Source : Algérie Patriotique, Mohamed El-Ghazi, 24-03-2016

Des membres d'une organisation extrémiste tolérée par les autorités belges. D. R.

Algerie patriotique : La capitale belge vient d’être frappée par deux attentats meurtriers. Quelle lecture en faites-vous ?

Bahar Kimyongür : La même lecture aujourd’hui partagée par tous les Belges, du chef de l’Etat au simple citoyen. Tout le monde savait que les terroristes allaient frapper Bruxelles de manière lâche et sauvage. Le drame était théoriquement prévisible et attendu, Bruxelles étant une cible facile. L’autre raison qui laissait penser à une attaque imminente est le nombre phénoménal de djihadistes belges par tête d’habitant. La Belgique compte proportionnellement le plus grand nombre de nationaux dans les rangs de Daech par rapport à son nombre d’habitants. Officiellement, 117 djihadistes belges sont revenus du front syrien. La plupart d’entre eux ne sont même pas passés par la case prison.

Le déploiement de militaires et les mesures de sécurité prises depuis des mois, en Belgique, n’ont pas pu empêcher ce drame. Comment l’expliquez-vous ? 

A moins d’un réflexe miraculeux, aucun moyen de détection ne peut stopper des kamikazes déterminés qui débarquent par surprise au milieu de la foule, ni à Bruxelles, ni à Beyrouth, ni à Homs, ni à Bagdad. Les attaques suicides sont imparables. Signalons aussi qu’à l’entrée de l’aéroport de Zaventem, il n’y a jamais eu de portique de sécurité. Quand bien même la sécurité à l’aéroport aurait été plus sérieuse, nous n’aurions pas pu éviter l’attentat. Il se serait probablement produit à l’entrée de l’aéroport…

Comment va réagir le gouvernement belge, concrètement, après ces attentats ? 

Avec une certaine impuissance. L’Etat belge accueille le siège de l’Otan, vend des armes, participe de manière symbolique à des coalitions guerrières, mais n’est pas du tout préparé à une guerre asymétrique menée sur son propre territoire. La Belgique n’a plus connu la guerre sur son sol depuis plus de 70 ans. Ses polices, son armée, ses citoyens n’ont ni le bagage politique ni militaire pour affronter cette situation de guerre larvée face à un ennemi extrêmement imprévisible et difficile à identifier.

La Belgique a toléré, et parfois encouragé, l’existence de bandes armées salafistes sur son sol lesquelles profitent d’une législation très souple en matière de surveillance. Le gouvernement belge réussira-t-il à endiguer ces cellules terroristes implantées depuis les années 1990, lorsque la Belgique donnait refuge aux terroristes du GIA ?

La Belgique a commis plusieurs fautes. Durant les années 60 et 70, le roi Baudouin s’est rapproché de l’Arabie Saoudite en pensant que la religion prêchée par la monarchie pétrolière allait pouvoir encadrer les travailleurs immigrés originaires de pays musulmans comme le Maroc ou la Turquie. Cet accord belgo-saoudien s’est traduit par la mise à disposition et la transformation du pavillon oriental du parc du Cinquantenaire en siège de la Grande Mosquée de Bruxelles. Les comportements de repli sur soi et de rejet de l’autre ont peu à peu gagné les diverses communautés musulmanes en partie à cause des prédicateurs formés en Arabie Saoudite. Malheureusement, la Belgique a sous-estimé le cancer djihadiste en pensant que le takfirisme wahhabite était un phénomène culturel relevant de la liberté d’expression et non d’une idéologie terroriste, voire génocidaire. A l’époque de la guerre froide, cette idéologie arrangeait bien le patronat belge et les hautes sphères du pouvoir. Le travailleur musulman bigot était en effet bien moins revendicatif que les ouvriers italiens ou espagnols davantage coutumiers des luttes syndicales et de l’activisme politique au sein de partis communistes.

C’est dans ce contexte que l’Etat belge a laissé prospérer certains imams ultra-conservateurs. Au lendemain de la chute du mur de Berlin, lorsque le théoricien néo-con Fukuyama a frauduleusement décrété la «fin de l’histoire», les terroristes du GIA ont profité du vide laissé par la défaite du camp socialiste. En tant qu’allié historique des États-Unis, la Belgique a contribué à l’effondrement des idéaux et des valeurs progressistes au sein du monde arabe et musulman comme le socialisme, le panarabisme et la laïcité. L’émergence du djihadisme en Belgique est le résultat de plusieurs décennies de collaboration avec les ennemis arabes du progressisme arabe. Ceux qui ont connu les luttes sociales des années 70 et 80 ont une meilleure vision du processus d’érosion culturelle et idéologique qui a gagné l’immigration musulmane en Belgique sous l’action des mosquées salafistes. Il y a 50 ans, personne n’aurait pu prévoir la djihadisation des esprits dans les rues de Bruxelles. Mais dès 2012, les autorités belges ont laissé partir les jeunes musulmans vers la Syrie dans l’espoir qu’ils liquident Assad. Cette erreur de calcul a été fatale, car pour Daech, il n’y a aucune différence entre la Syrie «mécréante» et la Belgique «mécréante». Vous évoquez les législations belges trop souples en matière de surveillance. Il y a en effet l’illusion que l’Etat de droit peut suffire à désamorcer des bombes.

Depuis que la menace terroriste cible l’Europe, les Occidentaux promettent une lutte sans merci contre le terrorisme transnational. Seulement, sont-ils, selon vous, disposés à s’attaquer à la racine d’un mal qui arrange leurs intérêts ? 

Comme vous le dites, ce n’est pas dans leur intérêt. Du moins à court terme. S’ils avaient raisonné en tant que leaders politiques responsables et respectueux de leurs citoyens, ils auraient réfléchi par deux fois avant de se coucher devant les djihadistes en col blanc comme Erdogan ou en dichdacha blanche comme le roi Salmane (d’Arabie) ou le prince Mohammed Ben Nayef (d’Arabie – décoré de la légion d’honneur).

Les empires occidentaux ont miné ou détruit tous les États arabes souverains, laïcs et modernes au nom des droits de l’Homme et de la lutte contre les dictateurs. Résultat : l’Etat irakien de Saddam a été remplacé par une entité défaillante assistée par des milices confessionnelles. L’Afghanistan laïc s’est transformé en polygone de tirs pour les seigneurs de guerre et les drones américains. Les ruines de la Libye débarrassée de Kadhafi servent de décor pour une guerre entre clans et tribus. Quiconque connaît la fragilité de ces pays en l’absence d’un Etat peut aisément anticiper le scénario catastrophe. Avec la multiplication des fronts djihadistes de par le monde, on peut aujourd’hui parler d’une apocalypse de longue durée.

La Belgique, comme la France, a développé une politique de harcèlement, de diabolisation, de mépris et de racisme vis-à-vis de la communauté musulmane. Comment protéger cette dernière d’éventuelles représailles d’extrémistes de droite, selon vous ? 

En cultivant l’unité entre musulmans et non-musulmans. Dans la foulée des attentats de Bruxelles, des milliers de musulmans se sont engagés corps et âmes dans la campagne citoyenne d’entraide avec les victimes des attentats, qui en servant de chauffeur, qui en ouvrant sa porte, qui en ouvrant son cœur. Ce sursaut citoyen qui s’est exprimé dans les rues de Bruxelles est la meilleure réponse à donner aux ennemis du genre humain, qu’ils se réclament de l’islam ou de l’anti-islam.

Interview réalisée par Mohamed El-Ghazi

Source : Algérie Patriotique, Mohamed El-Ghazi, 24-03-2016