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Archives de Catégorie: textes importants

Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

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Il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme.

Lettre ouverte de Judith Butler

Judith Butler, née le 24 février 1956, philosophe américaine et théoricienne du genre, domaine qui fait couler beaucoup d’encre ces temps-ci, est une intellectuelle complexe qui laisse peu de monde indifférent. Lauréate du Prix Adorno en 2012*, elle fut violemment attaquée pour ses positons critiques et antisionistes sur le conflit israélo-palestinien. Elle s’explique dans cette lettre : autoportrait épistolaire d’une des grandes figures intellectuelles de notre temps.

* Son discours de réception est à lire ici: http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/09/28/pour-une-morale-a-l-ere-precaire_1767449_3232.html

Le Jérusalem Post a récemment publié un article, rapportant que certaines organisations s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno, un prix décerné tous les trois ans à quelqu’un qui travaille dans la tradition de la théorie critique au sens large. Les accusations portées contre moi disent que je soutiens le Hamas et le Hezbollah (ce qui n’est pas vrai), que je soutiens BDS (partiellement vrai), et que je suis antisémite (manifestement faux). Peut-être ne devrais-je pas être aussi surprise du fait que ceux qui s’opposent à ce que je reçoive le prix Adorno aient recours à des accusations aussi calomnieuses, sans fondements, sans preuves, pour faire valoir leur point de vue. Je suis une intellectuelle, une chercheuse, initiée à la philosophie à travers la pensée juive, et je me situe en tant que défenderesse et dans la perpétration, la continuité d’une tradition éthique juive comme le furent des personnalités tel que Martin Buber et Hannah Arendt. J’ai reçu une éducation juive au Temple à Cleveland, dans l’Ohio sous la tutelle du Rabbin Daniel Silver où j’ai développé de solides fondements éthiques sur la base de la pensée philosophique juive.

J’ai appris, et j’accepte, que nous sommes appelés par d’autres et par nous-mêmes, à répondre à la souffrance et à réclamer, à œuvrer afin qu’elle soit soulagée. Mais pour ce faire, nous devons entendre l’appel, trouver les ressources permettant d’y répondre, et parfois subir les conséquences d’avoir parlé comme nous le faisons. On m’a enseigné à chaque étape de mon éducation juive qu’il n’est pas acceptable de rester silencieux face à l’injustice. Une telle injonction est difficile à mettre en œuvre, car elle n’indique pas exactement quand, ni comment parler, ni comment parler de manière à ne pas produire une nouvelle injustice, ou encore comment parler de façon à être entendue et compris clairement et justement. Ma position actuelle n’est pas entendue par ces détracteurs, et peut-être cela ne devrait-il pas me surprendre, car leur tactique consiste à détruire les conditions d’audibilité.

[…] Il est faux, absurde et pénible que quiconque puisse prétendre que ceux qui formulent une critique envers l’Etat d’Israël sont antisémites ou, si juifs, victimes de la haine de soi. De telles accusations cherchent à diaboliser la personne qui articule un point de vue critique et à disqualifier ainsi, à l’avance son point de vue. C’est une tactique pour faire taire : cette personne est inqualifiable, innommable, et tout ce qu’elle dira doit être rejeté à l’avance ou perverti de telle façon que la validité de sa parole soit niée. Une telle attitude se refuse à considérer, à examiner le point de vue exposé, se refuse à débattre de sa validité, à tenir compte des preuves apportées, et à en tirer une conclusion solide sur les bases de l’écoute et du raisonnement. De telles accusations ne sont pas seulement une attaque contre les personnes qui ont des opinions inacceptables aux yeux de certains, mais c’est une attaque contre l’échange raisonnable, sur la possibilité même d’écouter et de parler dans un contexte où l’on pourrait effectivement envisager ce que l’autre a à dire. Quand un groupe de Juifs qualifie un autre groupe de Juifs d’ « antisémite », il tente de monopoliser le droit de parler au nom des Juifs.

Ainsi, l’allégation d’antisémitisme recouvre en fait une querelle intra juive.

Aux États-Unis, j’ai été alarmée par le nombre de Juifs qui, consternés par la politique israélienne, y compris l’occupation, les pratiques de détention à durée indéterminée, le bombardement des populations civiles dans la bande de Gaza, cherchent à désavouer leur judéité. Ils font l’erreur de croire que l’Etat juif d’Israël représente la judéité de notre époque, et que s’identifier comme juif signifie un soutien inconditionnel à Israël. Et pourtant, il y a toujours eu des traditions juives qui s’opposent aux violences des Etats, qui prônent une cohabitation multiculturelle et défendent les principes d’égalité ; et cette tradition éthique vitale est oubliée ou écartée lorsque l’un d’entre nous accepte Israël comme étant le fondement de l’identité et ou des valeurs juives. Nous avons donc d’une part, les juifs qui critiquent Israël et pensent qu’ils ne peuvent plus être juif puisqu’Israël représente la judéité, et d’autre part, ceux qui pour qui Israël représente le judaïsme et ses valeurs, cherchant à démolir quiconque critique Israël en concluant que toute critique est anti-sémite ou, si juive, issue de la haine de soi.

Je m’efforce, tant dans la sphère intellectuelle que dans la sphère publique de sortir de cette impasse, de cet emprisonnement.

À mon avis, il y a de fortes traditions juives, et même des traditions sionistes initiales, qui attachent une grande importance à la cohabitation et offrent une panoplie de moyens pour s’opposer aux violences de toutes sortes, y compris la violence d’Etat. Il est très important en ce moment, pour notre époque que ces traditions soient soutenues, mise à l’honneur, vivifiées, inspirées – elles représentent des valeurs de la diaspora, les luttes pour la justice sociale, et la valeur juive extrêmement importante, celle de « réparer le monde » (Tikkun).

Il est clair pour moi que les passions soulevées par ces questions rendent la parole et l’écoute très difficiles. Quelques mots sont sortis de leur contexte, leurs sens déformés, et ils étiquettent, labellisent un individu. C’est ce qui arrive à beaucoup de gens qui émettent un point de vue critiquant Israël – ils sont stigmatisés comme antisémites ou même comme collaborateurs nazis ; ces formes d’accusations visent à établir les formes les plus durables et les plus toxiques de la stigmatisation et de diabolisation. La personne est ciblée, en sélectionnant des mots hors contexte, en inversant leurs significations et en les collant à la personne : annulant en effet les propos de cette personne, sans égard pour la teneur de ses opinions, de sa pensée.

Pour ceux d’entre nous, qui sommes des descendants de Juifs Européens, détruits, exterminés par le génocide nazi (la famille de ma grand-mère a été anéantie dans un petit village au sud de Budapest), c’est l’insulte la plus douloureuse et une véritable blessure que d’être désigné comme complice de la haine des Juifs ou d’être défini comme ayant la haine de soi. Et il est d’autant plus difficile d’endurer la douleur d’une telle allégation lorsqu’on cherche à promouvoir ce qu’il y a de plus précieux dans le judaïsme, cette réflexion sur l’éthique contemporaine, y compris la relation éthique à ceux qui sont dépossédés de leurs terres et de leurs droits à l’autodétermination, à ceux qui cherchent à garder vivante la mémoire de leur oppression, à ceux qui cherchent à vivre une vie qui sera, et doit être, digne de faire son deuil. Je soutiens le fait que ces valeurs soient issues d’importantes sources juives, ce qui ne veut pas dire que ces valeurs soient spécifiquement juives. Mais pour moi, étant donné l’histoire à laquelle je suis liée, il est très important en tant que Juive de m’élever contre l’injustice et de lutter contre toutes formes de racisme. Cela ne fait pas de moi une Juive qui a la haine de soi ; cela fait de moi une personne qui souhaite clamer un judaïsme qui ne s’identifie pas à la violence d’Etat mais qui s’identifie à une lutte élargie pour la justice sociale.

[…]

J’ai toujours été en faveur de l’action politique non-violente, principe auquel je n’ai jamais dérogé. Il y a quelques années une personne dans un public universitaire m’a demandé si je pensais que le Hamas et le Hezbollah appartenait à « la gauche mondiale » et j’ai répondu sur deux points :

Mon premier point était purement descriptif : les organisations politiques se définissant comme anti-impérialistes et l’anti-impérialisme étant une des caractéristiques de la gauche mondiale, on peut alors sur cette base, les décrire comme faisant partie de la gauche mondiale.

Mon deuxième point était critique : comme avec n’importe quel groupe de gauche, il faut décider si l’on est pour ou contre ce groupe, et il faut alors évaluer de façon critique leurs positions.

[…]

A mon avis, les peuples de ces terres, juive et palestinienne, doivent trouver un moyen de vivre ensemble sur la base de l’égalité. Comme tant d’autres, j’aspire à un régime politique véritablement démocratique sur ces terres et je défends les principes de l’autodétermination et de la cohabitation des deux peuples, en fait, pour tous les peuples. Et mon souhait est, ce que souhaitent un nombre croissant de juifs et non juifs, celui que l’occupation prenne fin, que cesse la violence sous toutes ses formes, et que les droits politiques de chaque habitant soient assurés par une nouvelle structure politique.

 

“La vie est indestructible » Lettre de Léon Tolstoï à Zinaïda M. Lioubotchinskaïa

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Belles lettres, Insolite, Lettres

En août 1899, une habitante de Kiev, Zinaïda Lioubotchinskaïa, souffrant d’une maladie nerveuse et en proie à des difficultés personnelles, écrivit à l’immense écrivain russe Léon Tolstoï pour lui demander si elle avait le droit de se suicider. Tolstoï lui répondit par cette magnifique lettre sur les affres de l’existence et la nécessité de vivre sans abandonner. Selon les dires de Zinaïda, ces précieux conseils lui sauveront la vie.

25 août 1899

La question que vous posez de savoir si vous avez le droit, si l’homme en général a le droit de se tuer, est mal formulée. Il ne s’agit pas de droit. Quand on peut, on a le droit. Je pense que la possibilité de se tuer est une soupape de sûreté. Du moment que cette possibilité existe, on n’a pas le droit (cette fois-ci, l’expression « avoir le droit » est à sa place) de dire que la vie est insoutenable. Elle est insoutenable, on se tue et il n’y aura plus personne pour parler du fardeau intolérable de la vie. L’homme a la possibilité de se tuer, il peut donc (il a le droit) de se tuer, et il ne se prive pas de mettre ce droit à profit en se tuant en duel, à la guerre, dans les fabriques, par la débauche, la vodka, le tabac, l’opium, etc. La seule question est de se savoir s’il est raisonnable et moral (la raison et la morale coïncident toujours) de se tuer.

