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Monique Slodzian, la Russie, les relents de la guerre froide et les médias myopes

10 Mai

1-crimee-1980-urss-otan-cassiniLes Éditions de la Différence donnent aujourd’hui la parole à Monique Slodzian, spécialiste de la Russie et de la littérature russe contemporaine, auteur d’une dizaine de traductions, d’adaptations de romans et de pièces de théâtre d’écrivains russes et soviétiques, dont le livre Les Enragés de la jeune littérature russe, sort en librairie ce jeudi 8 mai 2014.

Longtemps, je me suis tenue à l’écart de la littérature russe post-soviétique. Le post-modernisme qui a accompagné les « joyeuses années quatre-vingt-dix », celles qui ont vu l’apothéose néo-libérale dans la nouvelle Russie, ont produit une littérature falote et suiviste qui, à quelques exceptions près, s’abandonnait sans résistance au diktat commercial. Les grandes voix des précédentes décennies s’étaient tues ou étaient peu éditées. Je ne retrouvais plus l’intensité, la gravité parfois irritante des romanciers des années 60 et 70 que j’avais aimés et parfois traduits.

Il m’a fallu attendre la fin des années zéro (les fameuses années 2000) pour que je saute à nouveau dans le train russe et que je découvre, l’un après l’autre, des jeunes écrivains qui n’avaient pas froid aux yeux et débordaient de talent. Il avait fallu quinze années pour que naisse un courant nouveau capable d’empoigner la réalité sociale et morale de la Russie et d’en donner à voir la force explosive.

Limonov, le romancier-poète qui avait fait scandale en Occident leur avait transmis l’audace de rompre les ponts avec la complaisance de l’esthétique en place et de concevoir la littérature comme arme politique. Membres ou compagnons de route du mouvement clandestin national-bolchévique, ils refusaient les règles du libéralisme qui avait, sous leurs yeux, détruit leur pays et confisqué son passé soviétique, à commencer par la victoire de la seconde guerre mondiale, si chèrement acquise.

À les lire, j’ai mieux compris l’étendue de leur frustration. Les racines et l’ambition de leur patriotisme. En même temps, je me suis interrogée sur les raisons de l’incompréhension profonde, quasi insurmontable, à laquelle ils sont voués en Europe occidentale. Et, pas à pas, j’ai tenté de dissoudre les obstacles qui peuvent éloigner le lecteur français de ces jeunes écrivains passionnants. Pour qu’il ait hâte d’aller chercher dans leurs livres des clés moins convenues qui lui donnerait accès à une Russie qu’on présente trop souvent comme définitivement hostile et impénétrable.

Je ne crois pas avoir dissimulé les difficultés auxquelles j’ai buté au cours de ce voyage en terres « natsbol » ni estompé les désaccords avec telle ou telle position que je juge excessive ou dangereuse; mais le plus important restait à mes yeux la reconstitution d’un patrimoine culturel, moral et politique volé, qui puisse aujourd’hui guider le lecteur dans sa découverte d’une autre Russie qui tourne le dos au destin libéral que l’Occident avait tracé pour elle.

En prenant la Lettre à Staline de Prilépine comme entrée en matière, j’ai voulu donner d’emblée la température du débat d’idées. Un brûlot pour dire le temps des catacombes: le scandaleux pamphlet a provoqué un électrochoc qui n’en finit pas d’enflammer les débats au sein de l’intelligentsia russe. Il surprendra tout autant le lecteur français. Pour autant, mon objectif n’est pas de mettre en avant la singularité de ces jeunes gens mais de donner à comprendre les origines de leur rage et la générosité de leurs positions. Il y va de la compréhension de la nouvelle Russie, désormais immunisée contre les illusions du néo-libéralisme. Car nos médias sont dangereusement borgnes, incapables de s’affranchir d’un manichéisme anti-russe datant de la propagande de la guerre froide.

En lisant Prilépine ou Chargounov, qu’apprenons-nous d’essentiel pour le présent ?

