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Malaise à l’hôpital : « On n’ose pas regarder les gens dans les yeux »

16 Fév

Pendant qu’on nous parle de guerre alors que chaque bombe coûte au minimum 100.000 euros, pendant que l’évasion fiscale se poursuit, tandis que les mêmes s’engraissent, c’est tout le tissu de nos protections, de la santé publique qui se délite (note DB)

« Et bonne santé hein, la santé, c’est le plus important ! » Loin de relever de la simple politesse, ce vœu, traditionnel à l’époque du nouvel An, exprime une idée forte. La santé – physique, mentale, sociale – est le pilier fondamental sans lequel il est impossible pour un être humain de mener une existence sans contrainte. Pourtant, en France, ces dernières années, l’hôpital a été mis à mal, les soignants ont été pressés comme des citrons et la Santé s’est vu ôter le droit d’avoir un ministère à elle toute seule. Résultat des courses : une institution dévoyée et une sourde colère qui gronde du côté des professionnels du secteur sanitaire. Au Comptoir, nous avons voulu revenir sur les effets destructeurs de la libéralisation de ce service public en donnant la parole aux soignants, qui en sont les deuxièmes victimes, juste après les patients.

Une brève histoire de l’hôpital en France

Longtemps en France, les préoccupations de santé publique ont été intimement liées à l’Église catholique. Le mot “hôpital” désignait d’ailleurs un établissement d’assistance, de charité, inspiré par les préceptes de la foi chrétienne.

Au XVIIe siècle, alors que l’assistance aux personnes se transforme peu à peu en véritable problématique politique, les hôpitaux deviennent de véritables lieux d’accueil pour les miséreux, sans-logis et exclus de la société. Au rythme de sa prise d’importance en tant qu’institution publique, l’hôpital se déchristianise lentement au XIXe siècle pour enfin devenir intégralement laïc en 1905.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale naît la Sécurité sociale (1945). Les hôpitaux deviennent alors de véritables centres de soin, sous l’impulsion des progrès scientifiques et techniques de l’époque. Gardiens de la santé publique, ils ont vocation à être accessibles à tous, même aux plus démunis. Ils deviennent également centres universitaires. Parallèlement à cette évolution, les premières cliniques – établissements privés – font leur apparition.

Conçu à l’origine comme service public, l’hôpital s’est très vite retrouvé sous les foudres des libéraux, qui le jugent coûteux et non-compatible avec les missions de l’État. Ainsi, on n’a cessé, depuis les années 1960, de vouloir le réformer pour le rendre plus économique et rentable. Concurrencée par les cliniques et privatisée par les gouvernements successifs, l’institution hospitalière est, depuis, régulièrement sommée de devenir une entreprise. Dans son ouvrage Némésis médicale : l’expropriation de la santé, le philosophe Ivan Illich (1926-2002) affirmait : « l’entreprise médicale menace la santé. […] Le consommateur de soins devient impuissant à se guérir ou à guérir ses proches. Les partis de droite et de gauche rivalisent de zèle dans cette médicalisation de la vie, et bien des mouvements de libération avec eux. » En s’intéressant aux gains plus qu’aux soins, le monde de la santé s’est progressivement déshumanisé et va maintenant jusqu’à créer lui-même de nouvelles pathologies.

Les extraits de témoignages présents dans cet article ont été recueillis par courriel ou par téléphone auprès d’une quinzaine d’infirmières et d’aides-soignantes contactées via la page Facebook du collectif « Ni bonnes, ni nonnes, ni pigeonnes », regroupant des soignants en lutte pour la défense de leur métier.

Soigner, oui, mais en toute rentabilité : l’hôpital dévoyé

Françoise : « Révoltée ? Certainement ! Par le fait que nos patients soient appelés “clients”. Par la non-reconnaissance de notre métier et du travail accompli. Par la désinvolture de nos dirigeants. Par le manque de personnel. Par le fait que nous sommes de plus en plus des pions (sous-payés) sur l’échiquier de la rentabilité, que le droit du travail est de plus en plus bafoué, que notre vie personnelle est de moins en moins respectée. Par la sensation d’un travail fait à toute vitesse par manque de temps, pour les patients à venir. Révoltée de voir que les gens sont mis dehors, aussi vite qu’ils ont été opérés sans penser à leur devenir. Révoltée par l’attitude de certains médecins qui nous raccrochent au nez la nuit, alors que nous sommes en difficulté avec un patient. Révoltée de me faire insulter par un autre parce qu’il a été réveillé (alors que le besoin est réel). Révoltée de travailler dans ces conditions inhumaines qui nous transforment en bêtes de somme. Révoltée de voir mes collègues tomber les unes après les autres pour dépression ou burn-out. Révoltée de devoir peut-être arrêter de faire le métier que j’aime tant. »

