Source : Consortiumnews.com, le 19/11/2015

Exclusif : De nombreux récits fantaisistes élaborés par Washington à propos de la Russie et de la Syrie sont devenus si embrouillés qu’ils sont devenus dangereux pour la lutte contre le terrorisme sunnite et peuvent présenter une menace pour l’avenir de la planète, un péril examiné par Robert Parry.

Par Robert Parry

On pourrait se représenter Washington en visualisant une bulle géante, qui servirait de serre pour faire pousser une « pensée de groupe » génétiquement modifiée. La plupart des habitants de cette bulle vénèrent cette création, pour eux glorieuse et sans reproche ; mais certains dissidents remarquent l’étrangeté et la dangerosité de ces produits. Ces critiques sont toutefois exclus de la bulle, laissant derrière eux un consensus encore plus fort.

Ce processus pourrait presque paraître comique, comme le sont les guerriers sur canapé qui répètent ce-que-tout-le-monde-sait-bien pour démontrer qu’il faut toujours plus de guerres et de conflits. Mais les États-Unis sont le pays le plus puissant au monde, et cette « pensée de groupe » fallacieuse répand le chaos et la mort tout autour du globe.

Le président Barack Obama s’entretient avec ses conseillers à la sécurité nationale dans la salle de crise de la Maison Blanche, le 7 août 2014. (Official White House Photo by Pete Souza)

Il se trouve même des candidats aux élections présidentielles, principalement chez les Républicains mais parmi lesquels on compte également l’ancienne secrétaire d’état Hillary Clinton, qui se livrent à une surenchère belliciste, considérant que l’invasion de la Syrie est vraiment le moindre que l’on puisse entreprendre, certains se voyant même descendre quelques avions de combat russes.

Même si le président Barack Obama accueille les propositions les plus extrêmes de mauvaise grâce, il reste en phase avec la « pensée de groupe » en réclamant toujours le « changement de régime » en Syrie (le président Bachar el-Assad « doit partir »), en autorisant l’envoi d’armes sophistiquées aux djihadistes sunnites (dont la livraison de missiles anti-char TOW à Ahrar al-Sham, groupe djihadiste fondé par des vétérans d’Al-Qaïda et combattant aux côtés du front al-Nosra d’Al-Qaïda) et en permettant à son équipe d’insulter le président russe Vladimir Poutine (ainsi le porte-parole de la Maison Blanche, Josh Earnest, dénigrant l’attitude de Vladimir Poutine qui était assis les jambes écartées lors d’un entretien au Kremlin avec le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou).

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou s’entretenant avec le président Vladimir Poutine à Moscou, le 21 septembre 2015)

Il n’est pas surprenant, j’imagine, que la désapprobation pincée d’Earnest de ce que l’on qualifie ordinairement de « virilité affichée » ne fut pas appliquée à Netanyahou qui avait adopté la même posture lors de sa rencontre avec Poutine le 21 septembre et également lors d’une rencontre la semaine dernière avec Obama, lequel – il faut le noter – s’était assis les jambes convenablement croisées.

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou s’entretenant avec le président Barack Obama à la Maison Blanche, le 9 novembre 2015. (Photo credit: Raphael Ahren/Times of Israel)

Ce mélange de parler cru, d’insultes grossières et de soutien inconsidéré aux djihadistes affiliés à Al-Qaïda (« nos gars »), est devenu semble-t-il de rigueur à Washington, où domine toujours en politique étrangère l’idéologie des néoconservateurs, qui avaient établi dès 1996 l’objectif du « changement de régime » en Irak, en Syrie et en Iran et qui n’ont pas dévié depuis. [Voir sur Consortiumnews.com : « Comment les néoconservateurs ont déstabilisé l’Europe »]

Mise en forme des récits

Malgré la catastrophique guerre d’Irak – laquelle s’appuyait sur le mensonge à propos des armes de destruction massive présenté par les néoconservateurs, avec la complicité d’une « pensée de groupe » atone – les néoconservateurs ont conservé leur influence, principalement grâce à l’alliance avec les « interventionnistes de gauche » et grâce à leur domination conjointe sur les plus grands cercles de réflexion de Washington, de l’American Enterprise Institute à la Brookings Institution et sur les médias dominants américains, le Washington Post et le New York Times inclus.

