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Hélium Korjev : l’ultime sentinelle

02 Avr

 http://www.lecourrierderussie.com/culture/2016/03/helium-korjev-ultime-sentinelle/

Dans le cadre de nos recherches à Marianne et moi sur les traces de l’Union soviétique, voici le réalisme socialiste… Le réalisme socialiste n’est pas ou ne devrait pas être un simple naturalisme, c’est un réalisme et comme il est socialiste il contient sa part d’utopie, de rêve… (Note de Danielle Bleitrach)

« L’art est un ordre qu’une sentinelle qui part donne à celle qui vient la remplacer. Nous avons vu le départ d’un grand nombre de sentinelles de notre culture. Aujourd’hui, c’est nous qui montons la garde. Bientôt, nous devrons la remettre à notre tour et il faudra le faire avec dignité » (Hélium Korjev)


 

Le peintre Hélium Korjev a remarquablement su exprimer dans ses toiles la vie intérieure de la Russie soviétique. On saisit dans son œuvre le reflet d’une époque révolue : on en ressent les ardeurs, on en revit l’élan, on en pleure la chute. La galerie Tretiakov met à l’honneur l’œuvre d’Hélium Korjev – et la lueur de cet astre éteint.

Les adieux. 1967. Musée russe de Saint-Pétersbourg
« Les adieux » de Korjev. 1967. Musée russe de Saint-Pétersbourg

Hélium, c’est certes le nom d’un élément chimique. Mais c’est aussi le prénom qu’un jeune couple de Moscovites heureux, lui architecte, elle professeur de russe et tous deux passionnés de science, décident de donner à leur petit garçon nouveau-né un beau jour de juillet 1925, le 7 précisément. Dans l’esprit d’une époque où la femme devient égale en droits à l’homme, le petit portera, outre le nom de son père, Korjev, celui de sa mère : Tchouvilev.

Le petit Hélium Korjev-Tchouvilev entre ainsi dans la vie alors que le nouvel État socialiste vient d’entrer sur les cartes, et que beaucoup de ses citoyens sont portés par une énergie et un enthousiasme hors du commun. Ils sont convaincus de participer à une entreprise sans précédent : rebâtir le monde sur des fondements nouveaux, créer une société juste où tout un chacun pourra réaliser ses talents dans leur pleine mesure. De plus en plus de Soviétiques se prennent d’une passion de créer, dans une recherche non d’auto-expression ou de satisfaction de leur amour-propre, mais de travail commun au service des autres.

Guidés par ces aspirations, les parents d’Hélium les transmettent à leur fils. Le peintre dira plus tard à propos de son père, architecte paysagiste à l’origine d’une grande partie des parcs et jardins de la capitale russe : « Il servait l’art de l’architecture en toute abnégation et de manière totalement désintéressée. Toute mission qui lui était confiée devenait pour lui primordiale. Peu lui importait qu’il soit question d’un grand parc ou d’un petit jardin, il s’y consacrait entièrement. »

Travailler de son mieux pour rendre le monde plus beau et plus juste, mettre ses capacités au service du pays et des gens qui l’habitent – le credo règle la conduite et la vie des époux Korjev-Tchouvilev. Devenu artiste, leur fils mettra aussi son talent au service du peuple. Et si beaucoup de ses confrères utilisaient la même formule à propos de leur travail, Korjev fut un des rares artistes de son temps à le faire pour de vrai. L’idée du service dans son sens le plus élevé dirigera toute son œuvre. Quand l’URSS commencera à s’effondrer, des nouveaux artistes apparus sur le devant de la scène, Korjev dira d’ailleurs, avec amertume : « L’idée même du service leur est insupportable. »

Servir, pour Korjev, est le contraire de divertir. Un artiste qui sert son peuple ne le flatte pas, ne lui fait pas de jolies images à accrocher au salon. Servir, pour Korjev, c’est avant tout dire la vérité. Jamais il ne se demandera si ses tableaux sont beaux. La seule chose qu’il ait toujours voulue, c’est qu’ils soient vrais. « Saisir le battement de la vie » : tel fut son objectif unique et constant, selon ses propres termes.