Alain Juppé, casseur social de 1995 qu'on voudrait nous revendre pour 2017

Alain Juppé, casseur social de 1995 qu’on voudrait nous revendre pour 2017.

À l’origine de l’hôpital, établissement-symbole de notre service public de santé, une seule motivation : accueillir les malades et les blessés afin de les soigner, sans tenir compte de la taille de leur bourse. L’institution hospitalière hérite d’ailleurs du nom des établissements charitables du XIXesiècle, les hospices, qui recevaient et les prenaient en charge les gens sans ressources. L’hôpital tel que les Français le connaissaient dans les années 1960 n’est déjà plus. La faute à la concurrence avec les cliniques, mais pas seulement. Depuis une vingtaine d’années, une véritable frénésie réformatrice s’est abattue sur lui : plan Juppé en 1995, T2A qui a instauré une logique de rendement dans l’hôpital en 2007, loi Bachelot de 2009… En 2011, le médecin-urgentiste Loïc Pen tirait la sirène d’alarme dansl’Humanité : « En changeant le mode de financement de nos hôpitaux, les gouvernements de ces dernières années ont rendu les hôpitaux publics déficitaires. Aujourd’hui, ils s’appuient sur ces déficits qu’ils ont provoqués pour justifier la casse. […] Si nous ne résistons pas, c’est le droit à la santé pour tous qui va disparaître. La situation est inadmissible : tout ce qui permettait un contrôle démocratique des hôpitaux (instances comprenant des élus, des syndicalistes, des professionnels, des usagers, avec de vrais pouvoirs) a été balayé par la loi Bachelot. »

Désormais, la mission principale de l’hôpital n’est plus de soigner mais d’être rentable, de générer de l’argent. Résultat ? Les patients ont été transformés en simple “usagers”, voire, pire, en “clients” et le quotidien des soignants s’est changé en cauchemar. Alors, pour comprendre un tel changement de paradigme, il faut commencer par se plonger dans le passé récent. Qu’a-t-il bien pu se passer pour que l’hôpital se retrouve à ce point dévoyé, et les missions de ses personnels niées ?

La libéralisation de la société française allant bon train, l’ensemble des travailleurs publics voient depuis quelques temps leur statut remis en cause et leur quotidien au travail se métamorphoser : le monde de la santé n’est, bien sûr, pas épargné. « Si rien ne change, l’hôpital public va dans le mur. En dix ans, 60 000 lits ont été fermés. On ne nous parle plus que de recettes, de rationalisation, d’économies… Où sont les patients, notre mission de service public ? » dénonçait en 2012 Martine Schachtel, auteur d’essais et ancienne infirmière, dans une interview pour L’Express. Pour de nombreux chercheurs, cette dé-sanctuarisation de l’hôpital est notamment due à l’entrée de l’idéologie managériale dans le secteur public, qui en a considérablement détourné les missions. De nouvelles méthodes d’organisation de l’activité, venues du monde de l’entreprise et connues sous le nom de nouveau management public (NMP) sont arrivées, présentant un « souci d’efficacité innocent, dans n’importe quel contexte, au service de n’importe quelle fin. Ainsi il n’y a pas de différence entre les secteurs privé et public, et il serait donc temps d’importer dans le secteur public, qui serait si inefficace et irait si mal, les outils qui auraient fait la fortune du secteur privé ». Les soignants ont donc maintenant ordre de soigner correctement, mais surtout d’être expéditifs, c’est-à-dire rentables et, si possible, réglés au millimètre près dans leurs actions, au risque parfois de négliger les patients. Un constat repris par Mélanie, infirmière toulousaine : « Les politiques ne nous écoutent pas. S’il y a malheureusement de la maltraitance, c’est en grande partie à cause du manque d’effectif. À force d’avoir trop de travail, “d’être pressés comme des citrons”, on se sent transformé en robots dont le seul but est d’être rentable. L’an dernier, ils ont même voulu dissoudre l’Ordre Infirmier ! »

