George Friedman est un politologue américain. Il est le fondateur et le dirigeant de la société de renseignement Stratfor. C’est une voix très proche du pouvoir américain…

Source : EurActiv.com, le 15/01/2016

George Friedman [Georgi Gotev]

Les États-Unis sont un partenaire de l’Europe, mais ne peuvent plus s’appuyer sur l’OTAN pour porter cette relation, déclare George Friedman à EurActiv dans une interview exclusive.

George Friedman est un chercheur américain en sciences politiques et un écrivain. Ancien officier supérieur du renseignement, il a fondé Stratfor et en a été le contrôleur financier ainsi que le président. Il a récemment vendu ses parts dans Stratfor et crééGeopolitical Futures, une nouvelle société dédiée à l’analyse mondiale.

Friedman discute avec Georgi Gotev, rédacteur en chef d’EurActiv.

A quoi ressemble l’Europe vue de l’autre côté de l’Atlantique ?

En premier lieu, les États-Unis considèrent l’Europe dans le cadre beaucoup plus large de l’Eurasie. Donc nous avons à présent une crise qui s’étend du Pacifique à l’Atlantique. Les Chinois sont en crise, la Russie est en crise, le Moyen-Orient est plongé dans une crise terrible et désormais l’Europe est en crise elle aussi. Nous faisons donc face à une situation dans laquelle une zone peuplée de 5 milliards d’habitants se transforme d’une manière que nous ne pouvons pas prévoir.

Un Américain envisage ceci non comme la seule Europe, mais comme une série plus générale de problèmes. Il existe de nombreux points de vue américains sur l’Europe, mais le mien est que l’Union Européenne a échoué, sans qu’il existe d’alternative claire. Nous constatons cet échec dans la crise des migrants, que nous ne considérons pas comme un problème très important car il s’agit d’un déplacement représentant moins de 0,5% de sa population, mais l’Europe est incapable de prendre une décision sur la manière de la traiter.

Il ne s’agit pas d’un problème insurmontable. Vous pouvez choisir d’empêcher quiconque d’entrer, et prendre des mesures pour interdire ces déplacements, ou vous pouvez choisir de les intégrer et faites ce qu’il faut pour y arriver. C’est l’incapacité européenne à prendre une décision qui représente, du point de vue américain, le cœur du problème.

Cela pose problème parce que les États-Unis sont des partenaires de l’Europe. Tout aussi importante que l’Union Européenne, et totalement absente du débat, l’OTAN : les tensions qui existent entre les pays qui forment l’Union Européenne se font également jour au sein de l’OTAN. Ainsi, nous avons par exemple une relation avec les Français, une relation avec les Anglais, une relation très différente avec les Allemands et une relation totalement différente avec les Polonais. Nous ne pouvons plus penser l’OTAN comme le vecteur de notre relation avec l’Europe.

Ce n’est pas une situation catastrophique pour les États-Unis, mais cela nous pose problème au Moyen-Orient, et avec la Russie, et nous considérons les Européens comme de moins en moins fiables et prévisibles.

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George Friedman : L’Union Européenne continuera d’exister et sombrera dans l’insignifiance

Vous venez d’évoquer la Russie. J’ai lu dans Geopolitical Futures que vous envisagez un accord sur l’Ukraine en 2016. Pouvez-vous developer ?

J’envisage une forme d’accord sur l’Ukraine en 2016. La raison fondamentale en est que ni les Russes, ni les Américains ne sont prêts à s’affronter en Ukraine.

Les Russes sont intervenus en Syrie pour faire plaisir aux Américains parce que les Américains ne peuvent ni ne veulent se débarrasser d’Assad, et la protection que lui offrent les Russes signifie que l’ÉI ne pourra pas prendre Damas.

De ceci, les Russes escomptent faveurs et accords avec les États-Unis, et ils les obtiendront.

Les deux camps souhaitent pour le moment geler le conflit. Mais pour les Russes, l’Ukraine demeure un problème majeur de sécurité nationale, et on ne peut rien y faire.

La Russie a besoin d’États-tampons. Pour le moment, elle a perdu tous les pays baltes, et qui sait ce qui va advenir de la Biélorussie. Mais c’est en Ukraine qu’elle a défait la Wehrmacht; elle ne peut s’en dessaisir. Ils structurent et modernisent leur force militaire, mais ils utilisent un pétrole à 30 $ le baril pour le financer.

