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“Au-delà des montagnes” de Jia Zhang-ke : “Qui devient-on quand on est loin de sa langue maternelle ?”

23 Déc

Jacques Morice

et puis parce qu’heureusement il y a d’autres voix…
Jia Zhang-ke
Jia Zhang-ke

© Xstream Pictures

Emigration, pollution, capitalisme triomphant… En suivant les trajectoires d’un trio amoureux et de sa descendance sur 25 ans, le réalisateur explore un monde en pleine mutation et les dégâts qu’elle cause chez les hommes.

Au siècle prochain, parions que les chercheurs qui voudront dénicher une allégorie juste des mutations de notre époque auront largement de quoi puiser dans l’œuvre de Jia Zhang-ke (1). Voilà deux décennies que ce cinéaste chinois représente son pays dans tous ses états, en reliant habilement destin collectif et destinées individuelles. Sélectionné en compétition au dernier Festival de Cannes, Mountains May Depart (rebaptisé Au-delà des montagnes) commence en 1999 à tracer les trajectoires d’une jeune femme de Fenyang et des deux hommes entre lesquels elle hésite. Trois personnages qui connaissent diverses fortunes et qu’on suit jusqu’en 2025.

Quelle est la traduction littérale du titre du film en chinois ?

Ce sont quatre caractères : montagne / cours d’eau / ancien / homme. Quatre caractères qui empruntent à l’ancienne Chine, à sa tradition littéraire, et qui expriment l’espace-temps, en association avec des amis de longue date. Pour schématiser, cela signifie que l’amitié restera toujours, au-delà des montagnes.

Comment est né le film ?

C’est venu lorsque je terminais A Touch of sin dont le thème de la violence était palpable, visible, facile à appréhender pour le spectateur. Je me rendais compte que les bouleversements de la société agissaient aussi de manière cachée sur les individus et qu’il y avait une violence extrême mais intériorisée, qui touchait aux sentiments. Dans plusieurs films, j’ai déjà montré des maisons en cours de destruction, des quartiers en ruine, puis leur transformation. J’ai réalisé qu’il se produisait la même chose sur le plan émotionnel entre les gens, dans leurs rapports, qu’il y avait une désagrégation souterraine de leurs liens. J’ai ressenti la nécessité de révéler ce monde intérieur, en procédant un peu comme un romancier. Je suis parti du désir de tout un chacun de construire quelque chose de stable et de durable, à partir d’une famille, d’un lieu géographique où s’installer. En fait, les mutations de société remettent tout ça en question, en créant une profonde instabilité et un isolement des individus. On ne s’en rend pas forcément compte au présent, c’est à l’épreuve du temps qu’on peut mesurer ces choses. Il me fallait donc élargir la temporalité, couvrir plusieurs décennies er anticiper.

Le film couvre trois périodes, 1999, 2014, 2025. Pourquoi celles-ci ?

Au début de l’écriture du scénario, je n’avais pas encore la période d’anticipation. Je savais que je voulais montrer le passé et le présent. J’ai voulu démarrer en 1999 parce que c’est une date charnière pour la Chine, juste avant Internet, le téléphone portable, la construction des autoroutes. Et lorsque j’ai envisagé la période contemporaine, j’ai ressenti le besoin d’avoir une troisième partie, celle de projection dans le futur, à cause de l’enfant, Dollar. Ce jeune enfant, confronté au divorce de ses parents et à l’émigration avec son père qui a obtenu sa garde, comment allait-il grandir, allait-il avoir son libre arbitre ? J’ai donc choisi 2025. La notion du temps qui passe est primordiale dans le film, mais la notion d’espace aussi. On vient tous d’une région et on est souvent amené à quitter cette région, pour une raison ou pour une autre. Ce pays natal est selon moi un jalon décisif pour comprendre les individus.

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Zhao Ta
Zhao Ta

© MK Productions – Shanghai Film Group – Xstream Pictures – beijin

Le déracinement est un des thèmes du film ?