 Une affiche du collectif Ni bonnes, ni nonnes, ni pigeonnes, actif depuis fin 2012

Une affiche du collectif Ni bonnes, ni nonnes, ni pigeonnes, actif depuis fin 2012

L’injonction à la performance pousse les personnels à faire au mieux avec moins, car des milliers de postes ont été détruits depuis 2007 – le gouvernement “socialiste” n’ayant d’ailleurs rien changé à la tendance. Ce qui n’est pas sans effet non plus du côté des patients qui, selon Charlotte, infirmière en hôpital à Orléans, « deviennent procéduriers, font parfois des dépôts de plaintes après de simples perfusions ». D’autant que les patients des campagnes n’ont souvent pas d’autre choix que l’hôpital : « Il y a un manque cruel de médecins traitants en province. La nuit, le week-end, quand on est malade, il est très difficile de trouver un médecin pour se faire soigner. C’est un souci qui n’est pas négligeable. Certaines personnes qui arrivent dans de nouvelles villes n’arrivent pas non plus à trouver de médecins traitants et se reportent alors sur l’hôpital. »
N’oublions pas que l’hôpital est le dernier bastion de la Santé proposant des prises en charge gratuites : sans lui, de nombreux patients seraient dans l’impossibilité financière de se faire soigner. Les méthodes de management venues du monde privé qui le contraignent à devenir une entreprise à son tour sont en train de le détruire de l’intérieur, jusque dans ses principes.

« Ma révolte est profonde ! On nous félicite de notre abnégation au travail le jour des attentats et, dans le même temps, on entérine cette loi sous l’état d’urgence, qui nous laisse pieds et poings liés sans pouvoir manifester… Quel courage. »

Stress, déshumanisation et mépris des soignants : l’hôpital rendu malade

Louise : « Ce qui me révolte dans ma vie professionnelle actuelle, c’est de n’être plus que “secrétaire” au détriment des soins auprès des patients. De la paperasse, de la paperasse… C’est absolument affolant, et encore, nous ne remplissons pas tout : risque de chute, risque de blessures, risque de dénutrition… Ce qui me révolte dans mon métier d’infirmière, c’est donc de passer trois quarts de mon temps dans les dossiers, les papiers, le téléphone, alors que des personnes en reclassement professionnel aurait toute leur utilité pour faire ce travail. Mais non, ça coûte cher. »

® Héloïse Goude

® Héloïse Goude

Aujourd’hui, infirmières et aides-soignantes semblent toutes tomber d’accord : non seulement leur travail les fatigue beaucoup, mais il se déshumanise d’année en année, jusqu’à en devenir insupportable, jusqu’à rejaillir sur leur vie privée. « On nous demande de réussir à clore notre journée avec du personnel en moins… À votre avis , quel est le risque ? De faire des erreurs, de ne pas être à l’écoute des patients, de passer à côté de choses importantes pour leur prise en charge. » Se sentir coupable de ne pas réussir à s’occuper des patients comme il le faudrait, cette violence dirigée contre soi-même renseigne sur un point commun chez tous les soignants : la haute estime qu’ils portent à leur place au sein de la société, et le sentiment de ne plus réussir à la représenter comme ils le voudraient. S’ajoutent le stress, quasi-permanent dans certains services, et la sensation d’être méprisés par les décideurs, qui les envisagent de plus en plus comme une simple charge financière. À ce titre, le témoignage de Françoise est éloquent : « Les centres de soins sont en voie de disparition. Ces dernières années, des soins médicaux ont été délégués aux IDE (Infirmières diplômées d’État) tels que les vaccins et le droit à la prescription [depuis l’arrêté du 20 mars 2012 fixant la liste des dispositifs médicaux que les infirmiers sont autorisés à prescrire, NDLR]. Il y aussi plus de démarches administratives et une charge de travail accrue. Une infirmière doit toujours se considérer comme en retard. Les heures supplémentaires sont monnaie courante ! Les responsabilités de l’IDE sont importantes. Par exemple, lorsqu’une infirmière donne le traitement prescrit avec un mauvais dosage par un médecin, elle est fautive alors qu’elle n’a pas fait médecine. Dans les textes, l’IDE a une grande responsabilité pour un salaire qui ne lui rend pas du tout justice. »

