Article du New York Times avec une information à mon sens fondamentalepour comprendre la non réaction du gouvernement aux alertes.

Pour ma part, je pense que c’est la principale…

Vous remplacez Irak par Russie, chez eux par chez nous, et vous voyez dans nos médias ces personnes aveugles aux vrais problèmes, obnubilées par leur délire…11

Source : The New York Times, le 10/09/2012

Par Kurt Eichenwald, le 10 septembre 2012

Cela a peut-être été le plus fameux briefing présidentiel de l’histoire.

Le 6 août 2001, le président George W. Bush a reçu un rapport secret sur des menaces d’Oussama ben Laden et de son réseau terroriste, al-Qaïda. « Le briefing présidentiel quotidien » de ce matin-là – le document top-secret préparé par les services de renseignement américains – faisait figurer le titre désormais tristement célèbre : « Ben Laden déterminé à frapper aux États-Unis ». Quelques semaines plus tard, le 11 septembre, al-Qaïda accomplissait cet objectif.

Le 10 avril 2004, la Maison-Blanche de Bush a déclassifié ce rapport quotidien – et seulement celui-là – en réponse aux pressions de la Commission sur le 11-Septembre, qui enquêtait sur les événements qui ont conduit à l’attaque. L’administration a minoré l’importance du document, en disant que, malgré le titre à couper le souffle, il n’était qu’une évaluation de l’histoire d’al-Qaïda, pas un avertissement d’une attaque imminente. Alors que certains critiques ont considéré cette affirmation absurde, une lecture attentive du mémo a montré que l’argument avait une certaine validité.

C’est-à-dire, à moins qu’il ne soit lu en parallèle avec les mémos quotidiens précédant le 6 août, ceux que l’administration Bush n’a pas voulu déclassifier. Bien que ces documents ne soient pas encore publics, j’ai lu des extraits de beaucoup d’entre eux, ainsi que d’autres dossiers récemment déclassifiés, et j’arrive à une inévitable conclusion : la réaction de l’administration à ce dont M. Bush a été informé dans les semaines précédant ce triste mémo reflète significativement une plus grande négligence que ce qui a été divulgué. En d’autres termes, le document du 6 août, considérant l’ensemble de la controverse qu’il a provoquée, est loin d’être aussi choquant que les mémos qui l’ont précédé.

Les avertissements directs à M. Bush de la possibilité d’une attaque d’al-Qaïda ont commencé au printemps 2001. Le 1er mai, la CIA a communiqué à la Maison-Blanche un rapport annonçant qu’« un groupe actuellement aux États-Unis » prévoyait une opération terroriste. Quelques semaines plus tard, le 22 juin, le briefing quotidien annonçait que les frappes d’al-Qaïda pourraient être « imminentes », bien que les renseignements aient suggéré que le délai était flexible.

Mais certains dans l’administration ont considéré la mise en garde comme exagérée. Un responsable du renseignement et un membre de l’administration Bush interviewés m’ont tous les deux dit que les dirigeants néoconservateurs qui avaient récemment pris le pouvoir au Pentagone ont averti la Maison-Blanche que la CIA avait été dupée ; selon cette théorie, Ben Laden faisait simplement semblant de planifier une attaque pour détourner l’attention de l’administration américaine de Saddam Hussein, que les néoconservateurs considéraient comme une plus grande menace. Les responsables du renseignement, c’est-à-dire ces sources, ont protesté en indiquant que l’idée de Ben Laden, un fondamentaliste islamique, conspirant avec M. Hussein, un laïc irakien, était ridicule, mais les soupçons des néoconservateurs ont néanmoins été retenus.

En réponse, la CIA a préparé une analyse montrant que tout plaidait en faveur de la reconnaissance par la Maison-Blanche de la réalité du danger présenté par Ben Laden.

