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Koudrine propose d’échanger la souveraineté contre l’économie

03 Juin

Si l’immense majorité des Russes dénonce l’attitude de l’Occident à l’égard de la Russie, un débat a lieu qui remet en question la tendance à l’oligarchie (avec ses figures politiques comme ici Koudrine) à céder à la pression sous couvert de défendre la prospérité  de  l’économie. Le parti communiste de la Fédération de Russie est à la tête de ceux qui refusent l’abandon de la souveraineté pour les profits de quelques-uns. Le débat a lieu dans le cadre des futures élections. Si Poutine paraît au-dessus de ce débat, son parti et certains de ses proches sont en ligne de mire (note de Danielle Bleitrach)

La réduction des tensions géopolitiques conduirait-elle à la prospérité?

par Andreï Polounine

http://svpressa.ru/economy/article/149623/?cbt=1

Алексей Кудрин

Alexeï Koudrine (Photo par Artem Korotaev / TASS)

 

Le Président du Centre pour la recherche stratégique (CSR), Alexeï Koudrine, a suggéré au président Vladimir Poutine de réduire les tensions géopolitiques. Selon Koudrine, il est nécessaire de le faire pour que la Russie puisse échapper au retard technologique, et intégrer, au moins à la marge, les chaînes de production internationales. Sinon, il est impossible de remplir la condition clé pour la stimulation de l’économie russe – attirer les investissements étrangers. C’est ce que Koudrine a déclaré lors d’une réunion à huis clos du Présidium du Conseil économique, tenue le 25 mai, d’après les nouvelles communiquées par « Vedomosti ».

Poutine a répondu à Koudrine dans son discours de clôture. Il a noté que ce n’était pas nous qui avions déclenché les hostilités avec l’Occident. Et que même si la Russie connaît quelques retards, c’est un pays avec une histoire millénaire, et elle ne vendra pas sa souveraineté. Le président a également promis de protéger la souveraineté de la Fédération de Russie « jusqu’à la fin de ses jours. » Cependant, le chef de l’Etat a ajouté sur un ton conciliant que, bien sûr, il ne fallait pas aggraver les tensions et céder aux provocations.

 

Le porte-parole présidentiel Dmitri Peskov a refusé de commenter, arguant du fait que le discours de clôture était une partie non publique de l’intervention de Poutine. Koudrine non plus n’a pas fait de commentaires sur le débat. Après la réunion du conseil, il a seulement dit qu’il avait soulevé la question de la réduction des risques politiques.

Selon « Vedomosti », Koudrine met Poutine devant un choix crucial: soit les ambitions politiques et la stagnation, soit la modestie politique et une croissance économique modérée. D’un côté, parler de retard, manquer d’optimisme, affirmer que la Russie ne peut pas compter sur une croissance du PIB de 4% dans les prochaines années –c’est une position défaitiste, et il est peu probable qu’elle puisse plaire au Chef de l’Etat. Mais par ailleurs, Koudrine est en position de force dans la mesure où sa conception implique le maintien des fonds de réserves garantissant la sécurité, ce qui pour le président est extrêmement important.

Il est vrai que le club Stolypine, ainsi que le médiateur d’affaires Boris Titov ont appelé le président à augmenter sérieusement la masse monétaire –en donnant  le feu vert à une émission contrôlée, à des incitations fiscales et d’investissement. Le problème, cependant, est que les mécanismes actuels de financement de projets par la Banque centrale ne fonctionnent pas vraiment : le conseil des ministres ne peut pas identifier les projets prioritaires, et les banques refusent de travailler sur ces projets, parce qu’elles voient en eux une énorme quantité de risque. Voilà pourquoi les critiques des « Stolypiniens » estiment qu’au lieu de soutenir des projets d’investissement on obtiendra seulement une montée de l’inflation.

