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Jean-Luc Nancy : « L’art, pour retrouver du sens »

03 Avr

 GUY DUPLAT Publié le mercredi 16 mars 2016 à 16h26 – Mis à jour le mercredi 16 mars 2016 à 16h28

ARTS VISUELSArt et philosophie Le philosophe Jean-Luc Nancy explique la nécessité de l’art pour aller au-delà de la signification. Rencontre Guy Duplat

Le grand philosophe Jean-Luc Nancy, né en 1940, est un des esprits les plus ouverts de notre époque. Marqué par son amitié avec Jacques Derrida, longtemps professeur à l’université de Strasbourg, il a publié de très nombreux livres et articles, en particulier sur l’art. Sa pensée ne va pas vers le « sens de l’existence » qui est pour lui un horizon inaccessible ( « Le monde ne repose sur rien et c’est là le plus vif de son sens« ), mais bien vers« l’existence du sens », en particulier via l’art. « Le fait que cela fasse sens, c’est-à-dire que cela circule entre les gens, ou entre l’objet et la personne. Il n’y a pas de sens pour un seul. » Il parle d’une « finalité sans fin« , reprenant l’expression de Kant sur le jugement esthétique.

Pour lui, la pensée, c’est alors se porter aux extrémités de la signification. La signification arrête toujours quelque chose, alors que la pensée ouvre les possibilités du sens.

Son travail passe aussi par le corps et entre autres le sien, puisqu’il vit depuis 1991 avec un cœur greffé. Jean-Luc Nancy collabore souvent avec des artistes comme la chorégraphe Mathilde Monnier ou Tomas Hirschhorn. Il vient d’écrire dans le catalogue de l’expo Anselm Kiefer à la BNF et Olafur Eliasson lui a demandé de l’aider pour son exposition à Versailles cet été. Il était lundi 7 au Kaaitheater à Bruxelles, pour parler de « la pensée de l’art ». Nous l’avons rencontré à cette occasion.

D’où vous est venu votre lien avec l’art ?

J’ai toujours été fasciné par les images, mais c’est au début des années 70 que le déclic s’est fait quand un peintre que je ne connaissais pas, François Martin, m’a demandé d’écrire sur son travail et d’intituler une suite de dessins avec carbone. J’ai choisi le mot de « poncif ». Et cela a vraiment déclenché quelque chose en moi.

Y a t-il un lien entre philosophie (pensée) et art ?

On ne trouve pas au XXe siècle, de philosophe qui ne se soit pas un peu intéressé à l’art : Sartre, Foucault, Lyotard, Derrida. Barthes a commencé en faisant du théâtre. C’est dû à une double conjonction; l’art est entré au XXe siècle dans un questionnement sur lui-même. Il n’y a pas une seule œuvre qui n’interroge en même temps sur ce qu’est l’art. L’art se tourne alors vers la philosophie pour retrouver le sens de ce qu’on ne sait pas. En sens inverse, la philosophie s’est toujours intéressée à l’art. Nietzsche y voyait une fonction de protéger « contre l’abîme de la vérité ». « L’art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité. » L’art est apparu comme une suite possible de la mort de Dieu et de la perte d’assurance dans le logos. Leibnitz disait encore que « Rien n’est sans raison », mais vite on a vu que le monde a perdu sa raison. Hegel demandait un dépassement du langage. Et comme au même moment l’art perdait son rôle de représentation de la Vérité, il y avait là une rencontre inévitable.

Le metteur en scène Romeo Castellucci estime que les philosophes et les artistes sont au bord de notre barque humaine et tentent d’éclairer les ténèbres qui nous entourent, mais ce qu’ils découvrent, c’est encore des ténèbres.

Ils découvrent qu’au-delà de la brume, il y a encore de la brume, mais au moins ils nous évitent le brouillard total. L’art ne peut cependant être une béquille du vide de sens. On atteint un comble de non-sens quand Ai Weiwei dit que « tout acte de résistance est un acte esthétique », renversant la phrase qui disait que tout acte esthétique est un acte de résistance.

Qu’est-ce que l’art alors ?

L’art se place à côté du langage, ou est traversé par le langage (littérature, poésie), pour exposer le sens, hors de la signification. Le langage nous mène à ce bord extrême où on ne peut plus nommer. L’art est là et il peut nous amener au-delà. Il montre qu’il y a une dimension hors langage. Je discutais hier avec l’artiste Barcelo qui est passionné par la grotte Chauvet et ses peintures animalières. Toutes les explications fonctionnelles de ces peintures des cavernes sont peu convaincantes. L’homme y a sans doute, avec ces animaux, montré des êtres vivants, mais qui étant hors du langage, étaient inquiétants pour lui. Ils étaient un appel vers l’inconnu, l’inconnaissable.

Il est frappant qu’en France, le FN s’en prenne à l’art actuel.

Le FN se réfère à la vérité donnée, à la France, au catholicisme traditionnel. Il se raccroche à un art figuratif qui exprime ces vérités et il rejette, car il le trouve inquiétant, tout ce qui procède de l’incertitude, dès que l’art désigne ce qui va au-delà de la signification. Or, pour moi, le critère de l’art est de ne pas se réduire à la signification, à ce qui apparaît d’emblée et est de plus, nommé par le titre de l’oeuvre. A ce critère-là, s’ajuste la nécessité d’une forme autonome, comme Kapoor créant sa grande structure utérine rouge dans le Grand Palais.

Les notions de beau et d’art évoluent.

Grâce aux artistes. Proust disait déjà que c’est l’écrivain qui forme son public. Les artistes font évoluer. Poussin disait que Le Caravage était venu au monde pour détruire la peinture.

Le corps est aussi au bord de la signification.

Oui, d’ailleurs, le corps est présent dans tous les arts. Le sport et l’érotisme sont des manières d’ouvrir à d’autres sens. La différence est que l’érotisme renvoie à l’intimité alors que dans l’art, le désir et la jouissance sont retournés vers les autres.

L’art n’est-il pas aujourd’hui, la nouvelle religion ?

Il y a longtemps qu’on a sacralisé « l’art pour l’art ». Nous n’avons plus de vérités, plus de logos, plus de fondements rationnels, on se méfie de la rationalité technico-scientifique qui joue la comédie des fins infinies (désirer un téléphone, puis un GSM, puis un smartphone, etc.). Il va falloir quand même trouver une finalité ou apprendre à vivre sans finalité. Il y a des finalités qui résistent opiniâtrement : vivre, faire des enfants et faire de l’art. On aurait pu laisser tomber l’art, mais pourquoi nous reste-t-il si précieux ? Ce n’est pas à cause du marché de l’art, « dégoûtant », car ce marché existe depuis toujours, rappelez-vous les fortunes que François Ier a dépensées pour attirer Léonard de Vinci à Amboise. Non, l’art a toujours été associé à une valeur d’exposition du sens, au-delà de sa valeur marchande ou d’usage.

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1 commentaire

Publié par le avril 3, 2016 dans Uncategorized

 

Une réponse à “Jean-Luc Nancy : « L’art, pour retrouver du sens »

  1. Kirk

    avril 3, 2016 at 1:17

    Je ne comprends pas les méandres de la pensée affirmant que: » tout acte de résistance est un acte esthétique » serait un non-sens???

     

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