Non, ce n’est pas raisonnable, pas plus raisonnable que de couper les rejets d’une plante qu’on veut supprimer : elle ne mourra pas, mais se mettra à pousser de travers. La vie est indestructible, elle est en dehors du temps et de l’espace, et la mort ne peut donc en changer que la forme, interrompre sa manifestation dans ce monde-ci. Ce n’est pas raisonnable parce que, en mettant fin à mes jours pour le motif que ma vie me paraît pénible, je montre par là que je me fais une idée fausse du but de la vie en me figurant que c’est le plaisir, alors que c’est, d’une part mon perfectionnement, et d’autre part l’accomplissement d’une œuvre qui est réalisée par l’humanité tout entière. C’est par là que le suicide est immoral : l’homme ne reçoit la vie et la possibilité de vivre jusqu’à sa mort naturelle qu’à la condition de se mettre au service de la vie universelle, mais lui, profitant de la vie dans la mesure où elle lui est agréable, refuse de la mettre au service du monde sitôt qu’elle lui paraît pénible, alors qu’il est fort probable que le service commence précisément au moment où la vie commence à paraître pénible. N’importe quel travail commence par paraître pénible.

[…]

Tant que nous sommes vivants, nous pouvons nous perfectionner et servir l’humanité. Mais nous ne pouvons servir l’humanité qu’en nous perfectionnant, et nous perfectionner qu’en servant l’humanité.

Voilà tout ce que je puis dire en réponse à votre touchante lettre.

Pardonnez-moi, si je ne vous ai pas dit ce que vous attendiez.

Léon Tolstoï

 
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Publié par le avril 3, 2014 dans litterature, textes importants

 

‘Le faux’ interprète à la commémoration de Mandela a dit le fond de l’histoire par Slavoj Zizek

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Il a prétendu qu’ ‘ une attaque de schizophrénie ‘ avait rendu ses propos inintelligibles, mais sa performance selon le philosophe traduit une vérité sous-jacente

The Guardian, lundi 16 Decembre 2013 , traduction de danielle Bleitrach pour Histoireetsociete

Nos vies quotidiennes sont avant tout un mélange de terne routine et de surprises désagréables – cependant, de temps en temps, quelque chose d’inattendu arrive qui redonne de la valeur à la vie. Quelque chose de cet ordre est arrivé à la cérémonie commémorative pour Nelson Mandela la semaine dernière.

Des dizaines de milliers de personnes écoutaient des leaders mondiaux en train de faire des discours . Et ensuite … c’est arrivé (ou, plutôt cela s’est passé pendant quelques temps avant que nous ne l’ayons remarqué). A côté des dignitaires mondiaux y compris Barack Obama il y avait un homme noir, rond, et dans un costume de cérémonie, un interprète pour les sourds, la traduction de la cérémonie dans le langage des signes. Ceux qui étaient versés dans ce langage des signes ont progressivement pris conscience que quelque chose d’étrange avait lieu : l’homme était un imposteur; il composait ses propres signes; il agitait ses mains, mais cela n’ avait aucune signification.

Un jour après, l’enquête officielle a expliqué que l’homme, Thamsanqa Jantjie, 34, était un interprète qualifié embauché par le Congrès national africain (ANC) parmi les Interprètes sud-africains agréés. Dans une interview au journal de Johannesburg Star, Jantjie attribue son comportement à une attaque soudaine de schizophrénie, pour laquelle il reçoit un traitement : il avait entendu des voix et avait des hallucinations. « je ne pouvais rien faire. J’étais seul dans une situation très dangereuse, » a-t-il dit. « J’ai essayé de me contrôler et de ne pas montrer au monde ce qui se passait. Je suis vraiment désolé. C’est la situation à laquelle j’ai été confronté. » Jantjie néanmoins a, d’un air de défi, insisté sur le fait que sa performance était une bonne chose : « absolument! Absolument. Avec ce que j’ai fait, je pense que j’ai été un champion de langage des signes. »

Le jour suivant a surgi une autre révélation surprenante : les médias ont rapporté que Jantjie a été arrêté au moins cinq fois depuis le milieu des années 1990, mais il a aurait évité l’emprisonnement parce qu’il était mentalement inapte à être traduit devant un tribunal. Il a été accusé de viol, de vol, de cambriolage et de dégât causé par malveillance à la propriété d’autrui; son entorse la plus récente à la loi est intervenue en 2003 où il a été accusé de meurtre, de tentative de meurtre et Kidnapping.

Les réactions à cet épisode bizarre ont été un mélange d’amusement (qui a été progressivement occulté parce considéré comme indigne) et de scandale. Il y avait, bien sûr, des questions de sécurité: Comment était-il possible, avec toutes les mesures de contrôle, pour quelqu’un de cet accabit d’être tout près aux leaders mondiaux ? Ce qui se dissimilait derrière ces préoccupations était le sentiment que l’apparition de Thamsanqa Jantjie était une sorte de miracle – comme s’il avait surgi de nulle part, ou d’une autre dimension de réalité. Ce sentiment s’est encore-semble-t-il,accentué avec les assurances répétées d’organisations de sourds que ses signes n’avaient aucune signification, ils ne correspondaient à aucun langage des signes existant, comme pour faire taire le soupçon que, peut-être, il y avait un certain message caché livré par ses gestes – qui se signalait aux étrangers dans une langue inconnue ? Jantjie dans son apparence paraissait nous inviter à aller dans le sens de cette interprétation : il n’y avait aucune vivacité dans ses gestes, aucune trace d’implication dans une farce – il était comme un calme robot.

La performance de Jantjie n’était pas vide de sens – précisément parce qu’il ne délivrait aucun message particulier(les gestes étaient vides de sens), il a directement rendu la signification telle – un prétexte de signification. Ceux d’entre nous qui entendent bien et ne comprennent pas de langage des signes ont supposé que ses gestes avaient une signification, bien que nous n’ayons pas pu les comprendre. Et ceci nous amène au coeur de la question : qu’est-ce que les traducteurs de langage des signes pour les sourds disent réellement à ceux qui ne peuvent pas entendre le mot parlé ? Ne sont ils pas destinés en, priorité à nous – il nous fait nous (qui peuvent entendre) nous sentir bien, parce que l’interprète nous donne la bonne conscience de notre bonne action, puisque nous nous occupons des défavorisés et des handicapés.

C’était comme un grand barnum d’oeuvre de bienfaisance qui n’est pas réellement pour les enfants souffrant du cancer ou les vivtimes des inondations, mais la fabrication de nous, le public, conscients que nous faisons quelque chose de grandiose en témoignant de notre solidarité.

Maintenant nous comprenons pourquoi les gesticulations de Jantjie ont produit un effet ausi étrange une fois qu’il est devenu clair qu’ils étaient vides de sens : ce à quoi il nous a confrontés était la vérité de traductions de langage des signes pour les sourds – cela ne compte pas réellement qu’il y ait des personnes sourdes parmi le public et qu’elles aient besoin de la traduction; le traducteur est là, pour nous qui ne comprenons pas de langage des signes, pour nous dire: sentez-vous bien.

Et ceci n’était-il pas aussi la vérité de toute la cérémonie commémorative Mandela ? Toutes les larmes de crocodile des dignitaires étaient un exercice d’autosatisfaction et Jangtjie les a traduits dans ce qu’ils étaient effectivement : absurdités. Ce que les leaders mondiaux célébraient était l’ajournement réussi temporairement de la vraie crise qui éclatera quand les pauvres, des Sud-Africains noirs deviendront des protagonistes politiques collectivement d’une manière réelle . Ils étaient les Absents à qui Jantjie parlait et son message était : les dignitaires ne se soucient pas vraiment de vous. Par sa fausse traduction , Jantjie a rendu palpable le caractère faux de la cérémonie entière

• This article was amended on 16 December 2013 to comply with our editorial guidelines

 

Álvaro García Linera, le vice président bolivien présente les « clés » pour une gauche alternative

1386965527167linerac4Álvaro García Linera est l’étoile indicutable de la première journée du Congrès. En cinq points clés il dessine le chemin que doivent prendre les forces alternatives pour récupérer la démocratie. Le vice président bolivien est connu en Amérique latine pour être un théoricien de la gauche alternative et à ce titre il ne représente pas nécessairement toute la gauche et les progressistes qui se sont unis pour transformer ce continent, mais ce qui caractérise aussi ce continent est la conscience de l’ennemi commun, l’impérialisme en particulier des Etats-Unis, les problèmes de sous développement à affronter et donc le choix de l’unité pour y faire face. Comme il le dit vous aurez 20 points de désaccord mais 100 d’accord alors mettez de côté les premiers et agissez pour mettre en œuvre. parce que le sens de son intervention est aussi de dépasser « l’indignation » pour proposer des solutions et restaurer une démocratie qui ne se limites pas aux institutions mais qui soit une pratique. (note et traduction de Danielle Bleitrach)
DANIEL DEL PINO Madrid 13/12/2013 19:38 Actualizado: 13/12/2013 22:02

Le vice président de la Bolivia, Álvaro García Linera, au Congrès du PIE.-EFE

La ovación cerrada que el Pleno del IV Congreso del Partido de la izquierda Europea (PIE) brindó este viernes a Álvaro García Linera sonó a agradecimiento. Agradecimiento por la lección magistral que el vicepresidente de Bolivia acababa de impartir ante las delegaciones de los 33 partidos del PIE que se han desplazado hasta Madrid y que se resumió en una reflexión final de altura: « Les deseo y les exijo que luchen, luchen y luchen. No nos dejen solos, los necesitamos a ustedes, a una Europa que no sólo vea a distancia lo que sucede en el resto del mundo, sino a una Europa que vuelva a alumbrar el destino del continente y el destino del mundo ».

L’ovation unanime que la Réunion plénière du IV Congrès du Parti de la gauche Européenne (PIE) a offerte ce vendredi à Álvaro García Linera a résonné comme une reconnaissance. Reconnaissance par la leçon magistrale que le vice-président de la Bolivie achevait de donner aux délégations des 33 partis debout qui se sont déplacés jusqu’à Madrid et qui se résime dans une réflexion finale de haut niveau :  » je désire et j’exige que vous, luttiez et luttiez. Ne nous laissez pas seuls, nous avons besoin de vous, en Europe qui non voit seulement à distance ce qui arrive dans le reste du monde, mais dans une Europe qui recommence à éclairer le destin du continent et le destin du monde ».

« Ce n’est pas le peuple européen qui a perdu la vertu et l’espérance, parce que l’Europe à laquelle je me rapporte n’est pas celle des peuples ». Selon García Linera, elle « est étouffé, asphyxié » et « l’unique Europe unique que nous voyons dans le monde est celle-là des grandes entreprises, l’Europe néolibérale, celle-là des marchés et pas celle du travail ». « Dépourvus de grands dilemmes, d’horizons et d’espérances, on entend seulement, en paraphrasant Montesquieu, le bruit lamentable des petites ambitions et des grands appétits ».

La démocratie fossilisée

Le discours de García Linera prenait forme et passait de la théorie pure politique à son reflet dans l’actuelle société. Le vice-président bolivien a souligné qu’ « une démocratie sans espérance et sans foi, est une démocratie battue. Une démocratie fossilisée. Dans un sens strict, ce n’est pas une démocratie ». Et comment en sommes-nous arrivés même là ? Parce que le capitalisme a muté et il s’est converti en « capitalisme prédateur » qui accumule « par expropriation ». « Une expropriation en occupant des espaces communs, une biodiversité, de l’eau, des connaissances ancestrales, des bois, des ressources naturelles, est une accumulation par l’expropriation de richesse commune qui devient dans une richesse privée. Et c’est la logique néolibérale », .

