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lettre de karl à Jenny

07 Mai

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21 juin 1856

Mon coeur chéri,

Je t’écris à nouveau car je suis seul, et cela me gêne de toujours te parler en pensée sans que tu n’en saches rien ni ne m’entendes ni même ne puisses me répondre. Ton portrait, aussi mauvais soit-il, m’est du plus grand secours, et je comprends maintenant pourquoi même « les vierges noires », les portraits les plus réprouvés de la Mère de Dieu, ont pu trouver de fougueux adorateurs, voire plus d’adorateurs que les bons portraits. Quoi qu’il en soit, aucune de ces images noires de la Vierge n’a jamais été plus embrassée, contemplée et adorée que ta photographie, qui, pour n’être pas noire, n’en est pas moins sombre et ne reflète nullement ton visage si charmant, si engageant, si tendre, si « dolce ». Mais je corrige les rayons du soleil qui ont été mauvais peintres, et je découvre que mes yeux, tellement abîmés par la lumière des lampes et le tabac, peuvent peindre malgré tout, pas seulement en rêve mais aussi lorsque je suis éveillé. Tu es là devant moi, incarnée, et je te porte dans mes bras, et je te couvre de baisers de la tête aux pieds, et je tombe à genoux devant toi, et je soupire: « Madame, je vous aime. » Et je vous aime en réalité, plus que le Maure de Venise n’a jamais aimé.

Le monde, perfide et paresseux, se représente tous les caractères humains à la mesure de sa perfidie et de sa paresse. Lequel de mes nombreux détracteurs et venimeux adversaires m’a une seule fois reproché ma vocation à jouer les jeunes premiers dans un théâtre de deuxième catégorie ? Et pourtant, c’est la vérité. Si ces scélérats avaient eu de l’esprit, ils auraient représenté d’un côté « les rapports de production et d’échange » et de l’autre moi me prosternant à tes pieds. Look to this picture and to that – auraient-ils écrit au-dessous du tableau. Mais ces gredins sont idiots et ils le resteront, in seculum seculorum. Une absence passagère a du bon car, dans une proximité réciproque, les choses ne se différencient plus à trop se ressembler. Même des tours proches l’une de l’autre ont l’air de naines, tandis que le petit et le familier, regardés de près, prennent de plus en plus de volume. Ainsi en est-il des passions. Les petites habitudes qui, du fait de la proximité de l’autre, s’emparent de vous et prennent une tournure passionnelle disparaissent dès que leur objet immédiat se dérobe à la vue. Les grandes passions qui, par la proximité de leur objet, prennent la forme de petites habitudes grandissent et reprennent leur dimension naturelle sous l’effet magique de l’éloignement. Ainsi en est-il de mon amour. Il suffit que ton image s’évanouisse d’un simple rêve pour que je sache aussitôt que le temps n’a servi à mon amour qu’à cela à quoi servent le soleil et la pluie pour les plantes : à grandir et à croître. Dès que tu t’éloignes, mon amour pour toi apparaît tel qu’il est : c’est un géant qui concentre en lui-même toute l’énergie de mon esprit et toute l’ardeur de mon coeur. Je redeviens homme, parce que je vis une grande passion, et l’éparpillement où nous entraînent l’étude et la culture moderne, ainsi que le scepticisme qui fatalement nous amène à dénigrer toutes nos impressions subjectives et objectives ne servent qu’à faire de nous tous des créatures insignifiantes et chétives, geignardes et timorées. En revanche, l’amour, non pas pour l’homme de Feuerbach, non pas pour le métabolisme de Moleschott, non pas pour le prolétariat, mais l’amour envers la bien-aimée et spécialement envers toi permet à l’homme de redevenir homme.

Tu vas sourire, ma chérie, et te demander comment d’un coup j’en viens à développer toute cette belle rhétorique ? Mais si je pouvais serrer contre mon coeur ton tendre coeur pur, je me tairais et ne dirais plus un mot. Ne pouvant utiliser mes lèvres pour t’embrasser, je le fais avec ma langue et mes paroles.

Ton Karl

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1 commentaire

Publié par le mai 7, 2016 dans Uncategorized

 

Une réponse à “lettre de karl à Jenny

  1. COTTY jean-Louis

    mai 7, 2016 at 5:45

    Merveilleux

     

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