Comme l’indique l’article cité, habituellement à ces réunions, Poutine insiste toujours sur le fait qu’il faut maintenir la stabilité, mais cette fois il n’en a pratiquement pas fait mention. Le président, en fait, n’a pas commenté les interventions des participants. Et cela montre que le choix du chef de l’Etat est vraiment difficile.

 

Que choisira Vladimir Poutine, est-il possible de relever l’économie russe, sans compromettre la souveraineté du pays?

 

– Les déclarations de Koudrine prouvent qu’il est un représentant de la «cinquième colonne» et relaie les pensées et les recommandations de l’Occident – a déclaré Valentin Katasonov, président de la Société économique russe, Professeur de Finance Internationale (MGIMO).- Je n’exclus pas que le personnage de Koudrine ait reparu dans l’entourage du président à la suite d’accords en coulisses, et que le président du CSR – soit, en fait, l’ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de l’Occident en Russie.

Je dois dire que dans le message transmis à Poutine par l’intermédiaire de Koudrine, il n’y a rien de fondamentalement nouveau. L’Occident ne sera satisfait de nos politiques – et donc de la réduction des tensions géopolitiques – que lorsque la Russie n’existera plus. Par conséquent la question n’est pas de savoir quel plan nous devons choisir pour notre développement. La question est beaucoup plus large: allons-nous exister ou non.

L’Occident pose le problème sans compromis: la Russie doit rester seulement comme un territoire, mais pas comme un état. Croyez-moi, je n’exagère pas – c’est le même positionnement géopolitique de l’Ouest depuis l’époque d’Alexandre Nevsky et la bataille sur la glace.

Moi, bien sûr, je suis un ardent partisan de ce que la Russie reste un Etat souverain à part entière. Cela signifie que notre pays ne devrait pas faire des compromis, tels que ceux que formule aujourd’hui Alexeï Koudrine.

Et, d’ailleurs, la Fédération de Russie est obligée d’être forte. Actuellement, nous sommes faibles – c’est déjà arrivé dans notre histoire. Mais les épreuves actuelles, j’en suis sûr, conduiront finalement à ce que la Russie se mobilisera à nouveau. Aujourd’hui, c’est difficile à croire, mais je crois non seulement à la mobilisation économique, mais à celle des esprits.

 

– Nous pouvons nous adapter à toutes sortes de chaînes de production internationales, – a déclaré l’ancien ministre de l’économie, directeur scientifique de l’Université nationale de recherche – École supérieure d’économie, Evgueni Yasin. La Chine même est Dieu sait combien différente de la Russie, mais de nombreuses entreprises chinoises ont réalisé cette intégration. Oui, les autorités chinoises ont largement compté sur le faible coût de la main-d’œuvre en Chine. Mais, quoi qu’il en soit, la participation de capitaux étrangers a joué un rôle très important dans le développement de l’économie chinoise.

Cependant, la situation russe est radicalement différente du fait que la méfiance est alimentée des deux côtés – la Russie et l’Occident. Lorsque la «guerre froide» a pris fin, beaucoup en Occident ont considéré que Moscou ayant été vaincue dans cette confrontation, ce devrait être à elle d’en payer les frais en quelque sorte. Un tel point de vue, par exemple, était celui de George HW Bush, qui a remplacé les démocrates au pouvoir en 1989. On a répété à Moscou maintes et maintes fois: puisque vous avez perdu, adoptez d’autres positions, plus pacifiques.

Mais la Russie ne se considérait pas comme un perdant. Tout d’abord, parce qu’elle s’était débarrassée de formes économiques et politiques qui ne lui permettaient pas de se développer pleinement. Et nous ne pensions pas que nous devrions subir de nouvelles pertes.

En fait, l’attitude de l’Ouest était extrêmement à courte vue. Tous les arguments sur qui doit payer pour les dommages, ont joué un rôle négatif dans le choix de la voie sur laquelle s’est finalement engagée la Russie. Mais un rôle non moins important, à mon avis, a été joué par Vladimir Poutine dès le début de sa présidence, du fait qu’il a abandonné de nombreuses initiatives que nous aurions dû, je crois, continuer pour que les réformes des années 1990 atteignent leurs objectifs.

