Excellent blog sur les élections US que je conseille vivement

Source : Marianne, Stéphane Trano, 09-03-2016

La campagne de Trump montre des signes possibles – mais encore très incertains – d’essoufflement, face aux attaques massives des médias et de l’establishment politique américain. Ted Cruz, le candidat le plus obscurantiste que l’Amérique a connu depuis des décennies, tente de rallier tout ce qu’il y a de plus inquiétant à travers l’Amérique, couteau entre les dents

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Dans un contexte où le lobbying des politico-médiatique n’a jamais été aussi explicite, les deux candidats considérés comme « antisystème », Donald Trump, chez les conservateurs et Bernie Sanders, chez les démocrates, font actuellement l’objet d’une entreprise de déstabilisation de grande ampleur.

Une femme, oui, mais un Juif…

Le Washington Post mène campagne contre Bernie Sanders, dont il désapprouve les attaques contre son adversaire Hillary Clinton, tandis que CNN enfonce le clou en relayant l’activisme Afro-Américain à l’encontre du Sénateur du Vermont. Pour avoir osé prononcer le mot « ghetto » lors du débat organisé à Flint (Michigan), dimanche soir, Sanders s’est attiré les foudres d’une minorité déjà très hostile et acquise à la cause de Clinton, dans un procès en racisme surréaliste. Balayés, le passé très engagé en faveur des droits civiques du sénateur et ses arguments contre la corruption du système électoral américain par les super-donateurs. Apprécié par les plus jeunes, il peut désormais compter sur un barrage organisé des minorités, non pas pour ce qu’il dit mais en réalité, pour ce qu’il est : la question, en effet, n’est pas de savoir si l’Amérique est prête à avoir une femme pour présidente – l’un des thèmes favoris de Clinton – mais plutôt celle que l’on ne pose pas, et pour cause. Cette question est : l’Amérique est-elle prête à avoir un Juif pour président ? Ni les évangéliques, ni les Afro-Américains, ne le souhaitent, et Sanders ne peut rien y faire. Interpellé sur son judaïsme lors du débat démocrate, par la représentante d’une église pour laquelle Hillary Clinton n’a pas caché sa sympathie, Sanders a opposé une réponse sobre, se disant fier d’être juif, dans un silence de plomb, qui en dit long.

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Ted Cruz, Sénateur du Texas (Photo: Gage Skidmore)

Torquemada contre « Hitler »

Du côté des républicains, c’est un front uni qui organise la descente progressive de Donald Trump, qui ne devance plus l’ultra-conservateur Ted Cruz que de 80 délégués. Le jeune sénateur de Floride, Marco Rubio, considéré comme le candidat de l’establishment, a été le premier à dégainer contre Trump, rapidement suivi par Ted Cruz. L’hypocrisie des attaques, massives, ne manque pas de piquant. Trump, expliquent-ils, n’est pas un véritable conservateur, a donné de l’argent à des démocrates, et ne pourra jamais l’emporter sur Clinton dans un face à face. L’ancien candidat à la présidence, Mitt Romney, défait face à Obama, a apporté tout son poids à la campagne de dénigrement de Trump, joignant sa voix à ceux qui traite l’hommes d’affaires de « nouvel Hitler » et qui promettent une période noire pour les Etats-Unis s’ils venait à être élu. Ce sont les mêmes, engagés dans un combat qui pourrait se poursuivre lors de la convention nationale républicaine, qui soutiennent Ted Cruz. Le sénateur du Texas, il est vrai, n’a pas le verbe haut et ses outrances sont dans un tout autre registre. Contrairement à Donald Trump qui veut abolir l’Obamacare pour lui substituer un système d’assurance santé universel, Cruz veut en finir avec la tentative ratée d’Obama pour laisser la loi du marché reprendre tous ses droits. Contrairement à Donald Trump qui veut expulser les immigrants illégaux mais leur laisser l’option de revenir en passant par la voie administrative, Cruz considère cela comme une nouvelle amnistie et n’entend pas les laisser revenir. Il souhaite même créer des brigades spéciales pour aller déloger les illégaux partout où ils se trouvent, et favoriser la délation généralisée. Contrairement à Donald Trump qui n’entend pas fermer les centres de planning familial, arguant à juste titre que leur principal défaut, aux yeux des républicains, est de pratiquer l’avortement, ce qui ne constitue que 3 pour cent de leur champ d’activités, Cruz veut saisir la justice américaine, dès son arrivée à la Maison-Blanche, pour engager une guerre impitoyable contre ces centres qu’il perçoit, comme tous les évangéliques, comme des antres du diable. Contrairement à Donald Trump qui ne veut pas se positionner comme un candidat pro-Israélien ou pro-Palestinien, Cruz, de concert avec Rubio, annonce un tournant radical pour appuyer Israël contre les Palestiniens.

