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Le tour d’écrou, scandale et énigme du sexuel par Laurie Laufer

17 mar

139281[1]Ce soir au cinéma de minuit un film de Clayton à partir de Henry James, dans l’actualité les déviances de l’Eglise, le retour sur l’affaire d’outrau à partir d’un film qui dit que la parole de l’enfant a été ignorée… Enfin le retour sur une expédition, une nouvelle pédagogie qui prétendait faire des enfants des égaux, les conduisait sur un navire dans l’aventure des mers, les errances du gauchisme ? Henry James à l’écriture raffinée,  quand il écrit ce texte fait un scandale en posant la question de la sexualité infantile que soulève Freud, Benjamin Britten lui-même violé dans son enfance reprendre le thème de Henry james et en fera un chef d’oeuvre… (note de Danielle Bleitrach)

« Quelque chose se tenait embusqué quelque part le long de la longue route sinueuse de son destin comme une bête à l’affût se tapit dans l’ombre de la jungle, prête à bondir. Il importait peu de savoir qui, de lui ou de la bête, mourrait mais il était clair qu’elle bondirait immanquablement[1]
« C’est ce terme de “sexualité infantile” qui a fait pousser le plus de clameurs aux adversaires de la psychanalyse : depuis tout le monde a lancé une croisade en faveur de la bonne renommée de l’enfant, et de nos jours encore on livre pour elle des batailles sur tous les fronts possibles. Ce qui n’empêche pas que l’enfant, ce pauvre petit ange d’innocence, si méchamment diffamé, a été le premier à nous livrer un savoir de quelque profondeur psychologique quant à l’essence de la sexualité… en quelque sorte la sexualité infantile a été surprise en flagrant délit, en compagnie du malade, de l’aliéné, du criminel[2]

L’enfer du sexuel ou comment entendre l’ambiguïté

En 1898, Henry James semble avoir commis un délit littéraire en écrivant Le tour d’écrou, un récit dit « fantastique » qui joue sur l’ambiguïté et l’énigme d’apparitions-disparitions de personnages fantomatiques, anciens éducateurs de deux enfants, Miles et Flora, dont a la charge la nouvelle gouvernante qui est convaincue que ces fantômes corrupteurs ont perverti l’innocence de ces enfants et qui se donne pour mission de les « sauver ». « Cher petit Miles, cher petit Miles, si seulement vous saviez combien je désire vous aider ! C’est seulement pour cela, rien que pour cela, et j’aimerais mieux mourir que de vous faire de la peine ou du mal, j’aimerais mieux mourir que toucher un cheveu de votre tête. Cher petit Miles – oh il fallait que je le dise, dussé-je aller trop loin, – je veux simplement que vous m’aidiez à vous sauver[3]

2 L’article de Shoshana Felman, « Henry James, folie et interprétation[4] est à ce titre tout à fait stimulant pour comprendre les différents niveaux de lectures et les confusions de langues qui interagissent entre le récit dit fantastique et l’écoute du sexuel dans ce récit dit fantasmatique. Imaginons la gouvernante comme une psychothérapeute, c’est d’ailleurs ainsi que semble la présenter James ; elle veut en effet sauver les enfants du mal dont elle les croit, les soupçonne, atteints. « Il s’agit donc pour elle d’une lutte à mener pour sauver les enfants des fantômes, farouche lutte morale contre le “mal” dont les procédés consistent à surprendre les enfants en flagrant délit de vision, avouer leur connaissance des fantômes et donc leur complicité avec eux. L’aveu total devrait exorciser les enfants[5]

3 Mais les exorciser de quoi ? Et avouer quoi ? Si l’on exorcisait la vie sexuelle infantile de sa réserve fantasmatique donc transgressive, que resterait-il de la vie psychique ? Si l’aspect transgressif et polymorphe de la sexualité infantile était nié, que serait la trans-sexualité inhérente à toute vie fantasmatique ? Précisément, Le tour d’écrou pose, au cœur même de sa lecture, la question de l’écart nécessaire à toute approche du sexuel, écart, c’est-à-dire, décalage, transgression, fulgurance même du sexuel, du trans-sexuel[6]

4 Le récit est pris dans une trame narrative également énigmatique, puisque c’est la gouvernante elle-même qui raconte cette histoire. C’est pourquoi les nombreux exégètes de l’œuvre de James se posent souvent la même question : « Ce que raconte Le tour d’écrou ? L’histoire de deux enfants que viennent hanter sous les yeux désespérés d’une jeune gouvernante impuissante les fantômes dépravés qui se jouent de leur innocence envoûtée ? ou l’histoire d’une jeune femme qu’un mélange d’éducation rigoriste et de vagues rêveries sentimentales mène à la névrose hallucinatoire, et que l’obsession du mal – on voudrait que l’anglais permît le même jeu de mot que le français – (sic !) conduit à un délire où un garçon de 10 ans trouve la mort ? Histoire de fantômes ou histoire de fantasmes[7]

5 Le lecteur est donc assigné à se déterminer dans sa façon de lire le récit. Que veut dire le texte : histoire de fantômes ou histoire de fantasme ? Il ne serait donc permis de penser le récit qu’au travers de deux voix : soit sur un mode fantastique, histoire d’apparitions, soit sur un mode psychologique et interprétatif : celui de la folie d’un personnage. Alors, c’est bien la question de l’interprétation et de ses effets que soulève le texte de James. Il s’agit là d’interroger le statut de l’interprétation même du sexuel, de la sexualité infantile dans ce qu’elle a précisément de polymorphe, d’informe. Comment entendre, comment interpréter une parole fantasmatique, une image de rêve, une construction onirique[8] [8]« Une lecture “freudienne” n’est donc pas simplement… suite ? En d’autres termes, comment entendre l’étrange, prendre le risque de l’entre-deux, de la trans-sexualité, sachant que « la trans-sexualité se déploie dans l’écart et le passage, se situant entre les sexes, entre les sexualités[9]