C’est précisément ce que le peintre appellera « être réaliste ». « Être réaliste, c’est raconter au spectateur son présent et son passé de manière fidèle et profonde. Pour y parvenir, il ne suffit pas de reproduire le côté extérieur de la vie. Il faut saisir les raisons profondes qui en déterminent le développement, mesurer les événements à l’aune de la vérité de ses propres convictions. Et c’est probablement ce qu’il y a de plus important », écrira-t-il.

Les parents de l’artiste sont ses premiers professeurs. Son père, Mikhaïl, lui donne ses premières leçons de dessin et lui inculque autant le goût du travail bien fait que le désir d’aller au fond des choses. En famille, le petit Hélium découvre les reproductions de son futur peintre favori et modèle inégalable : Rembrandt. Pour admirer ses toiles en vrai, Hélium se rend au musée des Beaux-Arts Pouchkine, à deux pas de chez lui. Il y découvre un atelier de dessin pour enfants, qu’il rejoint sans tarder. Hélium a dix ans. Il se souviendra, plus tard, de l’ambiance « vivante et démocratique » qui régnait alors au musée. « Toutes les salles étaient pleines de gamins en train de dessiner », dira-t-il notamment. Quatre ans plus tard, en 1939, Hélium intègre sur concours l’école secondaire des Beaux-Arts de Moscou. Nouvellement créé, l’établissement avait vocation à réunir des enfants doués pour le dessin originaires de toute l’Union soviétique afin de les préparer aux études à l’Institut des Beaux-Arts Sourikov. Hélium se consacre entièrement à la peinture. Le 22 juin 1941, il est chez lui, en train de dessiner, tentant désespérément de transformer sa vieille voisine Nioura en une Espagnole ardente. Un ami passe le voir : « La guerre a commencé !, lui dit-il. Hitler a attaqué l’URSS. » Hélium, 16 ans, range ses pinceaux dans les tiroirs et s’inscrit à des cours de tir, puis part pour Smolensk participer à des exercices de terrain.

Mais au même moment, Igor Grabar, fondateur de l’école des Beaux-Arts, peintre et restaurateur, adresse une lettre à Staline, demandant au chef de l’État de ne pas envoyer au front les élèves et les enseignants de l’institution. Mais comment justifier une telle demande ? « Grabar a dû insister largement sur le fait que la guerre finirait bien un jour, et qu’alors, le pays aurait toujours – et d’autant plus – besoin d’artistes », suppose le peintre Nikolaï Koloupaïev, élève et ami d’Hélium Korjev. Staline entend la demande de Grabar et des autres artistes éminents qui s’y joignent. Les élèves et les professeurs de l’école secondaire des Beaux-Arts de Moscou sont évacués dans le village de Voskresenskoïe, en république de Bachkirie – loin du front. « Hélium ne voulait pas partir, se souvient Nikolaï Koloupaïev, ses enseignants ont dû lui assurer que si on avait besoin de lui à la guerre, on l’y enverrait de toute façon. »

Épidémie de la beauté

Hélium Korjev se souvient, dans ses mémoires, du jour de son départ pour la Bachkirie : « C’était en septembre 1941. Un train de marchandises stationnait en gare de Paveliets, nous avions deux wagons pour nous. Je me suis installé sur une énorme bobine de câble, je dormais dessus. C’était très difficile de s’y faire une place entre les vis. » Le voyage dura dix jours. Si Hélium était seul, certains de ses camarades étaient accompagnés de leurs parents. « Les familles nombreuses occupaient les meilleures places dans le wagon », écrit Korjev. C’est là, confie-t-il, qu’il a été pour la première fois confronté, encore jeune garçon, aux « égoïstes, aux gens qui veulent toujours s’emparer du meilleur morceau tout en évitant le moindre effort ».

