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Onfray – De l’imposture par Léon-Marc Levy

01 Fév

Ecrit par Léon-Marc Levy sur 1 février 2013. Publié dans Philosophes, Philosophie

Onfray 2L’imposture « philosophique » continue. Après Platon, Freud, Sartre, voici Sade. Et c’était après la Bible, Dieu et autres babioles. Le fonds de commerce est vaste et les perspectives marchandes alléchantes. La machine commerciale de M. Onfray porte un nom, l’imposture, et consiste en un procédé, attaquer l’un après l’autre les grands fondateurs de la culture occidentale. Non pas que M. Onfray ait en ligne de mire la pensée occidentale, ce serait une ambition défendable. Il n’a en ligne de mire qu’une chose : lui-même et les têtes de gondole de la philosophie des grandes surfaces.

M. Onfray sévissait encore l’autre soir et toujours chez son inséparable FOG (Franz-Olivier Giesbert), celui-là même qui l’avait poussé sur le devant de la scène « anti-freudienne » il y a quelque temps. D’approximations historico-philosophardes en contre-vérités et banalités affligeantes (« Il vaut mieux être heureux que malheureux » « il vaut mieux être heureux ensemble que tout seul » « commençons le bonheur par le faire au coin de sa rue »), notre géant de la pensée a fini par mettre le pourtant expérimenté et placide Jacques Attali hors de lui : il a fini par hurler qu’Onfray était affligeant de banalités éculées et un menteur, un menteur et un menteur ! A défaut d’un grand moment de pensée on a eu au moins un bon moment de télé et des bribes de vérité.

M. Onfray hait la philosophie. Cette haine est une évidence pour tout observateur, pour tout lecteur, pour tout auditeur ; il a tous les tics du mauvais élève de classe de philo : plutôt que l’abstraction, les références classiques ou l’argumentation logique, M. Onfray préfère l’exemple concret, la vulgarisation café du commerce, la philosophie « en bas de chez moi » comme dit Iegor Gran à propos de l’écologie.

L’apologie de l’ « hédonisme solaire » prend chez lui sans cesse les accents des pages de Marie-Claire « psychologie » ou du « manuel pour aller bien » : jouissez de votre corps, baisez bien, mangez bien, buvez bien et, au milieu de ce joli monde d’humains heureux enfin, on pourra construire l’amour et la fraternité. Et voilà. Quel dommage seulement que M. Onfray n’ait pas pensé et dit cela beaucoup plus tôt dans l’histoire de l’humanité, ça nous aurait peut-être évité quelques cauchemars terribles. En fait, M. Onfray est ce qui a manqué à l’humanité depuis ses origines. Mais enfin, maintenant il est là et l’âge d’or va pouvoir commencer.

Les fondements du système marchand d’Onfray sont en fait d’une grande simplicité et il faut, sans conteste, reconnaître au bonhomme un formidable talent dans ce domaine. La philosophie est une discipline à la fois fascinante et redoutablement difficile. Les deux choses allant d’ailleurs ensemble. Il y a donc une « clientèle » potentielle, un « marché » : tous ceux qui rêvent de philo mais s’arrachent les cheveux devant la difficulté à s’affronter aux vrais textes philosophiques. La lecture de Kant, de Spinoza, de Lévinas est un exercice difficile pour l’esprit. On peut comprendre l’aspiration d’un certain nombre à « entendre sans apprendre », vieux fantasme de l’humanité. Le créneau Onfray c’est de se tenir sur un vague territoire philosopheux (métaphysique, religions, questions sociétales, difficultés de vivre … ) et d’énoncer, sur ce territoire indéfini, des généralités hâtives et médiocres parce que jamais fondées sur un vrai travail d’analyse et de pensée. On connaît les grotesques axiomes de départ : le christianisme c’est pas bien, c’est le lit du nazisme (OMG comme diraient mes étudiants sur leurs SMS !). Où est l’énorme développement qui serait nécessaire à aboutir à une conclusion aussi … énorme justement ? Nulle part. Le raccourci est saisissant. Les apôtres annoncent Hitler, c’est moi qui vous le dis ! Et Platon Mussolini.