Ce qui m’intéressait, c’est cette sensation de flottement lié aux migrations. En Chine, on a connu une première vague d’émigration du Nord vers le Sud, de l’intérieur des terres vers la côte et les grandes villes, de gens à la recherche de travail et d’une vie meilleure. Maintenant, il existe une émigration vers l’étranger, pour une classe de gens en quête de sécurité. Dans le film par exemple, le père est obligé de partir parce qu’il a trempé dans des affaires de corruption, Je n’ai pas donné énormément d’informations là-dessus, sur son degré de corruption, mais on comprend ce qui le pousse à partir. Certains quittent la Chine en raison de la pollution devenue intenable, pour bénéficier d’un meilleur environnement, pour que les enfants profitent d’une meilleure éducation. Au-delà des montagnes ne traite pas pour autant de l’émigration ou de la globalisation. Son sujet, c’est plutôt l’individu loin de son pays natal. Qu’est-ce qui se produit et qui devient-on quand on est loin de ses amis, loin de ses habitudes alimentaires, loin de sa langue maternelle ?

La langue est ici un enjeu de conflit familial…

Beaucoup d’émigrés reconstituent ailleurs un univers, une communauté qui est la leur, en se coupant un peu du monde extérieur. Mais dans mon film, le père reproche à son fils de ne pas parler le chinois et ce dernier reproche à son père de ne pas parler l’anglais. Il est fréquent de voir des parents immigrés faire pression pour que leurs enfants s’intègrent à tout prix et qui, du coup, oublient leur langue maternelle. S’ajoute la réaction de rébellion de la jeunesse, qui fait exprès de se couper de la langue des parents pour revendiquer son autonomie.

Pourquoi avoir choisi l’Australie comme terre d’exil ?

Pour son impression de distance, d’éloignement. J’ai d’abord envisagé de tourner à Toronto. Mais ça me plaisait qu’il y ait un contraste, que l’Australie soit dans l’autre hémisphère. Lorsque Dollar est en tee-shirt, sa maman est en doudoune parce qu’il neige en Chine. Je voulais aussi une idée d’espace ouvert, sans beaucoup de monde.

Vos trois personnages ne connaissent pas la même destinée…

Quand j’ai fini ma première version, j’étais sidéré de voir que j’avais finalement écrit une histoire de triangle amoureux, avec des ressemblances malgré tout. A l’origine, les deux hommes viennent de la même province, du même milieu. L’un s’enrichit, rejoint une classe sociale privilégiée ; l’autre reste pauvre. Mais ce qu’on constate est troublant : quelque soit leur trajectoire, face à un pouvoir autoritaire, ils sont aussi fragiles et peuvent disparaître du jour au lendemain.

Zhang Yi et Zhao Tao dans le film Au-delà des montagnes
Zhang Yi et Zhao Tao dans le film Au-delà des montagnes

© MK Productions – Shanghai Film Group – Xstream Pictures – beijin

Avez-vous dansé vous-même sur le fameux Go West des Pet Shop Boys qu’on entend au début et à la fin du film ?

Bien sûr. C’était la chanson la plus diffusée dans les discothèques des années 90, notre seul divertissement à l’époque. C’est un souvenir commun à tout ceux de ma génération.

Visuellement, le film se transforme selon les époques ?

J’avais beaucoup de rushes, tournés au début des années 2000. En les regardant, j’ai eu envie de les intégrer à la fiction du film. Ce sont des scènes de fêtes de rue, de manifestations populaires, de discothèques ou de vues générales, comme celle des camions transportant du charbon qui s’enlisent. Ces images ont été tournées avec ma première caméra digitale numérique, le format était le 1/33. Avec notre chef opérateur on a décidé de le reprendre pour la première période et de le varier ensuite, avec un travail spécifique sur les couleurs à chaque fois. En 1999, il n’y avait pas encore de pollution, les couleurs étaient saturées. En 2014, on a opté pour l’aspect grisâtre. Et en 2025, c’est plus irréel, l’ambiance est davantage « plastique », blanche. L’évolution concerne aussi l’environnement humain : on commence avec des personnages dans un collectif, entourés de beaucoup de monde, puis la concentration d’individus s’estompe de plus en plus, jusqu’en 2025 où les protagonistes restent souvent seuls.

Que signifie ce crash d’avion dont Tao, l’héroïne, est témoin ?