6 Freud apporte un savoir scandaleux, parce que polymorphe, sur le sexuel, un savoir qui prend son souffle de la transgression même. Avec la sexualité infantile, Freud « apporte la peste », a-t-il été dit, c’est-à-dire l’errance et l’angoisse. Alors, comment faire une lecture qui se prétend freudienne et qui pourtant se détourne de l’enseignement même de Freud ? « Une question dès lors se pose tout à la fois à partir de James comme à partir de Freud : une lecture de l’ambiguïté est-elle, comme telle, possible, sans la réduction de celle-ci dans le procès même de la lecture ? L’ambiguïté et l’interprétation sont-elles essentiellement compatibles[10]

7 Entendre l’ambiguïté d’un texte, l’étrangeté d’une parole, lire entre les histoires afin que surgisse un sens qui n’est pas donné comme tel, ce serait l’épreuve même de la traversée analytique, la capacité à traduire, à « translittérer » un texte qui échappe à celui qui l’énonce. Histoires de fantômes et de fantasmes. C’est donc, plus que la forme narrative, la force agissante du texte qui met le lecteur à l’épreuve de son propre scandale fantasmatique, de sa propre épreuve devant le sexuel. Le lecteur n’échapperait pas lui-même aux retours des fantômes-fantasmes qui hantent sa lecture. Car, après tout, comment choisir entre le retour du fantôme et l’émergence d’un fantasme ? N’est-ce pas là la question même de l’indécidabilité du sexuel ? Ce qui est scandaleux dans le texte de James serait précisément l’effet de retour ; ce n’est pas tant ce que dit le récit qui serait scandaleux, mais ce qu’il fait dire à celui qui le lit : le retour du fantôme, le retour du refoulé dans la façon même de lire le texte. Tour et retour donc, comme si l’épreuve du sexuel s’inscrivait dans ce retour incessant, retour de ce qui ne se saisit pas dans cette épreuve-là, de ce qui dessaisit sans cesse le sujet de lui-même.

8 Ainsi, alors que la critique enjoint le lecteur, d’après la forme narrative du texte, à se déterminer entre le récit fantastique et le récit psychologique de mœurs (mauvaises !), on pourrait aussi considérer le récit de James comme porteur d’une étrangeté qu’il faudrait paradoxalement apprendre à lire. C’est en cela que le texte de James peut éclairer une certaine psychanalyse interprétative qui ne s’est d’ailleurs pas gênée pour s’emparer de son récit. En effet, face à ce retour du sexuel, la critique littéraire de l’époque mais aussi certains psychanalystes et pédopsychiatres étreignent le texte pour le tordre dans le sens de toutes les interprétations possibles, des plus « psychanalytiques[11] [11]   S.  Felman, art.  cité, p.  248 : « Le problème… suite », qui voient chez la gouvernante la figure même de la frustration sexuelle l’enfermant dans un délire hallucinatoire et meurtrier, jusqu’à celle d’un pédopsychiatre qui n’hésite pas à écrire : « Si Quint fait “horreur ”, c’est que sa propre sexualité fait horreur à Henry James, que lui fait horreur la possibilité d’être attiré physiquement par les petits garçons[12] [12]   Commentaire de Morris Fraser, pédopsychiatre irlandais,… suite. » Miles exorciserait ainsi la pédophilie refoulée du romancier…

9 De même, lorsque l’opéra de Britten, The Turn of the Screw – tiré du Tour d’écrou –, a été donné à Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, en juin 2005, on a pu lire sous la plume du critique Eric Dahan : « Comme à Aix-en-Provence, on se laissera envoûter au Théâtre des Champs-Elysées par une distribution vocale remarquable, et la composition de Mireille Delunsch, rêve de gouvernante, propulsée dans cet enfer de la pédophilie et qui tente d’arracher les petits Miles et Flora à la mort dans laquelle veulent les entraîner les fantômes de Peter Quint et Miss Jessel qui abusèrent autrefois de leur innocence. Mais également par la cinglante Hanna Schaer campant Mrs Grose effarée par ce que les enfants lui ont avoué, et qui entretient jusqu’au bout un climat de panique dans ce manoir retiré de la campagne anglaise[13] En pleine actualité des procès d’Outreau et d’Angers, voilà qui donne du grain à moudre à la doxa face à l’enfer – actuel – du sexuel.

10 Henry James a pris soin de présenter l’histoire du Tour d’écrou, dans le prologue, comme « une histoire écrite, qui est dans un tiroir fermé à clef », comme une « pure terreur », comme « épouvantable… une épouvante », comme « ensemble inhumain de laideur, d’horreur et de douleur ». Et voilà que la clef serait trouvée par l’interprétation analytique, et ceci pour calmer « l’épouvante » suscitée par l’histoire ! Il suffit de sortir du tiroir l’histoire de fantasme et de lire le fantasme à l’aune d’une application théorico-discursive pour la refermer dans son tiroir. Pourtant, l’avertissement de James est clair : « L’histoire ne dira rien, du moins pas d’une façon prosaïquement explicite » (« pas d’une façon littérale et vulgaire[14] Or le piège que tend le texte du Tour d’écrou est de tomber dans l’explicite et le vulgaire, dans la vulgate, c’est-à-dire la doxa. Et la doxa aujourd’hui reprend ce que disaient en leur temps les gardiens de la moralité des innocents enfants, il s’agit aujourd’hui de littéraliser l’œuvre en en parlant comme d’un « enfer de la pédophilie »…

11 La psychanalyse aurait-elle peur d’elle-même, aurait-elle peur des fantômes et des fantasmes inconscients, craindrait-elle sa propre subversivité et sa force de transgression, son caractère trans-sexuel, en somme ? Serait-elle prise par l’angoisse de la sexualité infantile au point qu’il faudrait à tout prix lui donner un sens, la sortir de l’informe et du polymorphe fantasmatique qu’elle fabrique, qu’elle suscite ? L’enjeu du texte jamesien est alors paradigmatique de la position de l’analyste aujourd’hui par rapport au scandale de la sexualité infantile : l’interprétation ou l’assignation à se déterminer quant à l’une ou l’autre des positions de lecture est emblématique de la bipartition ou du dualisme interprétatif. La question posée est donc celle d’une épistémologie de l’interprétation : qui interprète quoi et avec quelles « armes » conceptuelles ou idéologiques ?

