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Le cercle des poètes réapparus en Russie

13 Fév

Le fond prime sur la forme et le vers.

Thomas GRAS — publié vendredi 12 février 2016

Le cercle des poètes réapparus

Le poète russe, c’est une rock star. À l’époque soviétique, raconte-t-on, il remplissait des stades. Si leur monde a quelque peu changé, la poésie n’a jamais quitté le cœur des Russes. Pour preuve : la nouvelle génération de poètes fait à nouveau salle comble. Tour d’horizon d’un phénomène plus-russe-tu-meurs.

poètes Moscou russie

poètes Moscou russieLe poète Anton Nepomniachtchi au Club Douma. Crédits : Thomas Gras/LCDR
« Grandir spirituellement »
« Ça ne te dirait pas d’aller boire un verre et écouter de la poésie russe ? » : cette question, dois-je l’avouer, ne m’avait jamais été posée. Je ne l’aurais pas non plus proposé, d’ailleurs. Pour tout dire, la poésie n’est pas ma tasse de thé. Mais comme pour ce dernier, la Russie donne envie d’y goûter.

« Un café, s’il vous plaît ! » (La rime est spontanée.) Le barman s’exécute tranquillement. La salle du Club Douma, abritée dans un sous-sol du centre de Moscou, est encore vide. Sur la petite scène en bois, Pavel Krasnov, 25 ans, une allumette de deux mètres aux cheveux longs, règle les derniers préparatifs avant le début de la soirée. « Dans quelques heures, ce sera plein », garantit-il.

Pacha Plokhoï, de son nom d’artiste, est le coordinateur des soirées Tchtetsy (« Les réciteurs »), où se produisent de nombreux poètes, au sens le plus large du terme. « À nos yeux, la poésie recouvre quelque chose de beaucoup plus large que la simple écriture de vers. Le tchtets est une métaphore : il s’agit d’un individu qui, à travers son art, parle de sa personnalité, de sa conception du monde, de la société. Il peut s’agir aussi bien de poésie que de danse, de rap… » souligne le jeune homme, rappeur lui-même.

Paval

PavalPacha chauffe la salle. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Né en 2009 à Ekaterinbourg de la rencontre du milieu hip-hop et de poètes aventureux, le mouvement Tchtetsy, aujourd’hui présent dans sept villes du pays – Moscou, Ekaterinbourg, Tcheliabinsk, Novossibirsk, Oufa, Oulan-Oudé et Saint-Pétersbourg –, s’est imposé comme la référence des soirées poésie.

« Dans chaque agglomération, nous créons des cellules, où des équipes locales organisent des événements réguliers, communiquent dessus, identifient les artistes sur place et les aident à monter sur scène », poursuit Pavel.

Pacha est un passionné. S’il vendait des journaux, je m’abonnerais sans aucun doute. Pourtant, aussi convaincant qu’il puisse être, j’imagine à grand-peine une foule en furie s’arrachant les derniers billets pour une soirée… poésie.

« La demande est incroyable, m’achève Pavel. C’est très actuel, en fait. Beaucoup de gens sont fatigués de sortir en boîte, sans raison, de boire leur vie. Ils veulent connaître quelque chose de nouveau, ils ont envie de grandir, spirituellement parlant. »

Le rappeur jette un regard sur sa montre et s’éclipse en un instant. La salle s’est remplie et plus une table n’est libre. L’audience, une centaine de têtes à la coiffure impeccable, âgées de 20 à 35 ans, s’approprie déjà les escaliers faisant face à la scène et à l’entrée du bar. On boit de tout : du thé, du vin et des cocktails mondains, en attendant que la drum’n’bass ambiante laisse place à la poésie.

poètes russie moscou

poètes russie moscou Le silence se fait lorsque les poètes récitent. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Pacha s’empare soudain du micro et enchaîne les blagues pour détendre l’atmosphère, avant de présenter la dizaine de poètes qui défileront ce soir sur les planches. Chaque artiste a son style propre. Certains lisent, d’autres se donnent en spectacle, les derniers récitent dans un mélange de slam-hip-hop sur musique instrumentale. Les thèmes sont aussi libres que les vers. On parle de tout : d’amour, de vie, de politique, sans censure ni retenue.

La Russie sent partout le pétrole

Et le cours dollar-rouble.

Tout ça ne m’intéresse pas.

Je l’aime tout de même

Toutes ses villes où je n’ai pas été. (…)

Dans les musées, on ne baise plus,

on liquide les Nemtsov sur les ponts.

