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A Propos de Taddei: il y a des limites à ce que l’on peut exiger de moi par Danielle Bleitrach

19 Jan

OrtfDepuis hier, je suis sollicitée de partout à la fois pour prendre position en faveur de Taddei qui serait exclu avec son émission de la grille de France 2.

Et depuis hier, je m’interroge sur ce que je dois et peux faire.

-Trois niveaux d’argumentation se bousculent :

-le ^premier est celui de la censure, la nécessaire lutte contre la censure mais cela pose aussi la question de l’évolution de la dite censure.

j’ai connu celle qui frappait l’ORTF, elle était à sens unique et concernait dans quatre-vingt pour cent des cas mes idées, qu’il s’agisse des luttes anticoloniales, le mouvement ouvrier ou encore le cas de Cuba. Le reste touchait à la vision duchef d’Etat qu’il ne fallait même pas surprendre en train de se moucher ou d’autres menus faits dont on a du mal aujourd’hui à voir la logique.

Dans un article du Monde qui narrait la découverte de « l’enfer » de l’INA où étaient accumulées les bobines, Marcel Trillat racontait l’époque :  » de nombreux reportages des « Coulisses de l’exploit » et de « Cinq colonnes à la une » sont systématiquement censurés. Le journaliste Marcel Trillat, aujourd’hui à la retraite et qui ne cachait pas ses sympathies communistes, a commencé sa carrière de journaliste aux côtés de Pierre Desgraupes. Il se souvient d’avoir été victime du SLII à plusieurs reprises. « J’ai découvert l’existence de l' »enfer » en 1967, lors de mes premiers reportages pour « Cinq colonnes à la une » », raconte-t-il. « Cette année-là, j’étais parti avec le réalisateur Hubert Knapp à Saint-Nazaire pour couvrir la manifestation du 1er-Mai. Les chantiers navals étaient en grève depuis deux mois, soutenus par toute la population, y compris les paysans alentour. On a fait un reportage formidable et on est vite revenus à Paris pour monter le sujet. Le lendemain matin, nous avons été convoqués à la projection de notre reportage en compagnie d’un représentant du SLII. Tout au long de la projection, on l’a entendu grogner puis, quand la lumière est revenue, il a éructé : « C’est du mauvais cinéma de 1936 qui ne donne pas la parole aux patrons. » » Pierre Lazareff, l’un des responsables de l’information présents dans la salle, essaie alors de temporiser, faisant remarquer que les patrons ont déserté les lieux à cause de la grève… Rien n’y fait. Claude Contamine, directeur de la télévision de l’époque et qui sera nommé directeur d’Antenne 2 en 1986 par le gouvernement de Jacques Chirac, décide finalement que le reportage ne sera pas diffusé. « Quelques heures plus tard, je suis allé voir le monteur avec qui nous avions mixé le reportage et j’ai décidé d’emporter avec moi la copie originale, pour la sauver de l' »enfer » », raconte Marcel
Trillat.
http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/05/23/l-ina-ouvre-les-portes-de-l-enfer_3416404_3246.html

Et l’article de décrire comment à la suite de mai 68, l’office de censure fut supprimé, mais l’évolution fut telle que l’on pratiqua désormais l’autocensure et la servilité, François Mitterrand illustre bien cette époque où j’ai vu les anciens rebelles proches du PCF devenir les courtisans d’un pouvoir dit socialiste. Du temps de l’ORTF on interdisait de filmer une grève parce qu’on n’avait pas donné la parole au patron, maintenant ce genre de question ne se pose plus, seuls les patrons, leur défense d’une certaine économie ont droit de cité, les experts vont tous dans le même sens.

Toute l’ORTF me laisse le souvenir de gens préoccupés d’éducation populaire et rusant avec le pouvoir. Ce qui se passe aujourd’hui est de l’ordre d’une autocensure généralisée et dans le fond j’ai le sentiment que ce que l’on me demande de défendre est le bouffon du système. J’ai vécu la censure y compris depuis plus de 20 ans de la presse communiste, sans parler d’autres. J’ai vu se succéder à la télévision des gens qui ignoraient parfaitement de ce dont ils parlaient, et sans le moindre battement de cil de la gauche et même des communistes. j’ai même vu l’Humanité au nom de la liberté de la presse parrainer un pseudo journaliste cubain sur injonction du stipendié de la CIA et vrai homme d’extrême-droite, Robert Ménard. je me suis fait une raison, je bouillais et je changeais de chaîne et encore aujourd’hui j’agis de même quand on prétend me présenter la ligne de la CIA comme un reportage documenté par exemple sur Cuba. je parle de Cuba mais c’est le cas sur tous les sujets que je connais un peu, il y a une doxa. J’ai du affronter ultérieurement la diffusion massive de mensonges (puisque la télévision le dit) sur les mêmes sujets.

