Source : Consortiumnews.com, le 07/03/2016

7 mars 2016

Parce que les médias grand public américains restent dominés par les néoconservateurs, il y a eu peu de débats rationnels au sujet des risques de glisser vers une guerre nucléaire avec la Russie, comme l’écrit James W. Carden

Par James W Carden

Une question que les sans nul doute intrépides animateurs des prochains débats opposant Républicains et Démocrates pourraient méditer et poser aux candidats restants est : Étant donné que les États-Unis et la Russie s’encerclent l’un l’autre dans la mer Noire, en Ukraine, et dans le ciel de la Syrie, est-il possible que les responsables politiques ne soient pas pleinement conscients des risques inhérents à de telles manœuvres ?

La question vaut d’autant plus la peine d’être posée depuis que l’équilibre mondial en 2016 n’est pas seulement en danger, mais porteur de risques bien plus importants que la dernière fois où les grandes puissances ont accidentellement glissé vers la catastrophe. Après tout, contrairement à l’été 1914, aujourd’hui, toutes les grandes puissances mondiales ont l’arme nucléaire. Un bref examen de la Grande Guerre révèle de saisissants parallèles avec la situation actuelle.

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Plus tôt dans la crise syrienne, le président de la Russie Vladimir Poutine a accueilli le président Barack Obama au sommet du G20 au Palais Constantin de Saint-Pétersbourg en Russie, le 5 septembre 2013. (Photo officielle de la Maison-Blanche par Pete Souza)

Dans les jours qui ont immédiatement suivi l’assassinat de l’archiduc Ferdinand, personne n’aurait pu imaginer ce qui allait suivre – et cela apporte une leçon qui reste très pertinente aujourd’hui : que dans les relations internationales les intentions des autres États-nations sont en grande partie insondables. Ainsi, le statu quo précédant la guerre s’est effondré sous le poids de cette incertitude.

Ce qui suivit est un exemple éclatant de ce que le politologue Robert Jervis appelait « Le dilemme de la sécurité ». Il postule que lorsqu’un État adopte des mesures pour augmenter sa sécurité, ces mesures seront inévitablement perçues comme offensives plutôt que comme défensives par les autres États, qui prendront alors des contre-mesures pour augmenter leur propre sécurité, et ainsi de suite. En d’autres termes, les prétendues « armes de défense » n’apparaissent pas comme « défensives » aux yeux des États contre lesquels elles sont dirigées.

Comme l’éminent universitaire européen, le Pr David Calleo, l’a écrit, les Allemands ne se considéraient pas comme agresseurs. « Les Allemands de l’empire », écrivait-il, « maintenaient qu’ils faisaient la guerre avec des objectifs défensifs, ils protégeaient leur unité nationale de la fureur des Français qui étaient déterminés à la défaire. » Les puissances de l’Entente voyaient les choses différemment.

Il est aussi instructif de noter la manière dont les sociétés démocratiques se sont comportées durant la période qui a précédé la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui, des think tanks bien financés et influents promeuvent l’idée que les États-Unis doivent s’engager dans une croisade pour apporter la démocratie à l’étranger car « les démocraties ne se combattent pas entre elles ». Pourtant la Grande Guerre a apporté la preuve contraire, tout particulièrement si l’on considère que le droit de vote en Allemagne était plus étendu que celui existant en Amérique à cette époque.

La théorie de la paix démocratique ignore également à dessein l’un des principaux problèmes de la démocratie, qui est que lorsqu’il est question de la guerre, ses citoyens sont enclins à tomber dans l’hystérie collective. Et l’hystérie collective et la fièvre de la guerre est exactement ce qui s’est emparé des démocraties en Europe dans la période précédant la Grande guerre.

Dans un éditorial publié une semaine avant que ne commencent les hostilités, le magazine Nation rapportait : « A Vienne, à Paris, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, il y avait des signes d’une psychose aiguë affectant une large partie de la population. La psychologie de foule se montre souvent sous des formes démoralisantes et alarmantes, mais ce n’est jamais si repoussant et effroyable que lorsqu’elle est vue dans d’immenses foules appelant à la guerre. N’oublions pas en effet – qu’il n’y a rien que la foule oublie aussi rapidement que la guerre. »

L’éditorial concluait : « Si quelqu’un regardait uniquement ces manifestations de surface, il pourrait être tenté de conclure que l’Europe est en train de devenir une gigantesque maison de fous. »

Le Pr Calleo relate qu’après que le chancelier allemand, Bethmann-Hollweg, a été renversé, il écrivait qu’il considérait lui aussi le rôle de l’opinion publique comme « l’élément crucial – sinon comment expliquer le zèle passionné et insensé qui a conduit des pays comme l’Italie, la Roumanie, et même l’Amérique qui n’étaient à l’origine pas impliqués dans la guerre, à ne trouver de repos tant qu’ils n’auraient eux aussi plongé dans le bain de sang ? »

Notre hâte actuelle, également insensée et passionnée, à recommencer la guerre froide est largement le produit de la société d’admiration mutuelle qui a vu le jour entre le Pentagone, et ses responsables bellicistes, et leurs peu scrupuleux admirateurs dans les médias.

La propagande véhiculée par « l’ensemble médias-militaires–think tanks » de Washington aurait été bien familière aux poètes Wilfried Owen et Siegfried Sassoon, qui tous d’eux ont servi sur les lignes du front durant la Grande Guerre en France.

Le poème d’Owen « Dulce et Decorum est » a été écrit en 1917 et décrit la mort d’un camarade soldat qui a été gazé par les Allemands. Dans la dernière strophe du poème, Owen s’adresse directement à un propagandiste civil de guerre de retour en Angleterre, lui disant qu’il avait vu de ses propres yeux les horreurs de la guerre :

« Ami, avec ce bel entrain plus ne direz

Aux enfants avides de quelque gloire désespérée,

Ce mensonge de toujours : Dulce et decorum est Pro patria mori

Il est doux et glorieux de mourir pour sa patrie »

Owen a été tué sur le front une semaine avant que l’Armistice ne soit signée. Son ami Sassoon a survécu. Contrairement à Owen, Sassoon a vécu une longue vie et produit quelques-uns des plus célèbres textes de la littérature anti-guerre à ce jour.

Sur le front il a produit ce qui est peut-être un des plus mémorables de ses écrits, Suicide in the Trenches (Suicide dans les tranchées), dans lequel il fustige également la chaleureuse bande de propagandistes encourageant depuis les coulisses :

« Vous, les foules aux airs suffisants et aux yeux embrasés,

Qui applaudissez lorsque défilent les jeunes soldats,

Vous vous éclipsez chez vous en priant de ne jamais connaître

L’Enfer où succombent la jeunesse et les rires »

On ne peut s’empêcher de se demander ce que Owen et Sassoon auraient pu écrire des légions de généraux en pantoufles et des parasites de la politique étrangère qui leur sont assortis et composent les rangs s’étendant sans limite de la nouvelle guerre froide de Washington aujourd’hui.

James W. Carden collabore à The Nation et est rédacteur du Comité américain pour East-West Accord’s eastwestaccord.com. Il a précédemment servi de conseiller sur la Russie du représentant spécial des Affaires Intergouvernementales mondiales au Département d’État américain. [Cet article est adapté d’un cours donné aux étudiants à l’Université d’État de Moscou en février.]

Source : Consortiumnews.com, le 07/03/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.