« Les réponses que nous avions avant sont insuffisantes, si non, la droite ne gouvernerait pas en Europe »

À ce nouveau capitalisme, García Linera a ajouté l’autre point clé: la naissance d’une nouvelle classe travailleuse « au cou blanc ». Il parlait, le dirigeant latino-américain de « professeurs, d’enquêteurs, de scientifiques, d’analystes » qui composent un prolétariat diffus qui a fait que les formes de l’organisation dont la gauche s’était alors habituée n’existent plus comme telles. Et c’est pourquoi, elle n’a pas de réponse, ni de solution. « Les réponses que nous avions avant sont insuffisantes, si non, la droite ne gouvernerait pas en Europe. Il manque quelque chose à nos réponses et propositions », .

García Linera a fait référence ici au « que faire » leniniste et s’est mis à énumérer quelles étaient les solutions.Il s’agissait au moins de conseils. Mais les conseils d’un frère aîné qui avait déjà passé avant par l’indécision et la paralysie qui sont celles des forces alternatives en Europe. »La gauche européenne ne peut pas se contenter du diagnostic et de la dénonciation. Cela génère une indignation morale et l’expansion de l’indignation est importante, mais cela ne génère pas de volonté de pouvoir. La dénonciation n’est pas une volonté de pouvoir. Cela peut être l’antichambre, mais ce n’est pas la volonté de pouvoir. Face à cette voracité de prédateur et sa capacité destructrice qui anime le capitalisme, la gauche européenne a à se présenter avec des propositions. La gauche européenne a à construire un nouveau sens commun au fond de la lutte politique. La gauche a à lutter pour un nouveau sens commun progressiste révolutionnaire et universaliste ».

Les institutions il ne sont pas tout

La première question étant éclairée, García Linera est passé à la seconde: la démocracie. « Nous avons besoin de récupérer le concept de démocratie. La gauche a toujours revendiqué ce drapeau, c’est notre drapeau, celui de la justice, l’égalité, la participation. Mais pour cela nous avons à nous détacher de la conception institutionnelle. La démocratie est beaucoup plus que les institutions. C’est beaucoup plus que voter et choisir un Parlement. La démocratie ce sont des valeurs, des principes organisationnels de compréhension du monde : une tolérance, une pluralité, une liberté d’opinion. La démocratie est une pratique, c’est une action collective, elle est participation croissante dans l’administration des espaces communs. Il y a une démocratie si nous participons au bien commun. Si nous avons pour patrimoine l’eau, alors la démocratie est de participer à la gestion de l’eau ».

« Il ne faut pas tomber dans la logique de l’économie verte, qui est une forme hypocrite de l’écologie »

Mais cela, ce n’est pas suffisant. Selon le dirigeant bolivien, la gauche a à aussi récupérer « la revendication de l’universel, de la politique comme bien commun, la participation dans la gestion des biens communs, la récupération des droits communs : la santé, le travail, les soins, la protection de la mère terre, de la nature… Ce sont des droits universels, ce sont des biens communs universels en face desquels la gauche a à proposer des mesures concrètes » et surtout « revendiquer une nouvelle relation métabolique entre l’être humain et la nature. Il ne faut pas tomber dans la logique de l’économie verte, qui est une forme hypocrite d’ecologisme ». « Il y a des entreprises qui paraissent devant vous comme protectrices de la nature mais les mêmes entreprises amènent vers nous en Amazonie tous les gaspillages qui sont générés ici. Ici ils se prétendent des défenseurs et là ils sont prédateurs. Ils ont changé la nature en un autre négoce « .

Après l’écologie,  » Il n’y a pas de doute que nous ayons besoin de revendiquer le dimension héroïque de la politique », a dit García Linera en annonçant le point suivant de sa recette. « Gramsci disait que dans les sociétés modernes, la philosophie et un nouvel horizon de vie ont à se convertir en foi en la société. La gauche doit être la structure organisationnelle flexible et unifiée qui soit capable de réveiller l’espérance, une nouvelle foi. Non dans le sens religieux, mais une foi qui rend possible de sortir des espaces étouffant ».

Les points communs

« La gauche si faible ne peut pas s’offrir le luxe de la désunion », en annonçant qu’il allait aborder ce qui était l’un des principaux axes du Congrès: : l’unité. « Il y a des différences sur 20 points, mais nous nous rencontrons dans 100. Mettons de côté les 20 pour après. Nous sommes trop de faibles pour nous engouffrer dans des batailles de chapelle en nous séparant des autres ».

« On ne peut pas s’offrir le luxe dans une gauche si faible de nous diviser »

Il a fait encore référence à Gramsci avant de finir. « Il faut assumer une autre logique gramscienne », a dit García Linera. « Articuler, promouvoir, il faut prendre le pouvoirde l’État,il faut lutter pour l’État. Mais l’état est fondamentalement idée comme croyance d’un ordre commun, d’un sens de communauté. La bataille pour l’État est une bataille par une nouvelle manière de nous unir. Et cela requiert avoir gagné au préalable les croyances. Avoir battu les adversaires dans le sens, le sens commun, les conceptions dominantes dans le discours, dans la perception du monde, dans les perceptions morales « .

Cela,  » requiert un travail très ardu ». Parce que « la politique est fondamentalement conviction ». Et cette conviction exige de vous la lutte encore de la lutte, lutter » et « ne nous laissez pas seuls, nous avons besoin de vous, non pas d’une Europe qui garde ses distances par rapport à ce qui se passe dans le monde, mais d’une Europe qui recommence à éclairer le destin du continent et destin du monde ». Plus de 300 délégués et la tribune du Congrès se sont mis debout et ont applaudi, conscients de que potentiellement l’Amérique latine et son refus des politiques que renie la gauche européenne, est le modèle à suivre.

traduit par danielle Bleitrach pour histoireet societe

 
 

Avec Aragon, comment « défendre l’infini » (par Roland Gori*)

184842_108293239250714_100002101145523_78375_6416795_n[1] quand je me sens devenir un fantôme à force de n’avoir plus de parenté qu’avec des morts, je sais aussi que ces morts sont pour moi plus vivant que toute cette médiocrité qui étouffe et donne envie de fuir.C’est cette « noyade sans exaltation », comme il la nomme, qui fait aujourd’hui de l’homme un « capital humain, voilà le grand dogme qui somnole au fond de toutes ces cervelles. On ne s’en rend pas compte, mais cela revient à cela. » (note de Danielle Bleitrach)
31 mars 2013 | Par Nicolas DUTENT

De nos jours, le premier service que l’industrie apporte au client est de tout schématiser pour lui. À partir de ce moment-là une nouvelle colonisation des esprits, par l’extension du langage de la technique et de l’économie à l’humain menace son humanité même.

L’humain se transforme en « capital » que l’on doit exploiter comme « ressources », et auquel on apprend à « gérer » ses émotions, son deuil, ses « habiletés sociales », ses « compétences cognitives », au prétexte d’accroître ses « performances » et sa « compétitivité ». La vie devient un champ de courses avec ses « handicaps », ses départs, ses « deuxièmes chances » et son arrivée. Si la vie devient un champ de course, alors à la manière d’Aragon on peut dire que « vivre n’est plus qu’un stratagème », que « l’avenir ne sera plus qu’un recommencement » et que l’homme tombe malade, malade de la logique et de la raison instrumentale, fonctionnelle. Le divertissement lui-même prolonge le travail, reproduit sa fragmentation, son automatisation, son aliénation, dans les dispositifs de la marchandise et du spectacle. C’est ce profond désarroi, subjectif autant que social, qui fabrique aujourd’hui un nouveau malaise de la civilisation, pétri de peurs, de désespoirs et d’ennui, qu’annonçait déjà Aragon lorsqu’il écrivait dans Le Cahier noir : « voici précisément venir le temps de la grande résignation humaine. Le travail-dieu trouve à son insu des prêtres. La paresse est punie de mort. À l’orient mystique, on institue le culte des machines. Les madones d’aujourd’hui sont des motobatteuses. À l’horizon, dans les panaches laborieux des cités ouvrières, le miracle nimbé s’en va en fumée. Personne ne laissera plus à personne une chance unique de salut. Elle sonne, l’heure du grand contrôle universel. […] Je vois grandir autour de moi des enfants qui me méprisent. Ils connaissent déjà le prix d’une automobile. Ils ne jouent jamais aux voleurs. »

C’est cette « noyade sans exaltation », comme il la nomme, qui fait aujourd’hui de l’homme un « capital humain, voilà le grand dogme qui somnole au fond de toutes ces cervelles. On ne s’en rend pas compte, mais cela revient à cela. » Ces lignes écrites au cours des années 1920 n’ont pas pris une ride. Il suffit de changer le mot « motobatteuse » par « algorithme », « automobile » par « I-Pad » et tout y est. Les universitaires n’ont plus d’autre choix que d’être comme l’exigeait Madame Pécresse des « produisants » Nous sommes bien ici dans cette société de la marchandise et du spectacle analysée par Guy Debord écrivant : « là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique ». Dans cette civilisation des mœurs « le vrai est un moment du faux. » Dans cette mythologie de la raison instrumentale, Aragon dévoile ce qu’il nomme « un tragique moderne », c’est-à-dire « une espèce de grand volant qui tourne et qui n’est pas dirigé par la main. » Et si le volant n’est pas dirigé par la main, c’est, et je cite encore l’Aragon du Paysan de Paris, parce que : « L’homme a délégué son activité aux machines. Il s’est départi pour elles de la faculté de penser. » Dans une telle société de l’ennui et de la résignation, on est tous prisonniers, prisonniers de l’argent qu’on a ou de celui qui manque, et la totalité de la vie sociale et intime se trouve occupée, confisquée, par le spectre de la finance. À la misère matérielle du peuple à laquelle Aragon fut toujours sensible, s’ajoute la misère affective de la bourgeoisie. Il écrit à Denise en 1924 : « Les gens occupés sont drôles. Ils ne savent pas combien les journées sont longues. Ils ne savent pas ce que c’est que vieillir doucement devant un morceau de verre, un cendrier. Il m’arrive de ne plus souhaiter d’être interrompu dans cet ennui. »

Nous voilà amené aux lisières d’Aurélien, hanté par ce vers de Racine « je demeurai longtemps errant dans Césarée », plongé dans un état de déréliction, depuis que la Première Guerre mondiale a disloqué son monde réel. Cette Première Guerre mondiale dont le philosophe Walter Benjamin a montré dans un article exceptionnel, « le conteur » publié en 1936, combien elle avait constitué un tel traumatisme que les hommes ne pouvaient plus raconter et transmettre leur expérience sensible et sociale. Walter Benjamin rappelait en 1936 : « L’art de conter est en train de se perdre. Il est de plus en plus rare de rencontrer des gens qui sachent raconter une histoire. Et s’il advient qu’en société quelqu’un réclame une histoire, une gêne de plus en plus manifeste se fait sentir dans l’assistance. C’est comme si nous avions été privés d’une faculté qui nous semblait inaliénable, la plus assurée entre toutes : la faculté d’échanger des expériences. »

Les traumatismes des deux Guerres mondiales

Walter Benjamin rappelait que cette « expérience transmise de bouche à bouche » à la source de laquelle tous les conteurs ont puisé a été compromise par les effets de sidération et de trauma de la « boucherie » de la Première Guerre mondiale qui a « découvert un paysage où plus rien n’était reconnaissable » de ce qui avait été transmis par la culture des anciens. Comme le note également Daniel Bougnoux, dans son introduction à l’édition de la Pléiade des œuvres complètes d’Aragon c’est aussi avec la Première Guerre mondiale que celui-ci « put observer l’anéantissement des esprits autant que des corps, la soumission des hommes brutalement réduits à l’esclavage, enchaînés à une technique meurtrière et à une peur universelle. » Cette Première Guerre mondiale infligea un cruel démenti à l’essor intellectuel et artistique du début du XXe siècle et constitua un énorme traumatisme mettant en crise les fabriques du sensible placées sous le signe du progrès civilisateur et de l’émancipation sociale. Après ce traumatisme dans et de la civilisation, le monde réel de l’expérience sensible et rationnelle a été disloqué produisant un sentiment d’errance et d’irréalité des sujets modernes.

