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Le cauchemar syrien et la Turquie d’Erdogan

28 Fév

lu dans l’Orient Le Jour cette tribune libre sur la mégalomanie  d’Erdogan et sur les volontés hégémoniques, picchrocoliennes de ces potentats du Moyen Orient..

JANA JEAN JABBOUR
OLJ
26/02/2016

Quiconque contemple l’actuel paysage politique turc constate l’ironie de l’histoire: alors qu’il y a cinq ans seulement, à la veille des révolutions arabes, la Turquie avait acquis le statut de puissance régionale au Moyen-Orient et faisait figure de « modèle » d’un pays musulman démocratique et laïque, aujourd’hui elle semble être tombée de son piédestal et être passée du statut de « puissance » à celui de simple « acteur » en quête d’influence. Alors qu’il y a quelques années, la Turquie apparaissait comme l’étoile montante du Moyen-Orient et l’État « futuriste » de la région, elle semble aujourd’hui avancer vers le modèle de l’« État failli ». Or, à bien des égards, les maux actuels de la Turquie doivent être attribués au cauchemar syrien. Ankara souffre aujourd’hui de la « maladie syrienne », qui affecte son statut régional et démange son « corps » à l’intérieur.
En 2001, dans son opus magnum intitulé Profondeur stratégique: La position internationale de la Turquie, l’actuel Premier ministre turc, Ahmet Davutoğlu, avait conceptualisé une nouvelle politique étrangère pour la Turquie au XXIe siècle. D’après cet intellectuel et professeur d’université devenu diplomate, la Turquie est une puissance moyenne en quête de statut et d’influence à l’échelle mondiale dans un monde multipolaire. Dans ce contexte, le Moyen-Orient représente une importance stratégique : la Turquie devrait construire une sphère d’influence au Moyen-Orient et utiliser cette région comme « hinterland » et arrière-cour, afin d’accroître sa valeur stratégique et d’acquérir à terme le statut d’« acteur central » et de « puissance mondiale ». Or, dans cette vision instrumentale du Moyen-Orient, la Syrie occupait une place centrale : pour Davutoğlu, Damas était la porte d’entrée et la fenêtre de la Turquie sur le Moyen-Orient. C’est ainsi que tout au long des années 2000, Erdogan a valsé avec Bachar : mise en place d’un conseil de coopération stratégique entre les deux pays, levée des visas, doublage des feuilletons turcs en Syrie par une société de production détenue par l’État, « lune de miel » entre les dirigeants des deux pays, Bachar et Asma el-Assad passant leurs vacances d’été dans la maison privée des Erdogan à Bodrum. D’ailleurs, ce rapprochement turco-syrien était présenté comme la « success story » de la politique turque de bon voisinage, connue aussi sous le fameux slogan de « zéro problème avec les voisins ».
Or, si dans la décennie passée la Syrie a bel et bien représenté le baromètre de la réussite turque dans la région, elle est aujourd’hui, au contraire, l’étalon qui permet de mesurer l’impuissance de la puissance turque. Au début de la crise syrienne, procédant à un calcul rationnel coût-bénéfice, la Turquie a choisi de garder le silence vis-à-vis des révolutionnaires syriens : de mars à septembre 2011, dans une tentative de sauver le régime de leur « ami », Davutoglu et Erdogan ont pratiqué la « diplomatie de la navette », faisant des allers-retours réguliers entre Ankara et Damas pour convaincre Assad d’offrir des concessions aux révolutionnaires afin d’assurer la longévité de son régime. Mais la sourde oreille qu’Assad a montrée à ceux qui se considéraient comme ses « parrains », ainsi que l’intransigeance qu’il a affichée à leur égard en affirmant – lors du dernier entretien avec Erdogan – que la Syrie n’a pas à prendre des leçons de gouvernements étrangers, ont fini par emporter la colère d’Erdogan, qui se percevait comme un « kabaday » à qui il fallait obéir inconditionnellement. C’est là que l’erreur fatale s’est produite: croyant que le moment d’Ankara était venu, la Turquie est passée d’une politique de réaction et d’adaptation au changement dans la région, à une politique d’impulsion du changement. Croyant fort en ses capacités, Erdogan était sûr de pouvoir renverser le régime de son ancien « ami » devenu désormais un enfant indocile et un partenaire dérangeant. Ce fut là le début de la descente aux enfers de la Turquie.
D’une part, tentant de hâter la chute du régime baassiste, Ankara a apporté un soutien tant logistique que matériel à l’opposition syrienne, sans se préoccuper de l’identité et de la nature des mouvements qui recevaient ce soutien. C’est ainsi que progressivement, et dans un contexte d’enlisement de la crise syrienne et de radicalisation de l’opposition, la Turquie s’est retrouvée comme sponsor et parrain de Daech. Croyant naïvement que ce mouvement peut être doublement instrumentalisé dans la lutte contre Assad et dans la lutte pour contrer la montée en puissance des Kurdes syriens, Ankara a continué de le soutenir, sacrifiant ainsi l’éthique sur l’autel de la realpolitik. Or, cette politique s’est avérée myope : le monstre Daech s’est émancipé de la tutelle de son ancien mentor et pose désormais un réel danger tant à la sécurité nationale de la Turquie qu’à la réputation du pays à l’international (la Turquie est présentée comme une « autoroute jihadiste »).