À l’image de l’hôpital tout entier, les soignants sont contraints à une rationalisation galopante. Ils doivent tout à la fois endosser leurs nouvelles responsabilités avec les risques qu’elles comportent, continuer à s’occuper des patients, prendre des rendez-vous, accueillir les nouveaux patients et leurs familles, préparer les piluliers, être disponibles pour les médecins et tracer l’intégralité de leurs actes. Parfois même, on leur demande de trouver eux-mêmes des intérimaires pour remplacer des collègues absents. Quel temps peut-il alors rester à la relation humaine, à ce qu’on appelle le care, c’est à dire les interactions entre soignants et soignés qui demeurent indispensables pour le bien-être des deux parties ? Des miettes, d’après les infirmières que nous avons interrogées, et qui évoquent toutes tristement le même genre d’expériences : « C’est si rare de pouvoir discuter, apaiser les personnes angoissées. Ça devient exceptionnel. On ose à peine regarder les gens dans les yeux de peur qu’ils nous demandent de discuter avec eux. » « Un patient en fin de vie, qui a besoin de temps, d’écoute, qui a mal, que faire ? Nous en parlons entre nous avec les médecins mais… rien… » « Les têtes pensantes oublient bien souvent qu’une personne hospitalisée est dans une période difficile, qu’il y a une histoire de vie, un avant, un après. Nous devons, c’est aussi notre rôle de soignant, les accompagner afin qu’ils puissent mieux guérir ou bien mourir, dans le respect et l’empathie. »Certaines professionnelles vont même jusqu’à évoquer des souvenirs précis, comme autant de déchirures : « Mon dernier souvenir “agréable”, remonte à la fois où j’ai parlé avec une dame de 92 ans qui était encore valide, sereine, prête à accepter la mort. J’ai pu prendre trente minutes avec elle et lui prendre la main. C’est quelque chose que je n’avais pas pu faire depuis très, très longtemps. […] Elle m’a dit : “Vous savez, je sais que vous n’avez pas le temps de discuter avec moi, je vous vois courir partout, on n’ose pas vous déranger !” C’est une honte d’entendre cela de la part d’une personne qui allait mourir deux semaines plus tard. »

Ces différents témoignages mettent en relief les diverses difficultés que peuvent connaître les soignants à exercer un métier qu’ils ne reconnaissent plus. Pour autant, il reste un attachement très fort à la profession et à ses valeurs originelles. Avec parfois même une solidarité affichée de certains soignants à leurs supérieurs hiérarchiques immédiats, à l’exemple de Louise : « Je voulais aussi parler des cadres. Moi même, j’ai tenté, il y a quatorze ans, l’école des cadres et, heureusement, j’ai échoué. Ils ne peuvent plus être près de leur équipe, ce sont devenus eux aussi des cadres administratifs. Chez nous, trois cadres sont redevenues infirmières car il leur était impossible de vivre leur rôle correctement. » Infirmières et aides-soignantes partagent un ressenti global sur le devenir de leur profession, une même chape de plomb. Ils sont très nombreux, à l’hôpital, à ressentir les effets délétères du libéralisme, et conscients que les politiques, de droite comme de gauche, les ont abandonnés depuis longtemps déjà. Pourtant, malgré quelques mouvements très localisés et ponctuels, le monde de la santé ne semble pas prêt à mener des combats sociaux de grande ampleur. Du moins, pas pour l’instant.

« Travailler trop, trop rapidement, être en sous nombre, l’erreur médicale est là ! Tout le monde semble épaté par ce merveilleux métier mais où est notre reconnaissance ? »

Entre colère et résignation : l’hôpital en embuscade ?

