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Francofonia : le Louvre sous l’occupation nazie vu par Alexandre Sokourov

22 Nov

http://www.lecourrierderussie.com/2015/09/francofonia-louvre-occupation-nazie-alexandre-sokourov/

« Je pose une question : qu’est-ce que c’était, du point de vue du Français ordinaire ? Car les Parisiens ont ouvert eux-mêmes les portes de la ville, ils ont accueilli les Allemands dans leur capitale. »


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Le dernier film d’Alexandre Sokourov, Francofonia, le Louvre sous l’occupation, vient d’être présenté à la Mostra de Venise et doit sortir en France le 11 novembre prochain. Dans un entretien à Ogoniok, le réalisateur explique en quoi le cinéma est totalitaire par nature, et ce qui rapproche la culture russe du personnage shakespearien de Cordelia.

Alexandre Sokourov

Alexandre Sokourov. Crédits : FB

Ogoniok : Comment vous est venu le projet de Francofonia ?

Alexandre Sokourov : En tournant L’Arche russe dans les salles de l’Ermitage, je me suis demandé : comment pourrais-je créer un hymne à ce monde ? C’est comme ça que m’est venue l’idée de réaliser un cycle de films dédiés à l’Ermitage, au Louvre, au British Museum, au Prado et à d’autres grands musées. J’avais depuis longtemps envie de tourner au Louvre. Quand j’ai rencontré l’équipe de direction du musée et que je leur ai parlé de mon désir de faire un film sur le Louvre pendant la Seconde Guerre mondiale, ils ont trouvé l’idée trop originale. Du moins, c’est ce qu’il m’a semblé.

Ils m’ont demandé du temps pour réfléchir. Pourtant, ils m’ont rapidement rappelé pour me donner leur accord. En fait, je n’ai jamais été intéressé par la mort, la guerre et la destruction. Francofonia n’est pas un film sur la guerre, la mort ou les pertes. C’est la vie qui m’intéresse. La création, pas la destruction. La question que je me pose n’est pas « Comment sont-ils morts ? », mais « Comment ont-ils survécu ? » Je suis très russe, et un Russe se demande toujours « Comment surmonter ? » Dans le contexte de mon film, ça se traduit par la question : « Comment les Français ont-ils réussi à préserver les collections du Louvre ? » Toutes les choses et tous les événements ont un nom, et je voulais trouver les noms des gens qui ont aidé le Louvre à survivre.

« Vagabonder, c’est toujours mieux seul plutôt qu’à deux »

Ogoniok : Avez-vous aimé vagabonder seul dans les salles du Louvre ?

A.S. : Vagabonder, c’est toujours mieux seul plutôt qu’à deux, parce qu’à deux, on ne pense pas bien. Je vis à Saint-Pétersbourg, la ville du musée de l’Ermitage, qui est un bien inestimable de la culture européenne. Mais l’Ermitage a un frère aîné – le Louvre. La première fois que je suis entré à l’Ermitage, j’ai immédiatement pensé au Louvre. Tout le monde répète ces mots « Le Louvre, le Louvre ! », comme une formule magique. C’est un mantra, comme le soleil. Mais avant de me retrouver pour la première fois au Louvre, j’ai eu l’occasion de voir le Vatican. J’y avais été invité pour recevoir le prix du pape de Rome. J’ai pu contempler des salles intérieures, à l’accès très limité, et j’ai été frappé par l’atmosphère qui y règne. Il y a aux murs des tableaux qui ont été accrochés il y a 100 ans. Et personne ne les dérange, n’y touche, ne les réveille, ils dorment tranquillement. Mais quand j’ai visité le musée du Vatican, accessible au grand public, j’ai immédiatement senti la différence. J’ai ressenti le mouvement. Les tableaux qui se trouvent dans ces bâtiments sont dans un état d’agitation, d’anxiété. On ne les laisse pas se reposer. Je suis toujours étonné quand je vais dans les grands musées, parce qu’au bout d’une vingtaine de minutes, je me sens fatigué, j’éprouve une lourdeur dans mon corps et dans mes pensées. J’ai envie de m’en aller. Et aujourd’hui, j’ai compris pourquoi. Les tableaux nous demandent de partir, de les laisser se reposer. Je suis convaincu que les tableaux peuvent discuter avec nous. Mais pas tous – seulement les peintures originales, réellement capables de transmettre un sentiment vivant.

« L’âme a été créée pour avoir mal »

Ogoniok : Il y a un certain pessimisme dans Francofonia. Au début du film, par exemple, vous annoncez qu’il ne va probablement pas marcher et que personne ne voudra le regarder. Et à la fin, vous montrez l’Ermitage au moment du siège de Léningrad et déclarez que les victimes de cette période ont été vaines, que personne ne se souvient de leurs souffrances.