Je veux parler, en premier lieu, des réformes politiques et juridiques qui auraient conduit la Russie non pas vers plus d’autoritarisme mais vers le renforcement de la démocratie. Boris Eltsine n’y avait pas très bien réussi, et, mais pour Poutine son mode de pensée en lui-même était complètement différent.

Cela a été clairement démontré dans son discours en 2004, au sujet des événements tragiques de Beslan. Parlant des raisons pour lesquelles nous vivons dans une économie de transition, de contradictions internes exacerbées et de conflits ethniques, sans aucune protection, que ce soit de l’Ouest ou de l’Est, le président a dit, « Nous avons fait preuve de faiblesse. Et les faibles reçoivent des coups. Certains veulent nous arracher un morceau qui suscite leur convoitise, d’autres les aident. La Russie, en tant qu’une des grandes puissances nucléaires, représente encore une menace pour eux. Par conséquent, il est nécessaire d’éliminer cette menace « .

Ce moment, à mon avis, a été le début du renoncement à nos objectifs des années 1990. Avant cela, je crois, la Russie avait la possibilité de maintenir sa position de leader dans les anciens pays de la CEI, y compris en Géorgie et en Ukraine – pays qui voulaient continuer à évoluer vers la démocratisation. En conséquence, nous avons assisté à la première grave scission de l’espace ex-soviétique.

 

« SP »: – Que se passera-t-il si le président ne change pas de cap?

 

– Je pense que la Russie se retrouvera à peu près dans la même position qu’elle occupait après la guerre de Crimée de 1853-1856. La Russie avait déjà laissé derrière elle l’époque de son apogée, atteinte grâce à une armée forte, créée par Pierre I, et aux grandes opportunités pour l’exportation de la fourrure et des produits que venait de créer la métallurgie russe. Le pic de son apogée se situe lors de la guerre avec Napoléon, et la victoire qu’elle a remportée alors. Mais ensuite, l’industrie et les nouveaux moyens de transport ont acquis un rôle de plus en plus important en Occident, donnant un avantage toujours plus grand à l’Occident par rapport à la Russie.

Nous avons maintenant, je pense, une situation similaire. Nous avons également dépassé l’apogée qui était due à l’augmentation des prix du pétrole – quand en 2006 nous sommes entrés dans les BRICS, et beaucoup pensaient que demain nous serions au niveau des pays occidentaux.

L’expérience a montré la vanité de ces attentes: aujourd’hui nos avantages dans l’industrie pétrolière ont disparu. Et la situation qui prévaut en Occident montre clairement: les changements technologiques sont devenus les facteurs principaux de la croissance de l’économie mondiale, et ces mouvements sont beaucoup plus lents que les processus d’industrialisation, comme le développement des ressources minérales, qui a conditionné la révolution industrielle des XVIII-XIX siècles.

 

« SP »: – Que faut-il faire concrètement pour réduire les tensions géopolitiques, comme le conseille Koudrine?

 

– La question est, avant tout, de rétablir des relations plus ou moins normales avec l’Ukraine. Pour l’Occident, je pense qu’il s’agit de la question principale –je ne parle pas, bien sûr, de la Crimée. En outre, nous ne devrions pas continuer la guerre des sanctions.

Je comprends le désir des dirigeants russes de répondre coup pour coup – mais seulement au niveau des émotions. Mais je ne crois pas que cela soit une action correcte du point de vue politique pragmatique …

– La proposition de Koudrine est à la limite d’une trahison politique de Vladimir Poutine – estime le politologue et directeur de l’Institut d’études politiques, Sergueï Markov. – Bien sûr, c’est au Président de décider si le chef du CSR a passé cette limite, ou s’est arrêté juste avant. Mais en tout cas, la situation pose problème.

