Je suis retombé sur cette poignante histoire.

C’est ça la guerre…

Source : truthdig, le 16/11/2014, Par Chris Hedges

Posté le 16 novembre 2014

 
Tomas Young lit « Un Message d’un ancien combattant mourant, » sa lettre à George W. Bush et Dick Cheney qui a été d’abord publiée sur Truthdig, dans cette copie d’écran de « Démocratie maintenant ! » Avec lui, sa femme, Claudia Cuellar.

En Irak en avril 2004 quand Tomas Young et une vingtaine d’autres soldats américains, voyageant à l’arrière d’un camion de l’armée, ont été pris en embuscade, il a reçu un coup de feu qui l’a laissé paralysé à partir de la taille. Il est mort de ses blessures le 10 novembre 2014, âgé de 34 ans. Ses derniers mois ont été marqués par sa lutte désespérée contre la douleur terrifiante qui a rongé son corps brisé et par la froide indifférence d’un gouvernement qui l’a considéré comme faisant partie de la chair à canon jetable nécessaire à la guerre.

Young a écrit une poignante lettre ouverte à Bush et Cheney au moment du 10e anniversaire du début de la guerre d’Irak. Il savait qu’eux, et d’autres stupides partisans de la guerre, étaient responsables de sa paralysie et de sa mort imminente.

Young, qui n’était en Irak que depuis cinq jours lors de l’attaque de 2004, a été touché par deux balles. L’une l’a frappé au genou et l’autre a coupé sa moelle épinière. Il était déjà cloué au lit quand je lui ai rendu visite en mars 2013 à Kansas City. Il ne pouvait pas s’alimenter lui-même. Il prenait environ 30 pilules par jour. Son corps en partie paralysé avait subi un deuxième choc en mars 2008 lorsqu’un caillot sanguin s’est formé dans son bras droit (qui portait un tatouage coloré d’un personnage de Maurice Sendak « Where the Wild Things Are » [Max et les Maximonstres, NdT]). Il a été emmené à l’hôpital des Anciens Combattants à Kansas City, Missouri, où on lui a donné de la Coumadine, un anticoagulant, puis on l’a laissé sortir. Un mois plus tard l’hôpital lui a supprimé la Coumadine. Le caillot a migré vers un de ses poumons. Il a subi une embolie pulmonaire massive et est entré dans le coma. Quand il s’est réveillé à l’hôpital son langage était inarticulé. Il avait perdu presque toute la mobilité de la partie supérieure de son corps et la mémoire à court terme. Il a commencé à sentir une douleur épouvantable à l’abdomen. Une opération chirurgicale lui a enlevé son colon, afin d’atténuer la douleur abdominale. Il a été appareillé d’un sac de colostomie. La douleur a disparu quelques jours et est ensuite revenue. Il ne pouvait pas garder la plupart des aliments, même sous forme de purée. Les médecins ont dilaté son estomac. Il ne pourrait manger que de la soupe et des flocons d’avoine. Et ensuite il a continué avec un tube d’alimentation.

Young s’est accroché tant qu’il pouvait. Maintenant il est parti. Il a compris ce que les maîtres de guerre lui avaient fait, comment il avait été utilisé et transformé en déchet humain. Il a été un des premiers anciens combattants à protester contre la guerre d’Irak. En projetant de se tuer en coupant son tube d’alimentation, il a écrit une poignante lettre ouverte, « La Dernière Lettre » à George W. Bush et Dick Cheney en mars 2013 au moment du 10e anniversaire du début de l’invasion de l’Irak par les États-Unis. Il savait que Bush et Cheney, ainsi que d’autres stupides va-t-en-guerre, y compris mon ancien employeur le New York Times, étaient responsables de sa paralysie et de son proche décès. Après la publication de la lettre, Young a changé d’avis à propos du suicide, déclarant vouloir avoir plus de temps avec sa femme, Claudia Cuellar, qui a consacré sa vie à prendre soin de lui. Young et Cuellar savaient qu’il n’en avait pas pour longtemps. Le couple se déplacerait de Kansas City à Portland, Oregon, et ensuite à Seattle, où Young est mort.

