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Éloge de la sociologie

10 Juil

Dans un court essai très éclairant, Bernard Lahire expose les vertus du regard sociologique

9 juillet 2016 |Louis Cornellier | Livres
La sociologie désessentialise les individus; on ne naît pas délinquant, sportif ou médecin, on le devient au cours d’un parcours social, explique le Français Bernard Lahire.
Photo: iStockLa sociologie désessentialise les individus; on ne naît pas délinquant, sportif ou médecin, on le devient au cours d’un parcours social, explique le Français Bernard Lahire.
Essai
Pour la sociologie. Et pour en finir avec une prétendue «culture de l’excuse»
Bernard Lahire
La découverte
Paris, 2016, 184 pages

Le commissaire Maigret, personnage vedette des romans policiers de Georges Simenon, ne se contente pas de découvrir des coupables. Sa devise,« Comprendre et ne pas juger », repose sur l’idée qu’« un homme sans passé n’est pas tout à fait un homme ». En créant un tel héros, explique le sociologue français Bernard Lahire, Simenon exprime sa croyance « en la possibilité de comprendre les actes les plus fous, les plus inhabituels ou inattendus, en apprenant tout simplement à connaître les différents milieux sociaux en jeu et la place qu’y occupent les différents protagonistes du drame ».

Il réfléchit, ce faisant, commeun sociologue, suggère Lahire dans Pour la sociologie, une solide défense et illustration de cette science sociale méconnue et contestée, qui a fait vibrer le Montréal universitaire, la semaine dernière, alors que s’y tenait le XXe Congrès de l’Association internationale des sociologues de langue française.

L’histoire des blessures narcissiques infligées à l’humanité est connue. Copernic nous a appris que la Terre n’était pas le centre de l’univers. Darwin nous a forcés à prendre conscience de notre lignage animal. Freud est venu nous dire que nous n’étions pas maîtres de notre psychisme. La sociologie, explique Lahire, vient ajouter à ces blessures en faisant « tomber l’illusion selon laquelle chaque individu serait un atome isolé, libre et maître de son destin, petit centre autonome d’une expérience du monde, avec ses choix, ses décisions et ses volontés sans contraintes ni causes ». Elle nous dit : ça ne marche pas comme ça ; tout acte humain a « des contextes, des causes ou des conditions de possibilité » ; le social nous détermine.

La fiction du libre arbitre

Évidemment, affirmer ainsi que le libre arbitre est une « fiction » ne passe pas comme une lettre à la poste. Les possédants, les dominants et tous ceux qui ont « réussi » voudraient croire et faire croire qu’ils ne doivent leurs privilèges qu’à eux-mêmes, à leur talent et à leurs efforts, et que les dominés, les pauvres et les délinquants sont, par conséquent, responsables de leur sort.

La sociologie, parce qu’elle cherche souvent à éclairer les causes sociales de ce qui dérape dans la société (crime, terrorisme, échec scolaire, etc.), est même accusée de pratiquer « l’excuse sociologique », une attitude qui consiste, pour reprendre les mots de George Bush père, « à mettre le crime sur le compte de la société plutôt que sur celui de l’individu », encourageant ainsi la déresponsabilisation individuelle.

Pour la sociologie répond brillamment à ces attaques. « Nier l’état du réel, écrit Lahire,n’est sans doute pas la meilleure façon de pouvoir le transformer. » Pour faire voler des avions, il faut connaître les lois de la physique et en tenir compte, illustre-t-il. Il est dommage qu’on puisse « faire de la politique, c’est-à-dire vouloir agir sur la réalité sociale, sans avoir lu une ligne des sciences qui l’étudient ».

La sociologie, explique Lahire, à partir de ses méthodes propres (observations, entretiens et questionnaires), fait ressortir le caractère socialement déterminé de certaines pratiques (choix du conjoint, orientation scolaire, goûts), elle « historicise des états de fait tenus pour naturels » (les différences entre hommes et femmes) et elle désessentialise les individus (on ne naît pas délinquant, sportif ou médecin, on le devient au cours d’un parcours social). La sociologie procède, en résumé, à une contextualisation des comportements et habitudes des individus « multisocialisés » et« multidéterminés » que nous sommes tous, afin de les comprendre en les pensant dans une logique relationnelle.

Déterminisme et fatalisme

Les partisans de la responsabilité individuelle — nous le sommes tous un peu — sont heurtés par une telle approche. Les riches, par exemple, aiment bien croire qu’ils ne doivent leur statut qu’à leur mérite. Accepter le déterminisme biologique (dons innés) passe encore, mais reconnaître le déterminisme social, résultat des actions humaines, suscite la résistance. Pourtant, remarque Lahire, « si le destin de chaque individu ne dépendait que de sa capacité à faire les bons choix, à prendre les bonnes décisions et à mettre en oeuvre toute la volonté nécessaire, on se demande bien pourquoi les individus ne feraient pas plus souvent le choix d’être riches, cultivés et célèbres… »

La reconnaissance du déterminisme social n’est pas un plaidoyer pour le fatalisme, précise Lahire. Comprendre les logiques qui rendent possible la criminalité, par exemple, « c’est se donner la possibilité d’agir et […] d’éviter de nouveaux drames ». Comme ce n’est pas en niant, mais en comprenant le déterminisme physique qu’on a pu faire voler des avions, c’est en comprenant les déterminismes sociaux qu’on peut« se demander ce qu’il faut faire pour transformer la réalité et redonner aux individus un pouvoir sur le réel ».

Ce court essai, substantiel et lumineux, ravira tous ceux qui sont convaincus que la connaissance libère, même ceux qui, comme moi, continuent de croire à la réalité d’un libre arbitre « en situation ». Il faut d’ailleurs souhaiter, comme Bernard Lahire, que l’enseignement de la sociologie trouve une place à l’école. Le débat public en serait rehaussé.

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Publié par le juillet 10, 2016 dans Uncategorized

 

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