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Aussi ennuyeux qu’une bibliothèque anti-soviétique par Zakhar Prilepine

29 Mar

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Zakhar Prilepin, sur cet auteur voir article sur ce blog de Slate. https://histoireetsociete.wordpress.com/2016/03/29/engagement-et-enragement-dune-generation-decrivains-russes/

« sur ce qu’il y avait et ce qu’il n’y avait pas en URSS »

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Photo: Tass

http://svpressa.ru/society/article/144456/

Ils ont fini par obtenir ce qu’ils voulaient : le mot «soviétique» est prononcé par les jeunes dans un contexte souvent négatif, comme un symbole de stagnation et d’arriération.

Je regardais récemment le film « Statut : disponible » avec Lisa Boryaskaya et Danil Kozlovsky dans les rôles principaux. L’action se passe à l’heure actuelle, mais le sujet apparaît un instant quand une fille jouant un résident de « Comedy Club », plaisante à propos de sa vie: « Aussi ennuyeuse qu’une bibliothèque soviétique.  »

Mais que savent ces gens des «bibliothèques soviétiques»?

Quel souvenir ont-ils de l’époque où en en ouvrait aux quatre coins de notre pays scandaleusement analphabète, quand des campagnes entières, et même des villes, n’avaient jamais vu l’ombre d’une bibliothèque?

Quand les gens plus tard – paysans et ouvriers ordinaires – faisaient la queue pour un livre de Valentin Raspoutine, ou des frères Strougatski ou de Choukchine ou des frères Vainer?

J’ai passé toute mon enfance dans une «bibliothèque soviétique ennuyeuse» – et ce fut une merveilleuse enfance. Je me souviens de tous les livres magiques qui sont arrivés dans notre village : « Les aventures d’Electronique » avec une couverture blanche, un livre brun et dodu contenant trois romans sur Stirlitz de Julian Semenov – un miracle de l’impossible, un recueil de poèmes et d’essais de Essenine en un seul volume, des raretés étonnantes comme des publications de Marina Tsvetaeva .

Maintenant, dans mon village il n’y a plus aucune bibliothèque du tout. Maintenant, ce n’est pas ennuyeux comme avant. A la place du bâtiment poussent de joyeuses mauvaises herbes.

Des milliers de bibliothèques ont disparu, sans doute, selon l’auteur du scénario du film, avec un effet bénéfique sur la situation du pays. Après tout, nous avons maintenant « Comedy Club ».

Vous allez demander: à quoi bon comparer? Mais je ne compare pas–ce sont eux; je ne leur ai pas arraché les mots de la bouche.

L’image du «soviétique», forgée jour après jour, est illogique, et parfois tout simplement ridicule – mais, compte tenu du fait qu’en 25 ans a grandi toute une génération, sinon deux, qui ne connaît tout simplement pas cette époque – on peut dire n’importe quoi.

Le publiciste Maxime Kononenkoa écrit ici une page à la gloire de Mikhaïl Gorbatchev; les lecteurs reconnaissants lui ont balancé en guise de contre argument un lien vers une de mes déclarations au sujet du père de la «perestroïka», ce à quoi Kononenko a répondu avec une légèreté inhabituelle que «sous les soviets Zakhar Prilepine aurait travaillé comme flic, et maintenant il écrit des livres et gagne pas mal d’argent. »

Kononenko a a juste dit ça machinalement; ce non-sens je l’ai entendu cent fois.

Autrement dit, nous devons  en conclure qu’en Union soviétique on ne pouvait pas écrire de livres? Et encore moins en faire son gagne-pain ? On pouvait seulement travailler comme « flic »?

En Union soviétique, des milliers de poètes gagnaient leur vie en écrivant, le croiriez-vous, de la poésie! Une situation jamais vue nulle part ailleurs dans le monde. Et si Kononenko dit (et il le dira), que ces poèmes étaient « sur Leonid Brejnev et le BAM » –c’est qu’il ne sait rien sur la question.

Et les prosateurs?

Où, permettez-moi de demander, a été publié Youri Trifonov? Est-ce que Viktor Astafiev écrivait pour le tiroir? Existe-t-il des romans non publiés de Boulat Okoudjava?

