RSS

Le fils de Saul de László Nemes par Laura Laufer

08 Nov
Reprise et approfondissement d’un article déjà publié ici… je découvre avec Laura Laufer un parcours si proche que j’en suis étonnée, sa quête me parait si proche de la mienne. On peut se sentir des survivants sans pour autant tomber dans le chauvinisme et oublier la base sur laquelle nous avons survécu la résistance, le refus de la bête immonde et sans oublier qui nous sommes (Danielle Bleitrach)
Le fils de Saul pourra susciter ici ou là une compassion glacée, mais ne permettra aucune émergence de véritable conscience historique du fait politique génocidaire.

Le fils de Saul

Grand prix du Festival de Cannes 2015 – réal. László Nemes avec Géza Roig : L’action du film se situe en octobre 1944, alors que dans le camp d’Auschwitz –Birkenau s’organise la résistance de membres de Sonderkommando pour détruire à l’explosif les crématoires.

Laura LAUFER ©. Le texte suivant reprend une partie de celui paru dans La presse nouvelle le 1er nov. 2015 .

Le Fils de Saul de László Nemes finit par céder aux pièges d’une fiction qui valorise le sacré dans les rites de mort par l’action de son personnage principal. Voulant restituer une certaine vérité aux tâches funèbres de ce dernier, le film donne une vision faussée du processus d’extermination et aberrante de ce que fut l’organisation de la résistance à l’intérieur du camp et notamment de ses membres qui permirent la destruction du Krematorium IV, (cf .documents ci- contre et ci-dessous).

Dans la première partie, Nemes suit pas à pas, dans chacun de ses faits et gestes, Saul Ausländer un des membres du Sonderkommando. Ceux -ci doivent après chaque arrivée de train, emmener les déportés jusqu’à la chambre à gaz, enlever leurs effets, nettoyer les lieux, brûler les corps des victimes, récupérer les dents en or ou les bijoux.

Pour incarner Saul, le réalisateur a choisi Géza Roig, un poète hongrois qui n’avait jamais joué et dont la présence physique s’impose à l’écran par les gestes du corps et l’expression grave d’un visage tout entier concentré dans accomplissement de sa besogne de mort.

L’ouverture du film offre la description d’un travail répétitif et monstrueux alternant la vision subjective qu’en a le personnage de Saul et une vision où Nemes tient à distance glacée le spectateur par la décision de flouter la perspective avec ses cadavres et de ne rendre nets que les gestes et les regards accomplis par Saul. Si la mise en scène montre ici un souci éthique estimable pour éviter voyeurisme ou obscénité, elle n’échappe pas, bientôt, à une systématisation irritante du procédé de flou et à l’usage d’une bande de sons (aboiements, cris, hurlements, coups, gémissements, vociférations) censés restituer le bruit incessant du camp.

Les ficelles du scénario vont bientôt gâter les choses :acceptons que Saul, croyant reconnaître ou reconnaissant le corps de son fils, veuille trouver à tout prix un rabbin pour dire le kaddish. Face à la barbarie, le refuge dans le sacré peut advenir chez certains, mais que cette quête devienne obsessionnelle au point que Saul, chargé par ses camarades de récupérer l’explosif nécessaire à la destruction des crématoires, perde cette arme pour aller courir après un rabbin et provoque par ce « sabotage », l’échec d’ un acte de résistance, voilà une fiction invraisemblable et qui rejoint les ficelles du rocambolesque vus dans maints films de genre.
Oui, la résistance a vraiment existé au sein du camp d’Auschwitz et au prix d’extrêmes difficultés. Ainsi : le ralentissement de la production dans les deux camps de travail Auschwitz I et 3 (où les industries Union Werk, IG Farben, Krupp…) ou la destruction du Krematorium IV… Les membres du Sonderkommando s’étaient effectivement procuré, grâce à des déportées travaillant au « kanada » (les blocs de tri des affaires récupérées sur les déportés) des explosifs pour détruire les crématoires. Ces résistants n’ auraient jamais confié à un « Saul » de telles responsabilités.
L’organisation de la résistance, au sein du camp, n’aurait jamais fait appel à un mort vivant tel Saul indifférent et extérieur à son égard.

Certes la tonalité du film est oppressante mais pour autant elle dit peu de choses de ce que fut, en réalité, l’extermination car le projet du film, ses choix de mise en scène souffrent d’une incapacité à porter à l’écran la condensation de faits historiques emblématiques d’un processus politique extrêmement complexe.