L’administration des Anciens Combattants, pendant les huit derniers mois de la vie de Young, ont réduit son traitement médicamenteux pour la douleur, l’accusant d’être devenu toxicomane. Une décision qui l’a plongé dans une atroce agonie. L’existence de Young est devenue une bataille constante avec l’Administration des Anciens Combattants. Il a souffert d’infernales « douleurs paroxystiques ». Les AC étaient indifférents. Ils ont réduit sa prescription de médicaments analgésiques de 30 jours à sept jours. Quand les pilules n’arrivaient pas, Young était comme crucifié. Cuellar, dans un échange de plusieurs courriels avec moi depuis la mort de Young, s’est rappelée avoir un jour entendu son mari au téléphone supplier un médecin des AC et finalement lui dire : « Donc vous voulez dire que c’est meilleur pour moi de vivre en souffrant que mourir à cause de médicaments analgésiques dans cet état de handicap ? » La nuit, dit-elle, il gémissait et criait.

« C’était un rapport de forces, » m’a dit Cuellar dans un des courriels. « Nous étions en train de perdre. A Portland on passait notre temps à essayer d’obtenir ce dont nous avions besoin pour être confortablement à la maison et sans souffrance. C’EST TOUT CE QUE NOUS VOULIONS, ÊTRE À LA MAISON ET SANS SOUFFRANCE, profiter de chaque moment qui nous restait. »

Le dernier mois ils se sont déplacés de Portland à Seattle. Ils seraient plus proches d’un bon service pour les blessures de moelle épinière. Washington était aussi un des États qui avaient légalisé la marijuana, dont Young faisait une grande consommation.

Quand j’ai vu Young à Kansas City l’an dernier, il m’a dit qu’il avait pensé à faire disperser ses cendres sur un carré de terrain sur lequel serait plantée de la marijuana, « mais alors j’ai eu peur que personne ne veuille la fumer. » Après qu’ils se soient déplacés vers Seattle, lui et Cuellar ont de nouveau supplié les AC pour avoir plus de médicaments analgésiques, mais l’équipe des AC a dit que Young devrait être évalué après une période de deux semaines par « une équipe spécialisée en soins palliatifs ». L’équipe de soins palliatifs ne pouvait pas le voir avant la dernière semaine de novembre. Il est mort avant.

« La semaine dernière j’ai appelé parce que la douleur horrible a réapparu pendant toute la journée, » a dit Cuellar dans un courriel. « J’utilisais de plus en plus de morphine et de Lorazepam. J’étais à court de pilules. Il avait une grande résistance à la souffrance, mais cela empirait. J’ai appelé pour signaler au médecin que cela empirait rapidement. Je n’aurais pas assez de pilules jusqu’au rendez-vous du 24. Le docteur était indifférent. Il m’a donné un cours condescendant sur les règles strictes appliquées aux stupéfiants. J’ai dit « mais mon mari souffre, qu’est-ce que je fais ? » »

Young a essayé de prendre assez de somnifères pour endormir la douleur. Mais il ne pouvait se reposer un certain temps qu’à des intervalles de quelques jours. La douleur et l’épuisement ont commencé à détruire son corps frêle. Il était déprimé. Il s’affaiblissait visiblement. Il se sentait humilié.

« Peut-être qu’endurer tout cela l’avait tant épuisé qu’il n’est jamais revenu de son dernier sommeil, » a écrit Cuellar. « Ma conclusion est qu’il est mort de douleur en s’épuisant à la combattre. Lundi matin de bonne heure, quand je pensais qu’il dormait, j’ai entendu un silence que je n’avais jamais entendu auparavant. Je ne pouvais pas entendre sa respiration. J’ai eu peur, mais je savais. La première chose que j’ai faite a été de le libérer de tous les tubes et les sacs de son corps. J’ai coupé le tube d’alimentation. J’ai enlevé les sacs Ostomy. J’ai enlevé le cathéter Foley. J’ai nettoyé son corps. J’ai joué de la musique. Nous avons fumé un dernier joint ensemble. J’ai fumé à sa place. J’ai commencé à passer des coups de téléphone. »

« Les pompes funèbres m’ont chargée d’appeler la police, » écrivit-elle. « Ils sont arrivés et ont conclu qu’il n’y avait pas de problème, mais étant donné son jeune âge ils ont dû se référer au médecin légiste. Le médecin légiste est venu. Il a tranché qu’en raison de son âge, ils devraient effectuer une autopsie. J’ai dit, « Eh ! Regardez son corps, ne pensez-vous pas qu’il a été assez mutilé ? Allez-vous profaner son corps encore plus ? » Il a donc été découpé un peu plus. »

Le bureau des Anciens Combattants l’a appelée pour demander le rapport d’autopsie.

Les derniers jours de Young, a déclaré Cuellar, étaient souvent « désespérés et humiliants ».

C’est une vieille histoire. C’est l’histoire de la guerre. Deux jours après les attaques du 11 septembre, Young s’enrôla dans l’armée, espérant il serait envoyé se battre en Afghanistan. Il a été séduit par le chauvinisme et les appels à une croisade contre le mal, qui, a-t-il finalement réalisé, étaient le masque de mensonges et de tromperie. Il est devenu une voix pour d’autres jeunes qui ont porté les cicatrices physiques et émotionnelles de la guerre. Il est devenu notre conscience. Il a exprimé une vérité sur la guerre, une vérité que beaucoup ne veulent pas entendre. Et il a condamné nos criminels de guerre et a exigé justice. Il a écrit dans sa « Dernière Lettre » à Bush et Cheney :

J’ai souffert, comme beaucoup d’autres anciens combattants handicapés, de soins inadéquats et souvent médiocres fournis par l’Administration des Anciens Combattants. Je me suis rendu compte, comme beaucoup d’autres anciens combattants handicapés, que nos blessures mentales et physiques ne sont d’aucun intérêt pour vous, peut-être d’aucun intérêt pour aucun politicien. Nous avons été utilisés. Nous avons été trahis. Et nous avons été abandonnés. Vous, M. Bush, prétendez à grand bruit être un chrétien. Mais le mensonge n’est-il pas un péché ? Le meurtre n’est-il pas un péché ? Le vol et l’ambition égoïste ne sont-ils pas des péchés ? Je ne suis pas un chrétien. Mais je crois en l’idéal chrétien. Je crois que ce que vous faites au moindre de vos frères, vous le faites finalement à vous, à votre propre âme.

Mon jour du jugement dernier approche. Le vôtre viendra. J’espère que vous passerez en jugement. Mais surtout j’espère, pour votre salut, que vous trouverez le courage moral de faire face à ce que vous m’avez fait et à beaucoup, beaucoup d’autres qui méritaient de vivre. J’espère qu’avant la fin de votre temps sur Terre, comme le mien se termine maintenant, vous trouverez la force de caractère de faire face au public américain, au monde et en particulier aux Irakiens, et demanderez pardon.

Nous devons pleurer pour Tomas Young, pour tous les hommes et toutes les femmes gravement blessés qui se dissimulent dans des pièces isolées, pour y subir leurs intimes souffrances, pour leurs familles, pour des centaines de milliers de civils morts en Irak et en Afghanistan, pour notre propre complicité dans ces guerres. Nous devons pleurer une nation qui s’est égarée, aveuglée par la psychose de guerre permanente, qui tue des êtres humains à travers le monde comme s’ils n’étaient guère plus que des insectes. C’est un gâchis. Nous partirons battus d’Irak et d’Afghanistan ; nous partirons accablés par une dépense de trillions de dollars et responsables d’amas de cadavres et de nations en ruine. Young, et là est la tragédie, a été sacrifié pour rien. Seuls les maîtres de guerre, ceux qui ont profité des fleuves de sang, se réjouissent. Et ils savent que les morts ne peuvent pas parler.

« Quelqu’un n’est-il jamais revenu des morts, un seul parmi les millions qui ont été tués, l’un d’eux n’est-il jamais revenu pour dire Dieu, que je suis heureux d’être mort car la mort est toujours meilleure que le déshonneur ? » a écrit Dalton Trumbo dans son grand roman contre la guerre, « Johnny got his gun », « ont-ils dit que je suis heureux d’être mort pour sauvegarder la démocratie mondiale ? Ont-ils dit que je préfère la mort à la perte de la liberté ? L’un d’eux n’a-t-il jamais dit que c’est bon de penser que mes boyaux ont éclaté pour l’honneur de mon pays ? L’un d’eux n’a-t-il jamais dit, regarde-moi, je suis mort mais je suis mort au nom de la dignité et ça vaut mieux qu’être vivant ? L’un d’eux n’a-t-il jamais dit me voilà, j’ai pourri pendant deux ans dans une tombe étrangère mais il est merveilleux de mourir pour sa terre natale ? L’un d’eux n’a-t-il dit, hourra, je suis mort pour les femmes et je suis heureux de voir comme je chante, bien que ma bouche soit étouffée par les vers ? »

Source : truthdig, le 16/11/2014

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

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