Le fait est que l’Occident ne veut qu’un seul prix pour la réduction des tensions géopolitiques – la tête de Poutine. En vertu de cette logique, Koudrine lui-même, et les gens qui partagent sa position, appartiennent à cette même «cinquième colonne», qui, bien que ne réclamant pas un coup d’Etat immédiat en Russie, proposent à la direction politique actuelle une capitulation immédiate. En fait, ces gens sont bien conscients: cette capitulation conduirait inévitablement à l’effondrement de la cote du chef de l’Etat, ouvrant la voie à l’opposition pro-occidentale, qui tentera d’organiser un Maidan russe.

 

En fait, derrière Koudrine se tiennent les représentants de l’oligarchie financière internationale. Et dans cette situation, le président du CSR est un homme sur lequel ils comptent. Autrement dit, il doit convaincre Poutine de capituler. Et après une telle capitulation, les événements se dérouleront vraisemblablement sur le même modèle que dans le cas de Viktor Ianoukovitch.

Permettez – moi de vous rappeler que M. Ianoukovitch a cru aux assurances des représentants de l’Union européenne – en particulier, les ministres des Affaires étrangères de l’Allemagne et de la Pologne, Frank-Walter Steinmeier et Radoslaw Sikorski, – et le 21 février 2014 il a en fait capitulé: il a signé avec l’opposition un accord sur le règlement de la crise. Il a fait tout ce qui était exigé de lui par l’Occident: l’accord, rappelez-vous, comprenait un retour immédiat – sous deux jours – à la Constitution de 2004, une réforme constitutionnelle et une élection présidentielle anticipée au plus tard en décembre 2014. Mais après que Ianoukovitch a retiré du centre-ville de Kiev les troupes qui lui étaient restées fidèles, son renversement a été immédiat.

Sans doute, ceux qui se tiennent derrière Alexeï Koudrine préparent le même scénario pour Poutine.

« SP »: – L’économie russe pourra-t-elle revivre, si nous sommes inclus dans les chaînes technologiques internationales, dont parle Koudrine?

 

– Je ne pense pas. Koudrine continue la ligne qui a été la sienne pendant les 25 dernières années. Remarquez, je ne dirais pas que cette ligne est stupide. Le même genre de modèle présidait aux réformes économiques russes de Pierre Ier et Joseph Staline. Il implique un développement rapide du pays grâce à la technologie et aux investissements occidentaux.

Mais pour Pierre Ier c’était plus facile: il  combattait les Suédois, mais s’appuyait sur les Néerlandais et les Britanniques, qui n’étaient pas alliés des Suédois. Staline aussi a habilement joué sur les contradictions de l’Occident: il a acheté de la technologie américaine et des entreprises entières pendant la Grande Dépression – la grave crise de 1929-1933, lorsque le même gouvernement américain avait d’autres soucis que la Russie soviétique.

Mais maintenant, la situation est complètement différente. L’accès russe à la technologie et aux investissements occidentaux est bloqué pour des raisons purement politiques. En conséquence, la voie de la modernisation choisie par Pierre I-Staline-Gaïdar est impossible. En fait, Alexeï Koudrine continue d’insister sur une telle voie dans une situation où il n’y a pas les conditions politiques pour sa mise en œuvre.

 

« SP »: – Qu’est-ce qui, du point de vue de l’Occident, serait le signal d’une réduction des tensions géopolitiques de part de la Russie?

 

– Peut-être, le transfert des plusieurs millions de nos gens du Donbass sous l’autorité de l’organisation terroriste, qu’est devenu, à mon avis, à bien des égards le gouvernement ukrainien actuel. Mais ici, il convient de rappeler l’aphorisme de Winston Churchill: « Si un pays devant choisir entre la guerre et le déshonneur, choisit le déshonneur, il reçoit à la fois la guerre et le déshonneur. » Aujourd’hui, à mon avis, cette formule est plus pertinente que jamais …

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