La ficelle est éprouvée, plus c’est gros et simple, plus ça marche. Et ça marche sur le « là, j’ai enfin compris … la philosophie ! » Ce n’est pas rien. Pas une bribe de pensée ou un concept. Non. La philosophie ! Le tour de passe-passe est dans le glissement subreptice et massif du « pas grand’chose » au « tout ». Onfray est un généralisateur systématique. Tous les systèmes de pensée, toutes les périodes de l’histoire des idées, ont toujours présenté, en même temps que de vraies avancées de l’esprit cela va de soi, de graves défaillances qui, à un moment ou un autre de l’histoire humaine,  se sont avérées effroyables. La pensée grecque a une coloration sélective et élitiste. La pensée juive autoritaire et brutale. Le christianisme normative et dictatoriale … Ca ne veut nullement dire que les Grecs sont eugénistes, les Juifs violents et sectaires, les Chrétiens « fascistes ». Oui mais alors, si on commence à faire dans la complexité, les nuances, le travail d’analyse, les clients de M. Onfray sont aussitôt largués et M. Onfray privé de fonds de commerce. Or c’est justement ça la philosophie : le territoire de la complexité, de la nuance essentielle, de la petite différence qui fait tout le sens de la pensée. « Les je-ne-sais-quoi et les presque rien » de Vladimir Jankélévitch. La « petite cassure » sémantique qui organise des mondes de Claude Lévi-Strauss. Le « détail infime » dans la machine qui explique une grande part du fonctionnement de la machine de René Thom. La position du philosophe c’est celle de Michel de Montaigne, celle du « je ne sais rien si ce n’est que je ne sais pas ». Celle de Jankélévitch, encore, du « philosopher c’est se comporter vis-à-vis de l’univers comme si rien n’allait de soi. »

Philosopher. Verbe actif, intransitif. Pas bon pour le commerce qui préfère les produits emballés, prêts à consommer, bouclés, ficelés. Donc LA philosophie. Tant pis pour Kant (cet ignoble précurseur d’Adolf Eichmann) qui disait « On ne peut apprendre la philosophie, on ne peut qu’apprendre à philosopher ». Ils sont tellement ennuyeux ces philosophes, pénibles.

Onfray a peur du débat. On le voit sur les plateaux de télé qu’il aime tant. Très à l’aise quand il est le seul invité (ce qui était le cas par exemple il y a un deux ans chez FOG à l’avant-sortie de sa charge sur Freud), le bonhomme est sombre, nerveux, agressif, injurieux dès qu’il a en face de lui un … philosophe. Pas de « l’université populaire de Caen ». Non, un philosophe, qui fait son petit boulot de philosophe : les classiques, la connaissance des grandes sources, une bonne maîtrise de l’épistémologie. Onfray est effrayé. A le voir vendredi soir dernier face à des gens qui ne semblaient pourtant lui en vouloir nullement a priori, on pouvait légitimement se demander où était son « hédonisme solaire », sa religion de la jouissance, son culte du bonheur individuel et collectif, plus simplement sa joie de vivre. « Je réponds pas à ça, c’est nul … » « La phrase est sortie du contexte, c’est minable … » (ah les « phrases sorties du contexte » !! Que deviendraient nos bateleurs intellos ou politiques si ce merveilleux moyen d’escamotage n’existait pas !)

Pas de panique. Les marchands passent, les grands moments de la pensée humaine restent. Pas tels quels bien sûr. Ils restent en se combinant à d’autres strates, à des regards différents, à des synthèses nouvelles. Mais ils restent, parce qu’ils ont été féconds, fondateurs d’un élan, d’une lumière dans l’histoire humaine. Il en est ainsi de Freud par exemple. Les techniques cliniques avancent, se diversifient, la neurologie aussi, la pharmacologie pourquoi pas. L’analyse des discours même. Des courants viennent enrichir, compléter, adapter la révolution viennoise. Mais Freud est là, à jamais, comme un moment de lumière.

Le seul moment que nous offre M. Onfray, c’est, dans le meilleur des cas, un moment de franche rigolade à la télé. Et encore, il faut être de bonne humeur.

 
2 Commentaires

Publié par le février 1, 2013 dans COMPTE-RENDU de LIVRE

 

2 réponses à “Onfray – De l’imposture par Léon-Marc Levy

  1. Bertrand

    février 1, 2013 at 7:12

    L’onfray, la pathétique enflure.

     
  2. Pierre Heudier

    juin 28, 2018 at 2:22

    Pamphlet de M. Onfray contre le Journal d’Alain
    L’art de ne pas lire

    « Alain fut terriblement handicapé physiquement, ce dont témoigne le petit journal de son amie Marie-Monique Morre-Lamblin (judicieusement intégré au Journal du philosophe) qui montre le corps souffrant d’Alain – qui ne se plaint jamais. Mais à aucun moment il ne fut mentalement, psychologiquement ou spirituellement défaillant. » Solstice d’hiver, M. Onfray

    Quelques notes de Marie-Monique sur l’état du philosophe :
    1939
    Délire au coucher et nuit
    1940
    19 février plaintes, délire, paroles incohérentes.

    1er juin. Toujours détresse morale.

    12 août. Somnolent toute la journée, regard terne

    3 septembre. Découragement, désespoir que je n’arrive pas à calmer
    23 octobre. Cris de souffrance et délire toute la nuit.
    25 octobre violence, délire, cris, désespoir

    27 octobre. Plaintes, délire, me veut constamment près de lui.