Absurdité médiatique

Evidemment, les sorties de Trump sur les Musulmans, ses envolées lyriques contre les délocalisations infligés aux Etats-Unis par les traités commerciaux gigantesques passés avec le reste du monde et la Chine en particulier, ses salves sans aucun tact contre le Mexique ou ses impolitesses à l’encontre de ceux qui le défient, n’en font pas un candidat des plus sympathiques. Mais c’est là que l’hypocrisie joue à plein. Les candidats, de quelque bord qu’ils soient, qui piétinent les électeurs qui se positionnent en faveur d’un Sanders ou d’un Trump, font simplement mine d’ignorer que depuis près de 8 ans, le Congrès américain est l’un des plus inefficaces de l’histoire américaine, et que bon nombre d’Américains ne le supportent plus. Est-ce une situation uniquement attribuable à la féroce opposition des républicains à Barack Obama depuis son arrivée ? Ce serait ignorer, d’une part, que le président a disposé à deux reprises de majorités dans l’une ou l’autre des assemblées – ce qui ne l’a pas poussé à faire passer des législations que l’on attendait de lui – et que, d’autre part, il est entré de plein pieds, dès son arrivée à la Maison-Blanche, dans une défiance frontale vis-à-vis du pouvoir législatif.

Prêts pour le pire

Le paradoxe de la situation présente est que l’obsession médiatique qui vise Donald Trump masque la réalité du candidat le plus probable pour la nomination si celui-ci perd son élan, à savoir Ted Cruz. L’Amérique aura alors pour candidat républicain l’un des plus obscurantistes depuis des décennies, pour lequel la paix sociale est un facteur totalement inexistant. Quant au pauvre Sanders qui n’a aucune chance de survivre au milliard engagé par Clinton dans sa campagne, il aura, au moins, rendu le mot « socialiste » audible pour certains Américains.

Pour le moment, l’objectif numéro de Washington, de ses élites et de bon nombre de médias, est d’abattre Trump, dans un pays où cette étrange coalition fait mine de croire qu’un président ne rencontre aucune opposition face à ses éventuelles dérives, alors que depuis deux mandats, le Congrès bloque l’actuel président. Ce mur sanitaire a des chances sérieuses de fonctionner. Si tel est le cas, la voie sera libre pour la possibilité d’une Amérique moyen-âgeuse.

Source : Marianne, Stéphane Trano, 09-03-2016

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Quand le journalisme prend les lecteurs pour des…

Source : Marianne, Stéphane Trano, 07-03-2016

Un dimanche parmi tant d’autres à New York, et une carte postale pour mes lecteurs de Marianne et d’ailleurs.

NY

La pression normative des écosystèmes médiatiques aboutit à une uniformisation de l’information, sous l’œil légitimement sceptique des lecteurs. Il est permis, et parfois utile, de s’exprimer à la première personne, dans un blog, et ce n’est pas se fourvoyer dans une « mode » que d’y avoir recours, lorsque l’on est un journaliste quelque peu instruit dans son domaine. Ce préambule étant posé, je suis bien désolé qu’un flux continu de lieux communs et de mimétismes corporatistes noie en permanence des analyses plus proches du terrain. Pour ce qui me concerne, résident américain et vivant aux Etats-Unis depuis dix ans, je constate avec effarement la caricature largement répandue de la vie américaine, en général, et de l’actualité politique, en particulier, depuis que j’écris pour Marianne, c’est à dire depuis 2012 où je couvrais déjà une élection présidentielle.

Il n’y a rien à apporter ni à opposer à certaines catégories de lecteurs qui, pour différents motifs, entretiennent une perception émotionnelle et volontairement tronquée des Etats-Unis. Qu’ils considèrent ce pays comme l’épicentre du mal à l’échelle planétaire, qu’ils croient – mêmes lorsqu’ils sont brillants par ailleurs – en toutes sortes de théories conspirationnistes (ou simplement « sionistes », ce qui va souvent de paire) ou qu’ils pataugent dans un marécage fantasmatique, ces lecteurs appauvrissent n’importe quel travail d’auteur ou de chercheur à travers des commentaires qui n’apportent aucune valeur ajoutée ou même, tentent de délégitimer le contenu, son auteur – quand ils ne versent pas tout simplement dans l’insulte ou l’ironie idiote.

