Antoine C. est un jeune homme fluet. Le 17 mai, pendant la manifestation contre la loi travail à Lille, il a été frappé et maîtrisé avec violence au sol, genou sur la tête, par trois malabars costauds. Jeudi soir, c’était pourtant lui qui était jugé pour violences, et deux des trois costauds étaient partie civile. Les trois policiers sont membres du Groupe de voie publique, chargé de rechercher des flagrants délits : l’apparente échauffourée était donc une arrestation. Antoine C., lui, affirme qu’il s’est débattu et qu’il ne savait pas que ces hommes étaient de la police.

Sur une vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux militants, rien ne permet de dire qu’ils sont policiers. Pas de brassard visible. Après trois semaines de prison préventive, Antoine C., 28 ans, brancardier intérimaire et militant CGT, a été condamné à huit mois de prison avec sursis pour violences sur policiers, deux mois avec sursis pour refus de prise d’empreinte génétique, et deux ans d’interdiction de manifester dans le Nord. Philippe Martinez, patron de la CGT, le dessinateur Tardi, l’économiste Frédéric Lordon et Clémentine Autain (parti Ensemble) avaient signé une pétition pour demander sa libération, et une centaine de militants avaient organisé un barbecue avec sono devant le palais de justice de Lille pour le soutenir. Les policiers n’ont pas réclamé de dommages et intérêts.

Coup de pied aux fesses

Le 17 mai, dans la manif lilloise, le cortège vient de démarrer quand il est séparé en deux par les Compagnies départementales d’intervention, des policiers harnachés. Motif : des casseurs se trouveraient dans une portion de la manif, munis de pavés. C’est là que se trouve Antoine. Le policier Anthony S. le voit mettre un casque et chausser ses lunettes par-dessus. Sur la vidéo, on ne voit pas le début de l’interpellation, mais les policiers assurent qu’ils se sont présentés pour contrôle d’identité. Il est maîtrisé. Autour, des manifestants scandent «tout le monde déteste la police». Le policier Anthony S. dit qu’Antoine a cherché à le mordre, lui a donné coups de pied et coups de poing. La procureure, Aline Clérot, explique que le policier n’a pas voulu voir de médecin, parce qu’il ne s’estimait pas «blessé», et que c’est elle qui l’a poussé à le faire. Les médecins ont constaté un «stigmate contusionnel à l’œil droit», sans incapacité temporaire de travail.

Alors qu’Antoine se débat à terre, on voit un des policiers, Grégory D., lui donner un coup de pied aux fesses. Juste après, un manifestant, une partie du visage dissimulé par une capuche, donne à son tour un coup de pied aux fesses au policier. Ce manifestant, c’est François D., 45 ans, non syndiqué, prof de tai-chi-chuan au RSA. Arrêté et jugé en même temps qu’Antoine, il a écopé jeudi de six mois de prison avec sursis et, comme Antoine, de deux ans d’interdiction de manifester dans le Nord.

«Eosine»

Antoine finit un genou sur sa tête. Arrestation «pas idéale, mais régulière», estime la procureure. Pourquoi lui ? Parce qu’il «dissimulait son visage», selon les policiers. Il avait un casque intégral de moto sur la tête. Et dans son sac à dos, du sérum physiologique, de l’éosine et un brassard CGT qu’il n’a pas mis. Sur les images, on n’aperçoit que le drapeau CGT accroché à son sac. Le juge le gronde comme un petit garçon : «Est-ce qu’il est normal qu’un manifestant, de surcroît syndiqué, se présente sur les lieux d’une manifestation avec de l’éosine, du sérum physiologique, des gants, un casque intégral, un foulard ? Expliquez-vous monsieur !» Antoine, le visage sombre : «Je vois plein de syndiqués, de journalistes, conscients de la tension qui existe en ce moment, le faire.» Il explique que le 12 mai, cinq jours avant les faits, la manif lilloise n’avait rien eu de bon enfant. Coups, flash-balls, lacrymos.«Il est de mon devoir d’être en capacité de protéger mes camarades plus jeunes et plus vulnérables. On avait fait une trousse de secours.» Le juge : «Il n’y a pas la possibilité de revendiquer les choses calmement ?»Autre problème : Antoine a un tatouage vieux de 10 ans sur le ventre : «ACAB» («Tous les policiers sont des salauds», en anglais). «Erreur de jeunesse», dit Antoine, qui «regrette».

Go pro

Le policier Grégory D. avait une caméra autour du cou, il ne l’a pas mise en route. Il y avait, d’après le dossier, cinq ou six caméras Go pro autour du cou des policiers dans la manif, mais la police n’a rien transmis, au motif qu’il n’y avait rien à en tirer. «On avait grand espoir dans les cinq ou six Go pro, s’étrangle Florian Régley, l’avocat d’Antoine. Elles n’ont pas été saisies par le juge, ni exploitées.» La procureure a estimé qu’Antoine C. n’était «pas un casseur». Elle avait requis huit mois de prison, dont six avec sursis pour les violences, et deux mois ferme pour le refus de prise d’empreintes, le tout aménageable pour éviter une nouvelle détention, parce que «sa place est dehors, pas en prison».

Haydée Sabéran Lille, de notre correspondante