Dès que Saul part à la recherche du rabbin, le film propose un suspens vu des centaines de fois dans les films de guerre où l’explosif doit être récupéré et où les méchants tuent : de là, chez moi, un décrochage et un ennui certain devant les poncifs d’un film mêlant la révolte du Sonderkommando V – du moins l’idée que le réalisateur s’en fait – laquelle exista vraiment, à l’épisode photographique des « rouleaux d’Auschwitz » (cf. les documents sur cette page) à la souffrance d’un individu en quête de sacré pris dans le tourbillon d’une sale guerre. Or la Solution finale n’est pas une guerre, mais une politique d’État.

L’ historien de référence sur le sujet, Raul Hilberg, dans le dernier chapitre de l’édition 2006 de La destruction des Juifs d’Europe , portait sa réflexion sur les aspects communs du processus politique qui a conduit aux génocides des Juifs, des Arméniens et des Rwandais.

Le film de Nemes ne permet pas d‘intégrer la compréhension de ce que fut le processus d’ensemble du génocide avec sa mise en œuvre et l’effacement de ses traces, ne permet pas de réfléchir à la nature et au fonctionnement des systèmes politiques qui permettent qu’un État planifie tous ses rouages administratifs, économiques, politiques en vue de la destruction d’une communauté ou d’un groupe.
Le fils de Saul pourra susciter ici ou là une compassion glacée, mais ne permettra pas l’émergence de véritable conscience historique du fait politique génocidaire.

La question demeure comment restituer au cinéma la vérité du système nazi, son horreur incommensurable, qui intègre de montrer son danger toujours latent pour l’humanité ?
Dans une fiction remplacer le processus de la pensée par l’immersion émotionnelle conduit inévitablement à une réduction schématique ou faussée de l’Histoire. C’est ce qui advient avec le film de Nemes .

Le cinéma a pu parfois, lorsqu’il échappe à sa seule réduction naturaliste et de simulacre, faire naître une réflexion, une pensée par le cinéma de fiction ou des films essais sur le fait politique nazi (ou fasciste) et leur barbarie – j’exclus ici de parler du genre documentaire où existent de grands films tels Nuit et brouillard de Resnais, Belzec de Guillaume Moscowitz, Shoah de Lanzmann …. Citons quelques auteurs qui dans les genres cinématographiques de la fiction ou de l’ essai me paraissent essentiels : Jean-Luc Godard dans Histoire(s) du cinéma (et ailleurs), Pasolini dans Salo, Arnaud Des Pallières avec Drancy Avenir, Jean – Marie Straub et Danièle Lhuillet avec Non réconciliés… Tous ces artistes interrogent ou impliquent notre présent et l’avenir au regard ou comme continuité du passé nazi. Les cinéastes allemands à la suite du Manifeste d’Oberhausen (Alexandre Kluge, Edgard Reitz n’ont pas été en reste, au moins par la volonté politique d’interroger et de vouloir rompre avec l’Allemagne de leurs pères ). Citons surtout Hans Jurgen Syberberg dans son monumental Hitler, un film d’Allemagne qui interroge l’emprise d’Hitler sur les masses et le deuil impossible de la barbarie ou Rainer- Werner Fassbinder qui regarde l’Allemagne fédérale et son « miracle économique » à l’aune de l’héritage du nazisme. Ces deux derniers ont d’ailleurs renouvelé les formes cinématographiques en détruisant codes et récits filmiques.

László Nemes m’en semble assez loin même s’il revendique pour Le fils de Saul la volonté éthique d’une écriture différente pour échapper à l’obscénité du voyeurisme ou du divertissement. Force est de constater qu’il succombe à ce dernier dans la deuxième partie de son film tombé dans l’ornière du suspens et du film de guerre et d’action. Le film de genre en soi ne serait pas un pêché s’il ne s’agissait pas ici de « montrer » la singularité, la spécificité du génocide qui ne peut passer que par un regard qui sache construire une conscience de l’histoire et non la valorisation héroïque du sacré qui sert d’abord Dieu lequel était absent d’Auschwitz.

« Demain, ce sera peut être un autre groupe que les Juifs, par exemple les vieux (…) », écrivait Adorno * en 1966.

Alors que les derniers témoins disparaissent, que le révisionnisme s’étend, l’impératif fixé par Adorno est urgent : « Éduquer après Auschwitz ».
Oui. Aujourd’hui et demain, encore.

Laura LAUFER ©.
Ce texte reprend une partie de celui paru dans La presse nouvelle le 1er nov. 2015. .

