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Sergueï Nossov : « À l’époque, à Saint-Pétersbourg, il y avait autant de chiens que de poètes ! »

26 Avr

 dans le fond, j’ai peut-être la même conception de l’histoire, à la fois science et art, ce qui fait que  le réalisme est nécessairement absurde faute d’être exhaustif. J’aime aussi beaucoup la lettre à Sarkozy lui demandant de reconstruire la Bastille… La vision de la Révolution russe comme héritière de la Révolution française hélas ! mais en plus dramatique parce que personne ne pardonne aux Russes est à l’oeuvre aussi dans le film francophonia… du Russe Soukourov…(danielle Bleitrach)

« Ce qui m’intéresse, c’est quand l’homme essaye d’interagir avec l’absurdité, comment il l’affronte et comment il se réconcilie avec elle. »


L’écrivain Sergueï Nossov revient sur son enfance à Léningrad, Chostakovitch, la prise du palais d’Hiver, sa relation à l’absurde, son groupe fondamentaliste, sa lettre à Sarkozy… Rencontre.

Propos recueillis par Jean-Félix de La Ville Baugé et Inna Doulkina

Sergueï Nossov. Crédits: Rusina Shikhatova
Sergueï Nossov. Crédits : Rusina Shikhatova

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance.

Sergueï Nossov : Je suis né à Léningrad, je suis né et j’ai vécu jusqu’à ces derniers temps dans le même appartement, à l’angle de la Fontanka et de la perspective Moskovski. Pendant longtemps Léningrad a peu changé, elle n’a pas bougé entre mon enfance et la Perestroïka.

LCDR : Un souvenir prégnant de votre enfance ?

S.N. : Pour aller à l’école, il fallait contourner l’Institut polytechnique, je prenais un raccourci par les cours et, comme j’étais maigre, je passais entre les grilles qui donnaient sur l’école. Elle était au numéro 2 de la rue Podolskaïa. J’ai appris à la fin de ma scolarité que le compositeur Chostakovitch était né dans ce même immeuble, qui avait abrité la Chambre des poids et mesures, où travaillait son père, mais personne ne le savait. Notre salle de sport comprenait un appartement où il avait passé la première année de sa vie.

 « Lénine portait une perruque »

LCDR : Où vivez-vous aujourd’hui ?

S.N. : Dans le quartier de Karpovka. Juste à côté se trouve une maison où, le 10 octobre 1917, le Politburo s’est réuni avec toute la compagnie : Trotski, Djerzinski, Staline, Lénine. C’était un appartement clandestin, Lénine portait une perruque. L’insurrection et la prise du palais d’Hiver furent décidées pendant cette réunion. C’est peut-être dans ce bâtiment que l’événement le plus important de la Révolution s’est produit, Lénine a convaincu les autres, qui n’étaient pas très favorables, de se lancer dans cette voie.

LCDR : D’autres souvenirs d’enfance ?

S.N. : La ville se métamorphosait avant les fêtes ; pour le cinquantième anniversaire de la Révolution, en 1967, des fontaines jaillissaient de la rivière Fontanka mais sinon, la ville tombait un peu en ruines, elle périclitait dans ses cours, ses caves, sur ses toits…

« Toute la ville sentait le concombre »

LCDR : Était-ce une enfance libre ?

S.N. : Je ne sais pas si j’étais libre mais je ne manquais pas de liberté. Il y avait cette odeur de poissonkoriouchka pêché dans le golfe de Finlande et qu’on sentait à chaque coin de rue, chaque famille avait une recette avec ce poisson, il avait une odeur de concombre, toute la ville sentait le concombre !

LCDR : Quelle était la profession de vos parents ?

S.N. : Mes deux parents étaient ingénieurs, mon père était chercheur dans un institut scientifique et ma mère spécialiste des gyroscopes, ces engins qui permettaient de localiser les navires, les avions, les fusées dans l’espace. Je ne savais pas où ils travaillaient.

LCDR : Pourquoi ?

S.N. : C’était secret, ils travaillaient dans des endroits mi-secrets et, en fait, toutes ces usines étaient secrètes. Mon père disait qu’il travaillait dans une boîte aux lettres pour parler de son institut scientifique, je me disais : « Il n’est pas facteur, tout de même ! »

LCDR : Et vous, dans tout ça ?

S.N. : Moi aussi, je suis devenu ingénieur et j’ai commencé à travailler comme ingénieur. Puis j’ai fait comme beaucoup d’amis et suis devenu balayeur. La plupart de mes amis poètes étaient chauffagistes mais je n’ai pas été pris.

LCDR : Pourquoi ?

S.N. : Je n’ai pas quitté mon institut scientifique dans les règles, je devais y travailler au moins trois ans et n’y suis resté que deux ans et demi parce que je voulais absolument en partir. Je m’étais mis d’accord avec l’institut mais c’était contraire à la loi et ça me fermait les portes du métier de chauffagiste. J’ai été balayeur six mois puis embauché comme rédacteur pour le magazine pour la jeunesse Kostior (« Feu de bois »). C’était une très ancienne revue puisque je la lisais moi-même quand j’étais jeune. Tous les amis, poètes, écrivains, que je connaissais y travaillaient, c’était un cercle que je voulais rejoindre. C’était aussi une très bonne revue. Gargantua et Pantagruel y étaient contés par Zobolotski, un grand poète de l’époque.

« Il y avait autant de chiens que de poètes ! »

LCDR : Comment êtes-vous arrivé à l’écriture ?

