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Pourquoi la Turquie a-t-elle abattu le Su-24 russe ?

02 Déc

http://www.lecourrierderussie.com/2015/12/pourquoi-turquie-abattu-su-24-russe/

Plusieurs éléments laissent croire que l’attaque turque était préméditée.


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Le 24 novembre, la Turquie a abattu en vol un avion militaire russe à la frontière turco-syrienne. Les deux pilotes, Oleg Pechkov et Konstantin Mourakhtine, sont parvenus à s’éjecter : Pechkov, 52 ans, a été tué dans les airs par des tirs rebelles venant du sol. Mourakhtine a réussi à fuir et a été par la suite retrouvé par les forces spéciales russes et syriennes et ramené à la base militaire russe en Syrie. Le fantassin de marine Alexandre Pozynitch, 29 ans, membre de l’opération de sauvetage, a été tué le même jour dans une attaque des rebelles.

Ankara remet à la Russie le corps d'Oleg Pechkov, commandant de l'équipage du Su-24 abattu par les Turcs le 24 novembre 2015. Crédits : TASS

Ankara remet à la Russie le corps d’Oleg Pechkov, commandant de l’équipage du Su-24 abattu par les Turcs le 24 novembre 2015. Crédits : TASS

En réponse, la Russie a frappé massivement les positions des rebelles turkmènes au nord de la Syrie, où son avion a été abattu. Elle a également déployé sur sa base syrienne des systèmes antimissiles S-400 Triumph, qui devront la défendre d’éventuelles attaques aériennes. Les vols des bombardiers russes seront désormais accompagnés de chasseurs. Ces initiatives n’ont pas été appréciées au Pentagone : « Ces systèmes [S-400] ne feront que compliquer davantage une situation déjà très complexe dans le ciel syrien, et ne faciliteront en rien la lutte contre les terroristes », a notamment déclaré Michelle Baldanza, porte-parole du département américain de la défense. Une remarque qui a laissé le côté russe de marbre : « Nous n’avons pas l’intention de mener des actions militaires contre les avions de la coalition internationale. Simplement, nous devons tout faire pour garantir la sécurité de nos appareils et de nos hommes », a ainsi réagi un haut fonctionnaire du ministère russe de la défense, cité par Kommersant Vlast.

Outre cette réponse militaire, la Russie a adopté des sanctions économiques contre la Turquie et rétabli avec elle le régime de visas.

De son côté, la Turquie affirme que le Su-24 russe violait son espace aérien, et ne l’avoir abattu qu’après avoir prévenu dix fois le pilote en cinq minutes. Ce à quoi la Russie répond que son avion n’a pas franchi la frontière et a toujours demeuré dans le ciel syrien. Des déclarations officielles confirmées par l’aviateur Konstantin Mourakhtine, dès sa sortie de l’hôpital. Le pilote affirme en outre n’avoir reçu aucun avertissement de la part des Turcs avant l’attaque de leur F-16. « Il n’y a eu absolument aucun contact, insiste-t-il. S’ils avaient voulu nous prévenir, il leur suffisait de se montrer, en volant sur une trajectoire parallèle. Mais ils n’ont rien fait de tel. » M. Mourakhtine affirme que le missile est arrivé « brusquement au niveau de la queue » de son appareil. « Nous n’avons même pas eu le temps de le voir venir et de lancer une manœuvre antimissile », explique-t-il.

Quoi qu’il en soit, et même à supposer que la Russie ait effectivement pénétré l’espace aérien turc, une question subsiste : pourquoi la Turquie a-t-elle pris la décision d’abattre cet avion russe et, par là même, d’entrer en conflit avec un pays avec lequel elle entretenait des liens politiques et économiques très étroits ?

La Russie est en effet le deuxième partenaire économique de la Turquie après l’Allemagne. En 2013, 57 % du gaz consommé par la Turquie provenait de Russie. Moscou est en train de construire en Turquie une centrale nucléaire ; et ce pays est aussi la destination étrangère préférée des Russes : en 2014, 3,2 millions de touristes russes ont passé leurs vacances en Turquie, pour 2,5 millions en Égypte. Quel intérêt y aurait-il à mettre en péril une coopération aussi riche et variée ? Sachant qu’en 2012, à propos d’avions militaires turcs abattus en Syrie, le président turc Recep Erdogan affirmait publiquement que « violer momentanément une frontière ne devrait jamais provoquer une attaque ». Visiblement, sa position a changé depuis.

Plusieurs éléments laissent croire que l’attaque turque était préméditée. « Depuis le 23 novembre, les médias turcs s’adonnent à une hystérie antirusse et, comme par hasard, leurs caméras se trouvaient au bon endroit et au bon moment pour filmer la chute du bombardier », souligne notamment Vladimir Avatkov, spécialiste de la Turquie, cité par Lenta.ru. Autre élément à l’appui de cette thèse : l’avion russe a été abattu la veille d’un sommet russo-turc prévu à Istanbul, et qui a dû être annulé. Pour la revue Expert, cela ne fait aucun doute : il s’agit d’un coup délibérément porté par la Turquie, visant à dégrader les relations russo-turques dans leur ensemble.

