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Brève histoire d’un fonds de films tchèques en France parJulie Charnay*

03 Oct

Du 26 septembre au 10 octobre 2012, la Cinémathèque française fête les 100 ans de Jiří Trnka, créateur tchèque du « cinémarionnette ». C’est l’occasion de se pencher sur un de ces fonds exceptionnels, sans doute aujourd’hui la plus importante source de cinéma tchèque en France et dont les films d’animation de marionnettes à la beauté enchanteresse ont connu en leur temps une reconnaissance internationale.

Les origines

L'Année tchèque de Jiří Trnka, 1947

Les archives de la Cinémathèque française reçoivent régulièrement des dépôts qui viennent enrichir ses collections. Ainsi, de 2001 à 2003, l’Association pour les relations franco-tchécoslovaques (ARTS), ancienne association France Tchécoslovaquie, a déposé plusieurs centaines de films, à raison de cinq dépôts au total : des courts métrages d’animation, bien sûr, mais aussi des documentaires et des fictions, courts ou longs, dont la production s’échelonne entre 1946 et 1988.
Jiří Trnka sur le tournage de son film Les Aventures du brave soldat Chveik, 1955  Kratky Film PrahaL’association France Tchécoslovaquie (AFT), association pour le resserrement des liens d’amitié et le développement des échanges culturels franco-tchécoslovaques, a suivi les mouvements de l’Histoire. Née avant la Seconde Guerre mondiale et dissoute en 1998, elle a été présidée par des noms illustres tels que Jean Effel (1) ou le mime Marceau. Les aléas politiques ont rythmé les échanges entre les deux pays : âge d’or entre 1965 et 1969, avec l’effervescence cinématographique et culturelle de l’époque, sommeil forcé de 1969 à 1975 avec la normalisation qui assomma la Tchécoslovaquie ; reprise tout en douceur avec le dégel. L’essor du cinéma au sein de l’association s’est produit dans un  contexte déterminant qui reliait à la fois un intérêt croissant du  public pour le cinéma tchèque, et l’animation en particulier, et le  foisonnement des ciné-clubs fleurissant un peu partout en France depuis  la Libération. L’animation tchèque de très haute qualité et ses figures  de proue telles que Jiří Trnka, Karel Zeman ou Eduard Hofman ont constitué une alternative idéale face à Disney pour le public, et notamment pour les critiques de gauche (2) .

Les acquistions

Vieilles légendes tchèques de Jiří Trnka, 1953 Kratky Film PrahaAinsi, si l’association possédait déjà un  petit fonds de films, les premières arrivées massives et significatives  se produisirent en 1964 à l’occasion de la présentation au Festival de  Cannes de certains films tchèques (3).  Au nombre de ces nouvelles productions arrivées en France se trouvait  tout un fonds de films d’animation, dont certaines grandes oeuvres de  Jiří Trnka (notamment Les Vieilles Légendes tchèques,  1952). Ces films de haute qualité fraîchement acquis ne prirent jamais  le chemin du retour, restèrent dans la cinémathèque de l’association et  en constituèrent son premier fonds important.
L'Archange Gabriel et Madame L'Oye de Jiří Trnka,1964 Kratky Film PrahaAprès cela, les acquisitions (des films) eurent  différentes origines, pour la plupart des dons, au regard d’un budget  d’acquisition très limité. Des comités de visionnage étaient  régulièrement dépêchés à Prague par l’AFT, soucieuse de se tenir au  courant des dernières productions. Malgré les nombreux problèmes  rencontrés lors du passage des frontières, on fonctionnait alors  principalement sous forme de  » troc « , un système de bonne entente qui  convenait bien à l’échange de ces films de facture artisanale, conçus  dans un contexte de demi-mot et de demi-autorisation.
C’est ainsi que, paradoxalement, l’organisme central d’État le  Film Tchécoslovaque devint le principal fournisseur de l’association.  Car, si la politique d’exportation des films tchèques ne perdait pas de  vue son objectif – à savoir la diffusion contrôlée d’une certaine image  de la Tchécoslovaquie –, le Film Tchécoslovaque connaissait la  philosophie et les valeurs de l’association France Tchécoslovaquie,  consistant à valoriser la production cinématographique tchèque dans  toute sa diversité. Elle fit ainsi don d’une copie neuve de L’Archange Gabriel et Dame Oie de Jiří Trnka (1964), dans l’objectif de la réalisation du story-board d’une séquence du film pour Fantasmagorie n° 5, consacré à Jiří Trnka (4).
Aventures fantastiques = L'Invention diabolique de Karel Zeman, 1958L’ambassade de Tchécoslovaquie en France fut elle aussi, et de  façon plus évidente, un important fournisseur pour la cinémathèque de  l’association. Les films de propagande arrivaient en effet massivement  par ce canal : des fonds entiers en provenance directe et officielle de  Prague. L’enjeu de ces films exportés par l’État tchèque n’était pas  moindre, comme en témoigne l’organisme officiel, le Ceskoslovensky Film  export :  » À l’étranger, les représentations diplomatiques et les  centres de culture et d’information tchécoslovaques permettent au public  de connaître le passé et le présent de la Tchécoslovaquie par le cinéma (5). « 