12 « Le sujet qui me préoccupe est la pauvreté d’imagination d’une grande partie de la critique freudienne, sa grossièreté et sa rigidité dans l’application d’intuitions psychologiques valables, sa conception étroite de ses meilleures possibilités… ces critiques freudiens n’ont pas été suffisamment freudiens[15]La position interprétative est donc clairement exposée ici par l’analyste freudien qui ne serait pas suffisamment freudien. Pas d’énigme du texte : l’ambiguïté nécessaire à la mise en mouvement de la vie fantasmatique est recouverte par une lecture sensée. Pas d’énigme du sexuel dans le texte : le rêve, le récit de rêve, entre dans une théorie normative du sexuel dont le garant du savoir est l’analyste lui-même, tout écart étant entendu alors comme « résistance », « réaction thérapeutique négative », « transfert négatif », « refus de transfert » ou que sais-je encore…

13 L’on sait le déchaînement que suscitèrent les Trois essais sur la théorie sexuelle lors de leur parution, en 1905, et l’accueil injurieux et insultant dont Freud lui-même fut la cible. Quand paraît Le tour d’écrou, en 1898, James déclenche une tempête qui semble annoncer le brûlot freudien. « L’histoire elle-même est nettement répugnante », écrit le journal The Outlook et The Independant surenchérit : « Le tour de vis est l’histoire la plus irrémédiablement dépravée que nous ayons jamais lue dans toute la littérature ancienne ou moderne. Comment Mr James, ou n’importe quel homme ou femme, a pu choisir de faire une telle étude de l’infernale débauche humaine – car il ne s’agit de rien d’autre – est inexplicable. L’étude, tout en exhibant le génie de Mr James sous une puissante lumière, affecte le lecteur par un dégoût inexprimable. Après une lecture attentive de cette horrible histoire on a le sentiment d’avoir soi-même aidé à infliger un outrage à la plus sainte et à la plus douce fontaine d’innocence humaine, d’avoir contribué soi-même, ne serait-ce qu’en y assistant de façon impuissante, à débaucher la nature confiante et pure des enfants. L’imagination humaine ne saurait aller plus loin dans l’infamie, l’art littéraire ne saurait être manipulé avec un raffinement plus subtil de souillure spirituelle[16] Annonçant les Trois essais freudiens, Le tour d’écrou est un skandalon, un piège, une pierre contre laquelle on bute, contre laquelle bute toute approche du sexuel et de son interprétation. Il est emblématique de la mise en abyme d’un désir d’interprétation de la sexualité infantile : la gouvernante veut savoir ce que savent les enfants, et le lecteur veut savoir si la gouvernante est folle ou si les enfants sont corrompus par les revenants[17] Le tour d’écrou offre ainsi une mise en perspective de la question du savoir sur le sexuel dans son intrication au visuel.

14 Qui veut savoir quoi ? Ne peut-on pas envisager le sexuel, tel que Freud le propose, comme précisément ce qui met en mouvement le désir d’en savoir quelque chose, un mouvement ininterrompu, une relance nécessaire qui est traversée par l’angoisse aussi bien que par la jouissance ? Comme si l’enjeu du savoir sur le sexuel mettait en jeu le désir même de celui qui cherche.

15 La lisibilité ou la visibilité d’un fantasme réduirait les mouvements inconscients et refoulés à un savoir clos. La gouvernante veut savoir ce que voient les enfants, fantômes, revenants… Si les enfants sont la proie d’hallucinations, elle veut entendre nommer par le petit Miles le nom du fantôme qui les a corrompus. Elle veut extraire du petit Miles l’aveu de son fantasme. Le lecteur, quant à lui, veut savoir si la gouvernante est hallucinée ou pas, si elle est la proie elle-même d’une folie meurtrière. La gouvernante semble vouloir voir l’image fantasmatique des enfants, tout comme le lecteur veut savoir si ce qu’elle voit, elle le voit vraiment ou si ce sont les enfants qui le voient, chacun voulant voir ce que voit l’autre. Alors, le fantasme de l’un se perd dans l’œil de l’autre… Qui voit qui, qui voit quoi ? Comme si la gouvernante voulait être dans le regard de l’autre pour mieux le contrôler, être dans la focale de son regard. Autant dire que la visée là serait celle de pénétrer le rêve de l’autre, forme et figure dans lesquelles le sexuel et le visuel se rencontrent. Or le statut même du fantôme est de se rendre invisible pour qu’apparaisse une étrange image, celle du désir de celui qui voit. Et si le fantôme devient visible, disparaît alors l’image du désir.

16 Le tour d’écrou interroge, à l’instar de cet autre texte jamesien tout à fait énigmatique, L’image dans le tapis[18] le statut et la fonction d’un savoir sur le sexuel, d’une interprétation du fantasme. Doit-on savoir quelle est l’image dans le tapis pour comprendre quelque chose de la vie sexuelle infantile, réserve fantasmatique même ? Est-ce que le savoir n’abrase pas simplement, ou fait faire un tour de vis à la vie psychique de celui qui sait ? Après tout, qu’importe de savoir si la gouvernante est folle ? Si elle est la proie de ses fantasmes ? Et si le savoir n’avait comme fonction que de permettre précisément de se dessaisir de lui à chaque fois, afin que se relance l’énigme infantile du sujet ? Il y aurait toujours un reste à construire.

17 « Il y a des visibilités qui personnifient un discours, c’est toujours le discours du maître. Dès lors, le visible endoctrine et incorpore le spectateur à la visibilité d’un corps personnifiant, qui n’est autre que le corps du discours qui le sous-tend. Le discours du maître soumet le regard au visible et l’engloutit dans l’assentiment. Tout autres sont les visibilités dont la forme ne personnifie rien et qui sont habitées par la parole… Dans ce cas le visible met le spectateur dans une place où l’image reste à construire[19]  L’image doit toujours laisser à désirer. Le fantasme aussi.