Vidéo du crash du Su-24

Pétrole et terrorisme

Pour de nombreux experts interrogés, Ankara s’est ainsi vengée de la Russie pour la destruction de camions de l’État islamique transportant du pétrole syrien vers la Turquie. À en croire le ministre syrien de l’information, Omran al-Zohbi, le principal bénéficiaire de ce trafic illégal serait en effet le fils du président Erdogan lui-même. « La Turquie a commencé à s’énerver quand la Russie s’est mise à frapper des camions de pétrole – et en a anéanti plus de 500 », a-t-il déclaré à la revue Expert. Une affirmation relayée par la suite par Vladimir Poutine : «  Nous avons reçu des informations confirmant que du pétrole extrait dans les territoires syriens contrôlés par les terroristes de l’État islamique part ensuite pour la Turquie. Et c’est afin de garantir la sécurité de ces livraisons que notre bombardier a été abattu – la protection des Turkmènes n’est qu’un prétexte », a ainsi asséné le président russe le 30 novembre, à Paris, à l’occasion de la COP21. Le président turc, de son côté, rejette ces accusations et affirme être prêt à démissionner si elles étaient confirmées.

Moscou affirme que la Turquie a abattu le bombardier Su-24 pour éloigner les Russes de la frontière par laquelle passent ces convois de pétrole. Moscou explique mener des frappes dans cette partie de la Syrie parce qu’elle pullule de combattants ressortissants du Caucase. « Cette région compte quelques centaines, si ce n’est quelques milliers de combattants originaires de la Fédération, qui menacent directement notre sécurité », a ainsi déclaré récemment le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov. À l’en croire, la région abrite en outre les entrepôts d’armes des rebelles et leurs points de commandement et de livraison. Et l’objectif de la Russie est d’anéantir cette infrastructure.

À cela, Ankara répond que cette partie de la Syrie n’abrite pas de terroristes, mais uniquement des civils. À propos de l’attaque du bombardier russe, le président Erdogan a déclaré que la Turquie se devait de « défendre les droits de ses frères » en Syrie. Ce territoire est en effet peuplé de Turkmènes, un peuple turcophone avec qui la Turquie entretient des relations privilégiées. Les 100 à 200 000 Turkmènes de Syrie vivent en effet sur des terres ayant appartenu à l’Empire ottoman jusqu’en 1922, et la Turquie se positionne depuis comme leur « protectrice ». Dès le début du conflit syrien, les renseignements turcs ont d’ailleurs misé sur le soutien des Turkmènes, a expliqué à Kommersant l’expert Semion Bagdassarov, directeur du centre d’étude des pays du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, précisant : « Les Turkmènes ne sont ni pro-islamistes ni pro-démocrates. Ils sont tout simplement pro-turcs. »

Mercredi 2 décembre, le ministère de la défense russe a finalement présenté les preuves que la Turquie est le principal consommateur du pétrole extrait en Syrie et en Irak par l’État islamique et que le président turc Erdogan et sa famille sont directement « impliqués dans le système de trafic de ce pétrole ». A la publication de cet article, Ankara n’avait pas encore réagi.

Turkmènes vs Kurdes vs Assad

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Pour de nombreux experts russes, la Russie, en visant le territoire des Turkmènes de Syrie, a pénétré la zone des intérêts stratégiques de la Turquie. « La Russie est entrée dans une Ukraine turque – et a rencontré une réaction que l’on peut rapprocher de celle qu’elle a eu elle-même lorsque des forces extérieures ont pénétré en Ukraine », analyse notamment Alexandre Baounov, directeur du centre Carnegie à Moscou.

Les Turkmènes, selon la plupart des spécialistes russes de la question, seraient pour Ankara le « couteau » devant lui servir à se couper la plus grosse part du « gâteau syrien », en train de se décomposer. Dans ce grand jeu, Ankara miserait sur les groupes armés turkmènes pour affronter autant le régime d’Assad que les forces kurdes. En juillet dernier, les représentants des Turkmènes syriens et irakiens, rassemblés dans la ville turque de Gaziantep, ont ainsi annoncé la création d’une armée turkmène prête à combattre les forces gouvernementales syriennes et les groupuscules kurdes. Des groupes armés turkmènes se battent actuellement à Lattaquié (le groupe « Brigade de la montagne turkmène ») et à Homs (les « Turkmènes de Homs »).

Si les Occidentaux considèrent que ces groupes relèvent de l’« opposition modérée » au régime syrien, pour les Syriens loyaux à Assad autant que pour les Russes, il s’agit de terroristes qu’il faut combattre. Et manifestement, Ankara, en abattant le Su-24 de l’armée russe, voulait empêcher Moscou de frapper ses principaux alliés en Syrie.

Erdogan dans une impasse

Les différents experts interrogés avancent également une autre hypothèse, selon laquelle ce ne serait pas le président turc Recep Erdogan qui aurait orchestré la destruction de l’avion russe, mais son très influent Premier ministre, Ahmet Davutoglu. Ce dernier, à en croire le chercheur Vladimir Avatkov, serait le leader informel de l’opposition à Erdogan. « Il n’est pas exclu que Davutoglu ait organisé l’opération Su-24. Et on peut supposer que le président n’était pas au courant, ou du moins pas en mesure de l’empêcher », déclare l’expert. Le Premier ministre turc a d’ailleurs déclaré publiquement, dès le lendemain de l’attaque du Su-24, en avoir effectivement donné l’ordre. Une annonce accueillie très chaleureusement par les députés du Parti de la justice et du développement à qui il s’adressait, qui lui ont fait une ovation et ont crié Bravo ! Paradoxalement, Davutoglu a affirmé, le même jour, considérer la Russie comme « une amie et une alliée » de la Turquie. « Nous n’avons pas l’intention de mettre fin à nos relations avec la Russie », a-t-il assuré. Si Davutoglu a véritablement orchestré l’attaque du Su-24, force est de reconnaître qu’il a su mettre Erdogan dans une impasse. En effet, ce dernier doit aujourd’hui se justifier face à Vladimir Poutine sans toutefois perdre la face : il ne peut pas admettre publiquement qu’il ne contrôle pas la situation dans son pays.

 
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Publié par le décembre 2, 2015 dans GUERRE et PAIX

 

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