Grâce à cette assise, les néoconservateurs ont pu continuer à façonner les récits à Washington, sans considération pour la réalité des faits. Ainsi, un éditorial du Post de ce mardi a déclaré de nouveau que les « atrocités » commises par Assad incluaient l’utilisation d’armes chimiques, en référence à l’affirmation à présent largement discréditée selon laquelle les forces d’Assad étaient responsables d’une attaque au gaz sarin dans la banlieue de Damas le 21 août 2013.

Après cette attaque, le département d’état américain s’était empressé d’accuser les troupes d’Assad, conduisant le secrétaire d’état John Kerry à menacer l’armée syrienne de frappes en représailles. Mais le renseignement américain avait refusé d’avaliser ces conclusions hâtives, ce qui contribua à la volte-face de dernière minute du président Obama, qui suspendit la campagne de bombardement, et accepta l’assistance de Poutine pour négocier l’abandon par Assad de ses armes chimiques (quoiqu’Assad ait toujours nié toute implication dans cette attaque au gaz sarin).

En conséquence de quoi le casus belli bricolé pour bombarder la Syrie s’est délité. Lorsque davantage d’éléments se sont fait jour, il est devenu de plus en plus évident que cette attaque au gaz sarin était une provocation des djihadistes sunnites, peut-être aidés par le renseignement turc, pour induire les États-Unis en erreur et les pousser à détruire l’appareil militaire d’Assad, et paver ainsi la voie d’une victoire sunnite.

Nous savons à présent que le front al-Nosra d’Al-Qaïda, ainsi que l’excroissance connue sous le nom d’État Islamique (aussi connu sous le nom d’ISIS, ISIL, ou encore Daech), auraient été les principaux bénéficiaires d’une telle attaque de la part des États-Unis. Mais le gouvernement Obama n’est jamais revenu officiellement sur ces allégations infondées à propos du gaz sarin, laissant ainsi des organes de presse irresponsables tels que le Washington Post persister dans cette « pensée de groupe » pourtant dépassée.

Le même éditorial du Post a accusé Assad d’utiliser des « barils d’explosifs » contre les rebelles sunnites qui cherchent à renverser son gouvernement laïc, perçu comme le protecteur des minorités en Syrie – dont les chrétiens, les alaouites et les chiites – qui risqueraient un génocide si les extrémistes sunnites venaient à l’emporter.

Bien que la thématique des « barils d’explosifs » soit devenue le refrain préféré des néoconservateurs comme des organisations de gauche des « Droits de l’Homme », il reste encore à établir en quoi des engins explosifs largués par hélicoptère seraient plus inhumains que le volume massifs d’obus labellisés « choc et effroi », dont des bombes de 250 kg, utilisées par l’armée américaine dans tout le Moyen-Orient, et qui ne tuent pas seulement les combattant visés mais également des civils innocents.

Il n’en reste pas moins que le tout-Washington accepte ce refrain des « barils d’explosifs » comme un argument pertinent justifiant le déclenchement de bombardements aériens massifs contre les cibles gouvernementales syriennes, quand bien même de telles attaques ouvriraient le chemin aux alliés et aux différentes ramifications d’Al-Qaïda pour le contrôle de Damas, et déclencheraient une crise humanitaire pire encore. [Voir sur consortiumnews.com : « La thématique ridicule d’Obama des « barils d’explosifs »« ]

Les nœuds des récits mensongers

Il est devenu impossible à Washington de se dépêtrer de tous les récits mensongers tissés par les néoconservateurs et les faucons de gauche en renfort de leurs différentes stratégies de « changement de régime ». De plus, il ne reste à l’intérieur de la bulle que peu de gens susceptibles de reconnaître le caractère mensonger de ces récits.

Ainsi donc, il ne reste au peuple américain que les médias d’information mainstream, répétant sans cesse des scénarios qui sont soit complètement faux, soit grandement exagérés. Nous entendons par exemple répéter sans cesse que les Russes sont intervenus dans le conflit syrien en promettant de ne s’attaquer qu’à l’ÉI, mais n’ont pas tenu leur parole en attaquant le front al-Nosra d’Al-Qaïda et « nos gars » des forces djihadistes sunnites armés par l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et la CIA.

Et bien que l’on entende ce conte partout à Washington, personne pour véritablement citer Poutine, ou bien quelqu’un de haut placé en Russie ayant promis de n’attaquer que l’ÉI. Dans toutes les citations que j’ai lues, les Russes parlent d’attaquer les « terroristes », ce qui inclut l’ÉI, mais ne se limite pas à eux.