Par ailleurs, l’enlisement de la Turquie dans l’engrenage syrien a eu des effets dévastateurs à l’intérieur du pays. L’insécurité à la frontière turco-syrienne et « l’empowerment » des Kurdes de Syrie ont entraîné une crispation identitaire et autoritaire dans le pays : le climat de méfiance à l’égard des Kurdes turcs, soupçonnés de vouloir profiter du chaos régional pour réaliser leurs velléités indépendantistes, ainsi que la dérive autoritaire d’Erdogan et la bonapartisation du pouvoir sont en grande partie dus au sentiment d’insécurité et de vulnérabilité causé par la situation conflictuelle dans le voisinage.
Par ailleurs, alors que dans la décennie 2000 la Turquie a œuvré à dépasser les clivages, à désamorcer les lignes de fracture et à se poser au-dessus des rivalités, avec la crise syrienne elle s’est trouvée « rattrapée » par ces divisions et est tombée dans le piège de l’alignement sur un camp préétabli contre un autre. En effet, la confessionnalisation du conflit syrien couplée avec la proximité entre le positionnement de la Turquie et celui de l’Arabie saoudite et du Qatar a donné l’impression que la Turquie se range avec un camp sunnite contre un camp chiite. La « sunnitisation » de la politique étrangère turque a ainsi fait perdre au pays son attrait qui reposait justement sur le dépassement du clivage sunnite/chiite dans la région. De plus, en choisissant un camp contre un autre, la Turquie a fini par nuire à ses relations de bon voisinage au Moyen-Orient : son « zéro problème avec les voisins » s’est progressivement mué en un « zéro voisin sans problème », la Turquie s’attirant de nouveaux ennemis, comme la Russie. Le pire est que le parti au pouvoir continue d’adopter la stratégie de l’autruche : plutôt que de reconnaître l’isolement régional d’Ankara, le Premier ministre Davutoglu évoque une « solitude précieuse » arguant que la Turquie se place du « bon côté de l’histoire »… un bon moyen de sublimer l’échec de la politique de bon voisinage…
Aujourd’hui, à l’heure où l’on entend battre les tambours de guerre, il convient de rappeler que toute intervention militaire en Syrie sonnerait le glas de la puissance turque au Moyen-Orient et affaiblirait le gouvernement AKP à l’intérieur. En effet, cette intervention balaierait d’un coup de main tous les acquis passés d’Ankara dans la région. Elle porterait un coup de semonce au capital de sympathie dont Ankara s’enorgueillissait au Moyen-Orient, et qui reposait justement sur l’abandon par la Turquie du « hard power » et de la puissance de coercition dans les années 2000, et sur son recours au « soft power », à la puissance douce, et à une politique de dialogue et de coopération. Cette intervention a aussi de fortes chances de révéler l’impuissance de la puissance turque: privée d’un soutien de l’Otan et méconnaissant les réalités sur le terrain en Syrie, la Turquie risque d’être battue par la Russie de Poutine, ancrée depuis des décennies au Moyen-Orient. Plutôt que d’être la porte d’entrée de la Turquie dans la région, la Syrie peut alors se transformer en tombeau pour Ankara. Plutôt que de remplir la fonction d’un « hinterland » et d’un tremplin nécessaire pour la quête de statut par la Turquie, la Syrie risque de devenir une épine dans le dos, un casse-pied et un frein limitant l’élan turc et la marche vers la puissance d’Ankara.
Aujourd’hui, afin d’éviter toute aventure hasardeuse en Syrie qui risque de mettre fin à son règne politique et d’assombrir l’avenir de son pays, Erdogan doit prendre conscience des limites de la Turquie : celle-ci a beaucoup plus d’ambitions que de ressources et de capacités réelles. Comme l’exprimait un ambassadeur américain dont les dires ont été révélés par un câble WikiLeaks : « La Turquie a des ambitions de Rolls Royce, mais les capacités d’une Rover. » Peut-être est-il temps pour la Turquie, après une « dérive » malencontreuse vers le Moyen-Orient qui aurait duré une dizaine d’années, de retourner dans le giron occidental et de revenir à sa traditionnelle politique de neutralité et d’isolationnisme envers cette région conflictuelle et imprévisible..

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Docteure en sciences politiques, enseignante à l’USJ
jana.jabbour@sciencespo.fr

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Publié par le février 28, 2016 dans Uncategorized

 

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