Quand le train est arrivé à destination, deux voitures attendaient le groupe. Hélium s’est mis, avec d’autres jeunes gens, à charger les véhicules. « Quand nous avons eu fini, il n’y avait plus de place pour nous dans les voitures, poursuit-il dans ses mémoires. Des femmes, des enfants et des adolescents les avaient occupées rapidement. Nous avons dû faire 50 kilomètres à pied. » À leur arrivée au village, les professeurs ont montré aux jeunes une salle de classe avec des bancs. « Je suis tombé assis dessus : c’était le début de ma nouvelle vie », se souvient le peintre.

Le jeune homme a passé trois ans à Voskresenskoïe. À aucun moment, l’école n’a cessé de fonctionner. Chaque jour, élèves et enseignants se réunissaient pour étudier la peinture et le dessin, en plus de toutes les autres matières. Il fallait trouver des feuilles de carton pour dessiner. Au printemps, quand les rues du village se transformaient en véritables fleuves, les élèves grimpaient sur les toits et y faisaient leurs ateliers. Ils peignaient, accompagnés des cris des freux, baignés par les doux rayons du soleil. « L’école dessinait jusqu’à n’en plus pouvoir, se souvient Korjev. Même les plus paresseux étaient contaminés par cette épidémie de la beauté. Chaque objet était porteur d’atomes de beauté : les isbas, les chevaux, les traîneaux, les manteaux, les roues, la boue et les herbes sèches, la neige et les palissades grises, la silhouette rouge sombre de l’usine et les eaux de la rivière Tor. »

Hélium Korjev en 2012 / Fondation Korjev
Hélium Korjev en 2012. Crédits : Fondation Korjev

L’artiste raconte encore qu’à Voskresenskoïe, il n’y avait plus de rivalité entre les élèves. « Le sentiment de partager le même sort était plus fort que toutes les jalousies mesquines », écrit-il. Les jeunes ne mangeaient pas toujours à leur faim mais s’adonnaient entièrement à la création. « Au printemps, quand les réserves de patates touchaient à leur fin, les plus forts d’entre nous allaient scier du bois chez des locaux pour un bol de kacha », raconte Korjev. L’été, les élèves travaillaient dans les kolkhozes. Pendant leurs pauses, ils partaient pour de longues randonnées. « La liberté était notre compagne, dit le peintre de la période. Nous allions jusqu’aux villages les plus éloignés, nous dormions dans des meules de foin et dans la forêt, nous mangions du poisson et des écrevisses que nous pêchions. »

La vie n’était pas plus clémente pour les enseignants. Souvent accompagnés de leurs enfants en bas âge, ils vivaient avec le strict nécessaire. Pourtant, Korjev souligne qu’ils n’ont jamais cédé au désespoir. Les enseignants ont continué, comme si la guerre n’existait pas, à transmettre aux jeunes la joie de vivre et de créer. « Je me souviens d’une salle sombre où nous étions réunis avec notre professeur, écrit Korjev. Nous trempions nos patates dans du sel pendant qu’il nous parlait de Rembrandt et admirait la beauté d’une vieille cafetière. »

Pendant ces trois années passées en Bachkirie, la guerre était loin et tout proche à la fois. Si les combats se déroulaient à des milliers de kilomètres de leur village, l’inquiétude pour les proches et les amis partis au front était réelle et palpable. Bien qu’à l’abri, les jeunes artistes vivaient la guerre intensément, sans jamais en oublier l’existence. Toujours alertes, sur le qui-vive, ils participaient au même combat pour la vie et la liberté que le reste du pays, mais leur champ de bataille était un bout de carton trouvé sur la route. Par leur travail assidu, les jeunes peintres remportaient de petites victoires quotidiennes sur la mort. Par leur acte de création, ils luttaient contre le chaos et la destruction. Et de cette expérience, ils sont sortis aguerris, habitués à l’épreuve, prêts à se battre pour leurs idées. L’exemple de leurs enseignants leur a montré que l’on pouvait vivre dignement dans des conditions difficiles, que la nécessité de survivre n’excuse ni l’avilissement ni la lâcheté. Que le salut n’est pas dans la ruse et la rapacité mais dans le travail consciencieux et utile aux autres.