Mais le vieux Limonov est encore vivant,

Et Dieu merci, nous aussi

Dans mon pays de propaganpédistes

Et du meilleur des kebabs.

L’audience sourit, applaudit, rit franchement. Mikhaïl Kedrenovski ajuste son duppi ouzbek, avale une gorgée de Cosmopolitan et s’engage à nouveau : « Les contrôleurs… ». Les artistes récitent à un rythme effréné. Le résultat est surprenant.
Toutes les dix minutes, un nouveau poète, une nouvelle ambiance, de nouvelles émotions. « Nos soirées ne sont pas des lectures en bibliothèque, elles doivent être sauvages, instinctives et énergiques », souligne Pacha, avant de monter sur scène et d’enflammer l’ambiance à coups de « C’est Pacha Plokhoï, décide si tu préfères ta mère ou ton père ! ».

Sola Monova en représentation. Crédits : Sola/VK

Star Academy
Tchtetsy n’est toutefois que le côté underground de ce monde de la poésie new age. Le mainstream est, lui, aux mains d’un petit groupe de « Poètes de l’Internet », comme on les surnomme déjà dans la presse culturelle russe.

Principalement des femmes, elles s’appellent Sola Monova, Irina « Akh » Astakhova ou Vera Polozkova et comptent des centaines de milliers de fans sur les réseaux sociaux. Leurs poèmes mélangent humour et sérieux sur fond de problèmes personnels, maux d’amour, beauté et Wi-Fi.

Oh, Botox. Oh, mon plaisir !

Espoir de ma zone de parole.

Outre mes plis nasogéniens,

Je ne vois plus rien. (Sola Monova)

Sola Monova en représentation. Crédits : Sola/VKSola Monova en représentation. Crédits : Sola/VK
Et ça cartonne. En l’espace de cinq ans, leurs recueils côtoient dans les librairies les grands noms du genre, tels Tsvetaeva, Akhmatova et Maïakovski, alors qu’à l’image de rock stars, elles refusent avec prétention les interviews, font des tournées dans tout le pays et jouent devant des salles combles… de femmes.

Zut, je ne peux aimer qu’une seule personne !

Quelle nouvelle sinistre !

Ainsi, pardonnez-moi, chérie !

J’aime déjà les lèvres d’une autre fille. (Akh Astakhova)

Un succès qui ne fait néanmoins pas l’unanimité dans le monde de la littérature russe, où les éloges sont rares. Lev Oborine, critique et poète, estime notamment que les vers de ces « stars » sont trop souvent dénués de toute valeur artistique. « C’est de la poésie de troisième zone, du mélodrame à deux kopecks qui n’a aucune conception stylistique, examine-t-il. Elles ne surprennent pas leurs admirateurs mais confirment leurs sentiments, ce dont ils sont déjà conscients. »

Vidéo : Akh Astakhova
Le fond primerait ainsi, pour les Russes, sur la forme et le vers. Et c’est tant mieux, se réjouit pour sa part le poète Igorka Stchastlivy, pour qui toute percée du genre est la bienvenue. « Chaque nouveau poète apporte sa pierre à l’édifice, rend plus populaire cet art et le fait avancer. En écrivant des poèmes, la Russie montre qu’elle est vivante, et on ne peut que s’en féliciter, insiste-t-il, ajoutant, dans un élan rêveur : Les gens attendent le nouveau Pouchkine. »

S’il ne va pas jusqu’à mentionner le grand Alexandre Sergueïevitch, Pavel Krasnov est convaincu que le monde de la poésie en est aux premières heures d’une longue mutation et connaît l’éclosion d’une nouvelle vague d’auteurs. « Les temps ont changé, nous vivons à l’ère de l’information. Les gens ne veulent plus lire de longs livres. Ils veulent des émotions, rapidement, peu importe la forme poétique : image, vidéo, rap…, assure le jeune homme. Il y aura une nouvelle poésie, qui ne ressemblera en rien à celle du Siècle d’argent, mais qui sera tout aussi bonne. »

– Non mais Pach’, sérieusement, pourquoi les Russes kiffent autant la poésie ?

– Parce qu’ils sont moins sûrs du lendemain que leurs voisins occidentaux. Les Russes ne savent pas ce qui les attend et sont à la recherche de la voie que prendront leur pays et leur famille. Et cette recherche intérieure les pousse vers la poésie, car elle permet d’exprimer le plus merveilleusement du monde ses souhaits les plus ardents.

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Publié par le février 13, 2016 dans Uncategorized

 

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