Comment alors ne pas chercher dans la jouissance érotique, dans l’engagement politique et dans le pouvoir métaphorique des mots, « qui font l’amour avec le monde », les germes d’une nouvelle émancipation, une émancipation où le poète « parle un langage de décombres où voisinent les soleils et les plâtras » ? D’ailleurs, il n’est pas vrai que c’est le poète seul qui tente seul, face au désordre infini du monde moderne, de rassembler les débris et les soleils car, au contraire de Breton, Aragon joua de la « confusion des genres ». Cette confusion des genres où se mêlent roman, poésie, politique, philosophie et journalisme, est déjà en soi une façon de faire entrer l’infini pour ne pas se résigner. Et à ce titre sans nul doute Aragon fut comme Pasolini un martyr, martyr des idéologies politiques autant que de lui-même et de son histoire. Ce rapprochement d’Aragon et de Pasolini que je propose ici, se trouve rapporté par Jean Ristat rappelant qu’Antoine Vitez déclarait à propos de la haine que mobilisait Aragon : « quelqu’un d’autre a suscité une haine comparable à celle d’Aragon : c’est Pasolini qui jetait son corps même dans la lutte. Pasolini l’a fait : et, d’une certaine manière, Aragon aussi. » Comme Pasolini, Aragon a pourfendu le conformisme social, le calcul égoïste de nos sociétés bourgeoises et la « disparition des lucioles ». Comme Pasolini, c’est dans la vie et l’écriture qu’Aragon recueille cet infini de la jouissance de vivre qui est tout autant celle des sens que de la pensée et qui permet cette « transubstantiation de chaque chose en miracle » qu’évoque son Traité du style.

Réhabiliter le pouvoir des mots et des métaphores

Face à la crise de la rationalité utilitaire et pragmatique, que cette langue technique qui plus que jamais est « une langue de caissier, précise et inhumaine », il convient de réhabiliter le pouvoir des mots et des métaphores. Il faut bâtir le monde réel et celui des actions sur les rêves. Il faut « mentir vrai » pour bousculer les certitudes, les évidences et continuer à s’inventer.
Aujourd’hui plus que jamais il nous faut réfléchir à la place de la culture, à la fonction de la parole, du récit et de l’écriture, dans la fabrique des subjectivités et du lien social. Au moment où l’on ne parvient pas à imaginer que l’on ne saurait faire autrement que se soumettre à la tyrannie des chiffres et au pilotage de l’économie, puissions-nous nous rappeler que « la poésie est la mathématique de toutes les écritures », et qu’une société se construit comme un individu dans un « mentir vrai ».

La Shoah et la barbarie nazie n’ont pu que redoubler ce traumatisme amplifié par l’industrialisation massive des horreurs de la Première Guerre mondiale. C’est toujours de la mort et de son mystère que le récit détient son autorité, depuis Shéhérazade jusqu’aux paroles de l’agonisant saisissant dans son dernier souffle le sens rétrospectif de son existence. Sauf que face à certains traumatismes, la sidération est trop forte pour pouvoir encore penser les événements qui la provoquent. Ce fut le cas des deux Guerres mondiales, c’est peut-être aujourd’hui le cas de cette « guerre totale », insidieuse de la mondialisation néolibérale. Qui le sait ?

Dernier ouvrage paru de Roland Gori chez Les liens qui libèrent
Dernier ouvrage paru de Roland Gori chez Les liens qui libèrent
Une chose est sûre si nous laissions sombrer l’art du récit et le goût de la parole il n’y aura bientôt plus personne pour défendre la démocratie. Parce qu’il n’y aura plus de culture véritable où se fondent subliminalement le singulier et le collectif, le politique et la subjectivité. Laurent Terzieff l’a merveilleusement formulé : « Dans une époque informatisée au paroxysme, où le consommateur d’images ressemble de plus en plus à une foule solitaire, où les maîtres de la technologie n’ont jamais autant parlé de communication, je crois que le théâtre reste une des dernières expériences qui soit encore proposée à l’homme pour être vécue collectivement ». Et si l’art du récit tend à se perdre, si la figure épique de la vérité tend à disparaître, si les vertus dépérissent dans les formes gangrenées de nos « démocraties d’expertise et d’opinion », c’est parce que nous n’avons pas véritablement su préserver la niche écologique de « l’oiseau de rêve qui couve l’œuf de l’expérience » comme dit Benjamin, parce que nous n’avons pas totalement admis que si les « braves gens » laissent faire les « monstres » et les « barbares » c’est parce qu’ils préfèrent ne pas imaginer ce qui était en train de se produire. Et si les « braves gens » préfèrent ne pas imaginer ce qui était en train de se produire c’est parce qu’ils ne croient pas au pouvoir de la culture. C’est-à-dire au pouvoir de l’infini qui conduit au dérèglement de tous les sens, à cette peur de l’inconnu que détient la liberté, qui fait de l’action politique « une sœur du rêve » et nourrit la « voix poétique de la révolte » (Patrick Chamoiseau). Et je terminerai avec Julia Kristeva, Kristeva qui a magnifiquement su évoquer ce « sens et ce non-sens de la révolte » chez Aragon lorsqu’elle écrit : « Force est de constater que la révolte apparemment formelle et passionnelle de l’écriture dans La Défense de l’infini, […], survient dans un monde dominé par l’infinie violence de la raison technique, pour y opposer la résistance de l’infini sensible. »
C’est peut-être ce qui fait qu’aujourd’hui encore, pour reprendre la formule de Philippe Forest, « on n’en a jamais fini avec Aragon » et qu’au-delà des célébrations anniversaires, ce « retour d’Aragon » a aussi une signification politique.
*Roland Gori est psychanalyste. Il est professeur émérite de psychopathologie à l’Université de Marseille.

La Revue du projet, n° 24

Aragon
Roland Gori

 
 

CUba et la médecine internationaliste

132109source : Monthly Review, février 2011, traduit de l’anglais par Marc Harpon pour Changement de Société.

Fondée par Paul Sweezy et Leo Huberman, la Monthly Review est une revue marxiste indépendante à laquelle participent de nombreux universitaires américains. Depuis son premier numéro en 1949, elle a publié des contributions de plumes aussi prestigieuses qu’Albert Einstein, Joan Robinson ou W.E.B. Dubois. Elle est aujourd’hui dirigée par le sociologue John Bellamy Foster, de l’Université de l’Oregon. L’auteur de l’article est un militant écologiste américain. Il dirige la rédaction du journal écologiste Synthesis/Regeneration: A Magazine of Green Social Though et est le producteur du programme télévisé Green Time, consacré à l’écologie.

Une révolution ne parvient vraiment au succès que quand la nouvelle génération prend le relais de l’ancienne. Quand des milliers d’étudiants s’associent dans leur détermination à aider autrui dans une école construite pour leur permettre d’atteindre ce but, il y a un espoir que les jeunes continuent la lutte.

Les étudiants jouent un rôle central à L’Ecole Latino-américaine de Médecine (Escula Latinoamericana de Medicina ou ELAM), l’école de médecine fondée il y a douze ans à Santa Fe, à Playa, à 90 minutes d’autobus de La Havane. Avec le coût de leurs études couvert par l’État cubain, des étudiants apprennent une nouvelle conception des relations sociales liées à la pratique médicale, conception dont ils auront besoin dans leur travail dans des communautés défavorisées de leur pays.

La médecine internationaliste : un rêve révolutionnaire

Dans son article, « Le médecin révolutionnaire cubain » Steve Brouwer décrit la vision qu’a eue Che Guevara en 1960, un an après la Révolution Cubaine. Après avoir observé que de nombreux médecins diplômés ne voulaient pas travailler dans les zones rurales, le Che a imaginé de former des campesinos à devenir médecins pour qu’ils « aillent aider immédiatement leurs frères avec un enthousiasme sans faille ». [1] Cette année là, Cuba a envoyé des équipes médicales au Chili pour aider après une tremblement de terre majeur. [2] Le premier contrat médical de Cuba a permis l’envoi d’une brigade médicale en Algérie en 1963 [3]. En 1998, quand les ouragans Mitch et Georges ont dévasté les îles des Caraïbes et l’Amérique Centrale, Cuba a envoyé des médecins et du personnel paramédicale. Fidel Castro a alors proposé d’étendre le nouveau Programme Intégral de Santé (Programa integral de salud) par la création de l’ELAM, en 199.

La capacité qu’a Castro d’inspirer des changements ne doit pas être sous-estimée. J’ai rencontré Exa Gonzalez, une étudiante de sixième année à l’ELAM, dans un avion pour La Havane en décembre 2009. Elle avait étudié l’art et le cinéma au lycée en Basse Californie, au Mexique. Adolescente, elle a fait deux voyages à Cuba avec ses parents, membres du Parti du Travail (Partido de Trabajo, ou PT). Durant son second voyage, en 2001, Fidel a décrit l’ELAM à la délégation du PT, ce qui a inspiré à Exa son changement de cursus et son choix de la médecine. Elle est entrée à l’ELAM en 2002, à l’âge de 19 ans, et a passé sa première année en classe préparatoire, étudiant la biologie, la chimie et la physique. [4]

Le Progrma Integral de salud de Cuba s’est étendu radicalement en 2003, quand la Fédération Médicale Vénézuelienne a tenté d’entraver les efforts du Président Hugo Chavez de fournir des soins aux communautés défavorisées. La coopération entre Cuba et le Venezuela a donné naissance au programme « Au coeur du quartier » (Barrio Adentro), conduisant dix-mille médecins cubains dans ce pays en moins d’un an. [5]

Quand Katrina a frappé la Nouvelle-Orléans en août 2005, Castro a mobilisé des centaines de diplômés de l’ELAM et de médecins cubains pour aider. Le président étasunien George Bush a refusé même de prendre en considération ce geste de bonne volonté. Un ami m’a dit que c’était sûrement un coup de pub de Castro, puisqu’il savait que Bush n’accepterait pas. J’ai répondu que, étant donné l’ampleur et la profondeur de l’aide médicale cubaine aux pays d’Amérique Latine, de la Caraïbe et d’Afrique, Cuba aurait tenu pour une honte d’ignorer la détresse d’une ville étasunienne à deux brassées de ses côtes. Le nombre élevé de médecins généralistes à Cuba rend possible un déploiement rapide après des désastres comme Katrina.

