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Ziauddin Sardar, comment pouvez-vous être sceptique et musulman ?Propos recueillis par Ruth Grosrichard

02 Avr

Un livre que j’ai envie de lire, mais je vous laisse juge… j’espère que son contenu sera à la hauteur de cet interview. C’est moins du Voltaire que l’enfant de Ibn Khaldoun et Diderot…  (note de Danielle Bleitrach)

Ziauddin Sardar, intellectuel britannique d'origine pakistanaise, historien de La Mecque, est aussi l'un des penseurs de l'islam les plus reconnus, et des plus critiques.

L’intellectuel britannique d’origine pakistanaise vient de publier en français son Histoire de La Mecque : de la naissance d’Abraham au XXIe siècle (éditions Payot, septembre 2015). Il répond en « musulman critique » aux questions sur son livre et sa conception de l’islam.

Ecrire une histoire de La Mecque, n’était-ce pas aller au-devant de difficultés particulières ?

En effet. Il m’a fallu d’abord distinguer La Mecque en tant que ville, du hadj (pèlerinage) en tant que rituel. Il existe beaucoup de livres sur le hadj. Si j’avais voulu en écrire un de plus, je l’aurais fait sans problème. Mais je voulais faire une biographie de La Mecque.

Une autre difficulté venait des sources : celles qui sont fiables sont rares et la plupart concernent le pèlerinage. Sans compter que je craignais de bouleverser les musulmans qui ont une vision romantique de La Mecque et ne réalisent pas que son histoire est plutôt sanglante. Bien qu’ils vivent dans la « Cité de Dieu », les Mecquois ne sont pas des anges. Ils sont comme tous les êtres humains, soumis au désir, à l’avidité et à l’ambition politique.

Lire aussi : La Mecque : entre la cité de Dieu et la cité des hommes

Dans votre livre, vous avez fait œuvre d’historien mais vous vous êtes impliqué personnellement en tant que musulman.

Bien sûr, j’avais moi aussi une vision romantique de La Mecque. Même après y avoir séjourné plusieurs fois et avoir appris à la connaître, cette image restait tenace. Il ne m’a pas été facile d’en faire totalement abstraction. J’avais conscience que l’historien que j’étais risquait d’en pâtir, mais mon implication personnelle l’a parfois emporté. C’est évident dans les deux derniers chapitres. Je n’ai pas pu retenir ma colère en pensant à la destruction du patrimoine irremplaçable de cette ville aucours des dernières décennies. La Mecque a un passé qui doit êtrepréservé. Eradiquer toute trace de ce passé n’est que vandalisme barbare.

A vous lire, on est tenté d’emprunter les mots de Churchill et de dire que l’histoire de La Mecque n’a « à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur ».

Hélas, le fait est là. Toute sacrée qu’elle est, La Mecque a une histoire largement profane. Les dynasties qui s’y sont succédé n’ont pas hésité à se massacrer les unes les autres. Certaines tribus, considérant les pèlerins comme un simple butin, leur ont fait subir les pires sévices.

Pourquoi, sur un objet qui vous tient tant à cœur et qui, pour certains, ne prête pas à plaisanterie, avez-vous adopté un ton presque voltairien ?

Cela n’est pas inhabituel chez moi. Je suis critique à propos de tout – y compris de Voltaire. Le premier volume de mon autobiographie a pour titre Desperatly Seeking Paradise : Journeys of a Sceptical Muslim (A la recherche désespérée du Paradis : pérégrinations d’un musulman sceptique). Certains de mes lecteurs musulmans me demandent : comment pouvez-vous être sceptique et musulman ? Je réponds que le Coran nous enseigne à tout remettre en question. C’est ainsi que je vis et que j’écris. Je n’ai pas changé de position dans mon histoire de La Mecque.

image: http://s2.lemde.fr/image/2015/09/08/768×0/4749271_6_ea1f_la-couverture-du-dernier-livre-de-ziauddin_fad87a0a21e5867f582653ce8d1912fb.jpgLa couverture du dernier livre de Ziauddin Sardar

Votre expérience de cinq années en Arabie saoudite a-t-elle modifié votre rapport personnel à l’islam ?

Oui. Les Saoudiens ont une interprétation intégriste et littéraliste de l’islam, connue sous le nom de wahhabisme. Je me souviens avoir souvent pensé : si c’est ça l’islam, alors je ne veux rien avoir à faire avec cette religion-là. Pour moi, quiconque croit aveuglément à un dogme est anathème. La voie du littéralisme est une impasse. Croire, c’est être dans un état perpétuel de doute ; et donc admettre que d’autres conceptions de la vérité, d’autres confessions et religions, d’autres façons d’être et de penser peuvent être également valables. Mais les wahhabites pensent qu’ils détiennent la vérité pleine et entière sur l’islam. Le pire, c’est qu’ils sont persuadés que leur version de la vérité doit être imposée à l’ensemble des musulmans. C’est dans cette idéologie que s’enracinent le sectarisme, la bigoterie, l’intolérance et la violence qui se manifestent en terres d’islam et en dehors.

Diriez-vous que La Mecque a toujours été confisquée par les différents pouvoirs politiques et religieux ?