Le spectateur veut la vérité

De retour à Moscou en 1944, les jeunes de Voskresenskoïe ont présenté leurs travaux lors d’une exposition commune. Les toiles ont profondément marqué les enseignants de l’Institut Sourikov, et tous les élèves ont été reçus en première année. Désormais, les jeunes artistes ne pouvaient aller que de l’avant – ils avaient laissé leurs peurs au fond des puits bachkirs.

Cet exil de Voskresenskoïe a engendré plus d’un peintre de talent. À côté d’Hélium Korjev, on retrouve notamment Piotr Ossovski, fondateur du « style sévère » dans la peinture russe, Viktor Ivanov, qui a ressenti comme personne la vie des paysans de Riazan, ou encore Vladimir Stojarov, qui a pleinement saisi l’âme du Nord russe. Ils étaient tous animés par la même aspiration : traduire la vie dans sa plénitude et sa vérité.

Ces artistes formés pendant et par la guerre refusaient de raconter des histoires, d’inventer des fables. Ils ne se voyaient pas en décorateurs d’intérieur. Ils ne cherchaient pas à plaire au spectateur, mais à lui être nécessaires, indispensables.

« Aujourd’hui, les gens ne veulent pas du mensonge, ils se détournent d’une toile où ils aperçoivent même l’ombre d’un mensonge. Le spectateur veut la vérité. Il ne cherche pas la simple ressemblance mais la vérité, celle qui a exigé des sacrifices et des souffrances, disait Hélium Korjev. La lutte contre le mensonge est l’essence même du travail du peintre réaliste. »

« L’œuvre de Korjev ne peut pas être rapportée au réalisme socialiste, précise Nadejda Stepanova, directrice artistique de l’Institut d’art réaliste de Moscou. Korjev ne cherche pas à pervertir la réalité, à l’embellir consciemment, il ne fait pas de propagande. Il est entièrement sincère dans son travail, il y transmet ses convictions profondes. »

Le réalisme de Korjev n’est ainsi pas « socialiste » mais « social ». Pour rester dans le vrai, l’artiste croit de son devoir de parler de « ce qu’il y a de plus important dans le monde », de ce que sont, pour lui, les « problèmes sociaux ». « Pour un artiste, éviter de réfléchir aux problèmes de la société revient à se dérober à une conversation franche et directe sur la vie », disait-il.

Détruits par le feu

La guerre et ses conséquences sont un sujet qui inquiète particulièrement Korjev. « Des millions de gens ont péri sans avoir pris conscience de leurs capacités ni de leur force, sans avoir commencé à vivre », écrivait-il. Cette idée le travaille. Chaque jour, Hélium, tout juste sorti de l’institut et marié à la plus jolie fille de la promotion, Kira Bakhteeva, croise des gens aux visages brûlés et aux yeux éteints. L’artiste devine que c’est parce qu’ils ont vu l’abîme. Ils errent parmi les vivants mais la mort s’est imprégnée sur leur rétine, se reflète dans leurs yeux. À ces rescapés, l’artiste consacre ses meilleurs tableaux. Protégé des combats, Hélium Korjev passera sa vie à payer sa dette à ceux qui ont fait la guerre à sa place, qui n’ont pas été épargnés par un ordre venu d’en haut.