Les médias étasuniens ont continué à insulter la solidarité médicale cubaine avec le tremblement de terre de 2009 en Haïti. Tandis que les médias privés surévaluaient l’aide étasunienne, ils négligeaient sérieusement les efforts de Cuba, au point qu’ils ont présenté un médecin cubain comme « espagnol » [6]. En fait, depuis l’ouragan Georges en 1998, Cuba a envoyé des centaines de médecins dans l’île voisine d’Haïti. Cuba forme également des médecins haïtiens depuis l’ouverture de l’ELAM. La seule obligation est qu’une fois diplômés, les haïtiens acceptent de rentrer chez eux pour prendre la place des médecins cubains (plutôt que de déserter et de chercher un emploi aux Etats-Unis ou en Europe).

Cuba a déjà formé 550 médecins haïtiens et il y a 567 étudiants haïtiens à l’ELAM. En conséquence des efforts cubains, Haïti a connu une baisse de plus de 50% de la mortalité infantile, de la mortalité en couche, et de la mortalité juvénile et, entre 1999 et 2007, une augmentation de l’espérance de vie, de 54 à 61 ans. Comme l’a dit le président Haïtien René Préval [] : « Vous n’avez pas eu besoin d ‘attendre un tremblement de terre pour nous aider » [7]

Durant les trois premiers jours après le tremblement de terre, les médecins cubains ont fourni plus d’aide médicale qu’aucun autre pays. En plus des diplômés de l’ELAM déjà en Haïti, 184 étudiants haïtiens de l’ELAM (avec des diplômés étasuniens de l’école) sont venus aider. « Cuba a vite dirigé un personnel médical de 15000 personne en Haïti » [8], contre 550 personnes pour les États-Unis au même moment. Et, tandis que les États-Unis avaient traité 871 patients, le personnel formé par Cuba en avait soigné 227 143. Bien sûr, après quelques semaines,Haïti ne faisait plus les gros titres et la plupart du personnel civil américain était partie. Mais, de même qu’ils étaient présents avant le désastre, de même les cubains sont restés après, non seulement pour traiter des patients mais aussi pour continuer à aider à construire un nouveau système de soins.

Haïti est simplement l’exemple le plus récent de l’énorme travail médical international de Cuba. D’après le site internet de l’ELAM, il y a 52 000 travailleurs médicaux cubains offrant actuellement leurs services dans 92 pays [9]. Cela signifie que Cuba a plus de médecins travaillant à l’étranger que l’Organisation Mondiale de la Santé ou l’ensemble des nations du G 8. Ainsi, « en 2008, le personnel médical cubain couvrait70 millions de personnes dans le monde ». De plus, près de deux millions de personnes hors de Cuba doivent leur « vie à la disponibilité de services médicaux cubains ». (10]. L’esprit de solidarité internatinale est au cœur de l’enseignement à l’ELAM. Comme l’annonce son site internet : « Le travail que font les diplômés de l’ELAM aujourd’hui dans tous les pays du monde constitue un exemple d’internationalisme et de solidarité humaine. C’est un symbole de l’amour de la vie et de la justice sociale sans précédent dans l’histoire » [11]

Des brigades médicales étudiantes

Après la remise des diplômes de la troisième promotion de l’ELAM, le Congrès des Etudiants a proposé de créer l’opportunité de travailler sur des projets spécifiques durant les mois de vacances d’été. Les professeurs ont approuvé et les étudiants ont commencé à concevoir des projets connus sous le nom de Brigades Etudiantes pour la Santé (Brigadas Estudiantiles por la Salud, ou BES), dans le cadre desquelles ils vont dans des cliniques dans des communautés pauvres des villes ou des campagnes d’Amérique du Sud et d’Amérique Centrale, de même que dans le reste du monde, y compris les Etats-Unis.

La Brigade Yaa Asantewaa (YAB), organisée entre autres par Omavi Bailey et Ketia Brown, illustre la façon dont fonctionnent les projets BES [12]. La YAB conduira le « Projet Ghana du corps Médical Africain. » Ce projet a été conçu par l’Organisation des Médecins Africains [Organisation of African Doctors, OAD], un groupe d’étudiants en médecine africains et africains-américains. Fondé en 2009 sur le campus de l’ELAM, l’OAD s’est donnée pour mission de développer « des programmes, des projets et des institutions dans le but de produire et d’organiser un corps médical politiquement conscient et socialement responsable et capable de satisfaire les besoins d’africains souffrant de problèmes de santé sur le continent noir. L’OAD se compose de 160 étudiants, internes et résidents, issus de plus de 35 pays [13].

Aujourd’hui, la « fuite des cerveaux », avec des médecins africains trouvant du travail en Europe ou aux Etats-Unis, laisse le Ghana avec seulement un médecin pour 45 000 habitants. De la même manière, il y a plus de médecins éthiopiens à Chicago qu’en Ethiopie [14]. L’OAD se donne pour but d’affronter ce problème en renforçant l’obligation imposée par l’ELAM que les africains (et tous les autres) étudiants en médecine retourne pour servir les communautés pauvres de leurs patries.

La phase 2010 de la proposition pour le Ghana a commencé par un voyage des étudiants de l’ELAM au Ghana pour rencontrer des médecins formés à Cuba déjà installés là-bas. Dans les communautés qu’ils visitent, les étudiants de l’ELAM s’efforcent de :
1.Répertorier les sources de soins qu’ont déjà les habitants
2.Construire des groupes d’étudiants en médecine qui pratiquent des examens médicaux et apprennent la médecine traditionnelle ghanéenne.
3.Organisent des réunions de villageois pour renforcer leurs liens avec les habitants en cherchant à savoir quel genre de soins ils souhaiteraient.

En fonction des résultats de ce travail, la YAB espère créer un système de stage permettant aux étudiants de sixième année de l’ELAM de terminer leur formation au Ghana. Les étudiants de l’ELAM au Ghana auront des expériences largement différentes de celles des étudiants en médecine des Etats-Unis. Contrairement aux pays surdéveloppés, où les causes majeures de décès sont les maux liés au « style de vie » comme les crises cardiaques, « les dix causes principales de décès au Ghana sont toutes des maladies infectieuses évitables ». [15] Ce n’est pas par hasard que la YAB souhaite observer l’accès des ghanéens aux services de santé, leurs croyances sur les soins et leurs désirs de changement, plutôt que de débarquer et de fournir des services prévus d’avance qui pourraient ne pas s’intégrer dans la vie d’un village africain. La formation à l’ELAM met lourdement l’accent sur le contexte social mouvant de la médecine, un modèle qui s’applique particulièrement aux communautés au tissu social très serré.

Bien que les médecines traditionnelles et naturelles fassent souvent l’objet de moqueries en Occident, elles sont « restées le premier mode de prévention et de traitement pour 85% des africains » [16]. Ainsi, le modèle cubain de Médecine Générale Intégrale (Medicina General Integral ou MGI), qui « qui propose une vision englobante de la médecine, prenant en considération ses dimensions biologique, psychologique, culturelle et spirituelle », prépare les étudiants à être des médecins-à-l’écoute et des médecins-formateurs. [17]

Les médecins comme professeurs

Comme pour beaucoup d’étudiants de l’ELAM, étudier la médecine aurait été impossible pour Ivan Angulo Torres, de Lima, au Pérou. Le coût aurait été prohibitif et seulement cent étudiants par an entrent en fac de médceine à Lima. Quand il a entendu parler de l’ELAM pour la première fois en 2002, Ivan étudiat l’administration hôtelière. Deux ans plus tard, il était à La Havane. Quatre de ses parents ont assisté à la cérémonie de remise de diplôme du premier médecin de la famille. [24]

Le contenu de la formation change un peu, suivant que les étudiants ont ou non des bases suffisantes en biologie, en chimie, en physique, qu’ils viennent de Cuba, d’Amérique Latine ou d’une culture qui ne serait pas latine ; et suivant qu’ils parlent ou non couramment l’espagnol. Plutôt que de commencer son année scolaire en Septembre, Ivan a commencé ses études en Mars 2004, parce qu’il avait besoin de six mois de cours de sciences.

Les deux premières années de faculté de médecine comprenaient des cours fondamentaux comme l’anatomie, l’histologie, la biochimie, la génétique, les cours sur les systèmes organiques, la psychologie, la pathologie et le modèle médical cubain, avec son insistance sur la santé publique. Ivan a été en contact avec un consultorio de quartier durant sa première année et a appris à examiner les patients l’année suivante. Durant sa quatrième année, il a, en guise de stage pratique, commencé à travailler de 8 à 10 heures chaque matin avec des patients hospitalisés. Il faisait des tournées avec les médecins de 10heures à 13 heures et prenait des cours de symptomatologie, de médecine interne, de radiologie, d’anglais etc. l’après-midi.

La quatrième et sa cinquième années, il a suivi des cours intensifs sur le modèle cubain de médecine générale intégrale, qui met l’accent sur le fait que les gens sont des êtres bio-psycho-sociaux, dont le contexte de vie doit être compris pour rendre efficace le traitement. Le modèle cubain de médecine générale intégrale apprend aux médecins à enseigner aux patients comment prendre soin d ‘eux, en grande partie par un changement du contexte social de leur vie et de leur communauté. Durant ces années, Ivan a étudié la santé publique et a effectué des services hospitaliers de deux mois chacun dans des domaines comme la médecine générale intégrale, l’ORL, l’ophtalmologie, la gynécologie et l’obstétrique, la pédiatrie, la chirurgie, l’orthopédie, l’urologie, la dermatologie et la psychiatrie. Durant son année comme interne, sa sixième année, il a été responsable de patients dans un consultorio tous les jours et de patients d’une polyclinique un jour par semaine. Il a aussi achevé les stages par spécialités commencés durant sa sixième année.

Dès le début de leur formation, les étudiants de l’ELAM apprennent que l’essence de la santé publique est la clinique de quartier, ou consultorio. Le système médical a pour but de traiter 80% des problèmes de santé au consultorio, qui s’occupe d’environ 150 familles. [25]. Avec le cabinet médical au rez-de chaussée, le logement du médecin au premier étage et celui de l’infirmière au troisième, le consultorio est souvent décrit comme un cabinet médical de quartier. C’est le fonctionnement idéal du consultorio cubain, mais ce schéma ne rend pas compte des larges variations qui existent sur le terrain ou de la relation étroite entre les étudiants en médecine et le consultorio.

