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Irina Antonova et la frontière de l’art

04 Avr

 http://www.lecourrierderussie.com/culture/2016/03/irina-antonova-art/

Un questionnement sur l’art qui est tout à fait passionnant et qui mériterait d’être relayé en France et dans la plupart de nos pays occidentaux. J’y ajouterai volontiers une réflexion sur la relation de l’art, du champ artistique, aux « formations sociales », en particulier aux expressions spontanées, et sans cesse renouvelée d’un peuple. L’art n’est pas un supplément d’âme, ni un reflet simple de la société, mais il aide à comprendre et à percevoir plus d’une époque que ce qu’elle a parfois conscience d’elle même.  (note de Danielle bleitrach)

L’homme de l’avenir saura-t-il encore lire la profondeur, comprendre le sens, surtout là où il n’est pas évident ?


Irina Antonova est une des figures les plus brillantes du monde de la culture en Russie. Elle préside depuis 52 ans le musée des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou, dont elle a fait un lieu de rencontre privilégié avec la culture européenne. Dans un billet rédigé pour la revue Rousski Pioner, elle établit une différence entre art et geste politique.

Un mur de brique / VK

« Il ne reste dans le monde que la réalité comme un mur, comme un tas de briques ». Crédits : VK

Je pense que les premières décennies du XXe siècle ont marqué la fin d’une immense période de l’histoire de l’art. Nous sommes actuellement les témoins d’une crise profonde du système artistique, et cette crise durera plus d’un siècle. De telles crises se sont déjà produites au moment de la transition entre l’Antiquité et le Moyen-Âge, puis entre le Moyen-Âge et la Renaissance. Et l’actuelle, qui s’est étendue déjà sur tout le vingtième siècle, durera aussi tout au long de notre vingt-et-unième siècle. On me demande souvent ce qu’est le Carré noir deMalevitch. Je réponds : « C’est une déclaration ; la toile annonce : Les enfants, tout est fini. » Mais c’est sans aucun doute une affirmation difficile à admettre. De là, toutes les recherches qui ont suivi : le dadaïsme, le surréalisme, toutes les quêtes du type : « Venez, faisons s’affronter tous les objets du quotidien dans des combinaisons absurdes » – et puis, toutes ces petites choses indéfinissables, insignifiantes, frêles, se sont mises à sautiller sur leurs petites pattes de sauterelles, ridicules. Ensuite, le conceptualisme est apparu, et le requin s’est mis à nager dans le formol. Mais nous passons à côté de l’essentiel, tout cela n’est qu’exercices autour du vide.

Irina Antonova / Wikimedia

Irina Antonova. Crédits : Wikimedia

Le XVIIIe siècle a vu le début d’un processus, dans l’histoire, que j’appelle « La mort des dieux ». Et le titre de l’opéra de Richard Wagner, Le Crépuscule des dieux, n’est évidemment pas un hasard. Le mythe a cessé d’être le composant principal de l’art. On pourra peindre L’Apparition du Christ au peupleau trentième siècle, mais l’ère du grand art que nous connaissions est terminée. Nous assistons à la destruction du principe de l’esthétique, de l’esprit et de l’idéal, du principe de l’art comme exemple supérieur, vers lequel il faut tendre tout en ayant conscience de toute notre imperfection humaine. Dans la nouvelle ère, et donc aussi en art, plus personne n’a besoin de l’Esprit.

Il ne reste dans le monde que la réalité comme un mur, comme un tas de briques que l’on nous montre en nous disant : « Voilà l’art. » Ou alors on nous montre un requin conservé dans le formol, mais il ne suscite que de l’aversion, il ne peut pas susciter un autre sentiment, il ne porte rien d’élevé, de sublime – il ne porte pas d’idéal. Comment bâtir un monde autour d’une absence d’idéal ? Je ne suis pas prophète mais, pour moi, c’est très clair : ce que l’on montre actuellement dans nos biennales ne restera pas. Parce que des requins et des moutons dans le formol, ce n’est pas une forme artistique. C’est un geste, une déclaration, mais ce n’est pas de l’art.

