qu’il n’y aura même pas assez de pendus feuilles pour un arbre, encore moins pour une forêt. Je crois qu’ils voient dans mon regard de la tristesse, de l’étonnement, tout sauf la peur qu’ils espèrent inspirer.. A notre grande stupéfaction, la petite troupe arrête de vociférer et ils disparaissent aussi rapidement que ce qu’ils sont venus. Que s’est-il passé? Ont-ils eu honte d’avoir été défié par une vieille femme et ses copines?  Monika est très fière de notre exploit. Le lendemain dans un journal de gauche, il y a un compte-rendu de notre conférence mais aussi de la scène avec les jeunes fascistes, simplement le héros de l’affaire devient un personnage connu pour son rôle auprès des plus pauvres, des SDF et qui a récemment tenté une alliance avec les verts. C’est lui qui aurait été parlementer avec les fascistes et les aurait fait fuir. L’article entier est une ode à cet homme. C’est ainsi que l’on écrit l’histoire, en effet quel serait l’intérêt de raconter qu’une vieille française (ils ignorent que de surcroit je suis d’origine juive) a tenu têt à des fascistes qui visiblement inquiètent la population. Puis tout à coup je me dis que l’homme en question et le journaliste qui a écrit l’article ont peut-être des liens avec ces gens là… Le patriotisme polonais est une chose bien étrange hier comme aujourd’hui… Qui utilise qui et dans quel coup foireux, le fascisme n’est-il rien d’autre que cette illusion du petit bourgeois d’à nouveau dominer l’Histoire à la mesure de ses haines médiocres… Il y a la peur de cette petite bourgeoisie provinciale et celui qui est capable de représenter la force brutale derrière laquelle se planquer a gagné…

Le fait est que quelques minutes après la déroute des fascistes, des gens nous abordent sur la place, deux femmes anarchistes nous proposent leur journal, puis deux jeunes hommes  qui s’avèrent être des ultra-libéraux, partisans du capitalisme nous interpellent. Monika traduit. Poliment, ils expliquent qu’ils sont des juristes, ils ont récupéré l’entreprise agricole de leurs parents qui en avaient été spoliée. Tout cela est bien mais ils sont déçus par l’Europe, ce n’est pas ce qu’ils espéraient. La discussion vient sur la Pologne Populaire. C’était me disent-ils « un régime criminel » lmais il a fondé la nation polonaise et il a accompli des choses importantes, il a fait passer une population inculte à l’éducation et sont à l’origine de la modernité de ce pays; Ine jeune communiste les interpelle « Pourquoi criminel? » Criminel parce qu’il venait de l’étranger et parce qu’il ne respectait pas les valeurs chrétiennes spécifiquement polonaises. D’ailleurs c’est aussi sur ce plan là que l’Eirope les déçoit, le capitalisme est corrompu, il est l’horizon indépassable mais il doit être juste ety moral. Nous entamos eux et moi une réflexion sur la nature morale et indépassable du capitalisme… C’est une joute à laquelle ils prennent un grand plaisir;;;

A ce moment, un manifestant sorti de nos rangs, mais que je n’avais pas remarqué de toute la journée intervient en grognant: « On s’en fout du passé, il faut se battre ensemble contre les « Rothshild » qui s’emparent de a Pologne. Intervention d’autant plus étonnante qu’au cours de la conférence la quasi totalité des intervenants a dénoncé l’antisémitisme et sa recrudescence en Pologne comme d’ailleurs les crimes commis par les nationalistes à la libération du pays par les occupants nazis.

Monika m’explique qu’à chaque fois qu’ils tentent d’organiser un parti, ils sont infiltrés par des fous, des flics, des antisémites qui tout à coup surgissent comme celui-là. Je me dis que pour criminaliser les communistes en France la « gauche américaine » en particulier ne cesse de les confondre avec l’extrême-droite et nourrit sans cesse l’équation Hitler et Staline même combat… Ici en Pologne la criminilisation des communistes passe par Staline égale Russe et pour faire bonne mesure communistes égal juifs…  y compris quand on prétend lutter contre l’antisémitisme comme dans le film Ida… L’équation est là: le socialisme a été un régime criminel malgré ses réalisations parce qu’il était russe et étranger aux valeurs chrétiennes, il a été introduit par les juifs de Staline, il faut un capitalisme moral débarrassé de la rapacité juive…  Le poids du fantasme sur une société traumatisée…

 

(1) Il y a actuellement en prison un homme politique dont Monica me dit qu’il est en gros l’équivalent d’un Bayrou, mais qui a voulu combattre l’OTAN. Personne ne sait ce qu’il est advenu de lui et les communistes ne veulent pas le défendre parce qu’il s’est allié avec ces fascistes de Falanga. Elle n’est pas d’accord, elle me dit on ne peut pas le laisser sans même un avocat même s’il est allié des fascistes. Il faut au moins luitrouver un avocat et elle ajoute « je me sens sale si je me tais ».

 

 

 

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Publié par le juillet 30, 2016 dans Uncategorized

 

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