En décembre 2009, le Dr Alejandro Fadragas Fernandez et l’infirmière Maité Perdomo m’ont montré leur consultorio, qui s’occupe de 500 familles et 1800 patients, plus grand que le consultorio typique à Cuba. [26] . Une affiche fait la liste du “coprs enseignant”, composé de deux médecins, quatre infirmières, deux étudiants de premières années, cubains ou étrangers de l’ELAM, un étudiant de quatrième année, un étudiant de cinquième année, et un interne.

L’affiche en dit long. Premièrement, les étudiants en médecine sont intégrés aux soins de proximité dès leur première année de médecine. Deuxièmement, les habitants de Cuba sont habitués à avoir des étudiants étrangers impliqués dans leur traitement. Troisièmement, puisqu’il peut y avoir plusieurs médecins et infirmières dans le consultorio,ils ne vivent pas tous nécessairement dans le même immeuble. Ils vivent dans le quartier ou à proximité et leur degré d’intégration à la communauté est complexe. Quatrièmement, les cours de médecine ne sont pas limités à l’ELAM mais sont intégrés à la pratique de la médecine de quartier à Cuba- les médecins savent qu’aider à former des étudiants en médecine fera partie de leur métier. C’est tellement vrai que les étudiants en médecine utilisent souvent les mots profesor et médico (médecin) comme s’ils étaient interchangeables.

Ce que représente l’ELAM pour ses étudiants

Pourquoi des étudiants du monde entier vont-ils à l’ELAM? Pour Exa Gonzalez, du Mexique, c’est un discours de Fidel Castro qui a changé sa vie. Pour Ketia Brown de Californie, l’association unique de la médecine traditionnelle et de la pratique moderne ont été le déclencheur. [27] Pour la cubaine-américaine Cassandra Cusack-Crubelo, étudiante en deuxième année, c’était l’opportunité de partager un rêve altruiste en revenant au pays où ses grands-parents avaient été des révolutionnaires. [28]. Mais pour beaucoup, les raisons d’aller à l’ELAM sont liées à la fois à la possibilité de se payer des études de médecine et de prendre part à un projet visionnaire. Ivan Angulo n’est pas le seul étudiant qui n’aurait pas eu les moyens d’entrer dans une fac de médecine normale.

Anmnol Colindres, d’El Paraiso au Honduras, avait longtemps voulu être médecin, mais son père, qui avait été garde-forestier jusqu’au coup d’Etat du 28 Juin 2009, ne pouvait pas financer ses études. [29]. Amanda Louis, de l’île caribéenne de Sainte-Lucie, a le sentiment que l’ELAM lui offre une opportunité qu’elle n’aurait jamais eue, compte tenu des revenus de son père, chauffeur de taxi, et de sa mère, vendeuse de rue. [30]. Dennis Pratt, qui a grandi au Sierra Leone jusqu’à ce que sa famille déménage à Jonesboro, en Georgie, ne voulait pas passer des années à rembourser des prêts contractés pour payer ses études de médecine et s’est immédiatement porté candidat quand il a entendu parler de l’ELAM. [31]

Comme d’autres étudiants de la nation insulaire du Pacifique de Tuvalu, Jonalisa Livi Tapumanaia est enthousiaste à l’idée que l’ELAM soit en train de permettre qu’il y ait un médecin sur chacune des dix îles principales de son pays, qui souffre déjà de la montée des eaux liée au réchauffement climatique. Son gouvernement peut seulement lui payer un aller-retour chez elle tous les trois ans- et son père, qui dirige une station-essence et sa mère, qui travaille dans un tribunal, ne peuvent le lui payer. [32]

Il est tout aussi coûteux de rentrer voir sa famille au Kenya, pour Lorine Auma. Elle la verra une seule fois durant ses six années d’études. Son père, un comptable, et sa mère, travaillant occasionnellement dans une imprimerie, n’avaient pas les moyens de l’envoyer dans les coûteuses facs de médecine du Kenya. [33]. Keitumetse Joyce Lestiela, a rapporté qu’il n’y avait pas de fac de médecine dans son Lesotho natal et sa mère, enseignante, n’avait pas d’argent pour l’envoyer dans une école de médecine onéreuse dans l’Afrique du Sud voisine. [34]

Il est clair qu’un large nombre, probablement la majorité, des étudiants de l’ELAM, n’auraient pas pu étudier la médecine sans cette institution. Une partie de leur éducation consiste à apprendre comment l’amélioration de la santé à Cuba a nécessité de se concentrer sur les soins préventifs de proximité. La médecines étasunienne est tellement surspécialisée que seulement 11% des médecins sont des généralistes de proximité. En revanche, presque les deux tiers des médecins cubains pratiquent la médecine familiale. Alors que le rapport entre le nombre de généralistes et la population est d’environ 1/3200 aux Etats-Unis, il est d’environ 1/600 à Cuba, le rapport le plus élevé au monde. [35]
Beaucoup des étudiants de l’ELAM avec lesquels j’ai parlé projettent de pratiquer la médecine générale. Mais plusieurs autres ont le sentiment que le besoin de spécialistes pratiquant des tarifs abordables dans leurs pays les appelle à continuer leurs études après l’ELAM. Ivan Angulo, du Pérou, projette de se spécialiser en orthopédie. Dennis Pratt espère exercer la pédiatrie et la médecine interne au Sierra Leone. Ivan Gomez de Assis aimerait pratiquer l’orthopédie au Brésil. [36]. Walter Titz, brésilien lui aussi, aimerait pratiquer la médecine générale quelques années pour ensuite étudier la psychiatrie. [37]
Amanda Louis explique que son pays natal, Sainte-Lucie, n’a qu’un seul oncologue et qu’un ORL, mais a le sentiment qu’il y a assez de généralistes et de gynécologues. Il aimerait se spécialiser en néphrologie (reins). Yell Eric pense qu’il y a beaucoup de généralistes dans son île africaine de Sao Tomo Principe, et n’est pas certain de vouloir se spécialiser. [38]. Quand Lorine Auma retournera au Kenya, elle aimerait se spécialiser en orthopédie ou en psychiatrie. Un profl plus représentatifs est peut-être celui de Joyce Letsiela, qui est enthousiaste à l’idée d’aider des communautés défavorisées au Lesotho et a le sentiment qu’il y a une pénurie de généralistes comme de spécialistes.
Défis
Tandis que l’ELAM réserve 500 places pour des étudiants étasuniens, seulement 117 américains étaient inscrits en Avril 2010. La Fondation Intereligieuse pour l’Organisation Comunautaire (IFCO), qui recrute les candidats étasuniens, encourage fermement les noirs pauvres à s’inscrire. Mais l’exigence fondamentale est que les étudiants démontrent une volonté ferme de travailler dans des communautés défavorisées. [39]
Beaucoup de jeunes des États-Unis, qui pensent à aller à l’ELAM, trouvent le moyen de contacter des étudiants étasuniens déjà sur place. Un moyen encore meilleur est de contacter l’IFCO et de prévoir une visite à l’école. Une fois sur le campus, il est facile de parler à des étudiants des Etats-Unis ou à des étudiants d’autres pays anglophones.
On peut juger une école de médecine sur plusieurs critères :
1.L’apparence extérieure. Comparé au luxe des écoles de médecine étasuniennes, il manque quelques petites choses à l’ELAM. L’eau courante n’y est disponible qu’à certaines heures, et on doit tirer la chasse des toilettes avec un seau d’eau. Cuba doit souvent sacrifier le superflu pour s’assurer que tout le monde obtienne le nécessaire.
2.La qualité de la formation. Bien que l’ELAM fournisse des livres en espagnol, d’autres ouvrages peuvent être difficiles à obtenir. Les écoles étasuniennes fournissent une formation articulée directement aux examens alors que les étudiants de l’ELAM accroissent leur expérience sur le terrain beaucoup plus tôt.
3.Le dévouement à la cause d’une nouvelle médecine. C’est là-dessus que l’ELAM surpasse toutes les autres écoles de médecine du monde (bien que le Venezuela pourrait bientôt avoir des écoles comparables). C’est pour cette raison que les étudiants devraient s’inscrire.
Le soir avant de revenir de mon dernier voyage à La Havane, j’ai eu une longue conversation sur l’ELAM avec ma fille, Rebecca Fitz, maintenant inscrite en troisième année, et son compagnon, Ivan Angulo, qui vient de finir sa sixième année. [40]. Ils m’ont fait la liste de nombreuses choses que l’ELAM fournit gratuitement : 1) les cours et les manuels ; 2) le logement à l’internat ; 3) les repas (trois par jour) ; 4) les soins médicaux, y compris les urgences et la chirurgie élective (Beaucoup d’étudiants de l’ELAM reçoivent des traitements correctifs comme la chirurgie oculaire ou les appareils dentaires.) ; 5) des objets comme les deux uniformes scolaires, le stéthoscope, le tensiomètre, les moustiquaires, les chaussures, les chaussettes, les draps, les couvertures, les vestes et les couverts ; 6) les produits rationnés, y compris le savon, le papier toilette (n’allez nulle part à Cuba sans votre propre papier toilette), la lessive, le dentifrice, le déodorant, les fournitures scolaires ; et 7) une bourse de 100 pesos par mois (je me suis payé une glace sur le campus pour un peso. Une bière coûte environ dix pesos. Donc les étudiants peuvent se changer les idées en buvant une petite bière tous les trois jours.)
En revanche, l’ELAM représente un défi pour les étudiants habitués à la vie aux États-Unis. La première exigence pour être accepté, c’est d’attester d’un engagement passé en faveur de la justice sociale. L’ELAM n’existe pas pour permettre aux gens d’étudier la médecine gratos. On attend des étudiants qu’ils prouvent qu’il donneront à leurs communautés autant que l’ELAM leur aura donné.
Bien que l’ELAM couvre les dépenses fondamentales durant la scolarité, les étudiants doivent être capables de se déplacer jusqu’à Cuba et d’en revenir. Ce n’est pas un problème pour la plupart des étudiants étasuniens ; mais beaucoup d’étudiants n’ont pas les moyens de rentrer chez eux durant l’été. L’IFCO encourage les étudiants de valider des cours de niveau universitaire en biologie, chimie, physique avant de rejoindre l’ELAM, pour qu’ils puissent se concentrer sur l’espagnol après leur arrivée. Les étudiants de la plupart des autres pays peuvent commencer leurs études de médecine immédiatement après le lycée et peuvent suivre les cours de sciences dont ils ont besoin durant une première année supplémentaire.
Les étudiants doivent être capables de vivre dans un pays sans luxe excessif. La plupart ne trouvent pas cela trop difficile, puisqu’ils sont conscients que Cuba maintient une espérance de vie égale à celle des États-Unis en s’assurant que chacun reçoit ce qui est indispensable. L’embargo économique des États-unienne fait qu’il n’y a pas beaucoup plus. Les étudiants devraient être prêts à se laver avec un sceau d’eau et à vivre avec les cyclones mais sans air conditionné. N’espérez pas utiliser une carte bancaire étasunienne à Cuba.
La cafeteria sert une nourriture de cantine qui manque de la diversité que beaucoup aimeraient. Il n’est pas rare d’éprouver des difficultés à s’ajuster à l’insatisfaction de certains besoin de confort individuel, comme les brownies, l’eau chaude ou la jouissance d’un espace privé personnel. La norme est l’engagement politique, ce qui est merveilleux pour certains mais surprenant pour d’autres. Par exemple, on s’attend (sans que ce soit une obligation) à ce que les étudiants participent à des activités de la délégation de leur pays, et les débats organisés dans les classes peuvent porter sur le rôle de leur pays dans l’impérialisme.
L’ELAM est conçue pour des étudiants qui quittent leur pays pour la première fois, parfois à l’âge de seize ans, pour rejoindre une école de médecine. Les américains, qui sont souvent plus âgés, peuvent être surpris par les obligations comme les cours d’éducation physique ou l’obligation de dormir sur le campus les lundis et vendredis.
En définitive, une large majorité d’étudiants vient de pays qui souhaitent désespérément envoyer des étudiants à l’ELAM pour qu’ils deviennent de médecins formés à la cubaine. Ce n’est pas le cas du Brésil et des États-Unis. L’Association Médicale Brésilienne, Colégio Médico, a une politique distincte de celle du gouvernement Lula et ne reconnaît pas les diplômes de l’ELAM. Les étudiants étasuniens n’ont pas ce problème, mais ils doivent passer certains examens comme tous ceux qui reçoivent un diplôme étranger, et ils doivent étudier intensément certaines questions reposant sur un modèle médical étasunien plutôt que cubain.
Les étudiants étasuniens ne doivent attendre aucun soutien de la Section des Intérêts Américains, qui fait office d’ambassade (il n’y a pas d’ambassade du fait de la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays). Bien qu’il soit légal de voyager à Cuba à des fins de formation (telles que des études de médecine), le gouvernement étasunien impose plus de restrictions hostiles sur les voyages à Cuba que pour n’importe quel autre pays, et ne fait rien pour soutenir les étudiants de l’ELAM.
Une confirmation du pouvoir de l’ELAM
Peut-être que l’antagonisme extrême du le pays le plus violent de la planète est une confirmation du pouvoir de l’ELAM. Le modèle cubain de santé publique cherche à comprendre les problèmes médicaux en étudiant l’ensemble complet du contexte humain de ces problèmes. L’ELAM est capitale dans les efforts de Cuba de relier son système médical aux besoins de personnes défavorisées à travers le monde. Le modèle cubain est basé sur la croyance qu’on ne peut agir sur les maux de l’humanité sans agir sur la société qui crée la base de ces maux.
Ce modèle a attiré plus de 20 000 étudiants étrangers. Cassandra Cusack Curbelo croit qu’ “aucune expérience n’est comparable à celle de l’union de milliers de personnes dotées de la même idée de la médecine. Il semble que nous ne soyons pas de continents différents, mais que nous sommes un seul peuple partageant une histoire et une lutte communes. C’est ce sur quoi l’ELAM nous fait ouvrir les yeux.”
D’après Ketia Brown, une étudiante de troisième année de médecine, “ l’ELAM est la révolution réalisée. Nous devons tenter d’avoir un projet révolutionnaire dans un monde capitaliste.” L’ELAM est un tel projet. C’est une lutte pour une nouvelle conscience médicale qui puisse faire partie de la lutte pour améliorer la santé mondiale.