Grâce à eux et à leur engagement de longue date en faveur de la langue russe dans l’espace de l’ex-URSS, on apprend par exemple qu’en Ukraine la bombe à retardement, placée dès le début des années 1990 et réactivée par la révolution orange, finirait par exploser. Refuser à la langue russe le statut de seconde langue officielle alors qu’elle est la langue maternelle d’une moitié de la population était pure provocation. La menace de guerre civile en Ukraine ne date donc pas de l’automne dernier, comme veulent le croire nos médias. Il est urgent de réviser notre lecture des événements d’Ukraine. Le scénario est plus compliqué, nous disent nos jeunes écrivains, qui nous en livrent des clés indispensables, dans leurs écrits politiques ou leurs blogs

Pendant des semaines, nos médias se sont contentés d’un récit simpliste. Le coupable était le président Ianoukovitch, homme de paille de Poutine, qui en novembre dernier a voulu tuer le rêve européen du peuple en suspendant l’accord d’association avec l’Union européenne. Grâce à dieu, Maïdan, version 2014 de la révolution orange de novembre 2004, a eu raison du tyran, nous dit la version officielle. Or, notons-le au passage, celui qui était le président légitime avait été le premier ministre du héros de 2004, Iouchenko, entre-temps pitoyablement passé à la trappe de l’histoire.

A dire vrai, Ianoukovitch, Iouchenko, Timochenko … autant de fortunes faites sur le démembrement de l’industrie soviétique, des oligarques qui s’entendent comme larrons en foire. Leurs affidés qui guignent aujourd’hui le pouvoir suprême avec la bénédiction des Etats-Unis et de l’Europe sont encore plus riches : magnats de l’industrie, de la finance, du pétrole et des médias. Souvent tout cela à la fois. Prenez Igor Kolomoïski, patron de PrivatBank, la banque aux 2017 filiales, mais aussi de plusieurs autres combinats sidérurgiques et pétroliers qui vivent sur les bords du lac Léman.

Tourtchinov, président par intérim, pour ne pas dire illégitime, s’est empressé de le nommer gouverneur de la région de Dniepropetrovsk. Ou encore, tenez, Petro Porochenko, le richissime roi du chocolat, le financier de la révolution orange et de Maïdan et, dit-on, des milices qui assaillent aujourd’hui Slaviansk. Ministre des Affaires étrangères sous Iouchenko, il annonça dès 2009 l’entrée prochaine de l’Ukraine dans l’OTAN. Soupçonné de corruption, il se fit oublier quelque temps avant de revenir sous Ianoukovitch comme ministre du commerce et du développement économique. Dans une Ukraine occidentale épuisée et perdue, rien d’étonnant qu’il soit aujourd’hui le favori des sondages pour d’hypothétiques élections présidentielles. À la grande satisfaction de l’Occident, faut-il l’ajouter ? Son ascension semble inéluctable.

Le 6 mai, un autre cap a été franchi dans l’indécence. Nos médias le diront-ils? Après le drame d’Odessa, c’est l’un des proches amis du gouverneur Kolomoïski, l’oligarque Igor Palitsa, son voisin

des bords du lac Léman, qui va remplacer le gouverneur de la région d’Odessa, Vladimir Nemirovski, protégé de Ioulia Timochenko et tenu pour responsable du dérapage tragique. Palitsa, lui, est député de Lviv – la région où le Secteur droit est le plus solidement implanté – et membre du parti « Notre Ukraine-Autodéfense du peuple ». On aura une idée de sa volonté de médiation lorsqu’on saura qu’en 2012, il fut l’auteur d’un projet de loi contraignant tous les fonctionnaires, de l’Est comme de l’Ouest, à passer un examen de langue ukrainienne. C’est également de Lviv que sont venus, au début de Maïdan, les appels à la « lustration » des fonctionnaires qui avaient servi sous l’Ukraine soviétique.

Bref, on n’ose deviner ce que promet à l’Ukraine orientale le tandem Kolomoïski-Palitsa qui, à eux deux, pèsent plusieurs milliards de dollars. Mercenaires, miliciens du Secteur droit, « bataillon de la mort », murmure-t-on déjà, gageons que ces messieurs ne se refuseront rien pour faire régner l’ordre à leur profit.

Comment expliquer que l’élite politique européenne ignore aussi cyniquement le rôle grandissant de l’oligarchie financière dans l’Ukraine en feu? A moins d’imaginer, comme le fait Limonov dans son dernier blog, que l’Ukraine, le plus beau morceau du gâteau soviétique qui restait à croquer, vaille bien qu’on s’acoquine une fois de plus avec des fripouilles. Et tant pis pour Maïdan.

Monique Slodzian

photo La Différence Editions

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Outre les collections de littérature française et étrangères, de poésie et d’essais, les Éditions de la Différence publient les Œuvres complètes de nombreux écrivains.