18 Face à l’insupportable indécidabilité du sexuel, le lecteur cherche à enclore le caractère subversif et transgressif du récit (que l’on pourrait entendre comme le récit d’un rêve) en lui donnant un sens, en abrasant par la signification de l’acte, ou de l’œuvre, ce qui fait qu’ils lui échappent. « Le triomphe de la gouvernante comme lectrice et à la fois comme médecin, comme interprète et comme thérapeute, est compromis par la mort de Miles. Il s’agira donc ici de comprendre pourquoi et comment le sens tue ; pourquoi et comment le sens tue l’enfant[20] Comment préserver l’autre de l’énigme du sexuel sans prendre le risque de le tuer, sans prendre le risque de réduire sa vie fantasmatique à un sens qui n’a de sens que pour celui qui le lui donne ? Il y aurait paradoxalement un discours sur le sexuel, là où le sexuel déjà échappe.

19 Les questions que pose le texte de James à la psychanalyse pourraient donc être celles-ci : comment entendre le fantasme de la sexualité infantile sans en tuer le sens ? Comment entendre le sexuel alors même qu’il est la condition de l’errance du sujet ? Comment faire l’épreuve de sa propre réserve fantasmatique alors même qu’elle est la condition de la division inconsciente du sujet ? Peut-on errer sur une crête, en un endroit d’entre-deux qui rappelle sans cesse le dessaisissement de soi-même ? C’est parce qu’elle veut savoir (la volonté de savoir provoque le contrôle de ce savoir et par conséquent la neutralisation du désir), que la gouvernante se transforme en meurtrière du fantasme de Miles. C’est parce qu’il veut savoir, enfermant le sens du récit, que le lecteur se fait l’interprète « sauvage » de l’œuvre de James. « La compréhension du sens en tant que savoir de l’Autre, l’aboutissement de la lecture, est conçu comme un geste violent d’appropriation de l’Autre. La lecture n’a pas seulement rapport au savoir, mais aussi au pouvoir. Elle n’est pas une simple recherche du sens, mais une lutte pour son contrôle. Le sens lui-même ne peut être, dès lors, que le résultat d’un acte de violence[21]Et une certaine psychanalyse, qui aurait perdu le sens même de l’enseignement freudien, à savoir l’ambiguïté même de l’inconscient, voulant « comprendre » ou « savoir », serait dans une lecture normative de ce qui fait précisément le scandale de l’apport freudien : la sexualité infantile, cette errance fantasmatique et ces égarements énigmatiques de la vie psychique. Vouloir assigner un sens à ce que voient les enfants reviendrait à prêter à la lecture psychanalytique du sexuel une interprétation à partir de la théorie sexuelle infantile de celui qui en tient le discours.

Savoir et disparaître

20 « Lorsque Gide découvrit que Le tour d’écrou n’était pas une histoire de fantômes, mais probablement un récit freudien où c’est la narratrice – la gouvernante avec ses passions et ses visions – qui, aveugle à elle-même et terrible d’inconscience, finit par faire vivre les enfants innocents au contact d’images effrayantes dont, sans elle, ils ne se douteraient pas, il fut émerveillé et ravi […]

21 […] Sans doute, l’étrange n’est-il évoqué qu’indirectement, et ce qu’il y a d’effrayant dans l’histoire, le frisson de malaise qu’elle suscite, vient moins de la présence des spectres que du secret désordre qui en résulte, mais c’est là une règle dont James a lui-même donné la formule dans la préface de ses récits fantastiques, lorsqu’il souligne “l’importance de présenter le merveilleux et l’étrange en se bornant presque exclusivement à montrer leur répercussion sur une sensibilité et en reconnaissant que leur principal élément d’intérêt consiste dans quelque forte impression qu’ils produisent et qui est perçue avec intensité.”

22 […] À la vérité, l’interprétation freudienne, si elle s’imposait avec l’évidence d’une solution, le récit n’y gagnerait qu’un intérêt psychologique momentané, et il risquerait d’y perdre tout ce qui fait de lui un récit, fascinant, indubitable, insaisissable, où la vérité a la certitude glissante d’une image, proche comme elle et comme elle inaccessible[22]

23 La « solution » apportée par une théorie explicative neutraliserait « le secret désordre qui résulte » de l’histoire, le mouvement fantasmatique à l’œuvre dans la vie psychique que seul le sujet peut déchiffrer lui-même. L’interprétation du sexuel devrait pouvoir être suffisamment déformable, transformable, pour ne pas s’élever comme un obstacle à la singularité du sujet qui élabore sa propre construction psychique à partir de ses théories sexuelles infantiles singulières, qui sont des théories non normatives de la sexualité. Toute expression psychique correspondrait alors à une théorie de soi, qui permettrait de rencontrer quelque chose de soi, y compris et surtout dans sa plus grande étrangeté, et en tant que telle, elle contiendrait les pouvoirs de transformation de soi. C’est pourquoi le lecteur-analyste devrait pouvoir se soustraire à toute théorie applicative, non modifiable, qui fait courir le risque d’une rigidification et d’une exclusion de soi-même. Il faudrait alors pouvoir tenir une lecture fantasmatique du fantasme, une lecture fantomatique du fantôme, autrement dit, se tenir sur la pointe de l’absence lorsqu’on lit un texte, lorsqu’on entend une parole, qui est sans cesse sur son point de fuite.

24 Comment entendre un rêve, une construction fantasmatique ? En s’absentant ? En disparaissant à l’endroit même où apparaissent les figures fantomatiques du rêve, les contours du fantasme ? À l’endroit de l’apparition des fantômes, Peter Quint et Miss Jessel, le lecteur-analyste disparaît pour laisser parler la gouvernante, non pas pour en épouser les formes. Il y a donc, dans le transfert, l’apparaître du « fantôme anamorphique », comme dit Lacan[23] Cette déformation qui fait nécessairement apparaître les fantômes-fantasmes serait la condition de possibilité de production d’une parole habitée par l’analysant lui-même. Et si le récit de James donnait à entendre précisément le point de fuite nécessaire à la position analytique : l’aphanisis ? En ce sens, l’application d’un savoir théorique risque bien de rendre familier le surgissement possible de l’étrange, de la perturbation, du dédoublement, voire de la dépersonnalisation, c’est-à-dire la disparition de soi dans l’écoute du récit.