La Mecque a toujours été un enjeu pour tous les pouvoirs, tant politiques que religieux. Contrôler La Mecque, c’est contrôler le monde musulman. Voilà pourquoi les différents empires – omeyyade (611-750), abbasside (750-1258) et ottoman (1299-1923) – ont cherché à la dominer. Voilà pourquoi aussi les Saoudiens, « gardiens » de la ville sainte, ont pu avec succès faire la promotion de leur islam à l’échelle mondiale. La Mecque est le microcosme du monde islamique : ce qui s’y produit se reflète dans toutes les communautés musulmanes ici et là.

Vous écrivez : « Il ne fait pas bon être noir dans la ville sainte ». Comment est-ce possible ?

C’est un paradoxe qui mérite une explication. Le Coran ne fait pas de différence entre les nations et les tribus, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres : tous sont égaux devant Dieu. Le prophète Mahomet aurait même déclaré qu’« il n’y a pas de supériorité d’un Arabe sur un non-Arabe ». Cependant, certaines tribus de la péninsule arabique se sont toujours considérées comme supérieures au reste des hommes. Celle du prophète, les Qouraïch, se plaçait au sommet de cette hiérarchie, au motif que Mahomet aurait tenu des propos légitimant son leadership sur les musulmans et notamment sur les convertis à l’islam non arabes.

Cet état de choses, qui remonte à la période de formation de l’islam, fait problème : pourquoi Mahomet qui connaissait bien les Qouraïch pour avoir subi leurs violences leur aurait-il accordé cette place privilégiée ? Pourquoi les convertis à l’islam non-arabes devaient-ils être soumis à la tutelle de tribus arabes ? Toute question de ce type a été écartée. Du seul fait qu’un propos est attribué au Prophète, la pensée critique est abandonnée.

Aujourd’hui, dans la mentalité des tribus saoudiennes, le monde est structuré selon une hiérarchie qui accorde la suprématie aux Arabes nés en Arabie saoudite ou dans le Golfe. Que l’esclavage existe dans cette région est facile à prouver : il suffit de consulter les pages Facebook qui mettent en vente des esclaves castrés ou de constater le traitement réservé aux travailleurs immigrés par les autochtones. Les Africains sont appelés « abds », littéralement « esclaves » ; les Sud-Asiatiques sont des « rafiqs », terme signifiant à l’origine « ami », mais devenu péjoratif et équivalent à « serviteur » ou « esclave » dans l’usage linguistique actuel. Etre noir, c’est être esclave, par définition. La Mecque a beau être la « ville sainte » qui abrite la « maison de Dieu », elle est aussi une ville où la couleur de la peau et l’origine ethnique définissent la façon dont vous y êtes traité.

Il est fréquent d’entendre, à propos des djihadistes, « ils n’ont rien à voir avec l’islam qui est une religion de paix ». Comment en convaincre l’opinion internationale ?

Dans notre monde d’aujourd’hui, ce sont ceux qui crient le plus fort qui retiennent l’attention. Les djihadistes font la « une » des médias parce qu’ils commettent des atrocités et se signalent par des discours de haine. Ce qui est positif n’est pas censé intéresser le public. Nous autres, qui nous soucions du pluralisme et de l’égalité, avons le devoir de faire entendre notre voix. C’est ce que j’ai fait avec mon livre sur La Mecque. Ne fixer le regard que sur les djihadistes c’est ne pas voir la diversité et la beauté de l’islam présentes dans toutes les communautés musulmanes. Ne retenir que la violence et le fanatisme revient à déshumaniser tous les musulmans.

« L’ISLAM A ÉTÉ AINSI BADIGEONNÉ AUX COULEURS D’UNE PENSÉE DOGMATIQUE, DEVENUE LA NORME, AUSSI ABSURDE QU’OBSOLÈTE ».

Aujourd’hui, tout se passe comme si les libres penseurs rationalistes n’avaient jamais existé en islam. Est-ce le cas ?

Non, l’histoire de l’islam, depuis le VIIIe siècle, est riche de libres penseurs qui nous offrent une approche totalement différente de notre religion. Songeons au bouillonnement intellectuel qui a caractérisé cet âge des « lumières » que furent les IXe et Xe siècles notamment. Mais l’orthodoxie répugne à ce type de pensée libre et rationnelle. C’est pourquoi depuis longtemps les conservateurs se sont employés à l’occulter. C’est pourquoi l’islam a été badigeonné aux couleurs d’une pensée dogmatique, devenue la norme, aussi absurde qu’obsolète.

Pour désigner le radicalisme islamique et l’obscurantisme qui gagnent du terrain, l’intellectuel franco-tunisien Abdelwahhab Meddeb parlait de « la maladie de l’islam ». Comment combattre ce mal ?

Le remède est de ramener la tradition rationnelle et critique de l’islam sur le devant de la scène. C’est pourquoi j’ai créé Critical Muslim, une revue trimestrielle qui promeut une pensée de rupture sur l’islam et s’interroge sur ce que signifie être musulman, dans un monde interconnecté, pluriel et complexe. Être « musulman critique », pour nous, c’est être fier de notre identité musulmane, mais en refusant de réduire l’islam à un kit de rituels et de tabous. Bref, c’est vouloir rendre une place centrale à cet islam éclairé, trop longtemps marginalisé.

Ruth Grosrichard est professeur agrégée de langue arabe et de civilisation arabo-islamique à Sciences-Po Paris et contributrice du « Monde Afrique ».


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/09/08/ziauddin-sardar-comment-pouvez-vous-etre-sceptique-et-musulman_4749272_3212.html#VyXQhp6s0hCcZTKu.99

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Publié par le avril 2, 2016 dans Uncategorized

 

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