A moins que le tout-Washington ne considère plus Al-Qaïda comme une organisation terroriste – un ballon d’essai que certains néoconservateurs ont pu lancer – alors le récit sur un mensonge de la part de Poutine n’a aucun sens, même si les importants-savent-que-c’est-vrai, dont le secrétaire à la Défense d’Obama d’obédience néoconservatrice, Ashton Carter.

Les gros bonnets des médias et de la politique aux États-Unis raillent également la proposition russo-iranienne de stabiliser la Syrie en premier lieu, et de laisser ensuite le peuple syrien décider par lui-même de la façon dont il sera gouverné, par le biais d’élections avec la présence d’observateurs internationaux.

Bon, vous allez me dire, quel est le problème de laisser les Syriens voter et choisir eux-mêmes leurs dirigeants ? Mais enfin, cela montre que vous êtes tout simplement un apologiste des Russes et des Iraniens, et que vous n’avez pas votre place dans la bulle. Non, la bonne réponse, c’est « Assad doit partir ! » quoique le peuple syrien puisse en penser par ailleurs.

Ou bien, comme les sarcastiques éditorialistes du Washington Post ont pu l’écrire mardi, « M. Poutine a dépêché comme convenu son ministre des affaires étrangères, le week-end dernier, [pour assister] aux pourparlers de Vienne concernant un règlement politique [de la crise] syrienne. Mais Moscou et Téhéran continuent à avancer des propositions pour laisser au pouvoir M. Assad pour encore 18 mois ou plus, pendant qu’en théorie une nouvelle constitution serait rédigée et des élections organisées. On a même rejeté une proposition des États-Unis d’exclure M. Assad d’éventuelles élections, selon des diplomates iraniens. »

En d’autres termes, le gouvernement américain ne veut pas laisser au peuple syrien la possibilité de décider si Assad doit être ou non chassé du pouvoir, une posture étrange et contradictoire, puisque le président Obama ne cesse d’insister sur le fait que le peuple syrien dans sa grande majorité détesterait Assad. Si c’est effectivement le cas, que ne laisse-t-on des élections libres-et-impartiales le prouver ? Ou bien Obama est-il à ce point captivé par l’insistance des néoconservateurs sur le « changement de régime » dans les pays figurant sur la « liste noire » d’Israël qu’il ne veut pas laisser aux Syriens la moindre chance d’y faire obstacle ?

La réalité ligotée

Mais la vérité et la réalité dans le tout-Washington se retrouve désormais comme Gulliver ligoté par les Lilliputiens. Il y a un tel enchevêtrement de mensonges et de déformations qu’il est devenu impossible pour le bon sens de se frayer un chemin.

Un autre élément majeur dans la crise washingtonienne des faux récits concerne la diabolisation de la Russie et de Poutine, un processus qui remonte de fait à 2013, lorsque Poutine a aidé Obama à contrecarrer le rêve des néoconservateurs de bombarder la Syrie, et a aggravé l’insulte en l’aidant également à contraindre l’Iran à encadrer son programme nucléaire, ce qui a enrayé un autre rêve néoconservateur de bombarder l’Iran à qui mieux-mieux.

Il est devenu tout à fait clair aux yeux des néoconservateurs que cette collaboration entre les deux présidents pourrait même amener à ce que les deux pays fassent pression de concert sur Israël pour conclure un accord de paix avec les Palestiniens, une éventualité qui frapperait quasiment au cœur la pensée néoconservatrice, laquelle a pendant les deux dernières décennies favorisé les tentatives de « changement de régime » dans les pays voisins pour isoler et réduire à rien le Hezbollah libanais et les militants palestiniens, laissant à Israël toute latitude pour faire ce que bon lui semblait.

En conséquence, cette relation Obama-Poutine devait être dynamitée, et le point d’impact a été l’Ukraine, aux frontières de la Russie. Les faux récits du tout-Washington à propos de la crise ukrainienne constituent maintenant le cœur de l’effort des néoconservateurs et des faucons de gauche pour empêcher toute coordination sérieuse entre Obama et Poutine pour contrer l’ÉI ainsi qu’Al-Qaïda en Syrie et en Irak.

Au sein de la bulle du tout-Washington, il est d’usage de parler de la crise ukrainienne comme d’un cas ordinaire d’« agression » russe contre l’Ukraine, dont une « invasion » de la Crimée.

Si vous vous appuyiez sur ce que le New York Times, le Washington Post ou les principales chaînes qui répètent ce que les grands journaux disent, vous ne pourriez pas savoir qu’il y a eu un coup d’état en février 2014 qui a renversé le gouvernement élu de Victor Ianoukovitch, alors même qu’il avait accepté un compromis de l’Union Européenne aux termes duquel il abandonnait une bonne partie de ses pouvoirs et la tenue d’élections anticipées.