25 C’est alors au dispositif transférentiel de la cure analytique qu’il revient de permettre d’entendre le sexuel comme une image indécidable, inaccessible, insaisissable, se tenant à la pointe du langage, dans son point de fuite, permettant de saisir le fantasme afin de s’en dessaisir et d’en construire d’autres, à l’instar de ce que dit Lacan : « À propos de n’importe qui vous pouvez faire l’expérience de savoir jusqu’où vous oserez aller en interrogeant un être – au risque, pour vous-même, de disparaître[24]

26 « […] L’analyste ne doit pas être tout à fait ignorant d’un certain nombre de choses, c’est certain. Mais ce n’est point là ce qui entre en jeu dans sa position essentielle. Certes, ici s’ouvre l’ambiguïté du mot savoir[25]

27 Le savoir aurait alors ici à faire avec la disparition même de l’analyste. Car savoir quelque chose de soi ne revient pas à comprendre quelque chose de soi. Toute compréhension mettrait le sujet dans une impossible position, celle de la propre exclusion à lui-même : « Notre manière d’exclure, écrit Maurice Blanchot, est à l’œuvre précisément là où nous nous faisons gloire de notre don d’universelle compréhension[26]  Car saisir le sens, dévoiler le fantasme de l’autre pour l’autre reviendrait à situer la folie dans l’autre. La folie de l’autre apparaît alors comme la garantie de sa propre santé et de son propre bon sens. N’est-ce pas d’ailleurs l’aveu même de la gouvernante ? « S’il était vraiment innocent, grands dieux, qu’étais-je, moi[27]

28 La tentation du « diagnostic » et de la psychopathologisation des comportements (la « pédophilie refoulée » de James, rien que ça !) dans une psychanalyse apeurée par elle-même, ainsi que le déchiffrage comportemental d’un fantasme reviendraient à situer la folie dans l’autre. La psychanalyse se draperait ainsi d’une interprétation indiscutable, se justifiant elle-même d’être du côté du vrai, pire, de la vérité, et de dénier ses propres parcours autothéoriques.

De l’autoérotisme à l’autothéorie. Le fantasme comme écriture de soi

29 Il ne s’agit donc pas de savoir quel est le sens de l’histoire écrite par James – est-ce la gouvernante qui est folle, sont-ce les enfants qui sont corrompus ? –, ni de capturer le mystère pour en faire un discours, mais comme l’écriture de James nous l’indique, de suivre les traces de ses signes et des chemins de son élaboration, afin qu’une autothéorie du lecteur se construise, fabrique ses propres effets pour enfin se défaire, et lui permette de construire d’autres autothéories à partir de ses propres énigmes.

30 « Ce par quoi, pour éviter toute obscurité, je n’entends rien de plus cryptique que le fait que j’ai l’impression de pouvoir mieux rendre ces bizarreries en montrant presque exclusivement la façon dont elles sont ressenties, en reconnaissant comme leur intérêt principal quelque impression fortement suscitée par elles et intensément subies[28] Il s’agirait donc de l’intensité de l’impression subie. Celui qui échafaude un discours échapperait à ce discours même par l’intensité dont il serait traversé, dans l’absence même du sujet et dans l’épreuve de l’angoisse qu’elle suppose. Le savoir du sexuel échappe à celui qui l’élabore, c’est en ce sens que l’on peut parler de trans-sexualité.

31 Or, lorsque le langage du savoir n’a pas le pouvoir de se taire, il fait courir le risque de ne pas laisser émerger cette réserve interprétative silencieuse nécessaire à toute autothéorie qui procède de l’autoérotisme. Le langage du savoir échappe dès lors à toute tentative de traduction, de trans-langage, de trans-textualité. La question précisément analytique ne serait-elle pas alors celle de la traductibilité de l’épreuve que constitue pour tout sujet l’expérience du sexuel, une épreuve de traduction de la trans-sexualité inhérente au sexuel ? À l’endroit même de sa saisie, le fantasme échappe. Tout se passe comme si dessiner les contours d’un fantasme transformait la vie psychique, et saisir une forme serait alors se soumettre sans cesse à l’épreuve de l’informe, de l’écart, du passage, du trans.

32 Chaque autothéorie subjectivante déloge le sujet de lui-même pour le relancer à la recherche d’une autre autothéorie, énigme sexuelle singulière. À l’évidence, l’analyste ne peut pas être en surplomb de sa position singulière, il est analyste avec ce qu’il est davantage qu’avec ce qu’il sait. Cela dit, « le tour de vis d’avance » viendrait de ce qu’il côtoie sa propre énigme sexuelle, sa propre Neurotica. En cela l’analyste serait « trans-sexuel », traversé sans cesse par un désir de savoir, bien plus qu’un savoir, car le désir de savoir est un pari théorique, non un savoir théorique, et en tant que pari, il engagerait sans cesse la vie psychique de l’analyste lui-même.

33 La force du dispositif transférentiel procéderait alors de la capacité à faire émerger une autothéorie transformatrice qui ne soit ni dans un lien d’assentiment aliénant, ni dans un lien normatif à l’idée d’un Moi psychologiquement ou culturellement acceptable. Tout savoir extérieur viendrait court-circuiter ce mouvement de transformation.

De l’indécidabilité du fantasme : « Le fantasme est le fantôme de l’objet[29]

34 Le vivant est mouvant donc insaisissable. Seuls les morts savent. La gouvernante semble confirmer le savoir de Miles dans son geste même de l’étouffer. Maintenir l’autre comme mort ou objet, se tenir soi-même comme mort ou objet protègent de toute ambivalence, incohérence, infidélité au désir, mensonge et masquent, en somme, tout ce qui fait l’impossible assignation du désir. Le fantasme expose au vivant, au mouvant, donc au désir, épreuve du corps souffrant. Le fantasme, s’il se fige, perd ce qui le rend vivant et actif : à savoir sa tension, sa capacité de transformation psychique. Une tension permanente vers la présence à soi-même, cette présence qui met le sujet au-devant de soi-même et qui le contraint à courir derrière lui, sans cesse : n’est-ce pas ce que fait la gouvernante ? Courir après Miles et Flora, figures fantomatiques et fantasmatiques de sa propre tension. Et si les enfants étaient les fantômes-fantasmes de la gouvernante ? La tension étant telle, pour elle, la traversée de l’angoisse étant si douloureuse, que la seule issue, l’impasse, en somme, est d’étouffer ce fantasme, s’en saisir de façon mortelle, parce qu’elle ne peut plus ni courir après ni s’en dessaisir.