Détruit par le feu, 1963-1964, Musée russe
Détruit par le feu, 1963-1964, Musée russe

En 1965, Korjev peint Détruit par le feu, le portrait d’un homme éborgné, dont l’autre œil, sain, contemple le spectateur avec attention et sérénité. « Mon héros est statique, et c’est fait exprès, disait Korjev. Je ne voulais pas que des détails secondaires et superflus empêchent le spectateur de voir et de comprendre son caractère, de discerner en lui le mouvement de la vie, complexe, tendu et constant. » Le tableau n’a pas reçu un très bon accueil : les militaires, notamment, ont protesté. « Comment montrer cette toile aux jeunes soldats ? », ont-ils interrogé, indignés. Mais si l’œuvre n’a jamais été affichée dans les casernes, elle a été appréciée à sa juste valeur par les milieux artistiques et a atterri dans les collections du Musée russe de Saint-Pétersbourg, où elle se trouve jusqu’à présent.

À la même période, Korjev crée Les amoureux. Le tableau représente un homme aux cheveux blancs et au visage hâlé, assis par terre, tandis qu’une femme se blottit contre sa poitrine. L’homme n’a pas eu le temps d’aimer car il a dû faire la guerre. Aujourd’hui, il tente de rattraper le temps perdu.

Les amoureux, 1959, Musée russe
Les amoureux, 1959, Musée russe

Korjev, après avoir rendu leur dû aux rescapés, décide ensuite d’honorer les morts de la guerre, particulièrement ceux qui gisent dans les forêts et les ravins, ces millions de disparus des combats les plus violents, quand il n’y avait plus personne pour faire le compte. Des volontaires retrouvent les os mais, la plupart du temps, les noms demeurent inconnus.

Le tableau La victoire des morts et des vivants représente le squelette d’un soldat qui sort d’un cercueil en bois. Il est en uniforme et agite son fusil. La victoire de 1945 est aussi la sienne et il la célèbre avec ses camarades, qu’ils soient sur terre ou au-dessous.

La victoire des morts et des vivants, 2001, Institut d’art réaliste de Moscou
La victoire des morts et des vivants, 2001, Institut d’art réaliste de Moscou

La Seconde Guerre mondiale a marqué des générations entières d’artistes russes, nombreux à l’évoquer dans leur travail. Mais Hélium Korjev se distingue par son regard franc et respectueux sur les combattants. À la différence de beaucoup de peintres, Korjev ne célèbre pas des héros invincibles, qui se jettent à l’attaque sans trembler. Il ne cherche pas non plus à présenter les soldats comme des hommes soumis, privés de volonté propre, combattant parce qu’ils n’ont pas le choix. Ces deux représentations sont fausses – et Korjev cherche la vérité. Ses personnages la portent en eux, d’ailleurs, comme cet homme qui n’arrive pas à s’endormir dans son lit, plongé dans des souvenirs douloureux, sur la toile Les vieilles blessures. On ne peut pas plus se remettre des souffrances de la guerre que les écarter sans perdre sa dignité d’homme. Korjev rend hommage à tous ces héros taciturnes et discrets qui ont vu la mort et n’ont pas détourné le regard. Sur le champ de bataille, ils ont eu peur plus d’une fois, mais n’ont jamais été lâches. Ce qui intéresse Korjev en premier lieu, ce sont les hommes qui affrontent le réel à visage découvert, qui restent humains dans des conditions inhumaines.

Les vieilles blessures, 1967, Musée russe
Les vieilles blessures, 1967, Musée russe

Korjev ne parle jamais dans le vide. Ça ne l’intéresse pas. Par son travail, il s’adresse à ses compatriotes, avec qui il se sent profondément uni. Le peintre est très loin de l’image de l’artiste solitaire et incompris, qui sait des choses inaccessibles aux simples mortels. Korjev n’est pas un Byron. Il est essentiel, pour lui, d’entendre l’autre, de saisir entièrement sa musique intérieure et de la transmettre dans toute sa richesse. Et cette musique doit être restituée au plus grand nombre d’auditeurs, afin qu’ils se reconnaissent eux aussi dans ces notes, qu’ils redécouvrent leur humanité et ce qui les unit. « Hélium Korjev était un démocrate authentique, commente Natalia Alexandrova, commissaire de l’exposition à la galerie Trétiakov et spécialiste de l’art russe du XXe siècle. Il ne se plaçait jamais au-dessus de ses spectateurs, il les respectait sincèrement. Quand il lançait un message, il était sûr d’entendre un écho. »