Au lieu de laisser cet accord suivre son chemin, des ultranationalistes [d’extrême]-droite, dont des néo-nazis infiltrés parmi les protestataires de Maïdan, ont pris le contrôle des immeubles gouvernementaux à Kiev, le 22 février 2014, poussant Ianoukovitch et d’autres chefs politiques à fuir pour sauver leur vie.

Dans les coulisses, des diplomates américains, comme la néoconservatrice Victoria Nuland, secrétaire d’état adjointe aux affaires européennes, ont participé à l’élaboration de ce coup d’état, et ont fêté la victoire des leaders choisis par Nuland, dont le premier ministre choisi après le coup d’état, Arseni Iatseniouk, dont elle parlait dans des communications téléphoniques antérieures de la façon suivante : « C’est Iats qu’il nous faut ».

Victoria Nuland

La secrétaire d’état adjointe aux affaires européennes, Victoria Nuland, qui a travaillé en faveur du coup d’état en Ukraine et a participé au choix des leaders post-putsch.

Vous ne sauriez pas davantage que le peuple de Crimée avait massivement voté pour le président Ianoukovitch, et, après le coup d’état, avait [tout aussi] massivement voté pour sortir de l’état ukrainien en déliquescence et rejoindre la Russie.

Les grands médias américains ont distordu la réalité en parlant d’une « invasion » de la Russie, quand bien même il se serait agi de plus étrange des « invasions » de tous les temps ; pas de photo de troupes russes débarquant sur les plages, ni de parachutistes fondant du ciel. Ce que le Post comme le Times ont consciencieusement ignoré, c’est que les troupes russes étaient déjà présentes en Crimée, en raison d’un accord de stationnement de la flotte russe à Sébastopol. Ils n’ont eu nul besion d’« envahir ».

Et le référendum en Crimée donnant un taux d’approbation de 96% pour la réunification avec la Russie, bien que hâtivement mis en place, n’a pas été le « simulacre » décrié par les médias mainstream. En effet, le résultat a été confirmé par divers sondages, effectués ultérieurement par des agences occidentales.

Le président russe Vladimir Poutine s’adresse à la foule le 9 mai 2014, lors des célébrations du 69e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, et du 70e anniversaire de la libération de la cité portuaire de Sébastopol des nazis.

L’affaire du MH-17

La diabolisation de Poutine a atteint de nouveaux sommets le 17 juillet 2014, après que le vol 17 de la Malaysia Airlines ait été abattu au-dessus de l’est de l’Ukraine, tuant les 298 passagers à bord. Bien que des preuves consistantes ainsi que la logique fassent porter la responsabilité sur l’armée ukrainienne, Washington, dans sa hâte à établir un jugement, a fait porter la faute de ce tir de missile sur les rebelles d’origine russe, ainsi que sur Poutine, pour leur avoir soi-disant fourni un puissant système de missiles anti-aérien Buk.

Ce récit biscornu s’est souvent appuyé sur la répétition du fait, non pertinent, que les Buks sont de fabrication russe, ce qui a été utilisé pour impliquer Moscou, mais n’avait aucun sens puisque l’armée ukrainienne possédait également des missiles Buk. La vraie question était de savoir qui avait tiré les missiles, et non où ils avaient été fabriqués.

Mais les éditeurs du Post, du Times et du reste des médias conventionnels pensent que vous êtes stupides, et continuent donc de mettre l’accent sur la fabrication russe des Buks. Le point le plus marquant est que les renseignements américains, avec tous leurs satellites et autres capacités, étaient incapables – avant comme après que l’avion ait été abattu – de trouver des preuves que les Russes avaient donné des Buks aux rebelles.

Puisque les missiles Buk font 16 pieds de long (5 mètres) et sont transportés par des camions qui se déplacent lentement, il est difficile de croire que les renseignements américains ne les aient pas repérés, étant donné l’intense surveillance alors mise en place au-dessus de l’est ukrainien.

Un scénario plus probable à propos de la destruction du vol MH-17, serait que l’Ukraine avait déplacé de nombreuses batteries de missiles Buk aux frontières, certainement par peur d’une attaque aérienne russe, et que les opérateurs étaient sur les nerfs après qu’un avion militaire ukrainien ait été abattu le long de la frontière le 16 juillet 2014 par un missile aérien, vraisemblablement tiré par un avion russe.

