voilà qui est dit clairement… (note de Danielle Bleitrach)
Source : Le Soir, Jurek Kuczkiewicz, 08-03-2016

Les 28 et la Turquie se sont entendus sur un schéma d’accord suite à une proposition surprise présentée par le chef de gouvernement turc.

Le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. © Photo News

Le premier ministre turc Ahmet Davutoglu. © Photo News

Qui avait parlé d’une réunion cruciale ? Il y a quinze jours, à l’issue du sommet précédent, nombre de dirigeants européens avaient dit tout haut ou laissé entendre que d’ici la réunion extraordinaire de ce lundi, ils voulaient voir des résultats tangibles des efforts des autorités turques pour faire baisser les traversées de migrants et réfugiés par les réseaux de passeurs vers la mer Egée.

Un schéma d’accord

Qu’en est-il, à l’issue du sommet informel où les 28 se sont réunis à Bruxelles avec le premier ministre turc Davutoglu ? « Nous avons franchi une étape supplémentaire dans la bataille pour résoudre la crise des réfugiés », a commenté sobrement le premier ministre belge Charles Michel. Lequel avouait ensuite son « sentiment mitigé : je ne dis pas ‘eurêka ‘, nous avons trouvé la solution. C’est un pas dans la bonne direction. »

Les 28 et la Turquie se sont mis d’accord sur le cadre d’un nouveau plan, basé sur une proposition surprise présentée par le chef de gouvernement turc. L’élément le plus spectaculaire : la Turquie accepte désormais de se faire renvoyer par la Grèce tous les migrants qui y arriveront irrégulièrement. C’est-à-dire tant les migrants économiques qui ne peuvent prétendre à l’asile, que les réfugiés syriens. L’UE quant à elle acceptera d’accueillir directement à partir de la Turquie un réfugié syrien pour un Syrien réadmis par la Turquie.

Les contreparties acceptées par les Européens

L’UE va doubler – de 3 à 6 milliards d’euros – le montant de l’enveloppe qu’elle avait déjà consentie en novembre dernier pour venir en aide aux réfugiés présents en Turquie.« Ce n’est pas de l’argent pour la Turquie qui n’en a pas besoin et qui ne mendie rien, s’emportait M. Davutoglu en conférence de presse : c’est une répartition équitable de la charge. »

Par ailleurs, l’UE va accélérer la libéralisation des visas pour les ressortissants turcs. Cette mesure était prévue pour octobre dans le plan conjoint conclu avec la Turquie en novembre. Elle sera effective en juin, pour autant qu’Ankara adopte une série de lois liées à la sécurité de documents de voyage. « Mais cela va aussi de pair avec les réadmissions, ajoutait Charles Michel. De facto, il y aura d’abord les réadmissions par la Turquie, et ensuite seulement la libéralisation des visas. »

Enfin, l’UE laisse entrevoir l’ouverture de cinq nouveaux chapitres des négociations d’adhésion de la Turquie. L’ouverture d’un nouveau chapitre décidée dans le premier plan d’action EU-Turquie de novembre, avait déjà fait sensation, vu que ces négociations étaient gelées depuis des années, et que plus personne, de part et d’autre, ne croit sérieusement à une adhésion dans un avenir prévisible…

Tout cela ne reste encore à l’heure actuelle qu’un schéma d’accord. Les 28 ont chargé le président du Conseil européen Donald Tusk d’en « élaborer les détails avec la partie turque d’ici la prochaine réunion ordinaire du Conseil européen ». Celle-ci se tiendra dans dix jours, les 18 et 19 mars.

Par ailleurs, les 28 se sont entendus comme annoncé par Le Soir dimanche pour déclarer urbi et orbi « qu’il est mis fin au flux irrégulier de migrants sur la route des Balkans occidentaux » : la route qu’empruntaient les migrants pour remonter de Grèce vers l’Europe du Nord, et que l’Autriche et les pays de l’ex-Yougoslavie s’étaient entendus pour bloquer. Mais, comme l’avait souhaité la chancelière allemande, la phrase la plus dure («  cette route est maintenant fermée ») a été supprimée. Cela ne change rien à l’affaire : les 28 ont bel et bien décidé unanimement d’entériner les faits, et d’en faire un principe : les migrants et réfugiés ne pourront plus circuler sur cette route – et a priori sur d’autres non plus – conformément aux règles de Schengen et du règlement européen de Dublin sur l’asile qui avaient volé en éclat ces derniers mois.