S.N. : À 21 ans, j’ai eu un déclic, j’ai commencé à écrire des poèmes. À l’époque, à Saint-Pétersbourg, il y avait autant de chiens que de poètes ! Tout le monde était poète, il y avait 40 cercles officiels et des centaines de cercles non officiels, les gens se rencontraient, les poèmes s’échangeaient. C’était une ambiance particulière, comme le New York des films de Jim Jarmusch. L’ambiance n’en a jamais été réellement décrite, ça reste une expérience non verbalisée.

LCDR : Comment ça ?

S.N. : C’était une époque d’effervescence, il y avait partout ces cercles et pas seulement à Saint-Pétersbourg. Par exemple, quand on a annoncé la publication d’un livre d’Ivan Jdanov – très connu à l’époque – avec un « petit tirage » de 100 000 exemplaires, je me suis rendu dans la librairie sur la perspective Nevski où, sans que je parle, la vendeuse – qui me connaissait – m’a compris. Je suis allé payer 30 kopeks à la caissière, elle m’a donné le livre mais l’a retourné pour qu’on ne voie pas la couverture, elle n’en avait que quelques exemplaires et avait peur que tout le monde se rue dessus, elle voulait le vendre à ceux qui l’apprécieraient le plus.

Sergueï Nossov. Crédits: Rusina Shikhatova
Sergueï Nossov. Crédits : Rusina Shikhatova

« Le pays lisait comme un fou »

LCDR : Les livres étaient chers ?

S.N. : À la fin des années 1970, ils coûtaient officiellement un rouble mais les auteurs les plus intéressants étaient introuvables en librairie. Pour les acheter, il fallait se rendre au marché noir dans la banlieue de Saint-Pétersbourg, où, dans les champs, on pouvait trouver deux volumes de Montaigne à 70 roubles et Les Fleurs du mal à 20 roubles. C’était cher car, à l’époque, un spécialiste gagnait 120 roubles par mois.

LCDR : Quels autres auteurs français avaient les faveurs de l’époque ?

S.N. : Alexandre Dumas mais, pour avoir le droit de l’acheter, il fallait apporter 20 kilos de papier usagé. On apportait donc 20 kilos de Pravda et d’Izvestia pour se le procurer ! Mon père, à 80 ans, se rappelait les noms de tous les personnages des Trois mousquetaires. C’était une époque où chacun écrivait des vers et, même dans les familles qui n’avaient pas de lien avec la littérature, on aimait porter un toast en vers.

LCDR : Les thèmes de la folie, de l’absurde, des paradoxes sont très présents dans votre œuvre…

S.N. : On ne connaît pas le contenu de son existence, il y a quelque chose qui nous manque dans cette connaissance, on pourrait imaginer un film sur la matinée que nous avons passée avant de venir à cette interview, ce film serait absurde et paradoxal parce que son contexte nous est inconnu. Mon livre Un lapin et demi parle de l’absurde ; un écrivain veut se pendre, puis il se rappelle qu’il a la présentation de son livre, il s’y rend, parle avec les gens puis revient chez lui et voit la corde… La vie est raisonnable mais il suffit de changer d’angle de vue et elle apparaît dans toute son absurdité. Et ce qui m’intéresse, c’est quand l’homme essaye d’interagir avec l’absurdité, comment il l’affronte et comment il se réconcilie avec elle.

«La réalité est tellement paradoxale que tout écrivain réaliste devient absurde»

LCDR : Comment parler de l’absurde ?

S.N. : Je ne sais pas, le simple terme « absurde » fait tout de suite penser à Camus, je ne sais pas comment le nommer, l’absurdité existe réellement, objectivement, et résulte de l’absence d’une connaissance exhaustive du monde. En fait, je n’aime pas en parler, ça me gêne, je préfère que cet état résulte de non-dits, je préfère le vivre par mes personnages, la réalité est tellement paradoxale que tout écrivain réaliste devient absurde.

LCDR : Qu’en est-il du groupe des « fondamentalistes pétersbourgeois », dont vous fûtes un des créateurs et membres ?

S.N. : Dans les années 2000, nous buvions à la terrasse d’un café avec quelques amis poètes quand une personne est passée et nous a dit : « Vous êtes assis de façon fondamentale » ! C’est pour ça que l’on s’est appelé ainsi. On a commencé à agir ensemble, par exemple, on annulait l’Apocalypse, chacun écrivant et lisant un texte à ce sujet !

LCDR : Puis la lettre à Sarkozy…

S.N. : On a existé pendant dix ans et puis l’un des membres a écrit à Sarkozy pour lui demander de reconstruire la Bastille en lui disant que, quand elle avait été démolie, l’ordre ancien l’avait été également, le bonheur et la raison aussi. La brèche s’était ouverte sur la cruauté en plus de la volonté de renouvellement et, avec le temps, cette volonté s’est amenuisée tandis que les émanations du chaos se sont renforcées. Il fallait donc restaurer la Bastille pour juguler la destruction de la Terre. J’ai dit que c’était ridicule d’envoyer une lettre à Sarkozy, on n’écrit pas de lettre à César, j’ai dit aux autres membres du groupe de signer cette lettre sans moi mais ils m’ont dit que notre groupe s’était constitué sur une entente cordiale et que, sans cette entente, il devait se disloquer.

« L’idée d’écrire à Sarkozy me déplaisait ! »

LCDR : Vous regrettez ?

S.N. : Il y a du vrai dans ce texte. Il ne faut pas le prendre au pied de la lettre, on n’est pas pour la reconstruction de la prison, j’aime son pathos même si je n’ai pas d’avis sur le sujet, mais je suis conformiste et j’aurais accepté le message. En revanche, l’idée d’écrire à Sarkozy me déplaisait !

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Publié par le avril 26, 2016 dans Uncategorized

 

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