Cependant, après avoir rédigé dans la hâte un document accusant Moscou cinq jours après la tragédie, le gouvernement américain a refusé de fournir la moindre preuve ou le moindre renseignement qui puisse aider à identifier celui qui avait tiré le missile et abattu le MH-17.

Malgré ce notable échec du gouvernement américain à coopérer au sujet de l’enquête, les médias conventionnels américains n’ont rien trouvé de suspect concernant ce chien qui n’aboyait pas [référence à A. Conan Doyle, Le chien des Baskerville, NdT], mais continuaient à citer l’affaire du MH-17 comme une raison supplémentaire de mépriser Poutine.

Si l’on veut mesurer à quel point les faits sont inversés, sur le thème tout-est-de-la-faute-de-Poutine, on peut lire « l’analyse » rédigée par Steven Erlanger et Peter Baker dans le New York Times de ce jeudi, lorsque tous les « désaccords fondamentaux » entre Obama et Poutine ont été imputés à Poutine.

« Ce qui les divise, ce sont l’annexion russe de la Crimée et son ingérence dans l’est ukrainien, les efforts de Moscou pour diaboliser Washington et miner la confiance dans l’engagement de l’OTAN à la défense collective, et le soutien du Kremlin au président syrien Bachar el-Assad, » selon Erlanger et Baker.

Aider l’ÉI

Cet enchevêtrement de faux récits achoppe à présent sur la perspective d’une alliance américano-franco-russo-iranienne pour combattre l’État Islamique, Al-Qaïda et les autres forces djihadistes sunnites qui cherchent à renverser le gouvernement laïque de Syrie.

Le néoconservateur Washington Post, notamment, a été particulièrement fielleux au sujet d’une collaboration potentielle, laquelle – alors qu’elle constituerait la meilleure chance de résoudre enfin l’horrible conflit syrien – torpillerait la vision à long-terme des néoconservateurs consistant à imposer un « changement de régime » en Syrie.

Dans des éditoriaux, les rédacteurs néoconservateurs du Post ont également affiché un manque criant d’empathie pour les 224 touristes russes et membres d’équipage tués dans ce qui semble avoir été une explosion terroriste d’un avion affrété au-dessus du Sinaï, en Égypte.

Le 7 novembre, plutôt que d’exprimer leur solidarité, les éditorialistes du Post ont ridiculisé Poutine et le président égyptien Abdel Fattah el-Sissi, car ils ne se sont pas précipités pour établir qu’il s’agissait un acte terroriste, mais ont plutôt insisté sur le fait qu’il fallait d’abord analyser les preuves. Le Post s’est aussi moqué des deux dirigeants pour avoir échoué à vaincre les terroristes.

Ou, comme les rédacteurs du Post l’ont exprimé : « Alors que M. Poutine suspendait les vols russes le [6 novembre], son porte-parole insistait encore sur le fait qu’il n’y avait pas de raison de conclure qu’il y avait eu acte de terrorisme. … Pendant que les gouvernements occidentaux se souciaient de protéger leurs citoyens, les régimes de Sissi et Poutine mettaient l’accent sur leur propre protection… »

« Les deux dirigeants se sont vendus comme des guerriers combattant courageusement l’État Islamique et ses filières ; ils utilisent tous deux ce combat comme prétexte pour d’autres fins, telles que réprimer des opposants pacifiques à l’intérieur de leurs frontières, et détourner l’attention du déclin de leur niveau de vie. Sur le terrain, ils échouent l’un comme l’autre. »

Étant donné le déferlement de sympathie que les États-Unis ont reçu après les attaques du 11 septembre et les condoléances qui ont inondé la France la semaine passée, il est difficile d’imaginer une réaction plus impolie face à une attaque terroriste majeure contre des Russes innocents.

En ce qui concerne l’hésitation des Russes, plus tôt ce mois-ci, à dresser un constat en hâte, cela pourrait avoir été en partie un vœu pieux, mais ce n’est certainement pas une inspiration diabolique que d’attendre des preuves solides avant d’émettre un jugement. Même les rédacteurs du Post ont admis que des diplomates américains avaient noté, au jour du 7 novembre, qu’il n’y avait « pas de preuve permettant de conclure que l’avion avait été bombardé. »