Dans quel pays ont été publiés des millions d’exemplaires de Fazil Iskander et Tchinguiz Aïtmatov?

Où sont sortis les livres de Fiodor Abramov et Vasily Belov?

« La prose de Lieutenants » – ces écrits sur le thème des bataillons disciplinaires qu’aucune prose dénonciatrice n’a pu égaler à ce jour – où ont-ils été publiés? Les nouvelles époustouflantes de Baklanov, Bondarev, Konstantin Vorobiev et Yevgeny Nosov?

Dans quel pays sont sortis les principaux livres d’Anatoli Rybakov, y compris les «Enfants de l’Arbat »? En URSS, ils sont sortis, et aucun n’est resté dans le tiroir.

Y avait-il de la censure? Oui. Shalamov a-t-il été publié? Les récits, hélas, non – seulement la poésie.

« Moscou-Petouchki » d’Erofeev n’a pas été publié. Eh bien, oui, ça arrive. Dans le monde d’aujourd’hui, tout peut arriver: l’un est publié, l’autre – en aucun cas, même dans la plus libérale des Europes.

Les écrivains soviétiques travaillaient-ils comme «  flics » ? Eh bien, oui, il y en avait, mais pas parce qu’ils étaient des ratés en littérature. Ils avaient juste fait des études pour être « flics ».

Est-ce Kononenko le sait? Bien sûr. Pourquoi alors il dit ça ? Demandez-le lui, moi je ne suis pas au courant. Lui c’est son travail : parler.

J’ai discuté récemment avec le merveilleux réalisateur Pavel Lounguine – il s’est mis à parler de Yeltsine et de tous ses mérites.

Je me suis permis en douceur d’exprimer des doutes sur l’ampleur de cette figure, ce à quoi Lounguine a rétorqué que s’il n’y avait pas eu Yeltsine – je ne serais pas assis ici. C’est-à-dire, je ne serais pas admis « à la télévision. »

Et où serais-je assis? [jeu de mot intraduisible, en russe « être assis » peut signifier « être en prison »]

Où était assis Alexeï Guerman, qui a tourné tous ses films en URSS? Où était assis Andrei Smirnov, qui a tourné tous ses films en URSS? Où était assis Mark Zakharov, qui a tourné tous ses films en URSS ?

On me dira qu’ils tournaient rarement – on coupait leurs films, on en enlevait des pans entiers, on bloquait la sortie des films, on leur mettait des bâtons dans les roues. Cependant, lorsqu’ils ont reçu l’autorisation de travailler, on s’est aperçu que Guerman et Smirnov, dans les conditions de liberté, travaillaient au même rythme: un film tous les 6 ans, sinon tous les 10 ans. Mark Zakharov a d’ailleurs complètement cessé de faire des films.

Quand j’étais petit, je voyais où était assis un adversaire acharné du pouvoir soviétique, Eldar Riazanov. Il avait une émission sur le cinéma à la « télévision soviétique. » Il était frais comme un gardon, et savait intéresser le spectateur.

Pourquoi étaient-ils tous assis où ils étaient assis, et moi j’aurais dû être quelque part ailleurs? Et effectivement, où? En prison? Et Yeltsine m’a libéré? Je dois vraiment y croire?

Le bouche à oreille a adopté cet argument remarquable: «Vous savez combien il est facile de déterminer la véritable attitude des gens envers l’époque soviétique? Nous devons leur demander: voudriez-vous y vivre? Tu aurais voulu vivre sous Staline, Zahar?  »

Mais c’est du niveau de la maternelle. Et vous, auriez-vous voulu vivre sous Alexandre le Grand? Sous Gengis Khan? Être témoin de la bataille de Koulikovo? De la révolte de Stepan Razin? Et sous Pierre le Grand, vous auriez aimé? Vous voudriez être en 1913 ?

Vous aimeriez être un contemporain de Jeanne d’Arc? Personnellement je n’en ai pas envie.

Est-ce que je préférerais voir les années 30 plutôt que les années 90? Certainement.

On me dira, vous auriez été fusillé, dans les années 30.

Mais bien sûr; que pouvez-vous dire d’autre.

Lorsque, dans trente ans, messieurs les opposants, quelqu’un dira à votre fils : si tu avais vécu dans les années 90, tu aurais été tué dans un règlement de comptes – comment réagirez-vous?