Le siècle de la reproduction

Nous sommes aujourd’hui – et pour longtemps – au siècle de la reproduction. Peu à peu, les gens se déshabituent du contact direct avec les monuments. Malheureusement, malgré la possibilité de voyager à travers le monde, les nouvelles générations utiliseront de plus en plus les seules copies, sans comprendre que David et un moule réduit de David, ce n’est pas la même chose. Il existe une différence énorme entre la copie et l’œuvre authentique. Cette différence tient à absolument tout : aux dimensions, au matériau, au trait, à la couleur. Le coup de pinceau, le vernis, jusqu’à l’obscurcissement qui fait, avec le temps, partie de l’image, l’emploi du marbre ou du bronze : toutes ces sensations sont définitivement perdues à l’ère de la reproduction. Je ne suis pas mystique, mais il se dégage d’un tableau original comme l’émanation d’une force que l’artiste restitue en ayant travaillé dessus parfois des années. Et cette densité ne peut se transmettre que lors du contact direct. Entendre de la musique dans une salle de concert ou son enregistrement sur un support, même le plus moderne, est incomparable en termes d’effet.

J’ai bien peur que l’humanité ne doive vivre encore longtemps avec ce raccourcissement, cet aplatissement, cet assourdissement. Et il sera donc indispensable que l’homme reprenne conscience de combien il a absolument besoin de l’original comme source vivante, afin de préserver dans sa totalité le tonus de la vie émotionnelle.

La boyarine Morozova de Vassili Sourikov, 1887 / Wikimedia

La boyarine Morozova de Vassili Sourikov, 1887. Crédits : Wikimedia

Avec le pouvoir de la technologie, tout s’épuise, se résume peu à peu à la seule obtention de l’information ; mais l’homme de l’avenir saura-t-il encore lire la profondeur, comprendre le sens, surtout là où il n’est pas évident ? Ou bien ne verra-t-il rien d’autre, dans La boyarine Morozova de Sourikov, par exemple, que le sujet : sur un traîneau, on emmène une femme, qui lève une main faisant le signe de la foi, et tout autour, il y a des gens. Mais pourquoi le traîneau va-t-il du coin gauche vers celui en haut à droite ? Ce n’est pas un hasard. Sourikov a travaillé là-dessus et il avait une raison précise pour faire ainsi et pas autrement. Les gens se demanderont-ils pourquoi tel ou tel portrait est peint de profil, et non de face ? Ou pourquoi, par exemple, le fond de telle ou telle toile est simplement noir ?

Je ne peux pas prévoir les changements dans leur totalité, comme je n’avais pas pu prévoir Internet. Mais je sais que la nécessité de l’art retrouvera de la force – simplement, nous ne savons pas encore sous quelle forme. Je tire cette conclusion du fait que les gens continuent de dessiner des paysages, d’écrire des vers – même malhabiles et insignifiants. Un petit enfant commence toujours à dessiner sa maman, puis, à côté, une petite maison, parce qu’il y vit. Ensuite, il compose seul une petite chanson, commence à tapoter des doigts le clavier et joue une mélodie. L’homme primitif a d’abord sculpté une Vénus aux formes puissantes, comme la Terre qui met au monde. Puis, elle s’est transformée en Vénus de Milo, en Olympia et en Maja. Et tant que nous aurons deux bras et deux jambes, tant que nous nous tiendrons debout et que nous penserons, le besoin de l’art se fera sentir. Cela vient de la nature humaine depuis le début des temps, et ce sera toujours ainsi, si, bien sûr, cette nature n’est pas défigurée totalement.

Certes, on n’a pas encore vu apparaître de bourgeons, on n’aperçoit pas les nouveaux Roublev, de Vinci, Caravage, Goya, Manet, Picasso, mais il ne faut pas s’en faire : l’humanité a créé tant de grandes choses qu’il y en a encore suffisamment pour vous et moi, et même pour tout le monde.

Irina Antonova, Rousski Pioner

 
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Publié par le avril 4, 2016 dans Uncategorized

 

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