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La destructive nostalgie de l’Union Soviétique par Fedor Loukianov

11 Déc
La destructive nostalgie de l’Union Soviétique par Fedor Loukianov

Dossier: 20 ans sans l’URSS dans Ria Novosti

Cette analyse est d’autant plus intéressante qu’elle émane d’un Russe qui dénonce la nostalgie de l’Union Soviétique sur le thème de Poutine (celui qui ne regrette pas l’Union Soviétique n’a pas de cœur, celui qui la regrette n’a pas de tête). L’auteur  va même jusqu’à voir dans cette nostalgie ce qui détruit l’avenir de la Russie. En fait le problème tel qu’il le décrit vient de ce que la contrerévolution de 1990 a rendu totalement impossible le retour au modèle socialiste et à l’intégration des peuples que représentait l’Union Soviétique mais la « démocratie » a été une telle catastrophe qu’elle a engendré une nostalgie. La tentative de brosser un repoussoir sur un passé totalitaire s’est soldé par un échec pour ceux qui avaient vécu cette période et ne s’y reconnaissaient pas. Il faut reconnaître que le problème est bien posé parce que la véritable question pour la plupart des gens qui ont connu le socialisme, en ont effectivement la nostalgie et arrivent à la communiquer au-delà de leurs rangs, est l’impossibilité de rebâtir ce qui a été complètement éradiqué et qu’il n’y a plus les hommes pour porter une telle révolution. Le problème n’est pas très différent de celui que nous vivons en France et qui contribue à ce sentiment de stagnation, de changement impossible. Je voudrais encore signaler la manière dont nos médias le Monde en particulier donnent une image tronquée. A propos des manifestations russes contre la fraude électorale, la correspondante du Monde à Moscou accomplit l’exploit de parler de ces manifestations et de l’opposition à Poutine en ne citant jamais les communistes, on a droit à une ONG qui lutte contre les gyrophares, mais pas un mot sur l’influence du parti communiste, son alliance avec Juste Russie. On apprend simplement que les Russes ne sont sortis que depuis vingt ans de la dictature et qu’ils n’ont donc pas une conscience politique très développée. A côté de ce bourrage de crâne qui vaut bien un bourrage d’urne, cet article russe paraît un miracle d’information objective… (note de Danielle Bleitrach)
Il y a 20 ans, le 8 décembre 1991, les dirigeants des républiques slaves de l’URSS (Russie, Ukraine, Biélorussie) ont signé un accord sur la dissolution de l’Union soviétique. Cette mesure se basait formellement sur le fait qu’en 1922 ce sont ces trois républiques qui avaient fondé l’URSS et que par conséquent, selon les initiateurs de l’accord, elles avaient le droit de la dissoudre. Jusqu’à présent beaucoup contestent toujours la légitimité de cet acte, mais cela ne change rien au fait. En décembre 1991 l’Union soviétique ne fonctionnait pratiquement plus, et le pouvoir appartenait aux républiques.

Le 20e anniversaire de la dissolution de l’URSS a provoqué en Russie des débats plus actifs que lors du 10e ou 15e anniversaire. Cela paraît paradoxal, car au fil du temps les émotions doivent s’apaiser en cédant la place à une analyse objective et impartiale. D’autant plus que le passé soviétique cesse d’être un instrument fonctionnel adapté à l’édification de l’avenir.

L’anniversaire de la disparition de l’Union soviétique a mis en évidence la différence entre la Russie d’une part et les autres anciennes républiques soviétiques de l’autre. Le peuple russe se rappelle l’effondrement de l’URSS. Certains avec tristesse et nostalgie, d’autres s’en réjouissant ou mus par une joie mauvaise, mais tous s’en souviennent comme d’une perte. Les autres pays qu’il est encore convenu d’appeler parfois « nouveaux Etats indépendants » célèbrent leur propre naissance, c’est-à-dire l’acquisition de leur indépendance.

Cette différence fondamentale existait également auparavant, mais actuellement elle acquiert une importance particulière pour la Russie. La fixation sur l’effondrement de l’URSS, c’est-à-dire seulement sur un acte destructeur, donne le ton à l’édification de l’Etat. La Russie n’a heureusement jamais connu le revanchisme à part entière, mais l’idée d’infériorité du pays dans ses frontières actuelles est largement répandue. Toutefois, il est parfaitement clair que nul n’a ni la possibilité ni l’envie de rétablir l’URSS.