35 Le fantasme a fonction de faire tenir un objet dont on ne peut encore se dessaisir. Il occupe donc un lieu de jouissance au bord de la perte. C’est en cela que le fantasme est à la fois poison et remède quant à l’objet qu’il enveloppe. Le fantôme de l’objet n’est pas l’objet, il est ce qui maintient l’objet au bord de la disparition. Le fantasme est l’apparition-disparition de l’objet. Et sa saisie apparaît d’autant plus désespérée au moment où les mouvements psychiques déplacent l’objet lui-même. Au moment où l’objet choit, l’angoisse de perdre le fantasme est vive, active, douloureuse. L’apparition de l’objet derrière le fantasme le fait choir. Là est l’angoisse de séparation, la dépressivité de la perte.

36 Comment le visible se voit-il, comment lire l’illisible ? Assigner une lecture directe et explicative, ne serait-ce pas réduire l’ambiguïté du visible à une voix qui lui ôterait toute subversivité ? Le sexuel est inassignable. Il y a de l’énigme sexuelle parce qu’il y a de l’inconscient, de l’illisible, du trans-sexuel. L’étreinte meurtrière de la gouvernante n’est-elle pas paradigmatique de la capacité à réduire, à étouffer l’énigme du sexuel dans un sens qui abrase toute vie fantasmatique ? Elle veut voir, elle veut pénétrer l’énigme du sexuel : croit-elle avoir sauvé l’enfant, qu’elle le saisit, qu’elle le tue. Comme si chacun portait en soi la gouvernante qui étouffe sa propre vie sexuelle, sa propre énigme. Miles échappe à l’étreinte de la gouvernante en mourant. Le secret de l’image dans le tapis échappe par la mort de tous ceux dont on croit qu’ils l’ont approchée.

37 Approcher des fantômes, ce serait entrer dans une « aire de l’informe », une aire du « troisième genre », un espace inassignable, étrange. Le sexuel met toujours hors de soi, dans un permanent écart avec soi-même. Saisir une forme ou un sens à son propre fantasme, c’est précisément prendre le risque de s’en défaire, de perdre l’objet qui tenait par et dans ce fantasme. Quelle place fantasmatique occupent les enfants-fantômes dans la vie psychique de la gouvernante et quelle place occupe-t-elle elle-même dans le fantasme de Miles, telle est la question que peut poser le texte jamesien[30] Y répondre permettrait soit de relancer la construction d’un nouveau fantasme, s’il est possible de s’en défaire, soit de refermer le récit sur lui-même. C’est alors la mort de Miles ainsi que le terme du récit. La perte est là, et dans l’étreinte, et dans le récit même. Et si le texte jamesien joue les tours et les détours de l’angoisse, c’est bien parce que ce qui est en jeu, dans la logique du fantasme, c’est l’angoisse de perdre, et le fantasme qui fait tenir l’objet, et le fantasme qui fait tenir le discours sur l’objet. À quoi servirait le fantasme si ce n’était pour faire apparaître l’objet du désir derrière son voile, c’est-à-dire sa parole ? De le faire apparaître afin d’éviter sa perte, son impossible possession. Le saisir ferait chuter et l’objet et la parole qui le tenait. La perte est là, traversée par l’angoisse.

38 « Les fantômes nous menacent d’autant plus qu’ils ne viennent pas du passé[31 Aussi la question du fantôme s’articule-t-elle à celle de l’autre genre, ce que Pierre Fédida a appelé le « troisième genre », « ni sensible, ni intelligible », un être hybride. Forme hybride, le fantôme invoque en effet un monde d’entre-deux, un monde de seuil où le savoir vacille, où la « terreur nocturne » renvoie aux limites de l’humain, de la raison, de l’habitude et du savoir. Apprendre à entendre un fantôme, à lire le fantôme dans le fantasme, serait se laisser pénétrer par la puissance chaotique du « troisième genre », d’un être hybride, métissé.

39 Et si le texte de James était un corps dont on ignore la limite, et si le fantasme ou toute histoire de fantôme était précisément ce corps dont on ignore la limite ? Alors le bord à trouver serait l’autothéorie du sujet, du lecteur. Or l’angoisse de l’analyste devant ce corps sans limite serait précisément qu’elle le précipite à inventer une théorie directe, implacable, court-circuitant l’expérience angoissante de la jouissance. Car pour inventer ses propres bords, l’angoisse joue ses propres tours. Pas de traversée du fantasme sans épreuve de l’angoisse. Car avant de se dessaisir de son fantasme, le sujet est saisi lui-même par son fantasme, afin de faire tenir encore quelque chose de l’objet. L’angoisse opère son tour d’écrou, entre la jouissance sans bord, jouissance de l’Autre, et le désir, position de la disparition de soi.

40 L’angoisse est donc ce moment où, alors qu’il devrait y avoir du manque, de la séparation, il y a un « fantôme » qui hante cette place-là, qui y loge, qui y habite. Le fantôme hante le lieu et passe les murs. Il est toujours dans un excès de présence, dans un retour au même lieu, à la même place. Freud a insisté sur la qualité corporelle de l’expérience de l’Unheimlich : c’est une expérience qui met en jeu le corps, dans ses représentations, dans ses vacillements, dans ses pertes de repère ; que ce soit l’exemple du reflet dans la porte vitrée du train ou celui où il parcourt plusieurs fois dans la ville un chemin pour se retrouver au même endroit. Le corps, là, est en jeu, mû par une étrange impossibilité à se dégager de lui-même. L’excès du même participe de l’expérience de l’Unheimlich.

41 Tout se passe comme si, prisonnier de lui-même, le corps ne pouvait s’échapper que par sa propre disparition, son éclipse ou sa déformation.

42 Dans quel espace-temps se trouve le fantôme ? Selon quelles coordonnées spatio-temporelles surgissent les revenants ? N’est-ce pas de la nature même du fantôme que de n’être ni dehors ni dedans ? Être intermédiaire, entre, une coupure possible qui permet un espace psychique.