Charlotte : « Le souci, c’est l’économie. La ministre dit qu’elle veut se battre là-dessus. Il y a aussi le problème de l’abus du système hospitalier : trop de gens viennent aux urgences pour un mal de gorge, des petits soins qui pourraient être gérés par des médecins traitants. Des gens qui rentrent chez eux en ambulance alors qu’ils pourraient tout à fait rentrer par eux-mêmes, qui ne sollicitent plus leur famille pour les aider, etc. Sur ce genre de dépenses secondaires, je pense qu’on pourrait faire des économies. Ces économies nous permettraient sans doute de reprendre du personnel. »

Marisol Touraine, actuelle Ministre des Affaires sociales et de la Santé

Marisol Touraine, actuelle ministre des Affaires sociales et de la Santé

L’arrivée de François Hollande au pouvoir n’a pas changé la donne pour les soignants. Pis, le Parti socialiste met aujourd’hui un certain zèle à continuer la politique de la droite en matière de santé publique, avec beaucoup de paillettes pour cacher la misère. La loi Touraine va certes généraliser le tiers-payant, mais cette décision ne pallie pas un problème de taille : le manque de médecins dans les campagnes. Pendant ce temps, les suppressions de postes continuent au sein des hôpitaux, sans que les pouvoirs publics s’en émeuvent.

Malgré une politique libérale stagnante, la grogne ne se fait pas entendre dans le monde hospitalier. En tout cas pas à grande échelle, car les micro-résistances ne manquent pas, localement. Comme dans l’hôpital de Charlotte : « Là [en décembre], on a fait vingt-quatre heures effectives de grève. On a fait grève parce que notre système pour prendre de vacances allait être modifié par notre hiérarchie. Nos vacances, on les pose à l’année : au mois de novembre, on pose toutes nos vacances de l’année à venir. Grâce à notre grève, on a réussi à obtenir un statu quo. La réunion entre les syndicats et la direction n’a pas encore eu lieu. […] Mais quand il y a grève, il faut savoir qu’on est toujours réquisitionné : en fin de compte, on travaille quand même. On a un devoir envers les patients, on ne peut pas laisser les gens comme ça. »

C’est le nœud du problème : dans de nombreux secteurs d’activité, on peut faire grève sans qu’il soit question de vie et de mort. À l’hôpital, c’est différent : les soignants sont en quelque sorte coincés entre leurs revendications et leur obligation à prendre en charge les patients. Dans l’histoire des soignants en France, on compte d’ailleurs très peu de mouvements sociaux importants. La contestation a culminé en 1988, après que Michelle Barzach, ministre de la Santé du gouvernement Chirac, eut déclaré sa volonté d’ouvrir les études d’infirmières aux non-bacheliers. Le 13 octobre 1988, 100 000 infirmières (un quart des effectifs d’alors) sont dans la rue pour protester, avec un soutien massif de la population française et des directeurs des écoles de formation. Depuis lors, on n’a jamais vu une telle manifestation se reproduire.

Infirmières en grève dans Paris (1988)

Infirmières en grève dans Paris (1988)

Françoise a connu le mouvement de 1988 : « J’ai eu la chance de participer au mouvement social des infirmières en 1988. J’étais une jeune infirmière, sortie de l’école, et j’étais pleine d’espoir pour notre avenir et la reconnaissance de notre métier. Il y a quelques années j’avais encore l’illusion qu’un pareil mouvement pourrait se reproduire, mais depuis, j’ai perdu mes illusions. » À force de voir des mouvements s’éteindre, l’espoir se creuse. « J’ai souvent été au front à la demande de mes collègues, parce que je déteste l’injustice. Mais au moment d’agir, plus personne. […] Une collègue, une remarquable infirmière par ailleurs, a vu son contrat non renouvelé pour des raisons obscures – la direction en avait visiblement décidé ainsi. Toute l’équipe a signé une pétition destinée à la direction pour obtenir une explication sur cette décision et donner notre avis professionnel plus que positif sur cette personne, pour la garder avec nous. Nous nous donnons rendez-vous pour descendre dans le bureau du DRH le lundi suivant. Deux collègues et moi-même arrivons ce jour-là dans le service à heure dite pour se réunir et descendre toutes ensemble. Pas un chat dans le service. Tout le monde est occupé… Nous voyons certaines têtes sortir entre deux portes mais personne ne veut descendre ! Cela éclaire sur le comportement de notre profession, quand il s’agit de défendre nos droits. Elles sont tout feu, tout flamme, mais ne vont jamais au bout de leur action. Par peur ? Je ne pense pas. Peut-être un peu, mais une action commune ne peut engendrer de sanction réelle. […]C’est dans ces moments que l’on voit à quel point il n’est même pas question de parler d’une action commune et globale de tous les soignants. Nous sommes unies dans le ressenti, mais rarement dans l’action. Je pense sincèrement que ça vient de notre éducation de “soignants” et du fait que notre profession est très féminisée. Nos dirigeants l’ont compris depuis longtemps. Nos moyens de lutte sont affaiblis par ce problème de l’unification, mais aussi par notre métier même. Nous ne pouvons pas faire de grève comme les routiers et autres car nous sous sommes engagées à soigner et surtout à porter assistance à toute personne en danger. Nous ne pouvons pas déserter les services tout simplement. »

