RSS

Lettre de Karl Marx à sa femme Jenny et Einstein à la future sienne

17 Mar

.Pourquoi lier ces deux penseurs? Pour une question de date d’abord, Marx est mort le 14 mars 1883 et Einstein est né le 14 mars 1879. Mais aussi parce que j’aime leur choix de vie au-de là de leur oeuvre, leur superbe intelligence et leur célèbre désordre à l’un et à l’autre… Leur côté dandy, malgré leur négligence apparente, l’art de désespérer des parents indulgents, leur manière de pratiquer la contradition talmudique en se méfiant de toutes les Eglises… Croyant en lêtre humain et pas en sa survie… Bref le désordre incarné… comme moi et pas seulement dans le logis… Le bureau d’Einstein et l’appartement de Marx où les enfants étaient rois et leurs tartines traînaient sur les chaises… Ce ne sont pas des saints, mais ils avaient également une certaine conception du travail avec leurs épouses et pour Marx ses filles… Ils attendaient probablement plus du couple que la conception bourgeoise… j’aime leur humour et leur sens de l’engagement, bref j’aurais bien aimé recevoir pareilles lettres de ces deux hommes. (note de Danielle Bleitrach)

marx

Je m’agenouille devant toi et je soupire : « Madame, je vous aime. »

Le philosophe allemand Karl Marx, père du communisme, est avant tout resté un homme avant d’être le philosophe du socialisme. Dans cette lettre qu’il destine à sa femme, l’auteur du Capital dévoile le visage d’un homme passionné dont l’amour semble être plus puissant que n’importe quelle conviction politique.

A-A+

Le 21 juin 1856

Mon cœur chéri,

Je t’écris de nouveau, parce que je suis seul et parce que cela me gêne d’être toujours en train de dialoguer avec toi dans ma tête, sans que tu en saches ou en entendes quoi que ce soit, sans que tu puisses me répondre. Aussi mauvais soit-il, ton portrait me rend les meilleurs services, et je comprends maintenant comment les « vierges noires », les plus infâmes portraits de la mère de Dieu, pouvaient trouver des adorateurs indéfectibles, et même plus d’adorateurs que les portraits de qualité. En tout cas, aucune de ces représentations de madones noires n’a jamais reçu plus de baisers, d’œillades et de témoignages d’adoration que ta photographie, qui n’est certes pas noire, mais dure, et ne reflète absolument pas ton cher visage aimable et qui appelle les baisers, ton visage dolce. Mais je corrige les rayons du soleil qui ont fait une mauvaise peinture et je trouve que mes yeux, si abîmés soient-ils par l’éclairage artificiel et le tabac, savent encore peindre non seulement en rêve, mais même à l’état de veille. Je t’ai devant moi en chair et en os, et je te porte dans mes mains, je t’embrasse de la tête aux pieds, je m’agenouille devant toi et je soupire : « Madame, je vous aime. » Et je vous aime en effet, plus que le Maure de Venise n’a jamais aimé. Le monde, faux et corrompu, conçoit tous les caractères de façon fausse et corrompue. De mes nombreux calomniateurs et des ennemis à la langue de serpent, qui m’a jamais reproché d’être appelé à jouer sur un théâtre de seconde classe un rôle de jeune premier ? Et pourtant c’est la vérité. Si ces gredins avaient eu de l’esprit, ils auraient représenté d’un côté « les rapports de production et de circulation », de l’autre, moi à tes pieds. Look to this picture and to that – voilà ce qu’ils auraient écrit en dessous. Mais ce sont des gredins stupides, et ils le resteront, in seculum seculorum.

Une absence provisoire est une bonne chose, car elles sont présentes, les choses se ressemblent trop pour qu’on puisse les distinguer. Même des tours, vues de près, prennent une taille de nain, tandis que les petites affaires du quotidien, considérées de près, grandissent trop. Il n’en va pas autrement des passions. De petites habitudes, qui en raison de la proximité prennent une forme passionnée, disparaissent, dès que leur objet immédiat est dérobé aux regards. De grandes passions, qui en raison de la proximité de leur objet reprennent leurs dimensions naturelles par l’action magique du lointain. Ainsi il en va de mon amour. Tu n’as qu’à m’être dérobée ne serait-ce que par le rêve, et je sais aussitôt que le temps n’a servi à mon amour qu’à le faire croître, comme le soleil et la pluie font grandir des plantes. Mon amour pour toi, dès que tu es éloignée, apparaît pour ce qu’il est, comme un géant en qui se concentrent toute l’énergie de mon esprit et tout le caractère de mon cœur. Je me sens homme de nouveau, car je ressens une grande passion, et la multiplicité où nous embrouillent l’étude et la culture modernes, le scepticisme avec lequel nous dénigrons toutes les impressions subjectives et objectives, sont bien faits pour nous rendre tous petits, faibles, pleurnichards et indécis. Mais l’amour que nous portons non pas à l’homme de Feuerbach, au métabolisme de Moleschott, au prolétariat, mais à notre amour chéri, en l’occurrence à toi, c’est ce qui refait de l’homme un homme.