L’indétermination du sexuel : « L’ivresse bénie de la pure possibilité »

43 Et si la traversée fantasmatique confrontait sans cesse le sujet à sa propre trans-sexualité ? dans le sens où, à l’épreuve du sexuel, la vie psychique bute là où « tout est en mouvement », comme l’écrit Blanchot ? Là où, pour border l’angoisse de ce mouvement incessant, le sujet va se mettre à la recherche d’un secret à découvrir[32va courir après les formes définies et déterminées d’une causalité psychique qui donnera du sens, le sens, à un excès d’informe.

44 Le fantasme-fantôme est la réserve de toutes les vies possibles, « l’œuvre encore indéterminée, pure de toute action et de toute limite », « l’ivresse bénie de la pure possibilité », « cette vie fantomatique et irréelle de ce que nous n’avons pas été, figures avec qui nous avons toujours rendez-vous[33]Le fantasme donne toujours rendez-vous au sujet, mais pour peu que le sujet s’y rende, et y entende quelque chose, alors le fantasme se défait et laisse le sujet dans cette dessaisie nécessaire pour relancer quelque chose de son désir.

45 Le sens donné au fantasme, s’il convient de dire qu’il peut donner rendez-vous à cette figure, peut aussi, s’il la fige, obturer les chemins de toutes les vies fantasmatiques possibles, conditions de possibilité subversive du mouvement psychique.

46 Alors suivons l’adage : « Ne demandez pas votre chemin, vous ne pourrez plus vous perdre. »

Notes

[ *] Laurie Laufer, psychanalyste, maître de conférences à l’Université Paris 7-Denis Diderot, 40 rue du Banquier, 75013 Paris.

[ 1] H. James, La bête dans la jungle, trad. franç., Paris, Critérion, 1991, p. 38.

[ 2] L. A. Salomé, 1910, Éros, trad. franç., Paris, Éditions de Minuit, 1987, p. 134.

[ 3] H. James, 1898, Le tour d’écrou, trad. franç., Paris, Éditions Stock, La Bibliothèque cosmopolite, 1994, p. 179.

[ 4] S. Felman, « Henry James, folie et interprétation », dans La folie et la chose littéraire, Paris, Le Seuil, 1978, p. 239-343. Je remercie Ana Bedouelle de m’avoir communiqué cet article.

[ 5] Ibid., p. 240.

[ 6] Je renvoie ici aux développements proposés par Claire Nahon sur la trans-sexualité, notamment son article « Les transsexuels : d’une certaine vision de la différence », Cahiers de psychologie clinique, « Le visuel », 20/2003, Bruxelles, De Boeck, ainsi qu’à l’argument de ce numéro de Cliniques méditerranéennes : « En réalité, la trans-sexualité n’est-elle pas le nom qu’il faut aujourd’hui imaginer, pour renouer enfin avec la dimension transgressive – singulièrement disparue des productions psychanalytiques contemporaines – propre au sexuel auto-érotique, sexuel infantile que le deuxième des Trois essais sur la théorie sexuelle met très précisément en évidence ? »

[ 7] Quatrième de couverture de l’édition du Tour d’écrou parue aux Éditions Stock, 1994.

[ 8] « Une lecture “freudienne” n’est donc pas simplement une lecture assurée du savoir de Freud, mais d’abord une lecture de Freud, qui doit, comme telle, prendre des risques, mais ne peut être sûre de quoi que ce soit, ne peut transgresser son statut de lecture nécessairement soumise à l’erreur », S. Felman, art. cit., p. 259.

[ 9] C. Nahon, cf. l’argument de ce numéro.

[ 10] S. Felman, art. cit., p. 259.

[ 11] S. Felman, art. cité, p. 248 : « Le problème théorique focal que soulève, de toute évidence, l’exégèse littéraire analytique est donc celui du statut de la sexualité dans le texte. C’est ainsi que Wilson explique en effet toute l’histoire du Tour de vis par la frustration sexuelle de la gouvernante amoureuse du maître et qui, incapable de s’avouer ses propres désirs sexuels les projette obsessivement, hystériquement, sur les enfants, les perçoit comme extérieurs à elle-même sous la forme hallucinée des fantômes. » Et Shoshana Felman de citer Wilson : « La théorie est, ainsi, que la gouvernante qui raconte l’histoire est un cas névrotique de refoulement sexuel, et que les fantômes ne sont pas des fantômes réels (sic) mais des hallucinations de la gouvernante. »

[ 12] Commentaire de Morris Fraser, pédopsychiatre irlandais, dans The Death of Narcissus (1976), cité par Julie Wolkenstein dans sa préface à l’édition bilingue du Tour d’écrou, Paris, Garnier Flammarion, 1999.

[ 13] Quotidien Libération du vendredi 10 juin 2005. C’est moi qui souligne.

[ 14] « Not in any literal vulgar way » : traduction de l’édition Garnier-Flammarion.

[ 15] Mark Spilka cité par S. Felman, art. cit., p. 247.

[ 16] Cité par S. Felman, art. cit., p. 242.

[ 17] « Après cela je rejoignis Mrs Grose du plus vite que je pus ; et il m’est impossible de décrire de manière intelligible contre quoi j’eus à me débattre dans l’intervalle. Je m’entends seulement encore crier, alors que je me jetais bel et bien dans ses bras : “Ils savent – c’est trop atroce, Ils savent, ils savent ! – Quoi donc pour l’amour de dieu… ?” Je sentais son incrédulité pendant qu’elle m’étreignait. “Mais tout ce que nous, nous savons – et Dieu sait quoi de plus encore ! ” Puis, comme je quittais ses bras, je lui expliquai tout, me l’expliquant peut-être à moi-même seulement à cet instant avec une totale cohérence. «“Il y a deux heures, dans le jardin” – je pouvais à peine articuler – “Flora a vu !” Mrs Grose reçut ces mots comme si elle avait pris un coup dans l’estomac. “Elle l’a dit ?” demanda-t-elle, le souffle court. – Pas un mot, c’est cela l’horreur. Elle a gardé cela secret ! Une enfant de 8 ans. » H. James, Le tour d’écrou, op. cit., p. 86.