Un autre sauveur

Pour l’artiste, le soldat soviétique était un sauveur. Des années plus tard, il mettra au centre de son œuvre un autre sauveur : Jésus-Christ. À la mort de ses parents, en 1986, Hélium s’enferme dans son atelier aux hauts plafonds de la rue Verkhnaïa Maslovka et se consacre totalement à son dernier grand cycle – biblique. Athée d’éducation et de culture, à l’âge de 61 ans, le peintre découvre la Bible et se laisse intriguer par ses énigmes. Désormais, l’artiste cherche à saisir la vérité des personnages bibliques, à revivre leurs pensées et leurs sentiments et à les traduire fidèlement dans un mélange subtil de formes et de couleurs.

L’automne des patriarches (Adam et Ève), 1997-2000, collection privée
L’automne des patriarches (Adam et Ève), 1997-2000, collection privée

Le tableau le plus frappant de ce cycle est probablement L’automne des patriarches, qui représente un homme et une femme âgés, profondément solitaires. Tel serait le sort d’Adam et Ève, selon Korjev – et celui de tous les parents.

En 2000, quand Hélium achève ce tableau, il est entouré de sa femme (Kira ne mourra qu’en 2007), de ses deux filles et de ses petits-enfants. Néanmoins, il se sent seul dans son atelier poussiéreux, face à ses toiles et ses pinceaux. Les défis qu’il s’est lancés dans sa jeunesse sont-ils atteints ? Hélium Korjev se voulait le fils de son peuple. Il le servait de toutes ses forces – mais ce peuple existe-t-il encore ? « Nous sommes aujourd’hui très divisés, commente Natalia Alexandrova, de la galerie Trétiakov. Nous ne savons plus nous-mêmes ce qui nous unit. La réaction à l’exposition de Korjev permettra peut-être de voir ce qui reste de ce peuple russe à qui l’artiste s’adressait. »

Les communistes (panneau central), 1960
Les communistes (panneau central), 1960

En 2012, le mécène russe Alexeï Ananiev, fondateur de l’Institut d’art réaliste de Moscou, a décidé d’organiser une exposition des œuvres bibliques de Korjev. L’artiste a participé à l’installation et en a même trouvé le nom : « La Bible vue par un réaliste socialiste ». « J’ai toujours été un réaliste socialiste et je ne cesserai pas de l’être sous prétexte que ce n’est plus à la mode », avait-il alors expliqué. Hélium Korjev n’a pas vu l’ouverture de sa dernière exposition : elle est désormais posthume. « Korjev est resté intègre jusqu’à la fin de ses jours, commente Nadejda Stepanova, de l’Institut d’art réaliste. Il était très important, pour lui, de demeurer fidèle à ses convictions. » Une des toiles les plus célèbres d’Hélium Korjev est son triptyque Les communistes. Sur le panneau central, un manifestant récupère le drapeau rouge de son compagnon, qui vient d’être tué. « Korjev disait que la couleur du drapeau avait peu d’importance, souligne Nadejda Stepanova. Il avait consacré ce tableau aux hommes qui croient en leurs idéaux et sont prêts à les défendre. »
Le Courrier de Russie remercie la fondation Korjev pour avoir mis à sa disposition des textes rédigés par l’artiste. Toutes les citations du peintre utilisées dans cet article proviennent du livre Korjev qui vient d’être publié par la fondation. Site de la fondation : korzhev.comIMG_5372 L’exposition Hélium Korjev à la galerie Trétiakov se tiendra jusqu’au 14 juin 2016.
Adresse : 10, Krymski Val, Moscou. Métro Parc Koultoury.
www.tretyakovgallery.ru

 
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Publié par le avril 2, 2016 dans Uncategorized

 

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