Mais le Post ne pouvait attendre de faire le lien entre l’attaque terroriste et « l’aventure syrienne de M. Poutine », et espérait que cela « pourrait » infliger à Poutine une « cruelle blessure politique. » Les rédacteurs du Post ont également surenchéri en affirmant gratuitement que les diplomates russes « [niaient] encore la preuve accablante selon laquelle un missile anti-aérien russe [avait] descendu l’avion de ligne malaisien au-dessus de l’Ukraine l’an dernier. » (Là encore, c’est une tentative de duper les lecteurs du Post en faisant référence à « un missile anti-aérien russe. »)

Le Post semble particulièrement réjoui à l’idée du rôle [que joue] l’armement américain dans la mort de soldats syriens et iraniens. Jeudi, selon le Post, « Les troupes syriennes et iraniennes ont perdu un grand nombre de chars et de véhicules blindés fournis par la Russie par le fait des missiles américains TOW utilisés par les rebelles. En échouant à opérer des gains territoriaux d’importance, la mission russe semble vouée à l’impasse, voire à la défaite en l’absence d’un sauvetage diplomatique. »

La surenchère

La détermination des néoconservateurs à diaboliser Poutine est montée d’un cran, leur obsession à renverser les gouvernements du Moyen-Orient s’inscrit aujourd’hui dans une stratégie pour déstabiliser la Russie et forcer le changement de régime à Moscou, établissant les bases d’une confrontation nucléaire à grande échelle qui pourrait provoquer l’extinction de la vie sur Terre.

A en croire la rhétorique de la majorité des candidats républicains et de la favorite démocrate Hillary Clinton, il n’est pas difficile de s’imaginer comment les agressions verbales pourraient se matérialiser et mener à la catastrophe. [Voir, par exemple, l’analyse par Philip Giraldi de la rhétorique de la « guerre avec la Russie » qui innonde la campagne électorale et le cercle des dirigeants de Washington.]

Essai nucléaire dans le Nevada le 18 avril 1953.

Il semble à l’heure actuelle vain – voire naïf – de croire en des moyens de percer les différentes « idées reçues » et la bulle qui les soutient. Mais opposer un contre-argumentaire aux faux récits est possible si certains candidats reconnaissent qu’un électorat informé est une condition nécessaire à la pratique de la démocratie.

Pour renforcer le pouvoir des citoyens sur les faits, il est nécessaire de dépasser les clivages traditionnels et les barrières idéologiques. Qu’ils soient de droite, de gauche ou du centre, les Américains ne veulent pas être considérés comme des moutons que l’on mène à coup de propagande, de « communication stratégique » ou de n’importe quel euphémisme qui désigne la manipulation.

Un candidat pourrait donc faire ce qui est juste et pertinent en demandant la publication d’autant de renseignements des services américains que possible afin de trancher le nœud gordien de ces récits fallacieux. Par exemple, il est plus que nécessaire de déclassifier les 28 pages du rapport de la commission d’enquête du congrès sur le 11 septembre concernant un supposé soutien saoudien aux terroristes.

Et si ces informations embarrassent certains de nos « alliés » – comme l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie – qu’il en soit ainsi. Si l’image d’un président s’en voit ternie, qu’il en soit ainsi. Les élections américaines sont affaiblies, sinon rendues insignifiantes lorsque l’électorat n’est pas informé.

Un candidat à la présidentielle pourrait aussi faire pression sur Obama pour divulguer les informations dont dispose le renseignement américain sur d’autres fondements majeurs de faux récits, comme les conclusions de la CIA concernant l’attaque au gaz sarin du 21 août 2013, ou bien la destruction du vol MH-17 du 17 juillet 2014.

Le schéma classique du gouvernement américain mettant à profit des tragédies pour prendre l’ascendant dans une « guerre de l’information » contre un « ennemi », puis redevenant silencieux une fois que des éléments concrets sont disponibles, est une menace directe contre la démocratie américaine et – au regard de l’arsenal nucléaire russe – contre la planète dans son ensemble.

Des secrets légitimes, comme des sources ou des méthodes, peuvent être protégés sans pour autant servir de prétexte à cacher des faits qui ne s’inscrivent pas dans le discours de propagande, et ensuite utilisés pour attiser le bellicisme insensé de l’opinion publique.

Toutefois, à cet instant de la campagne présidentielle, aucun candidat n’a fait de la transparence une réelle problématique. Et après les manipulations de la guerre d’Irak – et la perspective d’autres guerres fondées sur des informations déformées ou partiales en Syrie, ainsi qu’une potentielle confrontation avec la Russie – il me semble que le peuple américain répondrait positivement si quelqu’un s’adressait à lui avec le respect que méritent les citoyens d’une république démocratique.

Source : Consortiumnews.com, le 19/11/2015

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.