[ 18] « Il était hors de doute que pour lui ce point capital qui nous échappait totalement sautait aux yeux. Je hasardai que ce devait être un élément fondamental du plan d’ensemble, quelque chose comme une image compliquée dans un tapis d’Orient. Vereker approuva chaleureusement cette comparaison et en employa une autre : c’est le fil, dit-il, qui relie mes perles. » H. James, L’image dans le tapis, trad. franç., Paris, Éditions Pierre Horay, 1984, p. 34.

[ 19] M.-J. Mondzain, L’image peut-elle tuer ?, Paris, Bayard, 2003, p. 61.

[ 20] S. Felman, art. cit., p. 302.

[ 21] Ibid., p. 304.

[ 22] M. Blanchot, « Le tour d’écrou » dans Le livre à venir, Paris, Gallimard, coll. « Idées », 1959, p. 191.

[ 23] J. Lacan (1964), Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, p. 83.

[ 24] J. Lacan (1961), Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, séance du 21 juin 1961 : « L’analyste et son deuil », Paris, Le Seuil, p. 460.

[ 25] Ibid., p. 448.

[ 26] Cité par S. Felman, art. cit., p. 330. « Le discours de maîtrise, de pouvoir totalitaire tente d’exclure, c’est la menace même de la rhétorique – de la sexualité comme division et comme fuite de sens, comme contradiction et comme ambivalence –, la menace même, en d’autres termes, de l’immaîtrise et de l’impouvoir, de la castration inévitable en tant qu’elle est inhérente au langage », ibid., p. 331.

[ 27] H. James, Le tour d’écrou, op. cit., p. 240.

[ 28] H. James cité par S. Felman, art. cit., p. 260.

[ 29] Selon la formulation de Pierre Fédida.

[ 30] H. James, Le tour d’écrou, op. cit. « Tous, nous étions réellement coupés du monde, nous étions unis dans un même danger. Eux n’avaient que moi, et moi – eh bien, je les avais, eux. En un mot, c’était une chance magnifique. Cette chance se présentait à moi sous la forme d’une image profondément concrète. J’étais un écran – je me tiendrais devant eux. Ils en verraient d’autant moins que j’en verrais davantage. Je me mis à les observer avec une incertitude aiguë, une tension cachée, qui auraient bien pu me conduire au bord de la folie. » « Il y a là des abîmes, des abîmes ! Plus je réfléchis, plus je perçois de choses, et plus je perçois de choses, plus j’ai peur. Et je ne sais pas ce que je ne vois pas, ce dont je n’ai pas peur », p. 80 et 89.

[ 31] G. Deleuze, L’image-mouvement, Paris, Éditions de Minuit, 1983, p. 138.Retour

[ 32] « Y avait-il un secret à Bly, une sorte de mystère d’Udolpho ou un parent fou, inavouable, séquestré dans une cachette insoupçonnée ? » H. James, Le tour d’écrou, op. cit., p. 51.

[ 33] M. Blanchot, « Le tour d’écrou », art. cit. : « Ce qui revient à dire que le sujet du Tour d’écrou, c’est – simplement – l’art de James, cette manière de toujours tourner autour d’un secret que, dans tant de ses livres, l’anecdote met en question, et qui n’est pas seulement un vrai secret – quelque fait, quelque pensée ou vérité qui pourrait être révélée –, qui n’est même pas un détour de l’esprit, mais échappe à toute révélation, car il appartient à une région qui n’est pas celle de la lumière. » Blanchot évoque « […] cet art où tout est mouvement, effort de découverte et d’investigation, plis, replis, sinuosité, réserve, art qui ne déchiffre pas, mais est le chiffre de l’indéchiffrable […] » Et plus loin : « C’est qu’en ces heures de confidences avec lui-même, il est aux prises avec la plénitude du récit qui n’a pas encore commencé, lorsque l’œuvre encore indéterminée, pure de toute action et de toute limite, est seulement possible, est l’ivresse « bénie » de la pure possibilité, et l’on sait comme le possible – cette vie fantomatique et irréelle de ce que nous n’avons pas été, figures avec qui nous avons toujours rendez-vous – a exercé sur James une attirance dangereuse, parfois presque folle, que l’art seul peut-être lui a permis d’explorer et de conjurer », p. 192-193.

Résumé

À l’instar des Trois essais sur la sexualité infantile, Le tour d’écrou de Henry James, œuvre contemporaine du brûlot freudien, a déclenché un scandale tant dans l’opinion que chez les « experts » en psychologie et psychiatrie. On y a vu une offense subversive et perverse à l’endroit de la supposée innocence enfantine. C’est en cela que l’œuvre de James est paradigmatique d’une certaine position interprétative du sexuel infantile qui oscille entre la normativité qui abrase le fantasme dans le sexuel et la dénonciation de la folie de l’autre. Mais elle peut ouvrir aussi, si l’approche que l’on en a suit l’enseignement freudien de l’appréhension de l’écart et de l’ambiguïté, à une autre lecture, en décalage, celle du fantasme-fantôme qui accueille la transgressivité et l’indétermination du sexuel infantile, son indiscernabilité fantasmatique, sa trans-sexualité, en somme.

Mots-clés

fantasme, fantôme, sexualité infantile, ambiguïté, énigme, scandale

Just like the Three Essays on infantile sexuality, The Turn of the Screw by Henry James, a work contemporary with the Freudian fire-brand, has provoked a scandal among the public opinion as well as among the « experts » in psychology and psychiatry. It was considered a subversive and perverse offence against the proverbial infantile innocence. That is why James’s novella is paradigmatic of a certain interpretative position concerning infantile sexuality which wavers between a normalcy which abrades sexual fantasy and the denunciation of madness within the other party. But it may also open, if the chosen approach follows along the lines of Freudian theory about the apprehending of discrepancy and ambiguity, on a new understanding, a differing one, that of the fantasy-phantom which may welcome the transgressivity and indeterminacy of infantile sexuality, its fantasmatical indiscernability, in short, its trans-sexuality.

Keywords

fantasy, phantom, infantile sexuality, ambiguity, riddle, scandal

 

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