Eh bien moi, je réagis pareil.

L’actrice Tatyana Drubich, que j’aimais beaucoup, a déclaré dans une récente interview: «Fedor Konyukhov vit dans une famille soviétique classique : des gens emprisonnés, victimes des répressions. »

Selon les calculs de l’éminent démographe russe Rybakovski les pertes humaines dans la Seconde Guerre mondiale se sont élevées à 11% de la population de l’URSS. Étant donné que la famille moyenne se compose de quatre personnes, il se trouve que près de la moitié des ménages du pays ont perdu des parents proches.

Tandis que les pertes suite aux répressions politiques ont fait, selon les mêmes statistiques, 0,5% de la population totale du pays.

Comment dans ce cas une famille avec des gens « emprisonnés, victimes des répressions » peut être «classique»?

C’est impossible. Et on ne peut rien y faire.

Cela enlève-t-il les horreurs de la répression politique? Non.

Mais formuler les choses comme le fait Tatyana Drubich  est incorrect, tout simplement parce que de telles affirmations ne sont pas vraies.

« Il a grandi dans une famille de l’Europe médiévale classique – sa mère était une sorcière, tombée dans les mains de l’Inquisition. » « Il a grandi dans une famille américaine classique – une famille de gangsters. » « Il a grandi dans une famille japonaise classique – une famille de yakuza. »

Les intellectuels de la Russie post-soviétique confondent souvent la tragédie de centaines de milliers de familles de la nomenklatura soviétique (lire des informations biographiques sur, par exemple, Okudzhava ou Svanidze) – avec la vie de dizaines de millions de travailleurs soviétiques.

L’expérience des familles ordinaires n’est pas si radicale: au village de Riazan où je suis né et ai grandi, personne n’a été réprimé (cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu de collectivisation – mais dans notre village elle est passé presque inaperçue). Dans ma famille, en remontant jusqu’au comté de Lipetsk et la province de Voronej, non plus, il n’y a pas eu de victime des répressions – et il y a là un énorme arbre généalogique : grands-parents, arrière grands-parents, et toutes les familles avec beaucoup d’enfants. Mais si j’étais né sur l’Arbat, j’aurais certainement entendu dans mon enfance des histoires très différentes.

Et en répétant la même chose que dit Drubich, je ne tromperais personne, simplement je ferais passer les souffrances de ma famille pour la vie quotidienne de tout un pays.

Mais si un habitant de Yakoutie dit : «Dans les années 30, nous étions une famille classique: nous élevions des rennes » – il n’y aura pas moins de vérité dans ses paroles que dans celles de Drubich (que reproduisent des centaines sinon des milliers de membres de l’intelligentsia libérale).

Comme vous pouvez l’imaginer, je ne suis pas à dessein les manifestations d’antisoviétisme vulgaire: je n’ai même pas la télé chez moi, par exemple. Encore qu’on vient de me raconter à l’instant que sur une grande chaîne de télé ils viennent de passer le film « Italyanochka », anti-soviétique à un point abracadabrant, comme s’il n’avait pas été tourné aujourd’hui, mais en 1993, à la demande personnelle de Valeria Novodvorskaya.

Mais même si tu ne regardes pas ce genre de productions, tout ce non-sens et cette écume se déversent en permanence à tes pieds.

Serons-nous en mesure de contester toutes ces choses dans un avenir proche? Non, nous ne le serons pas, et sans doute, jamais. Il faut vivre avec.

Eh bien, eux aussi devront nous supporter.

Ils parleront, nous répondrons de temps en temps. Tant que l’un d’entre nous ne se lassera pas.

Moi je ne me lasserai pas.

Traduit du russe par Marianne Dunlop pour histoireetsociete

 
2 Commentaires

Publié par le mars 29, 2016 dans Uncategorized

 

2 réponses à “Aussi ennuyeux qu’une bibliothèque anti-soviétique par Zakhar Prilepine

  1. Reitnomud

    mars 29, 2016 at 11:09

    Très belle traduction…

     
    • histoireetsociete

      mars 29, 2016 at 11:21

      Merci… connaitriez-vous des traducteurs de russe en français qui pourraient donner un coup de main?

       

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