Il n’existait pas dans mon premier scénario, je l’ai rajouté. Le film abordait tout ce à quoi l’individu est confronté dans la vie, l’évolution des sentiments dans un sens ou dans un autre, la confrontation de la maladie, la vieillesse, la mort. Et je me suis rendu compte qu’il manquait quelque chose : tout ce qui a trait à l’imprévu, facteur d’insécurité. Je l’ai matérialisé à travers ce crash d’avion. Cet épisode est lié à mon adolescence. Non loin de là où l’on habitait, il y avait un terrain militaire d’aviation. La Chine était alors en guerre avec le Vietnam, et, régulièrement, on apprenait que tel ou tel un camarade de classe venait de perdre son père, pilote, dans le conflit. Un autre imprévu du film, c’est la façon dont j’ai décidé de filmer la mort du père de Tao, comme s’il s’endormait, dans la salle d’attente de la gare. Pour moi, il faut accepter les évènements illogiques de la vie. J’ai rompu avec cette loi du cinéma qui exige qu’il y ait toujours une logique.

Dans la dernière séquence, on retrouve l’héroïne vieillie, dansant au milieu d’une friche. Quel sens lui donnez-vous ?

L’idée m’est venue de placer le personnage seul dans cet endroit vaste et nu, où j’étais venu prendre des photos. Ce jour-là, j’avais entendu au loin des haut-parleurs de la ville qui diffusaient une chanson que j’aimais beaucoup et qui avait réveillé en moi plein d’impressions. J’ai donc associé les deux expériences. Lorsqu’on est jeune, on est un peu naïf, ingénu. Au fur et à mesure qu’on avance et qu’on est confronté aux vicissitudes de la vie, notre monde se complexifie. Et durant la vieillesse, on retourne à une forme de simplicité et de naïveté, c’est ce qui arrive à Tao. Le film est d’abord une histoire de sentiments. Et les sentiments, cela englobe l’amour, mais aussi le désespoir, l’espoir, la haine, la solitude, le vide. Ce qui m’émeut dans le cas de Tao, durant ce plan final, c’est sa vitalité. A son âge avancé, elle a a encore le désir et la capacité à danser. Ses sentiments conservent la même force.


© TaiBei by 2015

Pourquoi avoir vous attribué ce nom de Dollar au fils ?

C’est sorti de mon imaginaire. J’ai perçu autour moi l’émergence d’une classe de la société totalement avide d’argent. On en avait été privé par notre système pendant si longtemps, qu’au moment où on a pu s’enrichir il y a eu un engouement délirant pour toute une génération, capable aussi de se moquer d’elle-même. J’ai donc pu d’autant plus tourner en dérision ce phénomène. A Cannes, les médias chinois n’ont pas manqué de critiquer ce nom de Dollar et le conflit entre les deux amis en arguant du fait que j’avais été bien trop loin, puisque l’un menaçait l’autre de le supprimer. Il se trouve qu’au mois d’octobre, au moment de la sortie du film en Chine, dans ma province natale, un homme a tué le mari de son amante. Le même jour, les médias ont relaté l’arrestation pour corruption à Shanghai d’un fonctionnaire, qui avait donné à son fils le nom de Cash. Cela entrait soudain en résonance avec mon film et, tout d’un coup, il y a eu un total revirement dans la presse chinoise : ceux qui avaient été sceptiques ont dit que j’avais été visionnaire et que la réalité chinoise copiait dorénavant mon film.

Avant de passer au cinéma, vous avez été étudiant dans une école d’art. Continuez-vous de peindre ?

Je n’ai pas pris un pinceau depuis 1993. Ce n’est pas mon fort, la peinture. L’écriture, oui, davantage. Je suis plus doué pour ça. J’ai d’ailleurs déjà écrit plusieurs romans.

Etes-vous lié toujours à Fenyang et au Shanxi, votre province natale ?

Ma mère est avec moi à Pékin maintenant. Mais j’ai souvent l’occasion de retourner là-bas, j’y ai toujours mes amis et une partie de la famille. Et un appartement où je me sens bien. Quand j’y bois du thé, je me dis : mon centre du monde est ici.

 
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Publié par le décembre 23, 2015 dans Asie, cinema

 

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