Le regret concernant la perte de l’Union Soviétique reflète avant tout l’absence d’un nouveau modèle conceptuel capable de se substituer à l’ancienne structure sociopolitique. La révolution idéologique anticommuniste du début des années 1990, appelée à décrédibiliser une bonne fois pour toute le modèle soviétique aux yeux de la société, s’est rapidement enrayée.

Premièrement, on n’a créé aucun système d’arguments convaincant, cohérent et intrinsèquement logique qui serait inculqué professionnellement et avec patience à l’opinion publique. Ce n’était pas aussi simple qu’il ne semblait au départ, car brosser un tableau effrayant d’un passé totalitaire en passant sous silence le progrès significatif de cette période signifie se mettre dans une position notoirement vulnérable. C’est précisément ce qu’on constate jusqu’à présent, lorsque dans tout débat public la démagogie prosoviétique l’emporte facilement sur la démagogie antisoviétique.

Deuxièmement, la « véritable démocratie » sous certains de ses aspects a été si repoussante que le « véritable socialisme » a commencé à être perçu par beaucoup dans des tonalités positives, simplement par contraste. Quant à la classe politique, elle s’est plongée dans un domaine complètement différent: la conversion du crédit de confiance sociale en pouvoir et en biens pour soi-même.

Les réformes des années 1990, avant tout la privatisation, ont atteint leurs objectifs (véritables, et non pas déclaratifs): le retour au modèle soviétique d’économie, et par conséquent de politique, est devenu impossible. Mais l’exploitation des sentiments de nostalgie de la vie soviétique s’est transformée en un outil d’usage quotidien: cela a commencé à l’époque de Boris Eltsine, mais a prospéré et a pris un caractère systémique sous Vladimir Poutine.

L’effondrement de l’URSS restera au cœur de la polémique publique tant que quelque chose de plus constructif ne sera pas proposé à la place. Et pour l’instant, aucun changement ne se profile à l’horizon. La Russie contemporaine a du mal en général à définir ses valeurs et il est par conséquent difficile de compter sur la mise en place d’une plateforme idéologique. L’intérêt pour l’Union soviétique peut être ranimé artificiellement pendant longtemps, mais alors la palette du débat social s’éloignera de plus en plus de la politique réelle et des véritables objectifs. Et au fur et à mesure que le modèle original s’éloignera, le passé soviétique se déformera de plus en plus, comme dans un miroir déformant, en engendrant des réactions sociales de plus en plus contreproductives et inappropriées.

En dépit de toutes ses différences par rapport à d’autres républiques postsoviétiques, la Russie (qui est tout de même le successeur officiel de l’URSS et demeure un empire de par sa structure) devra tout de même suivre leur chemin dans une certaine mesure. Le sens de la prochaine étape de développement est l’acquisition d’une identité non-soviétique et non-postsoviétique, c’est-à-dire l’accomplissement de la tâche remplie par les anciennes républiques soviétiques, chacune à leur manière. Le deuil éternel n’est pas seulement inutile, il est contreproductif. D’autant plus qu’il est impossible de sortir du piège: l’élite (sa seconde génération) qui a condamné l’URSS a également la nostalgie d’un « véritable pays. » Après tout, la Fédération de Russie a joué un rôle décisif dans la disparition de l’URSS, et ni les fronts nationaux dans les Etats baltes, ni les nationalistes ukrainiens n’auraient pu parvenir à leur but sans le soutien des démocrates russes.

Plus vite la Russie s’habituera au fait qu’elle est un Etat à part entière et autosuffisant, et non pas un fragment d’une entité bien réelle qui s’est brisée en mille morceaux, plus il y aura de chances d’utiliser l’énergie de la nation de manière constructive.

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1 commentaire

Publié par le décembre 11, 2011 dans Asie, civilisation, Europe, HISTOIRE

 

Une réponse à “La destructive nostalgie de l’Union Soviétique par Fedor Loukianov

  1. Orbazan

    décembre 12, 2011 at 9:06

    Bonjour,
    Analyse, cadrage très éclairants qui méritent une large diffusion. Je me suis permis de copier-coller le lien de cet article et de le coller parmi les commentaires de Médiapart relatif à un article sur la contesation des résultats électoraux : http://www.mediapart.fr/journal/international/121211/en-russie-poutine-ne-parvient-pas-faire-taire-la-contestation
    sous le pseudonyme de Orbazan.
    J’espère que vous ne m’en voudrez pas (question de droits
    d’auteur)
    Merci
    Orbazan

     

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