[1] Steve Brouwer, “The Cuban Revolutionary Doctor: The Ultimate Weapon of Solidarity,” Monthly Review 60 no. 8 (January 2009): 28-42.

[2]ohn M. Kirk and Michael H. Erisman, Cuban Medical Internationalism: Origins, Evolution and Goals (New York: Palgrave Macmillan, 2009).

[3]Escuela Latinoamericana de Medicina (ELAM), http://elacm.sld.cu/index (retrieved July 8, 2010).

[4] Interview with Exa Gonzales, in flight over the Gulf of Mexico, December 28, 2009.

[5] Brouwer, “The Cuban Revolutionary Doctor,” 28-42.

[6] All information on Haiti is from Emily J. Kirk and John M. Kirk, “Cuban Medical Aid to Haiti: One of the World’s Best Kept Secrets,” Synthesis/Regeneration: A Magazine of Green Social Thought No. 53 (Fall 2010).

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Escuela Latinoamericana de Medicina (ELAM), http://elacm.sld.cu/index.html.

[10] Kirk and Erisman, Cuban Medical Internationalism, 3, 169, 112.

[11] Ana Fernández Assán, Escuela Latinoamericana de Medicina (ELAM), http://elacm.sld.cu/index.html (retrieved July 8, 2010).

[12] L’information sur la YAB provient d’un entretien avec Ketia Brown et du document fourni par Omavi Bailey : Yaa Asantewaa Brigade, August 15-September 5, 2010 (édité par l’ African Medical Corps—Ghana Proposal. Latin American School of Medicine, Carretera Panamericana 3 ½ KM, Santa Fe, Playa, La Habana, Cuba CP 19142). Pour toute information sur l’Organisationd es Médecins Africains, voir : http://africanmedicalcorps.com. Bien que Cuba soutienne le Projet Ghana, celui-ci a besoin de fonds. Vous pouvez faire des dons à : http://birthingprojectusa.org.

[13] Ibid., 2.

[14] Cliff DuRand, “Humanitarianism and Solidarity Cuban-Style,” Z Magazine, November 2007, 44-47.

[15] Interview avec Ketia Brown et document fourni par Omavi Bailey: Yaa Asantewaa Brigade, 6.

[16]Ibid.

[17] Ibid., 7.

[24] Entretien avec Ivan Angulo Torres, La Havane, Cuba, 31 Mai, 2010.
[25]Sur le rôle du Consultorio dans le système médical cubain, voir Lee T. Dresang, Laurie Brebick, Danielle Murray, Ann Shallue, and Lisa Sullivan-Vedder, “Family medicine in Cuba: Community-Oriented Primary Care and Complementary and Alternative Medicine,” Journal of the American Board of Family Medicine 18 no. 4 (July-August, 2005): 297-303.
[26] Entretien avec le Dr. Alejandro Fadragas Fernández et Maité Perdomo, Consultorio No. 5, La Havane, Cuba,30 décembre 2009.

27] Interview with Ketia Brown, ELAM, May 31, 2010.
28]Interview with Cassandra Cusack Curbelo, ELAM, January 23, 2010.
29] Interview with Anmnol Colindres, ELAM, May 26, 2010.
30] Interview with Amanda Louis, ELAM, May 28, 2010.
31] Interview with Dennis Pratt, ELAM, May 26, 2010.
32] Interview with Jonalisa Livi Tapumanaia, ELAM, May 28, 2010.
33] Interview with Lorine Auma, ELAM, June 2, 2010.
35] Interview with Keitumetse Joyce Letsiela, ELAM, June 2, 2010.
36] Lee T. Dresang et al., ”Family Medicine in Cuba.”
37] Interview with Ivan Gomez de Assis, ELAM, May 27, 2010.
38] Interview with Walter Titz, ELAM, June 2, 2010.
39] Interview with Yell Eric, ELAM, June 2, 2010.
40] For detailed information on ELAM, current curriculum for U.S. students, and an application, see http://pastorsforpeace.org.
41] Interview with Rebecca Fitz and Ivan Angulo Torres, Havana, Cuba, June 3, 2010.

 

Un imbécile utile pour quelques précisions sur ma conception des peuples et des nations

6738871[1]La pièce du dossier ou ce qui a enclenché ma réflexion matinale / Un fasciste innocent ?

Voici ce que je reçois ce matin en provenance du blog changement de société, un commentaire d’article qui me met en cause

Auteur : Bernard Gilleron (IP : 90.1.176.234 , ALille-653-1-296-234.w90-1.abo.wanadoo.fr)
E-mail : bernard.gilleron@hotmail.fr
Adresse : http://gravatar.com/bernardgilleron59
Whois : http://whois.arin.net/rest/ip/90.1.176.234
Commentaire :
Un article marqué du sceau anti-islamiste et pro-sioniste de Danielle Bleitrach
Heureusement qu’à présent seul Marc Harpon tient les rênes

commentaire qui m’est envoyé sous un article de Marc Harpon paru dans changement de societe, une blog que j’ai fondé et qui était et reste orienté sur l’analyse de l’impérialisme. Repris par Marc Harpon, il offre d’excellentes traductions, des textes d’un haut niveau théorique et contribue à la formation des militants communistes. C’est un blog sérieux, de haut niveau. Marc Harpon ne laisse jamais planer la moindre ambiguïté sur la manière dont les fascistes comme Soral et autres tentent de créer la confusion sur la nature de l’impérialisme. Le dernier texte qu’il publie sur son blog va dans ce sens et dénonce le national fascisme anti-impérialisme d’une manière très convaincante.

Qu est ce Bernard Gileron ? Un disciple de ces fascistes, qui se prétend économiste et communiste? Je l’ai interdit de mon blog Histoire et société en tant que troll. Il venait déposer sur mes textes de longs commentaires oiseux disant le contraire de ce que j’écrivais et me prêtant ses propres élucubrations. Mode d’agir qu’il reproduit sur changement de société comme en témoigne son commentaire ci-dessus, qui pour être court accomplit néanmoins l’exploit de dire le contraire de ce qu’affirme dans le texte Marc Harpon… et enfin parler de moi qui n’intervient plus sur le dit blog.

S’il était le seul de son espèce! Mais non, l’individu en question fait partie de ces gens qui vont partout en expliquant mes turpitudes, pour les uns je serais sioniste, pour d’autres staliniennes. Soral lui-même m’a consacrée une vidéo en expliquant que je suis la preuve vivante que les « juifs antisionistes » sont pires que les sionistes parce qu’en fait ils veulent aller partout pourrir les autres nations.