La Russie se retrouve actuellement dans la même situation que l’Union Soviétique dans les années 80 : un énorme programme de défense militaire qui lui a été imposé par les États-Unis, et l’effondrement des prix du pétrole. C’est donc un moment très dangereux, parce que, quand la Russie subit une forte pression, avant qu’elle ne s’effondre ou quoi que ce soit d’autre, elle rendra coup pour coup.

Donc nous envisageons le gel relatif de nos relations pour un an ou deux. Nous pensons que d’ici deux ans, les Russes seront en mesure de revendiquer l’Ukraine. Et bien sûr les Américains se renforcent chaque jour en Roumanie, en Pologne et dans les pays Baltes, donc nous pensons qu’un accord sera trouvé. Ce ne sera pas un accord définitif, mais plus les Russes seront aux abois, plus la situation deviendra dangereuse.

Et à propos de la Turquie ? C’est un pays clé dans la gestion de la crise des migrants, et dans le même temps un pays en proie à de nombreuses tensions. Comment voyez-vous l’avenir de la Turquie ?

Quand nous évoquons la Turquie, il faut se rappeler que ce pays est au cœur de la tempête qui fait rage en Eurasie. Elle touche les Balkans, le sud de la Russie (de manière historique) et son influence s’étend profondément au Moyen-Orient. Et toutes ces régions sont plongées dans le chaos.

La Turquie n’a pour l’instant aucune relation stable. Sa relation avec les Russes s’est effondrée. Sa relation avec le Moyen-Orient, avec la Syrie et l’Irak, est ambiguë.

A mesure que l’Europe s’est recentrée sur le nord, les Balkans sont devenus une région que plus personne ne contrôle réellement. C’est une opportunité pour la Turquie.

Parce que la Turquie se retrouve face à une énorme occasion historique, elle souffre inévitablement de crises internes. Quand, de nation isolée avec très peu d’influence, vous vous transformez en puissance régionale, vous provoquez en interne une tension énorme dans le système politique. Cette tension se manifeste comme on pouvait le prévoir, par un tiraillement entre la laïcité historique de la Turquie, et l’Islam.

Dans une région où l’Islam constitue la dynamique majeure, elle jouera évidemment un rôle en Turquie, et dans un pays aussi étroitement lié à l’Europe, d’autres dynamiques joueront évidemment aussi. Atatürk était fasciné par Lénine, non parce qu’il était marxiste, mais par la manière dont il a fondé l’État, et il y a quelque chose qui ressemble ici à l’État soviétique.

Ce qui représentait le passé en Turquie représente désormais l’avenir : l’Islam. Ce qui représentait l’avenir appartient désormais au passé : l’Europe. La relation avec la Russie est très complexe et difficile. Si la Turquie n’était pas devenue une puissance importante, ces crises n’existeraient pas. C’est parce qu’elle l’est devenue qu’il lui est institutionnellement difficile de s’ajuster à la réalité dans laquelle elle évolue.

Mais quand vous regardez une carte, quand vous regardez la crise au Moyen-Orient, en Europe, en Russie, il y a un pays toujours présent. Je ne considère pas l’immigration actuelle en Europe comme une crise : la crise réside dans le mécanisme de prise de décision européen. Il n’y pas de crise de l’immigration. Les États-Unis gèrent continuellement ce genre d’immigration. Cette crise est une crise de l’Europe elle-même, mais l’Europe doit s’occuper de la Turquie. Quand les Américains s’occupent du Moyen-Orient ils doivent s’occuper de la Turquie, et même les Russes, lorsqu’ils s’occupent de la mer Noire et de la Syrie, doivent s’occuper de la Turquie. C’est le facteur important.

Quelle est la situation au regard d’un possible prochain État du Kurdistan, qui inclurait probablement une partie de la Turquie ? Concernant la réunification possible de Chypre, dans quelle mesure considérez-vous probable qu’elle échoue, et que le nord de Chypre revienne à la Turquie ? Et que pensez-vous de l’idée de restaurer l’empire Ottoman, si cher au cœur du Premier ministre Ahmet Davutoglu ?

L’empire ottoman a existé durant cinq cents ans. Depuis un peu moins d’un siècle à présent, nous avons la Turquie en tant que telle. Mais pendant cette période, ce sont toujours soit les Britanniques, soit les Américains qui ont contrôlé le Moyen-Orient et contenu les Turcs. La guerre froide a gelé la position de la Turquie, qui n’avait aucun espace de manœuvre. Désormais il n’y a plus de guerre froide, désormais tout est labile alentour, et plusieurs choses émergent de cette labilité : il n’existe plus de frontières sacrées – l’Irak n’existe plus, la Syrie n’existe plus, d’autres pays créés par l’impérialisme britannique vont cesser d’exister. La question de Chypre n’est pas réglée, la question des Kurdes n’est pas réglée, parce que la question irakienne n’est pas réglée.