Virginia Henderson (1887-1996), illustre infirmière américaine

Virginia Henderson (1887-1996), illustre infirmière américaine

Ces métiers où la conscience professionnelle est très forte, et manipulable par les cadres et les directeurs de centres de soin, surtout dans une période de chômage de masse, ne favorisent certainement pas l’unification de luttes, qui nécessitent une prise de temps avec lesquels ils ne sont pas compatibles. Ajoutons à cela qu’une grande majorité des salariés français semblent aujourd’hui se trouver en situation de quasi-tétanie en ce qui concerne le droit du travail et son respect, qui est un combat quotidien. La Santé n’échappe malheureusement pas à la tendance. Pourtant, le fond du problème était le même en 1988 : un bras de fer entre libéraux partisans du privé et salariés du public. Les milliers d’infirmières qui défilaient alors dans les rues le faisaient en criant « Ni bonnes, ni nonnes, ni connes », manière de marquer une rupture avec les origines chrétiennes et bénévoles de leur métier, mais aussi de revendiquer, comme la pionnière Virginia Henderson, l’importance de la formation universitaire et la dignité de leur métier. Face à cela, la propagande libérale était identique à la nôtre : du côté du gouvernement, on dénonçait l’égoïsme de ces privilégiés qui bénéficiaient encore de la stabilité de l’emploi.

Quelles solutions, alors, pour se faire entendre ? Nous avons demandé aux infirmières leur avis sur certaines modalités d’action : la grève administrative ? Pour Charlotte, « On a une mission de suivi médical, on fait des transmissions. C’est difficile de mettre cela en place. » Même si les papiers sont remplis mais bloqués pour faire pression sur la hiérarchie ? « Le problème est aussi que c’est informatisé, donc enregistré, je ne sais même pas comment on pourrait le mettre en œuvre en pratique. » Encore une fois, la technologie est là pour rationaliser, pas pour rendre le monde meilleur…

Françoise est plus bavarde sur le sujet : « Une grève administrative, oui ! Ça pourrait marcher… Mais il faudrait que les services administratifs soient solidaires. » Pour elle, c’est impossible. « Nous n’avons pas les mêmes revendications, les mêmes problèmes, pourquoi le feraient-ils ? À partir du moment où un patient est admis, nous devons effectuer nos soins et nous ne pouvons pas ne pas les prendre en charge. Les infirmières de bloc non plus n’ont pas les mêmes revendications que nous, nous n’appartenons pas à la même “caste”… C’est toujours la même problématique : le manque d’unité. Je pense qu’une seule chose pourrait avoir un effet réel : la démission en masse. Tout le monde, le même jour. Mais ce n’est qu’un rêve : seuls certains le feraient et seraient ensuite lâchés par la masse. »

Tiraillés entre une conscience professionnelle qui, bien qu’intacte en chacun d’eux, est dévoyée par l’institution, et une volonté de changer leurs conditions de travail, les soignants semblent être aujourd’hui dans l’impasse. Ils montrent cependant des mécontentements qui leurs sont largement communs à propos des politiques gouvernementales et de l’orientation que le monde de la Santé est en train de prendre. Ce ressentiment partagé est pour le moment en sommeil, mais il pourrait demain devenir une force, si ces salariés commençaient à se réunir, à discuter du fond de leurs problèmes, à se mettre d’accord, s’ils parvenaient à prendre conscience de leur unité. Le grand allié du libéralisme, c’est la solitude, l’un des effets collatéraux de notre société individualiste.

 
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Publié par le février 16, 2016 dans Uncategorized

 

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