A.S. : Il s’agit de votre perception de ce que vous avez vu. Et je la respecte, mais elle n’a pas le moindre rapport avec mon film. De quel « pessimisme » parlez-vous ? Nous sommes restés en vie, non ? La Russie est vivante ! Nous avons la culture et l’art. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Ne l’oubliez pas ! Je suis assis en face de vous, je suis vivant.

Bon ou mauvais, peu importe – mais je suis un être humain vivant, un représentant de la culture russe, un homme qui a fait ce film. Plutôt que de « pessimisme », il serait plus juste de parler « de chagrin et de douleur », en tant que principe artistique – qui, lui, est indéniablement présent dans le film. Un tel film serait impossible sans un sentiment de tristesse profonde. L’âme a été créée pour avoir mal. C’est là sa principale qualité. Elle souffre ! Et dans mon film européen, dans cette production russo-germano-française, il y a une âme russe, pas celle du grand Dostoïevski, mais la mienne, une âme modeste et vivante. Elle est aussi nue qu’elle l’est dans le film. Je ne peux connaître le monde que par mes sentiments, par les réflexes de mon âme. Je ne prétends pas au statut de philosophe et de prophète. Je ne suis qu’un homme modeste, capable d’émotion.

Ogoniok : Comment voyez-vous votre mission, en tant que réalisateur ?

A.S. : Ma place dans ce monde est petite et modeste. Je suis réalisateur de cinéma, et un peu historien. Je le souligne : je ne suis ni un scientifique, ni un publiciste, ni un historien du cinéma, je suis simplement un homme qui crée des œuvres artistiques. J’y transmets mes sentiments et émotions, j’y exprime ma réaction à ce qui se passe autour de moi. J’aime énormément mes compatriotes, j’aime les auteurs d’œuvres d’art et je ne peux pas me figurer ma vie ni ma création sans eux. Dans le même temps, je comprends parfaitement combien il est difficile pour un artiste et un créateur de vivre dans n’importe quelle société, pas seulement dans la société russe. Il suffit de se souvenir de Dostoïevski.

Pourquoi se souvient-on de Dostoïevski jusqu’à présent ? Parce qu’il n’a pas craint de retirer tous ses vêtements et d’aller nu au-devant des gens. Il a parlé de son âme, de son organisme, de tout ce qu’il avait – de son estomac, de son foie, et même de ce qu’il avait au-dessous de la ceinture. Et peut-être avait-il honte de tout ça, mais c’est en tout cas là que réside le grand exploit de l’artiste.

Qui le premier a créé une image idéale du criminel, sur laquelle nous pleurons aujourd’hui ? C’est le cauchemardesque Raskolnikov [héros de Crime et châtiment de Dostoïevski] – nous lisons son histoire et nous nous reconnaissons en lui. Et nous nous posons les mêmes questions.

Parfois, je regarde certains politiciens et je me demande : « Mais pourquoi est-ce que je ne peux pas lutter, résister ? » Et je m’imagine en train de monter l’escalier, avec une hache – comme Raskolnikov –, jusqu’au palais où vit le tsar. J’avance et je tremble. J’ai peur. Qu’est-ce qui m’attend derrière cette porte que je vais ouvrir ? Où ma hache va-t-elle se planter ? Que fera de moi, ensuite, ce qu’on appelle la justice – et qui n’a jamais existé ? Et ensuite, l’Église me pardonnera mes pêchés et on m’enverra en prison ! Et, si j’ai de la chance, l’être aimé apparaîtra à mes côtés. Et je suis tout de même un assassin. Dostoïevski s’est arrêté devant ce fait, impuissant. Et si je ne suis pas un assassin, je suis de toute façon un complice du crime qui se passe autour de moi. Les Russes ont un trait caractéristique – ils n’éprouvent pas souvent de sentiment de culpabilité pour les autres. Beaucoup disent : « Nous ne sommes coupables de rien ! Comment pourrions-nous être coupables de ce qu’a fait Staline ? Tout ça, c’est la faute du pouvoir ! Cherchez-y vos coupables ! » Mais moi aussi, j’ai vécu à cette époque, j’ai été témoin et complice des événements ! Que dois-je faire de ça ?

Ogoniok : Dans votre film, on voit apparaître, l’espace de quelques secondes, une photographie de Staline. Mais on y voit plus souvent Napoléon et Hitler. Quand vous montrez Hitler et les Allemands qui entrent dans Paris, on voit des visages souriants, on entend une musique vigoureuse. Mes collègues journalistes allemands ont même exprimé une crainte : ne risque-t-on pas de vous accuser de compassion avec les nazis ?

A.S. : Je montre une atmosphère générale, je ne crée pas un documentaire historique. Dans le Paris de ces années, sur toutes les places, des orchestres militaires allemands jouaient sans cesse, et les Parisiens venaient avec plaisir les écouter. Je pose une question : qu’est-ce que c’était, du point de vue du Français ordinaire ? Car les Parisiens ont ouvert eux-mêmes les portes de la ville, ils ont accueilli les Allemands dans leur capitale. Ils n’ont pas eu à se battre pour elle ou à mourir de faim, comme les Léningradois à l’époque du siège. Les Allemands n’ont pas pris Paris avec les armes, et il n’y a pas eu là-bas de fusillades de masse. Une des questions sérieuses que pose le film est celle de la valeur de la vie humaine.