Et que l’État du Kurdistan soit créé ou non, les Kurdes ne seront pas tous obligés de vivre au Kurdistan. La plupart des Azerbaïdjanais vivent en Iran, et non en Azerbaïdjan. L’empire Ottoman a existé parce que tout ce qui entourait la péninsule anatolienne était plongé dans le chaos, rendant la vie des Turcs impossible, et les obligeant à stabiliser la situation. Il ne s’agissait pas d’une expansion d’un empire ottoman désireux de s’imposer par lui-même, mais d’une opération défensive. La Turquie ne souhaite pas être entraînée dans cette situation. Elle essaie désespérément de ne pas l’être, mais ce sera quand même le cas. Sous la forme de l’empire ottoman ? Non. Mais ce sera une structure similaire du point de vue géopolitique, parce que tout se désagrège dans cette région et que la Turquie demeure le seul point stable.

L’Europe survivra-t-elle comme entité unique, ou se transformera-t-elle en une confédération lâche de pays autour peut-être d’un petit noyau ? Comment envisagez-vous l’avenir de l’Union Européenne ?

L’avenir de l’Union Européenne est intéressant, parce qu’elle est pour le moment incapable de prendre des décisions, et ne peut se résoudre à sa dissolution. Ce qui arrivera est ce qui est en train de se passer : l’Europe prend de moins en moins de décisions, et quand elle le fait, les États européens en tiennent de moins en moins compte.

Ils viennent de décider que les actionnaires des banques italiennes sont en fait les déposants, et donc que si vous déposez de l’argent à la banque, vous prenez un risque. Ils ont pris ces décisions sans en mesurer les conséquences, ainsi ce qui devait arriver est en train d’arriver, en vertu de quoi ceux qui n’apprécient pas les règles n’en tiennent aucun compte, et cela sans conséquences.

Les institutions à Bruxelles continuent de promulguer des décrets, et tous les autres continueront à faire ce qu’ils font. Il faut vous souvenir qu’il existait une association européenne de libre-échange dans les années 50 et 60. Elle existe toujours ! Il existe toujours un bureau de cette association en Suisse. En Europe, les institutions sont comparables à des musées : vous pouvez toujours les visiter et elles fonctionnent toujours. Et donc je n’anticipe pas un effondrement de l’Union Européenne, mais un accroissement de son insignifiance face aux problèmes du moment.

Et quant à cette règle qui veut que si vous déposez de l’argent à la banque vous en soyez un actionnaire, elle illustre parfaitement comment ils prennent des décisions sans en comprendre les conséquences. Une personne ordinaire reçoit de l’argent et le dépose à la banque afin qu’il soit en sûreté. Elle ne s’imagine sûrement pas faire un investissement. Vu le taux d’intérêt que vous servent désormais les banques, il est plus rationnel de conserver son argent sous son matelas que de le déposer dans une banque européenne.

Vous déposez votre argent à la banque pour éviter les risques, et soudain vous découvrez que le risque existe quand même. Voilà le système bancaire italien, avec près de 20% d’emprunts pourris, et tout italien disposant de tant soit peu de bon sens devrait retirer son argent de la banque parce qu’il se découvre à présent un actionnaire contre son gré.

C’est ce genre de décisions prises par la bureaucratie européenne qui crée une situation telle qu’en premier lieu, le règlement est inefficace au regard du problème, et qu’en second lieu, chacun doit par conséquent le fuir ou l’ignorer. Je ne vois pas l’Europe s’effondrer. Je ne pense pas qu’il y ait une volonté pour qu’elle cesse d’exister. Je ne pense pas qu’il y ait une volonté de la changer. Il y a une volonté de l’ignorer.

Une illustration parfaite en est la supposée découverte que la Pologne et la Hongrie sont des États fascistes. J’ai vu des États fascistes, et il s’en faut de beaucoup que ces deux-là le soient! Dans cette circonstance, l’Allemagne a choisi d’en faire un problème, avec tout ce qui est en train de se passer tout autour. La décision polonaise de modifier la direction de leurs médias et leur système juridique, voilà à quoi Merkel et l’Union Européenne gaspillent leur temps. Et donc que fait la Pologne? La même chose qu’a faite la Hongrie : n’en pas tenir compte, parce que ça n’a aucune espèce d’importance. L’Union Européenne continuera à exister, et va gaiement sombrer dans l’insignifiance.

Source : EurActiv.com, le 15/01/2016

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.