Remarque :
Nemes sur France inter, plusieurs jours avant la sortie du film, parlait d’Hitler comme le « Mal » incarné. Le problème politique posé par le système nazi ne relève absolument pas de la métaphysique. Derrière le nazisme, il y eut d’abord l’écrasement de la révolution allemande, l’assassinat de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht, la tragique division du mouvement ouvrier face aux forces réactionnaires et l’engagement de l’oligarchie industrielle et financière à soutenir Hitler. Cette dernière (via IG Farben, Krupp, Siemens, Volkswagen et leurs amis français, etc.) investissait massivement dans l’industrie de la mort du IIIè Reich et notamment celle qui fabriqua le Zyklon B pour les camps d’extermination. (Lire : Annie Lacroix-Riz sur la collaboration économique avec le Reich et Vichy : » Industriels et banquiers sous l’Occupation Ed. Armand Colin 2014)

A propos de la Révolte d’Auschwitz consultez le texte de Maurice CLING , téléchargeable en word. http://www.cercleshoah.org/spip.php?article235

Publicités
 
1 commentaire

Publié par le novembre 8, 2015 dans cinema, histoire

 

Une réponse à “Le fils de Saul de László Nemes par Laura Laufer

  1. Micheline Belle

    décembre 14, 2015 at 7:53

    Pour ma part, j’ai vu le film « Le fils de Saul » avec d’autre yeux que ceux de Laura Laufer.
    De quelle « compassion glacée » s’agit-il, alors que l’audace du réalisateur de nous plonger aux côtés de Saul dans cette ignominie nous rend insupportable jusqu’au devoir de regarder ?
    Certes, le film dit peu de la réalité de l’extermination, mais ce peu ne suffit-il pas à nous plonger dans l’horreur et l’abjection ? Au-delà, c’est l’indicible et l’in-montrable. Et n’est-ce pas grâce au flou systématique qui entoure le personnage que nous pouvons accepter de suivre cette histoire ?
    Mais si le film ne montre pas, en apparence, un fait politique, il nous parle. En se focalisant sur le visage d’un seul, la camera nous fait lire la faiblesse, l’indifférence, le chacun pour soi, la résignation, la soumission, pour la vie « à tout prix », celui de l’inacceptable.
    Non, le réalisateur ne nous tient pas à distance, bien au contraire. Sans connaître ses intentions déclarées, qui importent moins que la portée autonome de l’oeuvre, les cadrages serrés autour de Saul en action nous imposent d’un seul coup, de façon violente, l’interrogation brûlante : Que ferais-je à sa place ? Peut-on le savoir à l’avance ? Ne faut-il pas, comme avec la maladie, y être confronté, pour le savoir ? D’où le grand malaise qu’ils nous font éprouver : Serions-nous capables de rester à la hauteur de nos idées et nos engagements ? Terrible face à face.
    Alors, pour nous répondre, le film a besoin d’emprunter la fiction, et choisit la fable, qui va nous emmener au-delà du particulier. Car le choix de cette histoire peut-être « invraisemblable », le trait forcé de cette « quête obsessionnelle » de Saul à la recherche d’un rabbin, en font voir tous les caractères.
    Etrange histoire certes, de cet homme qui se découvre un fils parmi des cadavres charriés par milliers, et n’aura de cesse de le soustraire au crematorium pour l’enterrer avec un rabbin. Il est désormais prêt à braver la mort, sanction inéluctable de son acte d’insoumission. Plus de vie à tout prix, mais un rabbin à tout prix, avec la même indifférence à la subversion préparée par les résistants, qui sortent alors de l’ombre. Vision tragique qui nous en dit beaucoup sur aujourd’hui.
    Heureusement, il y a les résistants, ceux qui luttent, qui surgissent en contre-pied. Cette entrée en scène tardive permet à Saul d’être entraîné par son antithèse, l’homme collectif de la résistance, hors du camp dont ils réussissent à s’enfuir ensemble, et la caméra nous livre alors des plans larges sur la beauté de la forêt libératrice, dans une grande respiration. Bien sûr, l’issue est déjà connue, on ne peut échapper aux chiens des nazis. Mais la mort, c’est la liberté.
    L’union de la forme et du fond pour un discours discret, mais efficace, sur la dignité et le refus de la soumission, si l’on accepte de voir dans le film autre chose que le témoignage qu’il ne prétend pas être, et mine de rien, plus politique qu’il n’y paraît.

     

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :