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« L’antisémitisme européen a été exporté dans les pays arabes » par Géraldine Schwarz

08 Mar

Le 27 Janvier 2016, l’Institut pour la Démocratie Directe en Europe a organisé au Parlement Européen la diffusion du film documentaire Exil Nazi : la promesse de l’Orient (Artline Films Production). Ce film a été réalisé par Géraldine Schwarz, journaliste et réalisatrice de documentaires franco-allemande basée à Berlin, auteur de travaux sur l’influence du national-socialisme dans le monde arabe.

Documenté par des archives exclusives des services secrets ouest-allemands, cette œuvre révèle la nature et l’ampleur réelle de la fuite d’anciens dignitaires de l’administration nazie vers le Moyen-Orient où ils firent office de conseillers spéciaux. En marge de cet évènement, Géraldine Schwarz a bien voulu répondre aux questions d’Alan Retman, pour l’IDDE.

IDDE: Comment expliquez-vous l’importance prise par le Vatican dans l’exfiltration des dignitaires nazis ?

Géraldine Schwarz: Le rôle de Pie XII, devenu pape en 1939, reste controversé. Il n’a jamais formellement condamné Hitler et le nazisme pendant la guerre. Il a fait des allusions aux mauvais traitements auxquels les Juifs étaient soumis mais sans condamner le régime nazi. Ce qui lui a valu d’être accusé par la suite, car la position du Vatican par rapport au IIIème Reich n’a jamais été très claire pendant le conflit. Après la fin des hostilités, dans la prolongation de cet état d’esprit, un aveuglement volontaire a prévalu à l’égard des nazis en fuite, parce que dans le contexte de la guerre froide il paraissait opportun de se rapprocher des ennemis d’hier contre les nouveaux ennemis, à savoir les bolcheviks athées.

Est-ce la haine des pays colonisateurs ou la haine d’Israël qui ont conduit les pays arabes à recruter des nazis ?

Il faut distinguer deux périodes. La première période correspond aux années 30 et à la seconde guerre mondiale ; la deuxième période, à partir de 1948, à la création d’Israël. En ce qui concerne la première période, ce qui va motiver certains leaders arabes à se rapprocher du IIIème Reich c’est la recherche d’un allié objectif contre les puissances coloniales, le but étant de se débarrasser des Franco-Britanniques qui occupent le Moyen-Orient. Après la seconde guerre mondiale, l’Égypte va se débarrasser de l’occupant britannique, tandis que la Syrie, l’Irak et la Palestine, via l’état d’Israël, vont se constituer en nations indépendantes. Lorsque l’État d’Israël est créé en 1948 sur une terre  majoritairement peuplée d’arabes, une coalition de pays arabes décide d’intervenir par les armes. Rapidement ils sont en déroute fasse à l’État hébreu. Traumatisés, certains de ces États, comme la Syrie et l’Egypte, réalisent la nécessité de chercher de l’aide extérieure pour réformer leur armée. Ne pouvant pas faire appel à leurs anciens occupants coloniaux, ils font appel à d’anciens de la Wehrmacht et de la SS.

« Les idées ultra-nationalistes des fascismes européens vont séduire les mouvements arabes qui cherchent justement une légitimité à leurs revendications de souveraineté nationale. »

Durant la première période que vous invoquez, il y a eu un rapprochement entre le Reich et le monde arabe. Le grand Mufti a-t-il joué un rôle important dans ce rapprochement ?

Ce rapprochement n’a pas été initié par le grand Mufti de Jérusalem. C’est un raccourci véhiculé depuis des décennies dans les médias, par les politiques, et notamment par certaines personnalités en Israël. Il y a eu un intérêt des mouvements indépendantistes arabes pour l’Allemagne des années 30 qui était alors une nouvelle puissance émergente en Europe, pour les raisons que j’ai déjà évoquées. Par ailleurs, le modèle fasciste qu’elle véhiculait venait faire concurrence au modèle parlementariste et démocratique auquel adhérait une partie de l’élite arabe et qui fut mis à mal par la France et la Grande-Bretagne, ces derniers dernières appliquant dans leurs colonies et protectorats l’opposé de ce qu’ils elles prônaient pour la métropole. Cette hypocrisie a créé ouvert une brèche dans laquelle s’est engouffrée la doctrine nationale-socialiste. Les idées ultra-nationalistes des fascismes européens vont alors séduire ces mouvements qui cherchent justement une légitimité à leurs revendications de souveraineté nationale.

Mais ce fameux Mufti, avait-il une légitimité ?