Tout est formulé dans mon film, absolument tout ! Vos collègues allemands, surtout les jeunes, qui ne connaissent pas bien l’Histoire, auraient dû regarder le film attentivement. Est-ce vraiment une tragédie, que des centaines de milliers de gens aient survécu, peut-être des millions ? Et aussi que d’immenses œuvres d’art aient été sauvées ? Ce n’est qu’après la guerre que commence, pour tous, la tragédie morale ; et l’exemple de la France permet de voir clair sur le prix que d’autres peuples ont payé.

« La culture russe est la plus jeune des grandes cultures »

Ogoniok : Selon vous, quelle place occupe aujourd’hui la culture russe dans le monde ? Qu’essayons-nous de dire à l’humanité ?

A.S. : Je considère que la culture russe est la plus jeune de toutes celles du monde civilisé. Elle est, à mon avis, la plus individuelle et – ce qui est important pour moi – la plus émotionnelle. Je peux me tromper. Mais je le répète encore : c’est la plus jeune des grandes cultures ! Parce que la Russie est la sœur superbe et fidèle de l’Europe, et la Russie est, avec ça, une remarquable élève. Pas hypocrite et pleine d’abnégation. Souvenez-vous du roi Lear de Shakespeare, et de sa fille cadette Cordelia. Eh bien, cette fille me fait penser à la Russie, qui prend le parti de son père quoi qu’il advienne.

Alexandre Sokourov, dans les années 1980-90. Crédits : DR

Alexandre Sokourov, dans les années 1980-90. Crédits : DR

Ogoniok : D’après vous, pourquoi la culture contemporaine russe s’adresse-t-elle tout le temps au passé ? Dans le film, vous vous adressez constamment à Tolstoï et Tchekhov, vous les appelez à se réveiller. Cela signifie-t-il que la culture russe est morte ?

A.S. : Non, ça signifie que les réponses aux questions les plus globales et complexes ne peuvent être trouvées que dans la littérature, la grande. Les philosophes ne répondent pas à nos questions. Ils ont le sang trop froid et sont trop égoïstes pour cela. Alors que les auteurs de grands romans, eux, répondront peut-être. C’est chez eux qu’il faut chercher des réponses. Et c’est vrai : il y a peu de grands écrivains aujourd’hui. Guerre et Paix a déjà été écrit, L’Attrape-cœurs aussi. Et tout ce qu’a écrit Thomas Mann… Lisez ! Il y a tout là-dedans ! Le malheur, c’est seulement que les gens aient arrêté de lire ! J’ai l’impression qu’avec la mort de Soljenitsyne, le dernier grand écrivain a quitté ce monde. Il est parti, et nous ressentons la solitude. Garcia Marquez n’est plus, non plus.

Ogoniok : La technique du collage que vous utilisez : est-ce une tentative de réunir la tradition et l’époque contemporaine ?

A.S. : Le collage me donne de la liberté et m’aide à penser au problème de la forme artistique. Le problème de la forme est une question douloureuse et difficile à résoudre. Le cinéma a un vice : un film se développe dans le temps, et il est impossible de l’arrêter. Un autre défaut du cinéma est qu’il est, comme le pouvoir, total par nature : ce n’est pas pour rien qu’on l’a utilisé comme arme puissante de propagande. Le réalisateur contraint tout le temps le spectateur à quelque chose. Déjà à l’époque de L’Arche russe, j’ai essayé de dépasser cette dépendance du spectateur vis-à-vis du réalisateur. Je n’aime pas faire pression sur le spectateur, lui faire la leçon. Je cherche une issue à cette situation.

Ogoniok : Que diriez-vous du cinéma russe contemporain, sur sa place dans le contexte mondial ?

A.S. : C’est plutôt le travail des spécialistes du cinéma, des historiens. Le cinéma, ce n’est que du cinéma, rien de plus. Et le grand cinéma, on l’obtient quand le réalisateur peut se permettre de ne pas dépendre de tel ou tel style artistique ou national, mais seulement de son état émotionnel personnel. Je me trompe peut-être. Mais à mon sens, le plus important, dans l’art, c’est l’« évolutionnalité ». Parce que n’importe quelle « révolutionnalité », pour le cinéma et pour l’art en général, est destructrice. L’art n’existe que dans le développement. Tout a déjà été créé et dit. Seul l’auteur est nouveau pour l’art, et pas ce qu’il dit, qui a déjà été dit par un autre ! C’est bien que Dieu ne contrôle pas nos sentiments et que nous soyons libres dans l’expression de nos émotions. Et si nous avons de la chance, nous sommes libres aussi de représenter ce qui nous est proche.

 
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Publié par le novembre 22, 2015 dans cinema

 

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