Diffusion et rayonnement des films

Le Lion et la chanson de Bretislav Pojar, 1959 Kratky Film PrahaOn s’en doute, tous les films de cette  cinémathèque ne rencontrèrent pas le même engouement en France… Mais,  par sa politique de diffusion exigeante, l’association a largement  contribué à la diffusion de certains films dans un contexte prompt au  silence culturel dès lors qu’une oeuvre n’entrait pas dans le  » moule « .
Les projections eurent d’abord lieu  dans des sites prestigieux (le musée de l’Homme, à Chaillot, le musée  des Arts décoratifs, la cinémathèque de la Ville de Paris…) avant  l’ouverture de la petite salle de l’association. À partir de 1967-1968,  les modes de diffusion des films se développent : en interne, la  cinémathèque fonctionne en ciné-club et fournit en parallèle d’autres  salles et festivals. Les projections événementielles à l’extérieur  perdurent, tandis que se multiplient les partenariats avec différentes  structures, ciné-clubs et salles d’art et d’essai partout en France,  mais aussi à l’étranger. Ces partenariats, notamment avec le Festival  international du film d’animation d’Annecy (6),  l’Association française du cinéma d’animation (AFCA), l’Association  française des cinémas d’art et d’essai (AFCAE), ou encore la Ligue de  l’Enseignement, ont largement contribué au rayonnement des films  tchèques, et d’animation en particulier.

Le contenu

Mon cher petit village de Jiri Menzel, 1985. Affiche signée Alain Lynch et Dominique GuillotinC’est la forme courte qui domine ! L’animation y est largement  représentée, à l’image de la production foisonnante de l’époque.  Chefs-d’oeuvre primés de la marionnette ou séries de dessins animés,  c’est une véritable démonstration du talent des animateurs tchèques. Les  films de fiction en prises de vues réelles, courts ou longs, y sont  minoritaires, mais d’une très grande qualité : cette sélection se réduit  à la quintessence de la production des années 1960 à 1980, comme un  échantillon de ce que le cinéma tchèque a produit de plus intéressant,  avec, entre autres, Le Plafond de Vera Chytilová (1961), Personne ne rira de Hynec Bocan (1965), Le Retour du fils prodigue de Evald Schorm (1966), ou encore Mon cher petit village de  Jiří Menzel (1985). On y trouve enfin un grand nombre de films  documentaires, pour la plupart à valeur didactique, bien entendu.

Les traces de son histoire

Le Petit parapluie de Bretislav Pojar, 1957 Kratky Film PrahaL’état des copies déposées aux archives nous apprend beaucoup. Les  bobines les plus délabrées, les plus rayées, dont les perforations ne  tiennent plus qu’à un fil – lorsqu’elles ne sont pas tout simplement  craquées –, correspondent aux films les plus diffusés, les plus vus,  c’est-à-dire ceux qui ont rencontré le plus de spectateurs et ont tourné  le plus longtemps. Ce sont donc ces films aujourd’hui usés qui ont  contribué au rayonnement de la production tchèque en France et ont ainsi  véhiculé une certaine image de la Tchécoslovaquie, malgré la volonté de  ses dirigeants. Or, au regard du bilan qualitatif du fonds, cette image  était principalement reflétée d’une part par le cinéma d’animation  – qui occupe une part majoritaire du fonds global de la cinémathèque de  l’AFT/ARTS – et d’autre part par les films  » clandestins  » ou   » semi-clandestins  » de la Jeune Vague tchèque, dont les copies sont  particulièrement usées. Soit l’animation en tant que spécificité de  haute qualité de la cinématographie tchèque, et les films et  documentaires des années 1960 comme témoignages réalistes de la vivacité  de la culture tchèque à un moment donné.

La Main de Jiří Trnka, 1965 Kratky Film PrahaPour exemple significatif, La Mainde Jiří Trnka (1965)  ne bénéficie malheureusement d’aucune copie déposée aux archives de la  Cinémathèque française. Aux dires de Jean-Pierre Clément, c’est sans  doute le film dont la diffusion a posé le plus de difficultés.  Énormément diffusées par l’association, dès sa sortie, toutes les copies  dont elle disposait durent être rendues aux autorités tchèques, qui  étaient extrêmement vigilantes sur ce point, ou furent complétement  laminées par les multiples projections. Or, les copies de films de propagande, qu’il s’agisse de  documentaires de promotion touristique ou de relectures historiques,  sont en parfait état et certaines n’ont même pour ainsi dire jamais été  projetées : des copies anciennes mais sans rayures ni tâches. Ces films  ont, malgré tout, été soigneusement conservés et confiés aux archives de  la Cinémathèque française, mêlés aux différents chefs-d’oeuvre  tchèques, par un secrétaire national à la Culture soucieux du témoignage  historique qu’ils représentaient et représentent pour nous  aujourd’hui.

Le Baron de Crac de Karel Zeman, 1961 Kratky Film PrahaL’intérêt d’un tel dépôt se trouve  donc à la fois dans son contenu, extrêmement riche et diversifié, et  dans son histoire. Ces films sont nés dans une période véritablement  historique, entre 1946 et les années 1990, celle de la domination  communiste de la Tchécoslovaquie. Ils l’ont traversée, non sans aléas,  pour venir s’exposer aux yeux des spectateurs français, hier et  aujourd’hui.
Ce que ce fonds nous offre,  c’est la trace d’une époque matérialisée par ses copies. Ces films sont  lisibles et révélateurs du système complexe d’une culture car ils en  sont les produits. Mais, si leur contenu est déchiffrable, leur  matérialité et leur histoire le sont tout autant… 
Article réalisé grâce à l’indispensable témoignage de Jean-Pierre  Clément, ex-secrétaire national au titre de la culture de l’association  déposante.
 
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Publié par le octobre 3, 2012 dans CINEMA

 

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