Pléthore de doutes

Pour en revenir aux aspects neufs du « deal » avec la Turquie, il reste pléthore de doutes. À commencer par la base légale des renvois de réfugiés syriens vers la Turquie, pour les réadmettre ensuite en Europe. Selon Jean-Claude Juncker et ses services, la légalité est assurée, dans la mesure où la Turquie est considérée (en l’occurrence par la Grèce) comme un pays d’origine sûre. Mais nombre de diplomates ont des doutes, et Donald Tusk lui-même indiquait que « nous devons rester prudents à ce sujet ».

Mais tous les dirigeants et leurs collaborateurs assuraient que l’on a trouvé dans ce schéma de réadmission la meilleure façon de réduire le business modèle des passeurs et trafiquants. « Cela ne concernera probablement pas plus de 10.000 réfugiés syriens qui arriveront encore sur les îles grecques, expliquait une source européenne. Et ce n’est qu’un instrument temporaire pour ramener à zéro le flux de passages irréguliers. C’est cet accord qui permettra ensuite d’entamer le plan à grande échelle de réinstallation en Europe de réfugiés directement à partir de la Turquie, que nous avons planifié depuis longtemps. »

Un plan que le Premier ministre belge aurait voulu voir déjà « beaucoup plus opérationnel ». Notamment aussi sur le volet européen de partage de réfugiés, par relocalisations (à partir de la Grèce et l’Italie) ou par réinstallations (directement de Turquie). Mais les pays d’Europe centrale expriment toujours leurs réticences ou, dans le cas de la Hongrie, leur refus catégorique d’y participer. « J’ai rappelé que les fonds de cohésion (qui bénéficient aux pays ou régions les plus retardés, NDLR) représentent quelque 280 milliards d’euros. Alors qu’on parle par exemple de 3 ou 6 milliards d’aide aux réfugiés de Turquie », a insisté Charles Michel ; Lequel reproche aux pays d’Europe centrale d’avoir une conception d’Europe-Bancontact, mais de refuser de faire montre de solidarité envers les autres.

L’offre de la Turquie de mettre en œuvre à brève échéance la réadmission de tous les migrants qui arriveront désormais en Grèce est un véritable « game changer », soutenait encore notre source européenne. Qu’est-ce qui explique ce déblocage turc, auquel personne ne s’attendait ? « C’est l’aveu de leur impuissance à juguler les trafics des passeurs chez eux, confiait au Soir une source haut placée, et c’est notamment dû à l’extraordinaire corruption. » Et ce serait la longue négociation nocturne d’Ahmet Davutoglu avec Merkel et Rutte qui aurait produit la rédaction de l’offre turque, que beaucoup de diplomates pensent avoir été directement rédigée par les Allemands et les Néerlandais.

Au passage, nombre de délégations ne se sont pas privées pour critiquer en « off » la façon dont Donald Tusk a été débordé par le duo Merkel-Rutte, qui a négocié séparément avec Davutoglu pour débarquer au sommet avec un projet qu’ils pensaient faire accepter séance tenante par les autres. « C’est scandaleux », confiait un diplomate de haut rang, tandis qu’un collègue tout aussi haut placé qualifiait de « très rock’n’roll » le déroulement du sommet.

La Turquie et son adhésion à l’UE

Les 28 ont encore, selon la déclaration finale, « discuté de la situation de la presse en Turquie avec le Premier ministre turc ». Allusion à la descente et la prise de contrôle du quotidien d’opposition Zaman. Charles Michel s’est voulu plus offensif sur ce sujet : « Je ne change pas d’opinion. Je continue de penser que la Turquie est très très loin de rencontrer les conditions d’un processus comme celui de l’adhésion. La liberté de la presse est un droit intangible non négociable. Nous avons plaidé pour l’insertion d’une phrase à ce sujet [dans la déclaration finale]. Cette phrase est un pas dans la bonne direction, mais elle est à mon sens insuffisante. » En conférence de presse, après Ahmet Davutoglu qui assurait que « la liberté d’expression est une valeur de base pour nous » et que « personne ne peut accuser la Turquie d’en être privée », Donald Tusk a repris la parole brièvement pour clore à sa façon le sujet : « La liberté de la presse reste l’une des principales conditions à l’adhésion à l’UE ».

Façon de dire qu’on en est loin. Mais ce n’est clairement pas cela qui empêchera la coopération avec la Turquie pour endiguer le flux migratoire vers l’Europe, y compris des renvois massifs de migrants. Un haut dirigeant portait ce jugement lapidaire, après les douze heures de sommet avec ou autour de la Turquie : « Nous avons affaire à des maîtres chanteurs. Et ils savent très bien jouer de nos divisions et de nos faiblesses européennes. »

Source : Le Soir, Jurek Kuczkiewicz, 08-03-2016