Le mensonge est devenu « évidence », je n’ai jamais vu à ce propos se déchaîner une pétition sur la liberté d’expression, mais que l’on condamne la présence de ceux qui viennent défendre les thèses d’un Faurisson et aussitôt je vois avec stupéfaction y compris le PCF venir réclamer pour eux. N’y a-t-il pas là un deux poids, deux mesures? Quels sont nos combats et que revendiquons-nous?

La censure de l’ORTF n’a même plus à s’exercer, elle est devenue ligne et l’on ne se réveille au titre de la liberté d’expression que quand il s’agit du pouvoir de diffamer.

La seconde réflexion porte sur la différence de niveau intellectuel entre Taddei et sa possible remplaçante, la baisse toujours plus du niveau de la télévision pour quelqu’un qui, comme moi, ai connu toute une génération de réalisateurs progressistes, communistes et avec un souci permanent d’éducation populaire. Si je devais regretter Taddei ce serait à cause de sa culture proche de la mienne, du plaisir que j’éprouve à le voir commenter des tableaux dans une autre émission. Je défendrais un des miens contre une jeune femme dont j’ai pu mesurer à quel point elle est parfois naïve et même inculte. La télévision ne se pose même plus ce genre de question qui était au cœur des débats du temps de l’ORTF, elle fonctionne pour les publicitaires et je soupçonne Taddei d’avoir choisi un créneau de la provocation pour cette seule raison.

Alors Taddei? Par rapport à ces position de classe, à ces choix du camp progressiste, Taddei se situe dans le prolongement de Michel Polac, la provocation et le déballage parfaitement contradictoire avec la télévision que j’appelle de mes vœux, celle où aurait-lieu une véritable débat citoyen et pas la recherche de la transgression avec en prime le voyeurisme. Je ne dis pas cela à cause de cette histoire la meilleure preuve est qu’un jour cette émission a cherché à me contacter et comme je suis sur liste rouge a joint mon frère en demandant que je rappelle. je n’ai pas donné suite, comme je n’aurais jamais été dans le foutoir de Michel Polac. De ce point de vue je partage les résistances de quelqu’un comme Bourdieu qui n’acceptait pas d’être invité dans une émission piège où il aurait joué les clowns malgré lui et n’aurait pas eu le temps, ni la possibilité d’exposer ses idées. Dans la dernière émissions de Taddei mais c’est souvent le cas, les deux seuls qui ont eu tout loisir d’exposer leur saloperies (je pèse mes mots, il ne s’agit plus d’idées) négationnistes ont été Bricmont qui a parlé 20 minutes sans la moindre interruption et Nabe qui est un antisémite convaincu qui a eu droit au privilège du confessionnal.

Mais cet art de provoquer et de confondre à ce titre diffamation, provocation et liberté d’expression est devenu une manière d’être non plus pour donner le droit à la parole à ceux qui ne l’ont pas mais bien à nous infliger de sulfureux individus qui appuient dans le même sens que le reste de la télévision, celui des boucs émissaires. Que l’on se rassure, il y a encore moins d’ouvriers, de chômeurs à la télévision, Cuba y est toujours caricaturé avec d’autres peuples y compris ceux que l’on veut piller et envahir… Vous me direz « justement , chez Taddei on entendait une autre voix? Vous croyez?  » Le jeu était celui de la provocation avec de temps en temps une vraie parole mais qui retombait aussitôt noyée dans l’insignifiance.

Bref on me demande de renouveler sans le moindre projet, sans la moindre conviction, le geste de Maurice Clavel quittant le plateau en dénonçant la censure. Une question de principe en somme alors qu’il n’y a rien à défendre et que la censure dont chacun s’accommode est devenu la règle et que simplement le bouffon est allé trop loin. C’est un libertaire cultivé… Pourquoi pas? Dans le fond pour défendre Taddei il faut que je me situe en complicité avec l’homme sans qualité de Musil. Ulrich, 32 ans, «l’homme sans qualités», ce qui signifie qu’il les a toutes mais ne trouve pas à les employer. Un grand roman sur l’écroulement d’un monde, la France devenue l’empire austro-hongrois, la Cacanie, la défense de l’inceste autant que de la vacuité de l’époque parce qu’il y a pire et que Musil ce n’est pas rien… Un accès d’élitisme dans le contexte de l’acceptation générale de la fin du service public dans une autocensure contre laquelle personne n’a plus la force de protester. Pourquoi pas ?