Il était un leader indépendantiste de Palestine qui prit activement part aux rébellions contre l’occupant britannique et l’arrivée massive de colons juifs dans les années trente.  Chassé par les Britanniques il s’exila à Berlin en novembre 1941, donc bien après le début de l’exécution systématique des juives par les SS en Europe de l’Est.  Au sein du Reich, il sera reconnu comme un représentant possible des mouvements indépendantistes arabes. Un autre représentant de ces mouvements va être Rachid Ali al-Gillani, un Irakien ayant mené un putsch antibritannique à Bagdad en 1941. Le Mufti n’est donc pas le seul. C’est parce qu’il va se trouver à Berlin qu’il va avoir l’occasion de côtoyer Himmler. Il n’a eu aucune influence sur l’Holocauste, n’étant qu’un pion pour les nazis qui l’ont exploité dans leur propagande nationale-socialiste dans les pays arabes.

Est-ce ce rapprochement avec Himmler qui a permis la création d’une division SS avec les musulmans des Balkans ?

Oui, il s’agit d’une de ses réalisations, grâce à son rapprochement avec Himmler, le maître absolu de la SS, qui avait développé une certaine fascination pour la religion musulmane. Heinrich Himmler lisait le Coran qui était sur sa table de chevet, il y voyait des parallèles avec le national-socialisme, comme la dévotion totale, le côté guerrier, le goût du sacrifice…  Mais Himmler était un grand mystique, à la limite d’une certaine folie. Et ainsi l’islam fut instrumentalisé pour servir les intérêts du Reich.

Vous avez eu accès à des archives secrètes ouest-allemandes pour réaliser votre film, pourquoi le secret se lève-t-il maintenant ?

Les secrets il suffit de les chercher pour les lever. Le problème c’est qu’on ne les cherche pas assez. En tant que journaliste on n’a pas le temps, et en tant qu’historien -ce que je ne suis pas- on a tendance à s’enfermer dans des domaines de recherche extrêmement restreints. C’est la principale raison pour laquelle ce sujet a été aussi longtemps occulté. Néanmoins, il est vrai que c’est un sujet qui peut être instrumentalisé, ce qui peut faire peur à certaines personnes. Il faut donc une approche extrêmement circonspecte et prudente.

« Dans les pays arabes, avant la seconde guerre mondiale, il n’existait pas un antisémitisme de même nature que l’antisémitisme européen. »

Est-ce que la propagande nazie a nourri l’antisémitisme qui existe dans les pays arabes ?

Dans les pays arabes, avant la seconde guerre mondiale, il n’existait pas un antisémitisme de même nature que l’antisémitisme européen. La thèse du complot mondial juif n’y existait pas. Il y avait des tensions communautaires, mais c’était également le cas avec les chrétiens. Pendant la guerre, l’Allemagne a développé une propagande massive dans tous les pays arabes, en Turquie, et en Iran, en distribuant des prospectus, mais surtout en créant une radio qui s’appelait Berlin in Arabic et qui diffusait tous les jours des émissions mêlant religion et politique, en détournant le Coran et l’Islam pour faire croire à des affinités avec le national-socialisme. Les animateurs s’attelaient à faire de l’islam l’ennemi naturel du judaïsme. C’est à ce moment-là qu’apparaît pour la première fois dans les esprits cette association entre croyant fidèle musulman et haine contre les juifs. L’antisémitisme européen a été exporté par le national-socialisme dans les pays arabes durant la guerre.

Y-a-t-il aujourd’hui un syncrétisme entre l’antisémitisme traditionnel communautaire et l’antisémitisme européen ?

Je ne parlerai pas d’antisémitisme en ce qui concerne les pays arabes avant la guerre, juste de tensions communautaires. L’antisémitisme virulent dans les pays arabes s’inspire largement des vieux clichés européens et y mêle des justifications religieuses en détournant le Coran et l’histoire de l’islam. En général, cela se fait de manière inconsciente. Sauf pour quelques islamistes utlra-radicaux, comme l’idéologue des Frères Musulmans dans les années cinquante Sayyid Qutb, qui puise clairement dans le registre hitlérien et remercie d’ailleurs Hitler pour sa « performance ». Qutb sera l’un des idéologues de référence de Al-Qaïda.

Diriez-vous qu’il existe en Europe un antisémitisme de droite et un antisémitisme de gauche ?    

Oui. Les justifications sont différentes, mais les résultats sont les mêmes. C’est un peu difficile de tracer la limite entre critique d’Israël et antisémitisme. Mais il ne faut surtout pas ménager les susceptibilités des juifs par rapport à Israël, car en s’identifiant sans aucun esprit critique à la politique actuelle contestable de l’Etat hébreu, certains juifs d’Europe ne font qu’ouvrir toute grande la porte à l’antisémitisme.

 

Pour voir le film Exil nazi : la promesse de l’Orient, envoyez un mail à alan.retman@iddeurope.org

 

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Publié par le mars 8, 2016 dans Uncategorized

 

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