Précisons une fois de plus: Le refus d’une certaine conception de la « réalité » politique

Alors une fois de plus, je précise je ne suis ni sioniste, ni antisioniste. Dés départ le sionisme a été une idéologie que je n’aurais pas partagée telle que l’a conçue Herzl et pour des raisons assez proches de celles qu’expose Hannah Arendt, en particulier pour le fondateur elle consistait à voir le monde partagé entre antisémite et pro-sémite. Hannah Arendt en parlant de l’Etat des juifs de Herzl note: « Le désir d’Herzl d’accéder à tous prix à la réalité reposait sur une conception selon laquelle la réalité était fondamentalement stable, impossible à modifier, toujours identique à elle-même. Au sein de cette réalité, il ne distinguait, d’un côté, que des Etats-nations établis de toute éternité et massivement hostiles aux Juifs et, de l’autre côté, que les Juifs, dispersés et persécutés de toute éternité. Rien d’autre ne comptait: les différences dans la structure de classe, les différences entre partis ou mouvements politiques entre pays ou périodes historiques, n’existaient pas pour Herzl. Tout ce qui existait c’étaient des peuples organisés en corps immuables considérés comme des organismes biologiques, mystérieusement dotés d’une vie éternelle: ces corps exhalaient envers les juifs une hostilité invariable, prête à tout moment à se transformer en pogroms ou en persécutions. Toute réalité qui n’était pas définie par l’antisémitisme n’était pas prise en compte, et tout groupe qui ne pouvait pas être défini comme antisémite n’était pas pris au sérieux en tant que force politique« .(1)

Il y a bien d’autres raisons à ma critique du sionisme et de l’idée de « l’Etat des juifs » (pourtant déjà moins absurde que l’Etat juif(2)) mais là nous sommes au cœur de ce à quoi je ne puis adhérer et que j’estime extrêmement dangereux comme a pu l’être en son temps une certaine vision du peuple germain. Mais si l’on ajoute à cette vision des peuples ce qu’Hannah Arendt comme Einstein et d’autres vont très rapidement dénoncer à savoir l’apparition avec Begin, l’ancêtre du Likoud de l’actuel premier ministre de ce qu’elle définit non comme un parti traditionnel dans une pétition publiée ici même sous sa signature et celle d’Einstein entre autres comme « la marque indubitable d’un parti fasciste » (594)

Est-ce que le terrorisme fasciste de Begin fait partie du sionisme? Peut-être était-il inscrit dans la conception de l’Etat des juifs de Herzl et dans la simple réponse à une persécution millénaire? Mais le fait est que les sionistes socialistes fondateurs et mêmes les juifs américains traditionnellement de Gauche aux quels s’adressaient la pétition n’ont pas choisi de combattre cette tendance terroriste et fascisante. Il y eut le choix des fondateurs du sionisme, Ben Gourion et surtout Goda Meyer qui, bien qu’eux-mêmes totalement athées, ont choisi de fonder cet Etat sur des prescriptions religieuses que les institutions de l’Etat devaient imposer à leurs membres comme le shabbat ou manger casher. C’est au moment où de fait ces formes d’exclusion des arabes qu’ils soient chrétiens ou musulmans sont venus de fait apporter une caution au terrorisme fascisant de Begin comme au poids des partis religieux dans la vie publique. Et ce n’est pas un hasard si un certain nombre de Juifs, de sensibilité communiste le plus souvent et qui au départ avaient accepté le sionisme, je pense à quelqu’un comme Chomsky mais aussi Curiel et d’autres, vont devenir de plus en plus critique et cela va culminer avec la guerre des six jours, l’occupation des terres palestiniennes…

Mais c’est un débat qui travaille Israël et les juifs du monde entier, j’y vois une chance même si peu à peu s’y substituent d’autres débats beaucoup plus nocifs et surtout l’interdit de la déviance… Mais là encore je ne vois pas pourquoi je céderais à ceux qui m’interdisent ce débat, les uns parce que leur antisionisme n’est que pur antisémitisme et leur défense des palestiniens une manière d’en référer à l’éternelle perfidie juive, ce qui est du pur racisme… Ou au contraire ceux qui au nom de la persécution antisémite refusent que l’on traite des choix politiques en tant que tels. Ce sont la face et le revers de la même médaille…

J’aime à penser là encore avec Hannah Arendt qu’il y eut une sorte d’innocence autant que de fuite devant l’antisémitisme chez les sionistes socialistes qui s’installèrent en Palestine pour y rejoindre d’ailleurs des juifs, des musulmans, des chrétiens installés là peut-être dès l’origine. « Si absurde que cela puisse paraître de nos jours, ils ne se doutaient pas le moins du monde de l’éventualité d’un conflit avec les occupants d’alors de la Terre promise. L’existence effective des arabes ne les effleurait même pas (…) Certes ces juifs étaient des rebelles, mais ils ne se révoltaient pas tant contre les oppressions dont leur peuple avait été victime que contre l’atmosphère paralysante et étouffante de la vie dans le ghetto » (516) Ce que reproche Hannah Arendt à ces pionniers, cet aristocratie kibboutz est de n’avoir rien inventé et d’avoir reproduit soit les errances d’un Théordor Herzl, soit les limites du socialisme européen, ce qui a totalement selon elle « escamoté l’authentique mouvement national révolutionnaire qui avait pris naissance dans les masses juives » (520) Les nouveaux dirigeants expliquent-elle étaient des bourgeois ouverts mais des bourgeois et ils souhaitaient « simplement établir pour leur propre peuple les mêmes conditions » que celles des démocraties bourgeoises de l’Europe. Et parmi celles-ci j’ajouterai à la pensée d’Arendt, ce constat qu’il faut certainement envisager une propension à la colonisation.

Le fait est Hannah Arendt note l’influence européenne et l’inspiration allemande d’une indépendance nationaliste utopiste, celle d’un corps organique, les juifs ont été pétrie de cette conception tout en se vivant eux-mêmes comme étrangers, elle explique qu’ à cause de cette conception mythique et asservie de leur nation qu’on leur avait imposée, « les sionistes eux aussi étaient convaincus qu’il n’y avait pas de meilleure place politiquement parlant que celle des lobbies du pouvoir, et que leurs bons services en qualité d’agents des services des intérêts étrangers étaient le fondement le plus sur pour conclure des accords« .(536) Comment ne pas relire ces remarques prémonitoires d’Hannah Arendt quand aujourd’hui le débat a lieu en Israël non sur la paix et la guerre avec l’Iran mais sur les relations privilégiées qu’à cette occasion on doit avoir ou non avec les Américains, faut-il renouer avec Obama ça c’est la gauche ou au contraire faire jouer contre lui les lobbies du congrès, ça c’est la droite? Voilà le type de débat qui s’est substitué à tout autre et plombe les catégories de droite et de gauche. Ce qui n’est pas le seul fait d’Israël mais bien une crise de la démocratie occidentale dans laquelle disparaît la droite et la gauche en tant qu’expression de classe au profit du seul soutien des affaires avec l’exclusion parallèle d’une extrême-gauche et d’une extrême-droite (ici limitée au parti ultra-orthodoxes).

A partir d’un telle mutation qui ne concerne pas le seul sionisme mais prend dans ce contexte idéologique une teinture particulière tant interne qu’externe, le grand jeu consiste à transformer la diapora juive en agent de lobbies, à partir d’un ancrage religieux on en arrive à un droit du sang biblique par la mère seulement qui peu à peu se transfère sur toute la diaspora et fait des communautés des lieux de l’identité la plus bigote autour de la défense d’Israël excluant à tour de bras ceux qui ont le moindre esprit critique à l’égard des dirigeants les plus extrêmes vers quoi exactement se dirige-t-on?

Voilà pourquoi je suis critique non du sionisme en général mais de ce que l’histoire en a fait et pourquoi j’estime qu’il ne s’agit pas d’une malédiction mais bien d’un produit historique dont nous aurions intérêt à comprendre les tenants et aboutissants pour refuser tout type de chauvinisme et pour peser vers des solutions politiques.

Je suis de moins en moins tentée par les « ismes » et de plus en plus par l’Histoire et sa complexité.

Nous en sommes à une nouvelle étape, celle où cet Etat désormais au main du descendant de Begin non content de pratiquer le terrorisme tout azimuts et rêvant d’un grand Israêl est en train d’inventer un monde conforme à la critique que Hannah Arendt fait de l’idéologie de Herzl et tente de créer une sorte de Commonwealth de la diaspora juive pour soutenir sa folie. L’attitude à l’égard de l’Iran en témoigne.

Voilà donc qu’elle est mon analyse de la situation, Est-ce que je suis pour autant sioniste ou antisioniste ? Ce qui est sûr est que je ne suis pas sioniste et que je ne l’ai jamais été. Mais Est-ce que pour autant je suis « antisioniste »? Non parce que m’affirmer telle serait avoir la conception des peuples à la Théodor Herzl sans aucune vision historique, immuable et avec un seul critère l’antisémitisme ou le philosémitisme… Je me contente de dénoncer ce que j’estime devoir l’être parce qu’extraordinairement dangereux pour les peuples et les individus quels qu’ils soient…

Le national chauvinisme, la démission de la réflexion critique au bénéfice du chef sauveur suprême en fait partie aussi bien que l’antisémitisme ou tout autre forme de racisme qu’il touche les juifs, les arabes, les africains ou qui que ce soit… Des gens comme Begin ou l’actuel président Netanayhu sont probablement sincères, il n’en sont pas moins, à cause de leur vision mythique, très dangereux. Comme le notait Charles Enderlin, l’idéologie que Netanayhu a héritée de son père, Benzion est que : « L’histoire juive est faite d’holocaustes. Dans chaque génération un tyran antisémite se serait donné pour mission de détruire le peuple juif. » Et c’est pour lui Téhéran, il faut dire que l’ex président iranien appartenant lui aussi à un secte apocalyptique ne pouvait que les renforcer mutuellement, mais pas plis que je ne table sur un Israêl en proie au messianisme fou pas plus je ne pense le peuple iranien, ni même le régime complètement cinglés, il faut forcer tout le monde à la solution diplomatique. C’est pour cela qu’il me semble urgent de mettre ces gens-là sous contrôle international, eux et les Saoudiens et autre qataris qui combinent tous intérêts financiers et idéologie fondamentaliste. Il est des périodes historiques où le danger s’accroît les fous et les imbéciles gagnent en audience avec la crise économique.

Nous voici retournés à l’imbécilité d’un interlocuteur obsessionnellement antisémite qui a provoqué cette réflexion. Je crois que nous sommes dans le temps de toutes les confusions où l’anti-impérialisme se présente sous le simulacre d’un petit commerçant de l’antisémitisme comme Soral et les siens pour mieux imposer une vision a-historique, immuable des peuples qu’il s’agisse d’un pseudo peuple français génétiquement non modifié quitte à le voir se décomposer en celtes et autres Corses dans un régionalisme séparatiste dans une Europe en crise… Les nations, les peuples sont des réalités historiques,, il y a des rapports de classes qui entraînent des modifications… J’ai parlé d’Israël et du sionisme mais je crois qu’en matière de micro-identité narcissique pour employer le terme de Freud, les peules d’Europe et la France ne sont pas en retard.

Nous sommes revenus à ce stade où le jeu consiste à jeter les masses comme éléments du pouvoir et des intérêts en tentant de jouer avec les instincs primaires pour éviter d’avoir à leur donner la parole réelle celle d’agir sur ce qui les concerne.

L’histoire est ma passion, elle est la synthèse de multiples déterminations.

Danielle Bleitrach

(1)Hannah Arendt. Ecrits juifs, ouverture, Fayard, ouvrage publié sous la direction d’Alain Badiou et Barbara Cassin, 2011
(2) pour mesurer ce que représentent ces vocables imaginons un Etat des Français ou l’Etat Français à la place de la France… étant bien entendu alors que Français renvoie à une communauté définie en dernière analyse par des critères comme le sang de la mère, voir religieux excluant d’autres groupes de fait. On peut comprendre que les juifs en aient assez d’être soumis à des politiques qui les transforment en éternels étrangers comme les Turcs qui ne cessent de répéter à quel point ils sont tolérants à l’égard de gens installés là depuis 600 ans, ou même Soral qui dénie le droit d’être français de fait à quelqu’un comme moi puisque je ne veux pas être israélienne tout en refusant comme Marc Bloch de nier des origines juives … mais on ne fait pas une nation basée sur la reconnaissance des hétérogénéités, donc sur la politique, avec pareils fantasmes…

 
 
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