Javier Jaén Benavides

Javier Jaén Benavides

« Les États-Unis ne sont pas la cible d’une campagne de désinformation par Oussama ben Laden, » ainsi était libellé le mémo quotidien du 29 juin, en utilisant la transcription gouvernementale du prénom de Ben Laden. S’étalant sur plus d’une page, le document cite une grande partie des preuves, y compris une interview de ce mois-là avec un journaliste du Moyen-Orient où les adjoints de Ben Laden ont averti d’une attaque à venir, ainsi que les pressions concurrentielles que le chef terroriste subissait, étant donné le nombre d’islamistes en cours de recrutement pour la région russe séparatiste de Tchétchénie.

Et la CIA a répété les avertissements dans les mémos qui ont suivi. Les agents secrets connectés à Ben Laden, dont un l’a rapporté le 29 juin, s’attendaient à ce que les attaques prévues à court terme aient des « conséquences dramatiques », dont de nombreuses victimes. Le 1er juillet, le mémo informait que l’opération avait été retardée, mais qu’elle « se produira bientôt. » Certains des mémos ont encore rappelé à M. Bush que le moment de l’attaque était incertain, et que, malgré tout retard perçu, l’agression planifiée était sur les rails.

Cependant, la Maison-Blanche n’a pris aucune mesure. Les responsables du Centre antiterroriste de la CIA en étaient fous de rage. Le 9 juillet, lors d’une réunion du groupe de lutte contre le terrorisme, un responsable a suggéré que le personnel soit transféré, de sorte que quelqu’un d’autre soit responsable quand l’attaque aurait lieu, m’ont déclaré deux personnes présentes ce jour-là. La suggestion a été rejetée, ont-ils ajouté, parce qu’il n’y aurait pas de temps pour former quelqu’un d’autre.

Ce même jour en Tchétchénie, selon les renseignements auxquels j’ai eu accès, Ibn al-Khattab, un extrémiste connu pour sa brutalité et ses liens avec al-Qaïda, a dit à ses disciples qu’il y aurait bientôt de très grandes nouvelles. Un responsable du renseignement m’a dit que cette information avait été relayée dans les 48 heures à la Maison-Blanche, fournissant plus de données à l’appui des avertissements de la CIA. Pourtant, l’alarme n’a toujours pas sonné.

Le 24 juillet, M. Bush a été informé que l’attaque était toujours en cours de préparation, mais qu’elle avait été reportée, peut-être de quelques mois. Mais un responsable du renseignement m’a dit que le président ne considérait pas les briefings sur d’éventuelles attaques comme suffisants, et avait demandé une analyse plus large sur al-Qaïda, ses aspirations et son histoire. En réponse, la CIA se mit au travail pour le briefing du 6 août.

Au lendemain du 11 Septembre, les responsables de l’administration Bush ont tenté de détourner les critiques du fait qu’ils avaient ignoré les avertissements de la CIA en disant qu’on ne leur avait pas dit quand et où l’attaque se produirait. C’est vrai, dans une certaine mesure, mais cela passe à côté de l’essentiel. Tout au long de cet été, des événements auraient pu révéler les plans, si le gouvernement avait été en état d’alerte. En effet, alors même que le mémo du 6 août était en cours de préparation, Mohamed al-Kahtani, un saoudien soupçonné de s’être vu confier un rôle dans les attaques du 11-Septembre, a été arrêté à l’aéroport d’Orlando, en Floride, par un agent des douanes suspicieux et renvoyé à l’étranger le 4 août. Deux semaines plus tard, un autre conspirateur, Zacarias Moussaoui, a été arrêté sur des accusations d’immigration dans le Minnesota, après avoir éveillé des soupçons dans une école de vol. Mais on n’a pas fait le lien, et Washington n’a pas réagi.

L’attaque du 11 Septembre aurait-elle pu être interrompue, l’équipe de Bush a-t-elle réagi avec l’urgence nécessaire aux avertissements contenus dans tous ces mémos quotidiens ? Nous ne le saurons jamais. Et c’est peut-être la réalité la plus insoutenable de toutes.

Source : The New York Times, le 10/09/2012

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.