Tu vas sourire, mon doux cœur, et te demander comment il se fait que j’en vienne tout d’un coup à toute cette rhétorique. Mais si je pouvais serrer contre mon cœur ton doux cœur pur, je me tairais et ne dirais pas un mot. Comme je ne peux donner de baiser de mes lèvres, il faut que j’embrasse par le langage et que je fasse des mots.

Ehepaar Einstein in Prag

L’unique différence entre une épouse et une putain est d’extorquer à l’homme un contrat pour la vie.

Albert Einstein, esprit brillant du XXème siècle, a permis bien plus qu’un pas en avant dans l’histoire des sciences. En 1905, il rencontre Mileva Maric, une camarade d’études qui deviendra très vite sa femme. Cette relation est dure à accepter par une famille qui ne voit dans le rôle de la femme que celui de l’attribut de l’homme. Au travers de cette lettre, Albert Einstein s’amuse auprès de sa douce des moeurs de sa famille pour le moins conventionnelle.

12829

A-A+

[30 août ou 6 septembre 1900]

Ma toute petite,

Ta chère lettre, la première, est arrivée hier de chez toi. J’ai déjà commencé par en lire les lignes dans le calme de ma chambre, et ce, trois fois de suite. Puis, tout heureux, je l’ai relue longtemps entre les lignes, enfin je l’ai glissée dans ma poche avec un sourire béat. « Bonne Maman » est très agréable et n’aborde pas le « sujet délicat », d’autant plus que ma bonne humeur, ma popularité parmi les estivants et mes « succès musicaux » mettent un peu de baume sur son cœur de belle-mère, si bien que la situation est maintenant presque supportable.

[…]

J’ai aussi reçu une lettre que Papa m’a écrite pour me faire la morale, en attendant mieux, car il m’a promis qu’il me dirait l’essentiel plus tard, de vive voix. Conscient de mes devoirs, je m’en réjouis à l’avance. Je comprends très bien mes parents. Ils considèrent que la femme est pour l’homme un luxe que celui-ci ne peut s’offrir qu’une fois son existence bien assurée. Pour ma part, j’apprécie très peu cette façon de concevoir les relations entre hommes et femmes. Elle signifie en effet que l’unique différence entre une épouse et une putain, c’est que la première, grâce à des conditions de vie plus favorables, est d’extorquer à l’homme un contrat pour la vie. Une telle façon de voir les choses s’explique tout simplement par le fait que, pour mes parents, comme pour la plupart des gens, les sens exercent un contrôle immédiat sur les émotions, alors que, pour nous, le plaisir de vivre s’accroît à l’infini grâce aux circonstances dans lesquelles nous vivons. Mais nous ne devons pas oublier combien d’existences comme celles de mes parents rendent la nôtre possible. Dans l’évolution sociale de l’humanité, elles sont en effet de loin la composante la plus importante. La faim et l’amour continuent à être des mobiles si puissants dans la vie qu’ils permettent d’expliquer presque tout, sans savoir besoin de tenir compte d’autres motivations. C’est pourquoi j’essaie de ménager mes parents, sans céder pour autant sur ce qui me semble important, à savoir toi, mon cher amour !

[…]

Quand tu n’es pas avec moi, j’ai l’impression de ne pas être entier. Quand je suis assis, j’ai envie de marcher. Quand je marche, j’ai envie de rentrer à la maison. Quand je me distrais, j’ai envie de travailler. Quand je travaille, la réflexion et le calme me font défaut, et quand je vais me coucher, je ne suis pas satisfait de la journée que je viens de passer.

Amuse-toi bien, mon petit cœur, je t’embrasse de toutes mes forces, ton

Albert.