C’est tout à l’honneur d’un magazine tel que Marianne d’accueillir sur son site Internet des contributeurs qui n’adhèrent pas forcément aux idées qu’il défend, mais qui apportent un angle de lecture décalé à l’actualité, quand bien même l’éternelle opposition rencontrée auprès des « vrais » journalistes, ceux du « papier », se manifeste systématiquement par un manque de considération pour ce que les blogueurs apportent. Je suis bien reconnaissant à l’égard des équipes de TSFJAZZ et Radio Nova, pour l’intérêt régulier qu’ils portent à ce blog.

Si vous suivez ce que l’on appelle le « mainstream » aux Etats-Unis, c’est à dire l’opinion dominante, forgée et entretenue par les médias de masse mais également des niches très activistes, vous obtenez une vision stupéfiante de l’actuelle élection présidentielle américaine : les républicains sont devenus fous et sont engagés dans une forme de « guerre civile » – c’est le martelage quotidien de type CNN ; Donald Trump est un « nouvel Hitler », disent ses plus farouches opposants, emboîtant le pas aux deux anciens présidents mexicains qui ont, il est vrai, beaucoup d’expérience en matière d’anti-démocratie ; ou bien, Donald Trump est un show man sans grande consistance; Obama reste une figure sacrée qu’il est difficile de contester puisque, après tout, il est Noir, et toute critique prêterait le flanc à des procès en racisme ; l’Amérique d’Obama va très bien, pour preuve, un taux de chômage à 4,9 pour cent, ce qui est une aberration; Hillary Clinton et Bernie Sanders sont nécessairement des gens plus fréquentables que les affreux républicains. La liste peut ainsi se poursuivre à l’infini, et se compléter avec quelques « oublis » ou silences curieux, comme, par exemple, une explication assez vérifiable de la raison pour laquelle le sénateur Sanders peine à recueillir le vote Afro-Américain: il serait bien trop dangereux de souligner les antagonismes sérieux qui opposent une partie de cette communauté, et d’autres, à la communauté juive américaine, et le judaïsme de Sanders ne le rend guère sympathique à celles-ci. Une fois que tout cela est dit ou que certains faits sont passés sous silence – et le phénomène n’est pas prêt de se tarir – que savez vous de plus au sujet du processus en cours aux Etats-Unis ? Après tout, ce sont les mêmes qui alimentent la légende d’un Kennedy prétendument admirable, qui font de Nixon le sommet de l’abjection, qui considèrent Bush (George W.) comme le mal incarné, et qui assurent que l’Obamacare est une formidable avancée sociale.

Il existe une ligne médiane entre la haine antiaméricaine, indispensable à beaucoup pour justifier de leur propre pureté, et l’adoration ridicule pour un pays fort méconnu. Dans l’Amérique de 2016, un candidat ouvertement socialiste prône une révolution sociale, avec le soutien de millions d’électeurs. Un candidat républicain veut abolir l’Obamacare pour lui substituer une véritable assurance santé universelle, ce que celle d’Obama n’est en rien. Un autre candidat veut permettre à des commerçants ou pourvoyeurs de services de refuser leurs prestations à des hommes ou des femmes dont les orientations sexuelles ou les choix de vie ne leur conviennent pas. Un autre veut compléter le mur déjà largement construit à la frontière mexicaine pour endiguer le flux continu d’immigrants illégaux. Et un autre, encore, veut lancer un vaste plan de rénovation des infrastructures dans un pays où deux mille ponts tombent en ruines, où les trains roulent à la même vitesse qu’il y a cinquante ans et où une panne d’électricité peut durer durant des semaines. Bon, ce ne sont là que quelques exemples, parmi des centaines, de ce qui agite le débat public américain. Encore faut-il vivre parmi ces gens-là pour comprendre que, non seulement, ils ressemblent étrangement à des êtres humains, mais aussi, qu’ils sont en fait de vrais êtres humains, avec leurs convictions, leurs contradictions, leurs préoccupations, leurs bons et mauvais côtés.

Ce n’est donc pas dans ces colonnes que l’on se livrera à la surenchère ridicule, ou à la répétition d’informations tout aussi ridicules. Rendez-vous dans les prochains jours pour une reprise du blog Objectif Washington, ce blog que tant adorent détester et que quelques uns aiment aimer.

A New York, Stéphane Trano

Source : Marianne, Stéphane Trano, 07-03-2016

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Lire du coup l’excellent article du jour :

Washington vs. Trump: La démocratie dans le caniveau