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5 Commentaires

Publié par le mai 10, 2014 dans Uncategorized

 

5 réponses à “Monique Slodzian, la Russie, les relents de la guerre froide et les médias myopes

  1. marcel rayman

    mai 10, 2014 at 9:27

    Pour le lecteur qui ne connaitrait pas Edouard Limonov le terme national-bolchevique doit être compris ici comme national-socialiste. Ce ne sont pas des natsbols mais des nazbols, qui transforment la faucille et le marteau en svastika et saluent le bras tendu même si le poing reste fermé. Une espèce de synthèse Hitler-Staline à vomir et qui renvoie Soral au jardin d’enfant. Limonov et ses nazbols ont été progressivement interdits de manif par la gauche et les communistes.
    Sur le plan littéraire ce dissident n’avait pas du tout scandalisé l’occident qui l’a au contraire accueilli et fêté pour son opus: ‘ le poète russe prefère les grands nègres’ dont le titre donnait l’impression que l’URSS le persécutait pour son homosexualité et son antiracisme supposé.
    Un critique écrivait: ‘Renvoyant dos à dos capitalisme et communisme, assumant sa schizophrénie, rêvant d’un monde futur où l’amour s’imposera comme unique idéal,’
    A coup de gourdin ?

     
  2. histoireetsociete

    mai 10, 2014 at 9:44

    je connais comme toi et je pense bien des lecteurs les aspects sulfureux de LImonov et le parti communiste de la Fédération de Russie a bien raison de le mettre à l’écart… Mais je crois que ce qui est décrit ici est une génération d’enragés… Qui erre entre Union Soviétique et fascisme grand russe… je me souviens également du temps où des critiques littéraires du Parti et non des moindres s’intéressaient à cette écriture incandescente… Il me semble en outre que l’auteur ne cède pas à ce que tu décris, l’utilisation de ces enragés par les occidentaux…

     
  3. marcel rayman

    mai 10, 2014 at 11:57

    je ne l’ai jamais lu car je suis borné comme un âne corse. m^me pas lu sa bio par Emmanuel Carrère c’est dire.
    le terme sulfureux.., ça a un coté sexy, vaguement troublant.. ce type est politiquement dangereux même s ‘il écrit sans doute mieux que Soral et Dieudonné ce qui ne doit pas être bien difficile.
    Bon, les allusions à Limonov dans l’article ci dessus sont un peu gentillettes sinon ce que dit cette dame est très bien.
    Sinon ça re-pète à Marioupol mais cette fois un blindé a brûlé. Les lance-roquettes c’est tout de m^me mieux que les parapluies.

     
  4. Marianne

    mai 10, 2014 at 3:38

    http://www.kpu.ua/akciya-v-podderzhku-odessy-proshla-v-rime/
    A Rome, manifestation devant l’ambassade d’Ukraine des militants de Magazzini Popolari pour protester contre les massacres d’Odessa. Une rapide recherche semble indiquer que ce groupe est « natsbol », mais le PCU, qui publie ces images, doit l’ignorer…

     
  5. marcel rayman

    mai 11, 2014 at 4:53

    Oui incontestablement national-bolcheviques ces magasins (ou magazines ?) populaires. Lequel natsbol est un courant ancien initialisé par Radek je crois et qui eut Niekish comme penseur. De toutes façons il y aura toujours dans les rangs fascistes des gens qui seront attirés par Staline l’Armée Rouge et le KGB parce qu’ils ont gagné la guerre. Et parfois par Lénine parce qu’il a réussi son coup d’état. Mais ces gens là ne se réclameront jamais de nos martyrs parce qu’ils ont perdu, ou de nos penseurs parce qu’ils sont juifs ou mal foutus. Ni même des prolétaires parce que ce sont des salauds de pauvre.
    La fascination de la famille Le Pen pour la russie blanche et musclée de Poutine en est un avatar édulcoré.
    En sens inverse il y aura toujours chez les communistes une tendance patriotique (c’est bien ) qui risque de glisser vers le nationalisme (c’est moins bien ) jusqu’au doriotisme ( je ne citerai personne). Brun-rouges et rouge-bruns
    Et puis quelques antisémites sous fausse bannière comme par exemple en France, l’étrange site Résistance du Capitaine Martin qui donne une très longue liste de textes marxistes juste pour le plaisir de glisser à la fin deux Garaudy et un Paul-Eric Blanrue. Mais là on est dans la perversité.

     

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