Oui mais voilà, comme je l’explique dans un autre article sur le cas Robert Menard, j’ai appris à me méfier de ceux qui s’arrogent la bannière du combat pour la liberté de la presse, en la confondant avec le droit à l’information du citoyen et qui revendique n’importe quoi à ce titre, leur bon plaisir libertaire revenant à nous infliger les mêmes…

Ma conclusion est que s’il y a censure, le mieux est de laisser le syndicat auquel appartient Taddei le soin de le défendre, d’aller au prudhomme si est besoin… Syndicats, vous dites quel étrange propos mais un journaliste, un présentateur de télé est au-delà de cela réservé au bas peuple du travail contre lequel on exerce dans l’indifférence générale un devoir d’indignation et de répression?

et je ne crois pas qu’un présentateur dont l’audace consiste à défendre le droit des négationnistes mérite mieux, en particulier un appel à l’opinion publique, une signature… La vertu républicaine… Il a le droit aux luttes syndicales, à soumettre son cas au prudhomme comme un honnête salarié. Et je trouve cela sain parce qu’on a trop vu ne serait-ce qu’avec Reporters sans frontières ces organisations d’appel à l’opinion publique mêlant journalistes et patrons de presse dans une abstraction: la liberté de la presse.

Mais il y a la troisième raison, elle est complètement subjective et probablement si j’étais une personnalité politique je réfléchirais à deux fois avant de l’avancer parce que je me sentirais responsable d’une position de principe politique, le viol de ma sensibilité, de mon histoire, l’absence totale de respect. Mais comme je n’appartiens plus à aucun parti, association et que je ne suis qu’une voix individuelle sans pouvoir et bien il me reste le choix disons d’Antigone, celui de l’individu qui exige un droit humain supérieur à toute légalité ou illégalité. Je réclame le respect des morts, je l’ai dit mille et une fois. Il serait inadmissible au nom d’un crime contre l’humanité de prétendre protéger un Etat et ses choix politiques que je dénonce, je parle d’Israël et je ne cesse de dénoncer l’attitude communautaire du CRIF. La seule crainte que j’ai est que l’on confonde une fois de plus la suppression de cette émission avec le résultat d’une pression communautariste indéfendable et qui entretient la guerre civile en France en transportant ici un conflit étranger. Donc le paradoxe est que si je signais ce serait pour qu’une fois de plus mon nom soit associé à la dénonciation de leur action dont rien ne me prouve qu’elle ait joué un rôle dans cette décision. S’il s’agissait de me battre pour que le débat soit sans a priori sur ce pays comme sur d’autres, je signerais des deux mains. Mais là encore il ne s’agit pas de cela, ce qui est en cause est le négationnisme qui ne concerne pas seulement les juifs mais l’humanité et son apologie avec comme seule finalité la réhabilitation du nazisme.

Alors là je puis dire en tant qu’individu: pourquoi ce type Frederic Taddei ne m’a-t-il pas respecté, pourquoi comme je l’ai décris dans un texte a-t-il violé mon passé, mon imaginaire, de quel droit m’a-t-il infligé un « débat » sur des choses qui à mes yeux ne souffrent pas débat, en particulier la véracité d’un crime contre l’humanité? De quel droit a-(t-il donné la parole à des faussaires, au négationnisme, de quel droit a-t-il choisi de le banaliser? Non, il a mal agi envers moi qui ne lui avait rien fait, il est devenu le lieu où la diffamation, l’apologie du racisme et du crime contre l’humanité pouvait avoir lieu avec ma redevance en prime.

Je n’ai pas demandé qu’il soit renvoyé mais je ne puis exiger son retour, c’est trop me demander. Il y a là une limite que l’on ne saurait me demander de franchir, celle de cette soirée où pour l’audimat cet homme a violé mon passé alors que je ne l’avais pas mérité. Je ne prendrai donc pas position en sa faveur, que les syndicats des personnels de la télévision s’occupent de lui, s’il reste des syndicats, c’est leur travail. Mais que l’on ne me demande pas de signer quoique ce soit en sa faveur. Je souhaite pour lui l’application stricte du droit du travail.

Danielle Bleitrach

 
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Publié par le janvier 19, 2014 dans Uncategorized

 

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