    14 novembre. des absences ; confusion sur le temps. « J’ai mal… j’ai mal » crescendo

    17 novembre. Alain découragé, irrité. « Il vaut mieux mourir que souffrir ainsi », répète-t‑il. 18 novembre. Lever pénible. Alain écrit deux pages à un Journal abandonné depuis le 2
    1941
    2 mars. Journée inquiétante par une somnolence presque continue.

    8 mars. (…) Rêverie divagante. Rêve sans lien avec la situation et les sujets d’entretien. Rêve… tristesse, impatience, délire (guerre – prisonniers).

    14 mars. l’état de somnolence, d’absence, d’incoordination se maintient. Parle difficilement. Triste. Douloureux.– 16 mars. Le Maître passe plusieurs heures au jardin, mais dans l’indifférence complète. Je suis bien soucieuse. Paroles incohérentes, phrases commencées, non achevées. Fin de journée bien triste. – 17 mars. commence une phrase sans vouloir la finir, sans lien avec ce qu’on dit.

    22 mars. Nuit de souffrance et de délire. Journée de somnolence complète. –

    27 mars. Alain dit : « Voilà qui me donne la vision nette de mon état. Quel désespoir d’assister ainsi à l’écroulement de son être. »

    2 mai. Plaintes, découragement
    3 mai. Même état. Rêverie sans accord avec ce qui est dit.

    7 mai. Toujours confusion sur les temps et les lieux (doit partir en voyage avec les amis qui l’attendent, il faut faire ses malles…).

    ——————————————————————————————————————
    ALAIN : « 7 mai. La saison est admirable et ma santé s’adapte à ce beau temps d’été. Nous allons voyager et voir des médecins. Pourtant je ne me sens pas en sûreté, dans la confusion qui m’envahit peu à peu. »
    ——————————————————————————————————————-

    20 juin. remâche les aliments en les rejetant en un mouvement de rumination baveuse. Yeux mornes et absents toute l’après-midi. Mutisme complet ; absence sauf quelques cris d’une voix méconnaissable. Cet état jusqu’au coucher.

    Du 17 au 24 juillet le Maître de minuit au matin a eu un cauchemar de fureur démente qui m’a jetée au fond de la tristesse.

    Nuit du 24 au 25 en alerte, mais passable dans l’ensemble. L’agitation commençant vers minuit : « Enlevez-moi ces animaux, ces serpents… ».

    2 août. Alain frôle le délire.
    11 août. Nuit très mauvaise de cauchemar et de plaintes pour Alain.
    12 août. Insomnie complète et plaintes et cris sans arrêt. Docteur appelé à la fin de la nuit précédente pas venu.

    13 août. Somnolence sans arrêt dès le lever (9 h). Très mauvaise nuit. Cris. Délire. Sœur Claire veille.
    14 août. Nuit peut-être la plus mauvaise de toutes. Cris de délire inhumains.

    22 août. Toujours temps sans chaleur avec pluie. Somnolence, tristesse, incohérence.
    24 août. agité et incohérent toute la nuit. –

    2 septembre Nuit très mauvaise. Lamentation et délire.

    29 septembre. De l’humeur ; sombre, triste, irritable contrairement à l’état habituel. – 30 septembre. Pluie toute la journée. Journée affreusement triste. Alain irritable, incohérent tout le jour. Ne s’intéresse à rien. Imprécations contre tout et tous, surtout Lina. Intertrigo très douloureux, dit-il.

    22 octobre. Le Maître tourné au noir. « Je meurs – Ô désespoir – c’est la fin de la vie. » Désintérêt de tout. Lit pourtant Les Misérables, 3e volume.
    ——————————————————————————————————————-
    ALAIN : « 1er novembre 1941. Je suis noyé de chagrin. Je ne veux pas écrire pourquoi. Et cependant chacun de mes intimes me le rappelle cruellement (…) J’ai bien pensé à me tuer d’un coup de pistolet. »
    SUPPLEMENTS

    LETTRE DE PAULHAN A R. GUERIN EN 1941
    «Alain, fort vieilli, souffrant, ne bougeant qu’à peine, parfois semblant près du gâtisme »
    ——————————————————————————————————————-
    Onfray par lui-même ?

    « Dans son ardeur à conspuer et massacrer, le critique négateur crée, à un moment ou à un autre, un objet virtuel en lieu et place de l’objet réel qu’il faudrait lire, comprendre, analyser, commenter et critiquer véritablement. Lire est un art, et il faudrait ce qu’il suppose de talent, de pertinence, de compétence. De sorte qu’il est facile d’inventer un livre qui n’existe pas dont on fera d’autant plus aisément la critique qu’on pourra lui reprocher des thèses qui ne s’y trouvent pas mais qu’on aurait aimé y voir pour faciliter l’entreprise de démolition (…) En défigurant une pensée, on semble triompher plus facilement de sa complexité.
    Michel Onfray, L’Archipel des comètes, chapitre 17 « Le cliquetis des petits sentiments desséchés », Grasset, 2001

     

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