 
6 Commentaires

Publié par le mars 17, 2016 dans Uncategorized

 

6 réponses à “Lettre de Karl Marx à sa femme Jenny et Einstein à la future sienne

  1. M.L.

    mars 17, 2016 at 9:16

    A reblogué ceci sur Le blog d'un libre penseur révolutionnaireet a ajouté:
    Pourquoi lier ces deux penseurs? Pour une question de date d’abord, Marx est mort le 14 mars 1883 et Einstein est né le 14 mars 1879. Mais aussi parce que j’aime leur choix de vie au-de là de leur oeuvre, leur superbe intelligence et leur célèbre désordre à l’un et à l’autre… Leur côté dandy, malgré leur négligence apparente, l’art de désespérer des parents indulgents, leur manière de pratiquer la contradition talmudique en se méfiant de toutes les Eglises… Croyant en lêtre humain et pas en sa survie… Bref le désordre incarné… comme moi et pas seulement dans le logis… Le bureau d’Einstein et l’appartement de Marx où les enfants étaient rois et leurs tartines traînaient sur les chaises… Ce ne sont pas des saints, mais ils avaient également une certaine conception du travail avec leurs épouses et pour Marx ses filles… Ils attendaient probablement plus du couple que la conception bourgeoise… j’aime leur humour et leur sens de l’engagement, bref j’aurais bien aimé recevoir pareilles lettres de ces deux hommes. (note de Danielle Bleitrach)

     
  2. Kirk

    mars 18, 2016 at 12:48

    Ce qui n’empêche pas Einstein, alors qu’il entamait une nouvelle liaison en 1912 avec Elsa Löwenthal, d’exiger de Mileva si elle voulait qu’il reste dans le domicile conjugale: » 1 que mes vêtements et mon linge soient toujours propres; 2que je prenne mes repas dans ma chambre;3 que l’ordre règne dans ma chambre et mon cabinet de travail… » Elle devait en outre renoncer à toutes relations personnelles… » Vous devez cesser immédiatement de m’adresser la parole si je l’exige, vous devez immédiatement quitter ma chambre si je l’exige… etc… » Bref, on trouve là un Einstein assez immonde, ce qui n’enlève (presque)rien à son génie. Je crois qu’il ne faut jamais confondre une partie avec l’ensemble…
    Voir discussion sur Céline…

     
    • histoireetsociete

      mars 18, 2016 at 1:01

      erreur, tu te trompes, Eistein s’adresse en ce termes ,non pas à mileva pour qui il conservera de l’affection, mais à celle pour qui il a quitté Mileva et qu’il ne supporte plus… ‘est-àdire sa cousine… Aicun rapport avec Céline, ce que tu dis est non seulement inexact mais sttupide..

       
      • Kirk

        mars 21, 2016 at 12:55

        Je ne crois pas me tromper mais même si je me trompe sur la personne, il est quand même inadmissible d’exiger ce qu’Einstein exige de sa femme quelle qu’elle soit. Quant à être stupide ça fait des décennies que je me pose la question. Le rapport avec Céline c’était de montrer qu’on peut être un délicat poète, amoureux et avoir des côtés sombres et que ces côtés sombres ne sont pas l’essentiel…

         
      • histoireetsociete

        mars 21, 2016 at 3:01

        vous me gonflez réellement, premièrement je suis sûre de ma référence et deuxièmement oser comparer une scène de ménage avec l’ignominie de Céline prouve votre stupidité et votre obstination à dire n’importe QUOI SOUS PRETEXTE D’AVOIR UNE CONCEPTION ELITISTE DE LA LITTERATURE ET DU GENIE…

         
  3. Kirk

    mars 18, 2016 at 1:00

    Ce qui n’empêche pas Einstein en 1912, alors qu’il entame une liaison avec sa cousine Elsa Löwenthal d’exiger de Mileva si elle veut qu’il reste au domicile conjugale: 1 que es vêtements et mon linge soient toujours propre et bien rangé: 2 que je prenne mes repas dans ma pièce; 3 que l’ordre règne dans mon cabinet de travail…  » En outre il exige d’elle 1 vous ne devez ni vous attendre à aucune intimité de ma part, ni m’adresser de reproches à quelque sujet que ce soit. 2 vous devez cesser immédiatement de m’adresser la parole si je l’exige; 3 vous devez immédiatement quitter ma pièce si je l’exige… etc… » Comme quoi il ne faut jamais confondre une partie avec l’ensemble et ce côté immonde d’Einstein n’enlève évidemment rien (presque…) à son génie.
    Voir discussion sur Céline
    PS ce texte est tiré de « Le grand roman de la physique quantique » de Manjit Kumar p.178-179

     

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :