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Détection des premiers instants de l’Univers : "une découverte majeure" selon A.Barrau, astrophysicien

http://www.notre-planete.info/actualites/3979-ondes-gravitationnelles-univers-big-bang

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big bangReprésentation du Big Bang
© NASA
Une équipe de scientifiques américains s’est approchée, grâce au télescope BICEP2, des premiers instants de l’Univers. Ils ont mis au jour l’existence d’ondes gravitationnelles primordiales, la signature des secousses dans l’espace-temps engendrées par le Big Bang, qui ont accompagné la création de l’Univers et son expansion. Retour sur cette découverte majeure avec Aurélien Barrau, astrophysicien.

Des astrophysiciens américains dirigés par John Kovac du Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics ont détecté la première preuve formelle de l’existence des ondes gravitationnelles, les premiers soubresauts du Big Bang. Pour le chercheur, la "détection de ce signal est l’un des objectifs les plus importants de la cosmologie d’aujourd’hui".

Pour mieux comprendre et mesurer la portée de cette découverte, nous avons interrogé Aurélien Barrau, Professeur à l’Université Joseph Fourrier de Grenoble et astrophysicien au laboratoire de Physique Subatomique et de Cosmologie du CNRS.

Monsieur Barrau, pensez-vous vraiment qu’il s’agit d’une découverte "majeure" dans l’histoire de la cosmologie ? Cette découverte permet-elle définitivement de valider le scénario du big bang : cette inflation cosmique considérable qui a engendré notre univers il y a 13,8 milliards d’années ?

Aurélien Barrau : "Je pense qu’il est effectivement légitime d’y voir une découverte majeure. Ce signal était cherché et espéré depuis des décennies et il apparaît enfin ! De plus, la détection n’est pas « marginale », elle est claire et presque indiscutable. Comme toute première mesure, elle doit être confirmée par une expérience indépendante avant d’être considérée comme tout à fait fiable. Mais en l’état, rien ne permet de douter qu’il s’agisse d’un travail sérieux et probant.

Il n’est pas pour autant possible de considérer que le scénario du Big Bang est maintenant validé ou prouvé. Pour la simple raison qu’aucune théorie scientifique n’est jamais prouvée. Il n’est jamais possible d’exclure qu’une future mesure vienne invalider l’ensemble de l’édifice. Ce délicieux inconfort est même constitutif de la pense scientifique ! La science pense toujours sur la brèche. Nous n’énonçons pas de vérités éternelles en physique. Nous tentons de créer du sens avec le réel.

Mais, clairement, cette découverte vient en effet conforter et étayer notre compréhension de l’Univers primordial. Ces ondes gravitationnelles ont été émises seulement un milliardième de milliardième de milliardième de secondes après le Big Bang ! C’est extrêmement tôt. Une nouvelle fenêtre sur nos origines est donc en train de s’ouvrir. C’est une opportunité inespérée car nous craignions que le signal soit trop faible pour être visible.

De plus, et à mon sens c’est peut-être le point nodal, ces ondes gravitationnelles sont un effet de gravitation quantique. Et c’est le premier observé dans toute l’histoire ! En effet, on tente depuis près d’un siècle d’établir la gravité quantique. C’est un peu le graal de la physique théorique. Mais c’est une tâche extraordinairement ardue, en particulier parce que nous manquons de guides expérimentaux. Or, il y a quelles semaines, un tel effet a enfin été détecté. Ce n’est pas un détail mais bel et bien une première dans cette direction qui est absolument centrale pour comprendre la nature ultime de l’espace et du temps."
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ondes gravitationnellesEmpreintes des ondes gravitationnelles
© Harvard-Smithsonian Center for Astrophysics

Dans le cadre de vos travaux, vous indiquez que le big-bang pourrait-être considéré comme un grand rebond : c’est à dire une phase de contraction suivie d’une phase d’expansion de l’univers. Comment cette découverte s’inscrit-elle dans vos théories ? Comment conceptualisez-vous l’avant big-bang ?

Aurélien Barrau : "Je travaille sur une théorie de gravitation quantique inventée il y a environ vingt-cinq ans par les grands physiciens Smolin et Rovelli. Celle-ci tente de concilier simplement les grands principes de la théorie d’Einstein, d’une part, et de la physique quantique d’autre part. La première fonctionne généralement correctement pour décrire les phénomènes astrophysiques tandis que la seconde est utilisée pour les particules élémentaires. Il est pourtant indispensable de les considérer simultanément pout décrire l’intérieur des trous noirs et l’origine de l’Univers.

Quand on applique cette approche de gravitation quantique, qui demeure spéculative mais s’avère être mathématiquement cohérente et bien définie, à l’Univers dans son ensemble, le résultat est remarquable : le Big Bang disparaît. Ce n’est pas si étonnant : le Big Bang est une singularité, une divergence mathématique, autrement dit… une pathologie ! Ici, il est « régularisé » et remplacé par un Big Bounce c’est-à-dire un grand rebond. Il existerait donc une phase en amont du Big Bang ou de ce qui en tient lieu ! Ce serait une phase de contraction avant l’expansion actuellement observée.

A ce stade, la découverte récente ne corrobore ni ne défavorise cette hypothèse. Pour aller de l’avant et chercher d’éventuelles traces de cette phase « pré Big Bang », il faut vraiment étudier de plus près les caractéristiques fines de ces ondes gravitationnelles."

Aujourd’hui l’univers est en expansion, c’est à dire que l’espace se dilate. Est-ce la poursuite du phénomène d’inflation du big-bang ? Risque t-il de s’inverser menant l’univers à se contracter pour reproduire un nouveau cycle de big-bang ?

Aurélien Barrau : "Il est vrai qu’en ce moment l’Univers est en expansion et même en expansion accélérée ! Mais cette accélération n’est pas directement liée à celle qui eut lieu dans l’Univers jeune et causa les ondes gravitationnelles observées par l’expérience BICEP2. Cette inflation primitive a eu pour conséquence notre propre existence ! C’est elle qui a créé les petits grumeaux qui sont à l’origine des galaxies et de toutes les grandes structures dont nous faisons partie.

Il n’est pas impossible que l’Univers soit cyclique et qu’un effondrement se dessine à l’horizon. Mais rien ne plaide aujourd’hui en ce sens. Il semble au contraire que l’expansion soit de plus en plus rapide et puisse de poursuivre ainsi éternellement."

Pour un certain nombre de citoyens, cette découverte reste malheureusement obscure et sans grand intérêt. Pourriez-vous nous éclairer sur ses conséquences d’un point de vue plus métaphysique voire pratique ?

Aurélien Barrau : "Cette science n’a pas d’application pratique et n’a pas à en rougir ! Quelle est l’application pratique d’une fugue de Bach ou d’une toile de Kandinsky ? C’est la même chose ici. Bien évidemment, il n’est pas impossible que les moyens techniques ou mathématiques inventés pour mener à bien ces études puissent un jour avoir des applications. Mais ce n’est pas notre but et ce n’est pas à ce titre qu’il faut défendre ou faire connaître ces recherches.

Il s’agit avant tout de réenchanter le monde ! Il s’agit d’écrire notre grande histoire. Il s’agit penser nos origines. Il s’agit de donner du sens au réel. Mais, au-delà de cette quête minutieuse de faits ou de modèles, il s’agit également d’une activité créatrice. Il est en effet également question de construire un monde – élégant et cohérent – qui fasse écho à la Nature. La science n’est pas la quête froide et abstruse de la Vérité : elle est une création sous contrainte. Rien n’est plus exaltant et subversif."

Merci Aurélien Barrau pour vos précieux éclairages sur cette découverte majeure qui pousse un peu plus loin notre quête de la création de l’univers.

Aurélien Barrau est notamment l’auteur d’un ouvrage passionnant "BIG BANG et au-delà – Balade en cosmologie", une véritable invitation à vagabonder dans les méandres de l’univers et de ses mystères.

 
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Publié par le mars 26, 2014 dans sciences, Théorie

 

Les mathématiques et le pays des merveilles…

Voilà enfin dans un anglais compréhensible un initiateur aux mathématiques qui paraît échappé de l’œuvre de Lewis caroll et qui va être le lapin blanc vous conduisant au pays des merveilles.

 
2 Commentaires

Publié par le novembre 29, 2013 dans sciences, Théorie

 

Dialogue sur la réalité et l’astrophysique avec Aurélien Barreau

dscn0297_hd_copie[1]Cher Aurélien Barrau

Je ne suis spécialiste de rien, si ce n’est de moi-même, et encore… Gilles Deleuze disait qu’il fallait, à côté de la philosophie, une lecture non philosophique de la philosophie… j’ai envie de penser qu’il en va de même pour la science, il faut peut-être une lecture non scientifique de la science… Le fait est que je me passionne pour la science (vulgarisation bien entendu, je suis nul en mathématiques).
L’approche scientifique, je ne sais pas comment dire, ça me plaît, ça m’attire, la recherche scientifique (ce que j’en comprends) me donne matière à évasion, à rêverie…. ça me calme…

La philosophie, la psychanalyse peuvent m’angoisser, la science jamais.

Je vous ai découvert récemment et aussitôt j’ai eu le désir d’entrer en contact avec vous, de vous parler… Je voudrais vous proposer un petit dialogue écrit, acceptez-vous de répondre à mes questions?

Il y a tant de sujets dont j’aimerais parler avec vous : la physique quantique, les multivers, les onze dimensions, le temps, les trous noirs, le Big Bang versus le Big Bounce, la matière sombre, l’énergie sombre ; bref toutes ces mythologies de la vulgarisation scientifique…

Certes, il nous faudrait mille pages pour refaire le monde ensemble et ceci ne sera qu’un article pour le Huffington Post. Partons du principe que nous allons converser, comme ça vient, sans ambition totalisante. Imaginons que c’est le soir, nous avons fait une balade dans la journée, nous sommes un peu fatigués et nous avons bu un verre de vin, nous sommes devant la cheminée comme deux amis et nous parlons de choses et d’autres…

Lorsque j’écris, sur quelque sujet que ce soit, qu’il s’agisse de mon autoportrait en creux ou de l’évocation d’un prélude de Wagner, je crois que je contemple le réel. Dans un premier temps le réel m’apparait comme ce que je sais ou perçois des autres, ce que j’entends, mémoire sous forme d’échos, bribes de paroles et matière enfin, matière qui résiste, me résiste, me touche, me comble parfois mais dont je finis par être insatisfait, souvent.

Peut-être que l’erreur première est de considérer la matière comme hors-soi, un monde devant et autour de soi ? Car nous sommes bien poussière et eau, le monde est donc aussi « ensoi », d’où vient que je puisse parler de la matière et du réel comme s’ils étaient extérieur à moi, comme si tout se passait sur un écran de cinéma ? Là commence un vertige. Car je sens bien qu’il n’y a pas d’écran de cinéma et que je ne suis pas un spectateur (même si j’ai l’impression parfois d’assister impuissant au spectacle du réel ou de la nature) ; je suis dans le film, et il est en 3D, il est fait de présent, de passé et d’avenir, d’odeurs et de toucher…

Il n’en demeure pas moins que mon cerveau est capable d’envisager un concept de « réalité », de penser le réel comme s’il s’agissait d’un objet. Mais alors, sujet ou objet le réel? Est-ce que nous avançons en posant ces questions, ou recule-t-on vers les ténèbres de l’ignorance? Quid du réel, peut-on dire quelque chose de neuf, la science peut-elle nous éclairer? Cher Aurélien, voilà, en gros je voudrais vous demander « de me dessiner un mouton », qu’est-ce que le réel selon vous?

Cher Olivier Steiner

Qu’est-ce que le réel ? Mais c’est, dans une certaine mesure, ce que je veux qu’il soit! Une large frustration demeure, dites-vous ? Mais évidemment ! En êtes-vous étonné? Attendiez-vous de la physique des réponses exhaustives et définitives ? Je crois qu’il n’est question que de l’inverse : la science – si tant est que ce concept réfère à une pratique identifiable – n’apporte que de savoureux inconforts ! Non pas transitoirement, comme conséquence d’une incomplétude temporaire, mais constitutivement…

Naturellement, la physique ne dit pas "n’importe quoi". Il y a des règles du jeux et elles sont strictes. Il faut user de mathématiques et rendre compte des observations. Mais, en contrepoint de ces contraintes, les libertés sont immenses. Voila ce qui caractérise la démarche : ni une méthode, ni une rigueur, moins encore un lien privilégié avec la vérité ou le réel, mais une tension. Une tension entre la démiurgie du physicien-créateur et l’implacable altérité qui s’impose dans l’expérience. C’est une invention sous contrainte.

Tout cela pour dire : je ne crois pas que le réel existe. D’abord parce que le singulier ne convient pas. Il faudrait un réel-pluriel infiniment disséminé. Ensuite parce qu’ils (ces réels) ne sont pas "en eux-mêmes" mais fonctionnent plutôt comme réponses à certaines attentes. Un poète, un musicien, un chorégraphe et un scientifique ne voient pas le même monde et tous ces mondes sont réels.
Je pourrais vous parler d’une bribe de réel, appréhendé par une certaine physique, mais était-ce votre question ? Car je ne pense pas qu’une fugue de Bach soit moins réelle qu’une équation et sur ce contrepoint la physique n’a rien à dire.

Aurélien, ma question était naïve et provocatrice, bien sûr il n’y a pas de réponse définitive, autrement on le saurait, autrement le monde ne serait pas le monde. Et sans doute que le réel est aussi ce qui est quand on ne se pose pas la question de ce que c’est, de ce que ça veut dire…

Cela étant dit j’ai envie de continuer à vous « embêter ». C’est la première fois que je discute avec astrophysicien féru de philosophie (j’ai lu votre très beau quoique ardu livre coécrit avec Jean-Luc Nancy, Dans quels mondes vivons-nous ?) et si proche des arts en général (un jour vous m’avez dit sur Facebook que vous donneriez tout Newton pour quelques phrases d’Artaud, je n’ai pas oublié!). Alors voilà, après mon impossible question sur le réel, j’ai envie de vous poser une autre question impossible et « too much », très intime, à savoir la question de la mort. Pas la mort biologique ou cellulaire, la mort des humains, notre finitude, notre lot commun, pas non plus la mort stellaire ; je voudrais savoir – enfin non pas « savoir » : je voudrais vous entendre – sur ce sujet de la mort. Comment un cerveau tel que le vôtre, qui sait tant de choses sur les mécanismes de l’Univers, de la matière, des forces opérantes, etc, comment un tel cerveau qui lit Derrida, écoute Bach et s’intéresse à la littérature et à la poésie, bref comment un tel cerveau – vous – tricote avec l’idée de la mort ? En d’autres termes, que pensez-vous de la conscience ? Parce qu’il me semble – que l’on soit croyant ou pas – que l’idée de la mort ne peut se conjuguer en dehors de l’idée corollaire d’une « immortalité de l’âme » ou de la conscience, non? Est-ce que la science d’aujourd’hui a son mot à dire? Ou est-on d’emblée et définitivement hors sujet scientifique?

Aurélien, j’ai bien conscience que j’exagère avec mes grandes questions existentielles, d’une certaine façon je suis ridicule mais j’ai envie de « jouer à l’enfant avec vous », vous savez, ces enfants qui ne cessent de demander pourquoi, pourquoi, pourquoi…

Cher Olivier

J’ai donc résisté à vous dire que le réel était simplement trois familles de quarks, trois familles de leptons et quatre interactions fondamentales, le tout complété par le fameux boson de Higgs. Ce qui, suivant un certain prisme, serait pourtant exact ! Si donc j’ai résisté à cela -sans le nier tout à fait puisque je le dis, maintenant que vous ne me le demandez plus- ce n’est évidemment pas pour convoquer maintenant la science à propos de la mort.

La mort est certainement l’impensable par excellence. C’est même une des rares "lois" que Derrida ne parviendra pas à déconstruire : dans la politique de l’amitié l’un, toujours, part avant l’autre. L’un, toujours, rompt le pacte de la réciprocité. Voila ce qu’il montre : la mort est la Loi des lois.

Je ne suis pas du tout attiré par l’idée d’immortalité ou d’éternité. Je la crois scientifiquement fausse et théologiquement triste. Comme le suggérait finalement Homère, c’est pour cela que les dieux nous envient : parce que nous sommes mortels et que chaque instant est fragile et unique. Parce que jamais plus je ne vous écrirai dans cet exact état d’être qui est le mien en ce moment. Parce que jamais plus nous ne serons pris dans ce singulier courant d’âme. Finitude spatiale et temporelle. Ayons la dignité de faire face au tragique.

Il y a une chose qui me rassure face à la mort. Une seule, je crois. C’est de savoir que les atomes qui composent mon corps – et qui, eux, ne périront pas – se retrouveront peut-être dans les moustaches d’un rat ou le bec d’un vautour. Et s’il y a bien une chose que la science nous apprend – et que la moindre observation confirme – c’est, précisément, qu’ils ont, eux aussi, une conscience, très semblable à la nôtre. Notre mépris envers les animaux, atrocement réifiés par la société de consommation, est la violence des violences de notre temps.

Mais je m’écarte ! J’ai donc dit que je donnerais tout Newton pour quelques lignes d’Artaud ? C’est assez gonflé de ma part… Mais je pourrais sans doute le proférer à nouveau, quand on m’enferme dans la position "mais, vous, le scientifique…" Ce qui m’insupporte au plus haut point.

Oui Aurélien, ça, je comprends ! Je n’aime pas dire que je suis écrivain (écrit / vain), même si c’est ce que je fais, écrire. Je préfère dire (parce que pour l’instant je n’ai trouvé rien d’autre) que je suis « auteur », c’est un moindre mal. Donc, on arrête. Je ne parle plus au « grand scientifique », mais je parle à Aurélien, qui fait de la science entre autres choses. Et vous, parlez à Olivier, qui écrit entre autres choses.

La mort, la fin, fait aussitôt penser au début, la naissance. Voilà donc une autre grande question, celle du commencement…

Pourquoi et comment ? Comment et pourquoi ? Fiat lux ? Y’a de quoi buter sur cette question de l’origine… on dit qu’il y a 13,8 milliards d’années… Si j’ai bien compris ce n’est ni un lieu ni un moment, si j’ai bien compris les équations disent qu’il n’y a ni temps, ni volume, ni masse ni espace. C’est bien ça ? Mais qu’est-ce que c’est ? Peut-on se demander ce que c’est? Ce n’est "rien", me direz vous, c’est l’absence ou le néant mais comment se peut-il ? Que peut-on en dire? Quel serait le mot le plus juste (ou le moins faux), sans abus de langage, pour décrire ce "rien"? Y-a-t-il eu un "existant" avant le Big-Bang ou justement pas d’existant? Big Bounce? Un autre univers aurait préexisté avant le nôtre? Ce serait donc sans fin? Mouvement perpétuel? Mais s’il n’y a eu aucun existant avant « la chose », quelle sorte de conversion a pu bien se produire pour que de "rien" un univers, un être, un existant se forment ? Comment le néant s’est-il débrouillé pour cesser d’être néant? Qu’a-t-il fallu à l’absence pour qu’elle se transmute en présence ? Comment l’incréé est-il devenu création ? Est-ce que mes questions ont un sens pour vous ou suis-je d’emblée et « encore à côté de la plaque"?

Olivier… soyons clairs, mais je crois que vous le saviez : votre question est évidemment la moins naïve et la moins accessible de toutes celles que l’on puisse, à mon sens, poser à la physique. Je ne connais bien évidemment pas la réponse.

Il me faut commencer par vous faire remarquer ceci : notre film se déroule à l’envers. Le "bon sens", celui qui débuterait par le commencement, n’a pas cours ici. Ce que l’on connaît et comprend (à peu près) est l’état actuel de l’Univers. C’est donc de là qu’il faut partir. Ensuite, on imagine le film en arrière, on tente de remonter le cours du temps. On peut le faire avec nos équations et avec nos télescopes (la vitesse de la lumière étant finie, voir loin, c’est voir tôt). Plus on va vers le passé plus les choses sont complexes et fascinantes. Comme la température de l’Univers ne fait que baisser lors de son expansion – c’est un simple effet de détente – le voyage mental vers le Big Bang est associé, au contraire, à des énergies de plus en plus élevées.

Il est remarquable que l’histoire de l’Univers nous soit à ce point accessible. Nous pensons comprendre l’essentiel de ce qui est advenu entre un milliardième de milliardième de secondes après le Big Bang et aujourd’hui. Ceci grâce à la physique des particules et à la relativité générale. Mais en amont de cela, nous ne connaissons pas encore les lois valides. C’est donc d’une ère strictement spéculative qu’il serait question.

Stricto sensu, qu’est-ce que le Big Bang ? Nous n’en savons rien. Mais si l’on extrapole notre savoir vers le passé, tout l’univers observable était condensé dans une région de taille nulle et de densité infinie à un certain instant. On peut évaluer cet instant précis et le nommer Big Bang. Bien évidemment, il demeure en grande partie chimérique puisqu’il correspond – précisément – à une extrapolation de la physique connue là où elle cesse d’être valide. En suivant ce raisonnement, on comprend aisément que le Big Bang est inaccessible. Si l’on apprend, par exemple avec des accélérateurs de particules, ce qu’est le visage de la physique à plus haute énergie, on pourra comprendre la dynamique de l’univers plus près encore du Big Bang. Mais on n’atteindra jamais une énergie infinie et de l’inconnaissable demeurera donc inexorablement.

On peut néanmoins aller un peu plus loin. Supposons que les équations usuelles de la physique demeurent, sans limite, valides dans le passée. Notre loi de l’espace est la relativité générale d’Einstein. Elle nous apprend que l’espace est dynamique et qu’il est lié au temps. L’expansion de l’Univers, phénomène observé et ne faisant maintenant plus doute, ne correspond pas à un déplacement des corps dans l’espace mais à une dilatation de l’espace lui-même. En ce sens, la question de l’avant Big Bang n’a… aucun sens ! C’est exactement comme si vous me demandiez ce qu’il y a au Nord du pôle Nord.

Insistons : ce n’est pas qu’on ne sait pas ce qu’il y a, c’est qu’il n’y a pas de Nord du pôle Nord. De même, la relativité d’Einstein montre qu’il n’y a pas d’avant Big Bang : le temps et l’espace apparaissent au Big Bang. La question de l’avant n’a simplement pas de sens.

Naturellement, cette réponse laisse perplexe. A juste titre puisque nous avons toutes les raison de croire que la théorie qui la fournit n’est plus valide à ces énergies immenses. Il faut donc d’autres théories, ce qu’on nomme des modèles de gravitation quantique. Or cette entreprise est très délicate. Depuis près d’un siècle les plus grands esprits s’y emploient sans résultat tout à fait probant. Il existe aujourd’hui deux modèles dominants. La théorie des cordes et la gravitation quantique à boucles. Il est remarquable que dans les deux cas, le Big Bang cesse d’être une "singularité", une origine, et soit à réinterpréter comme une sorte de "goulet d’étranglement", évacuant par là même la question aporétique de l’origine… Mais c’est une autre histoire !

Aurélien, puisque vous me parlez d’histoire connaissez-vous celle du contrebandier mexicain?

La voici :
« Il y a beaucoup de contrebande entre le Mexique et les Etats-Unis. Un jour un mexicain se présente à la frontière juché sur un vélo chargé d’un gros sac paraissant plutôt lourd. Il se fait arrêter par le douanier de service : stop, je veux voir ce qu’il y a dans le sac ! Le cycliste annonce que c’est seulement du sable. Et, effectivement, il n’y a que du sable. Le douanier le laisse donc passer. Ce manège se répète deux ou trois fois par semaine pendant un bon moment et le fonctionnaire sait bien qu’il y a quelque chose de louche là-dessous. Un jour, l’homme au vélo pousse la porte d’un bar côté mexicain. Le douanier est là et il s’approche : je vous vois souvent à la frontière mais aujourd’hui je ne suis pas de service, laissez-moi vous payer un verre. Ils prennent donc plusieurs verres ensemble et au bout d’un moment le douanier demande : pour en revenir à ce qu’il se passe à la frontière, vous arrivez toujours avec ces sacs de sable, je les inspecte et ce n’est jamais que du sable… mais je sais bien qu’il y a autre chose ! Nous sommes amis maintenant… je ne vous dénoncerai pas mais je brûle de savoir ce que vous passez, comme ça, en douce. Des vélos ! répond le mexicain. »

Merci Olivier, c’est une belle histoire.

Surtout si, pour une fois, elle profite aux mexicains ! Je suppose qu’il faut comprendre qu’on ne regarde pas au bon endroit. Ca me semble à la fois vrai et faux. En un sens, oui, bien sûr, il y aura des révolutions et tout ce que l’on croit aujourd’hui savoir s’effondrera. Il faudra tout réinventer et on s’étonnera de ne pas y avoir pensé plus tôt. Evidemment. La fugacité est un des caractères de la connaissance scientifique. Mais, dans un autre sens, c’est aussi une remarque presque vide. La prescription n’est pas performative : il ne suffit pas d’appeler de ses voeux un changement de paradigme pour qu’il se produise. Je peux clamer "il faut une révolution" – et je le fais volontiers – mais ça ne sert à rien, il faut la faire. Certains aiment à pointer du doigt les faiblesses de nos modèles et à en rappeler la fragilité. Mais ce sont des évidences : nous savons cela, nous savons qu’ils sont faux. C’est inévitable puisqu’ils sont scientifiques. La seule attitude signifiante consiste à trouver mieux. Il ne faut pas le demander, il faut le faire. Toute autre attitude tourne à vide.

Cher Aurélien, le réel, l’origine, la mort… Décidément je ne vous ai pas épargné!

Allez, tant que j’y suis, un autre grand sujet, mais d’abord je voudrais vous raconter une petite anecdote (a true story) :
Récemment j’écrivais une lettre à une amie, ma phrase se terminait par "et la place, bien sûr" quand le portable a vibré : c’était lui, lui qui venait d’arriver à Paris et qui m’écrivait (texto) : "Je suis dans la place". J’ai reçu son sms à l’instant même ou j’écrivais le mot "place" dans ma lettre ! Je suis peut-être « midinette » ou bien trop romantique, peut-être que je vois des signes partout mais quand même, ce genre de coïncidence a de quoi troubler, et quelque chose en moi refuse de l’incomber au seul hasard. C’est trop beau pour être vrai donc trop beau pour que ce ne soit que le hasard, vous voyez ce que je veux dire ? Il y a d’ailleurs un concept de Jung à ce propos, c’est la « synchronicité », notion qui s’articule avec d’autres pans de la psychologie jungienne, tels les concepts d’archétype et d’inconscient collectif.

« Une jeune patiente eut à un moment décisif du traitement un rêve dans lequel elle recevait en cadeau un scarabée doré. Pendant qu’elle me rapportait le rêve, j’étais assis le dos à la fenêtre fermée. Tout à coup, j’entendis derrière moi un bruit, comme si l’on frappait légèrement à la fenêtre. Je me retournais et vis qu’un insecte, en volant, heurtait la fenêtre à l’extérieur. J’ouvris la fenêtre et capturai l’insecte au vol. Il offrait la plus étroite analogie que l’on puisse trouver à notre latitude avec le scarabée doré. C’était un hanneton scarabéide, Cetonia aurata, ‘le hanneton des rosiers commun’, qui s’était manifestement amené, contre toutes ses habitudes, à pénétrer dans une pièce obscure juste à ce moment. Je dois dire tout de suite qu’un tel cas ne s’est jamais produit pour moi, ni avant ni après, de même que le rêve de ma patiente est demeuré unique dans mon expérience. Carl Gustav Jung

Ce genre de phénomène (mon sms avec le mot « place » ou le scarabée de Jung) donne l’impression d’une perforation de la rationalité, qu’en pensez-vous ? Et de là à remettre en question le principe de causalité… il n’y a qu’un pas et on a envie de le franchir ! Ce genre de phénomène laisse à penser qu’il y aurait une "intention" dans la nature, ou une forme de conscience dans l’univers, une unité cachée, qu’en pensez-vous ? Est-ce que je délire, j’enjolive ? Est-ce que je ne fais que plaquer ma fiction sur le hasard ? Qu’en pensez-vous ?

Je ne sous-entends pas qu’il y aurait un "plan divin", attention, je ne dis pas qu’il existe un grand horloger… je veux juste parler de ces moments étranges, quand le temps semble s’arrêter devant une évidence, une apparition, et que les mots eux-même nous font défaut….

Cher Olivier… Je pourrais vous répondre que si on calcule la probabilité d’occurrence fortuite de ce genre de coïncidences, on trouvera quelque chose qui rend parfaitement compte de leur fréquence effective.

Autrement dit, oui, d’un point de vue scientifique ce n’est que du hasard. On reçoit tellement d’emails, de SMS, de messages FB, de tweets chaque jour que, de temps en temps, l’un d’eux parvient dans la concomitance d’une pensée corrélée. Il n’y a rien de magique ici. Bien sûr, on peut y voir des signes. Mais nous sommes les inventeurs de cette sémiotique.

Pourquoi est-ce que je vous donne maintenant une réponse de pur scientifique qui, j’en suis certain, vous déçoit un peu ? Parce que je crois qu’on rate ici l’essentiel. Il a tant de beauté ignorée autour de nous que je suis un peu mal à l’aise avec l’idée de surdéterminer ces "étrangetés" que je crois insignifiantes. Dans l’anecdote jungienne, ce qui m’émeut, c’est l’évocation de ce hanneton dont le vol est d’une sidérante habilité. Ce qui est beau ici, c’est ce magnifique insecte aux reflets improbables qu’on écrase généralement hélas dans une parfaite indifférence. Ce qui est merveilleux, c’est la possibilité d’une rencontre avec cette "proxime-altérité" que constitue l’animal volant. Certainement pas la coïncidence tout à fait anecdotique de mon point de vue.

Bien sûr que, parfois, les mots eux-mêmes font défaut ! Certes, il y a de l’ineffable… Mais ce n’est pas ici qu’en ce qui me concerne, je le chercherais.

D’accord Aurélien, soit. Ainsi soit-il.

La « proxime-altérité », je note… mais je trouve le réalisme dur, et peut-être en effet qu’en cherchant à le « ramollir », à l’assouplir de force, je perds de vue le vol du hanneton, qui se suffit en lui-même, qui est en lui même un mystère et un monde…
Notre dialogue doit prendre fin, au moins dans les contours de ce papier. Avant de vous quitter je m’aperçois qu’il y aurait un autre grand sujet qui nous relie, ce sont les animaux, la cause des animaux…

J’ai « tout voulu » avec vous, parce que vous êtes proche des étoiles j’ai cherché à obtenir vos lumières sur tout : le réel, l’origine, la mort, le hasard… D’une certaine façon je les ai obtenues ces lumières, et je vous en remercie vivement. Les animaux, c’est un autre sujet, que nous évoquerons peut-être une autre fois ; mais ils sont là, dans les moustaches du rat, dans le bec du vautour et sur les ailes du hanneton de Jung… Connaissez-vous la magnifique lettre de Marguerite Yourcenar à Brigitte Bardot ? Elle se trouve dans la correspondance de Yourcenar (qui n’a rien à envier à celle de Flaubert), je vous la conseille, il s’agit des « Lettres à ses amis et à quelques autres », Gallimard, 1995. Sur ce je vous dis à bientôt, to be continued, à bientôt sur « le plancher des vaches », qui sait ?

"Il ne sera jamais trop tard pour tenter de bien faire tant qu’il y aura sur terre un arbre, une bête ou un homme. »

Marguerite Yourcenar, Les yeux ouverts

Aurélien Barrau est un astrophysicien spécialisé dans la physique des astroparticules, les trous noirs et la cosmologie. Il travaille au laboratoire de physique subatomique et de cosmologie (LPSC) du CNRS à Grenoble. Il est professeur à l’université Joseph-Fourier (UJF). Il a été invité en tant que visiteur à l’Institute for Advanced Study (IAS) de Princeton et à l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques (IHES) de Bures-sur-Yvettes. Il est membre du comité de direction du Centre de Physique Théorique de Grenoble et du Laboratoire d’Excellence ENIGMASS, et responsable du Master de Physique Subatomique et de Cosmologie. Il s’intéresse tout particulièrement à la philosophie (proche de Derrida, Jean-Luc Nancy) ainsi qu’à l’épistémologie.
Ouvrages :

•Big Bang et au-delà, balade en cosmologie, Dunod

•Dans quels mondes vivons-nous? Galilée

 
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Publié par le octobre 13, 2013 dans sciences, textes importants

 

La météorite de Sutter’s Mill : une mine d’or pour l’exobiologie ?

Comment vous dire le merveilleux pour moi de cette découverte, la manière dont dans mon esprit elle rejoint des poèmes comme le magnifique de rerum naturae de Lucrèce, mais aussi les mythes celui de la naissance de Vénus de l’écume, le sperme de Jupiter ensemençant la mer, la nécessité d’autres langages pour en penser les mystères comme Oppenheimer ayant besoin du sanscrit pour penser les trous noirs… Il y a cette étrange mémoire de l’univers dont il m’est impossible de penser la coexistence des temps à la fois disparus et dont les traces sont là… Il reste dans l’être humain la mentalité du chasseur accroupi pour deviner le passage du gibier dans cette recherche… de quoi? Je l’ignore mais je sais que sans cette quête l’espèce perd son propre mystère, sa volonté de survie… Auguste Comte disait qu’il n’y aurait pas d’autres sciences que l’astronomie parce l’on ne pouvait pas faire d’expérience sur la composition chimique d’un univers hors de notre portée seulement le mesurer. L’astrophysique a relevé ce défi à partir de la découverte du spectre de la lumière, de Planck, d’Einstein, mais cela suppose le dépassement positiviste et la reconnaissance du rôle que peuvent jouer les arts, la philosophie autant que l’observation et les mathématiques dans la capacité à aborder de telles questions, mais il y a parfois aussi des traces que l’éternel chasseur découvre sur le sol de sa planète. Les météorites sont la mémoire de l’histoire du Système solaire la plus facilement accessible à l’humanité dit l’article. (note de danielle Bleitrach

Le 22 avril 2012, non loin de Sutter’s Mill, un site associé à la ruée vers l’or en Californie, un corps céleste dont la masse est estimée à plusieurs dizaines de tonnes s’est désintégré dans l’atmosphère. Les fragments découverts au sol sont ceux d’une météorite faisant partie des chondrites carbonées. Leur analyse vient de révéler des molécules organiques jamais vues dans les autres météorites. La chimie prébiotique à l’origine de la vie sur Terre a donc pu commencer avec un éventail de molécules plus riche que ce que l’on pensait.

Le 15/09/2013 à 15:23 – Par Laurent Sacco, Futura-Sciences

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On voit ici des fragments de la météorite trouvée près de Sutter’s Mill, en Californie. C’est une chondrite carbonée, dont les premières analyses ont montré qu’elle devait provenir de la surface d’un corps céleste probablement de nature intermédiaire entre astéroïde et comète. On vient d’y découvrir des molécules organiques inédites. Voilà de quoi éclairer, peut-être, les origines de la vie. © Arizona State University

Les météorites sont la mémoire de l’histoire du Système solaire la plus facilement accessible à l’humanité. On est encore loin de pouvoir visiter à volonté des comètes et des astéroïdes. C’est pourquoi chaque météorite qui tombe sur Terre est potentiellement la source d’une nouvelle découverte sur la formation des planètes et l’évolution du Système solaire, il y a environ 4,5 milliards d’années.

En fait, ce sont surtout les météorites appelées chondrites carbonées qui intéressent les cosmochimistes et les spécialistes de cosmogonie pour comprendre la genèse des planètes. L’une des plus célèbres est la fameuse météorite d’Allende que l’on a qualifiée de pierre de Rosette de la planétologie. Mais on peut aussi citer la météorite du lac Tagish ou celle de Murchison.

La quête des molécules organiques dans les chondrites

La météorite qui se désagrégea en entrant dans l’atmosphère terrestre vers 7 h 51 (heure du Pacifique) le 22 avril 2012 non loin de Sutter’s Mill en Californie, fait elle aussi partie des chondrites carbonée. Ses fragments font donc l’objet d’une attention toute particulière et ils commencent à livrer leurs secrets.

Le petit corps céleste qui s’est désintégré dans le ciel californien le 22 avril 2012 au matin. Ses fragments, qui ne totalisent que 1 kg, ont été retrouvés près de Sutter’s Mill, d’où le nom de la météorite.
Le petit corps céleste qui s’est désintégré dans le ciel californien le 22 avril 2012 au matin. Ses fragments, qui ne totalisent que 1 kg, ont été retrouvés près de Sutter’s Mill, d’où le nom de la météorite. © Lisa Warren

Ce qui intéressait les chercheurs de l’Arizona State University (ASU) qui viennent de publier le résultat de leurs travaux sur la météorite de Sutter’s Mill, ce sont les http://bo.v5.fsteam.fr/typo3/clear.gifmolécules organiques. On pense depuis longtemps qu’un scénario possible pour expliquer l’apparition de la vie sur Terre passe par un apport extraterrestre de ces molécules dans les jeunes océans de notre planète. Des acides aminés et des molécules entrant dans la fabrication de l’ARN se seraient formés dans l’espace avant d’ensemencer la Terre, grâce aux comètes et aux météorites.

Des polyéthers jamais vus dans une météorite

La chute de la météorite de Sutter’s Mill a été suivie au radar, de sorte qu’il a été possible de rapidement en trouver des fragments et donc de limiter les risques de contamination par des molécules terrestres. Les chercheurs ont pris certains de ces fragments et les ont placés dans des conditions rappelant celles de la Terre primitive, plus précisément celles d’un hydrothermalisme comme on devait en trouver à proximité de volcans ou du point d’impact d’un astéroïde.

En utilisant notamment la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse (en anglais Gas chromatography-mass spectrometry, ou GC-MS), afin d’identifier et de quantifier précisément de nombreuses substances, les cosmochimistes ont été surpris. Ils ont découvert des molécules organiques inédites, en particulier des polyéthers, encore jamais observés dans une chondrite carbonée.

Une bonne nouvelle pour l’exobiologie, qui signifie que la variété et la complexité des molécules organiques apportées par les comètes et les météorites doivent être bien plus importantes que ce que l’on pensait. Cela permet donc d’envisager de nouveaux scénarios pour de la chimie prébiotique ayant amené à l’apparition de la vie.

 
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Publié par le septembre 16, 2013 dans sciences

 

L’astrophysique et la gauche. Libre entretien avec Aurélien Barrau

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Publié le 28 août 2013 | par Maxime Roffay 0

Dans le petit monde de l’astrophysique, le nom d’Aurélien Barrau est devenu incontournable. Spécialisé dans un domaine de recherche très pointu (« théorie quantique des champs en espace courbe » – ne me demandez pas de quoi il s’agit !), Aurélien est en même temps philosophe (collaborateur et ami de Jean-Luc Nancy) et excellent pédagogue (enseignant, intervenant régulier sur les ondes de France Culture et dans les revues de vulgarisation). Bref, un oiseau rare qui saura, à n’en pas douter, marquer durablement la pensée scientifique et philosophique de notre temps.

Comme si ces qualités ne suffisaient pas, Aurélien Barrau est également un homme d’éthique et d’engagement. Un homme de gauche, fier d’être à gauche et qui, malgré sa grande tolérance aux idées contradictoires (j’en témoigne à titre personnel !), n’hésite pas à montrer les crocs dès que se fait sentir la menace de voir bafouer la dignité de l’Autre. Dignité de l’Animal, dignité du Minoritaire, de l’Exclu, du Marginal. Car Aurélien est de cette gauche-là et de cette science-ci : gauche héritée de Derrida, de Foucault, de Deleuze et d’une trajectoire toute personnelle ; science dont la vocation fut aussi celle de l’humanisme et du progrès social.

Il serait vain de chercher à tracer, entre l’homme-chercheur et l’homme-engagé, une frontière nette et précise. Ce qui opère et interpelle dans la rencontre avec Aurélien, c’est plutôt ce perpétuel mouvement de synthèse. Fallait-il encore d’autres raisons de lui donner la parole ? (Entretien réalisé en juin 2013.)

Maxime Roffay : Tu auras constaté l’intitulé de mon blogue : Les inénarrables. C’est parce que tu es toi-même un inénarrable, et non des moindres, que je t’ai sollicité pour cet entretien. Comment pourrait-on te présenter ? Astrophysicien reconnu, spécialiste en des domaines complètement inénarrables (trous noirs, théorie des champs en espace courbe, phénoménologie de la gravité quantique, etc), mais encore philosophe, penseur de la déconstruction et du relativisme, dans le sillage de Jacques Derrida et de Jean-Luc Nancy. Tu es également très engagé du point de vue politique, particulièrement sur la défense des minorités et sur les questions d’éthique animale. Est-ce que cette présentation te convient ?

Aurélien Barrau : Je suis en effet astrophysicien, c’est mon métier et j’en suis infiniment heureux. C’est aussi sans doute un rapport au monde ou, mais je ne veux pas m’aventurer trop vite sur ce terrain, une manière de faire un monde. Quant à la reconnaissance, je crois qu’il faut la prendre avec beaucoup de recul et de circonspection. Les médailles et promotions ne disent rien de ceux qui en bénéficient. Elles sont parfois même suspectes !

Synthétiquement, je dirais que je m’intéresse à l’univers obscur : trous noirs, matière noire, énergie noire, Big Bang… J’essaye d’aborder ces questions à la fois avec des outils expérimentaux et des développement théoriques. Il est, je crois, essentiel de croiser les approches et les démarches pour tenter d’avancer sur ces questions délicates. Elles convoquent tout à la fois une grande prudence et, de temps à autre, une excentricité débridée. L’équilibre est plus que délicat et j’estime que si j’y parviens parfois c’est essentiellement grâce à la qualité exceptionnelle de mes collaborateurs.

Nous sommes à un moment intéressant : d’un certain point de vue le paradigme du Big Bang est remarquablement cohérent et presque « établi ». Mais, en décalant un peu son regard, il peut sembler – tout aussi légitimement – extrêmement hybride et même artificiel. Je ne sais pas si nous résoudrons ces faiblesses par de petits ajustements ou par une révolution globale. Cette instabilité me semble extrêmement attirante.

Il est exact que j’aime profondément la philosophie. Mais je ne me considère pas digne du titre de philosophe. Comme l’art, la science ou la théologie, la philosophie est une chose sérieuse et il ne suffit pas de s’y intéresser pour y contribuer. J’ai eu l’honneur de collaborer avec Jean-Luc Nancy que je considère comme un des plus grands philosophes vivants – Corpus est pour moi le plus beau poème philosophique de toute l’histoire – et j’avoue (car dans mon milieu scientifique, c’est hélas souvent considéré comme honteux !) une admiration profonde pour Derrida.

Je ne me considère pas comme très engagé politiquement. Seulement, il y a du « non négociable ». Et il est vrai que quand l’action publique et les options politiques s’aventurent sur des terrains que je considère comme inacceptables – non pas au sens d’une morale ou d’une Vérité mais au sens de mon histoire et de mes convictions – il me semble indispensable de le faire savoir. Et de tenter de m’y opposer. Non pas par la lutte armée ou la révolution mais par l’action locale, à petite échelle. Je crois que notre liberté – contre le politique – est beaucoup plus grande qu’on ne feint de le penser parfois. Après tout, pour qui prône le partage, il n’est pas si difficile de s’y adonner sans que cela ne requiert une quelconque décision politique.

Maxime Roffay : Tu m’as récemment envoyé ton dernier livre (dont je recommande chaudement la lecture) : Big Bang et au-delà. Ballade en cosmologie. En le lisant, j’y trouve tout de même une forte imprégnation philosophique, au sens où il ne s’agit pas seulement de « pure » science, mais où tu prends le temps d’y défendre certaines positions : le caractère non-totalisant et non-autosuffisant de la science. Tu insistes sur l’importance de diversifier les approches : l’univers se laisse aussi appréhender par les poètes, par les artistes, par les philosophes, sans qu’on cherche à tout prix à cloisonner et à hiérarchiser. Ces options représentent non seulement des options philosophiques, mais encore des options politiques, en tant qu’elles participent pleinement de la question du faire-monde ou du faire-ensemble, c’est-à-dire la question du politique comprise comme l’effort de penser l’organisation du commun. Ce bouquin n’est pas simplement le bouquin d’un astrophysicien qui se voudrait axiologiquement neutre, c’est surtout le bouquin d’un astrophysicien de gauche, comme si l’astrophysique pouvait avoir quelque chose à dire de l’ordre (du) politique…

Aurélien Barrau : Il est vrai qu’ « astrophysicien de gauche » est une caractérisation qui me sied ! Au moins suivant le sens d’un clivage droite/gauche tel que l’a présenté récemment Jean-Luc Nancy dans un petit texte très signifiant. Je cite : « La droite, de quelque espèce qu’elle soit, ne tient pas d’abord au pouvoir et à l’ordre. Elle le fait parce que sa pensée même est structurée par un ordre imposant (naturel, religieux, peu importe) qui s’impose de lui-même. La droite n’est pas seulement celle qui veut l’ordre, la sûreté et le respect tant des lois que des mœurs. Elle veut cela parce que cela seul répond à la vérité fondamentale, cosmologique, ontologique ou théologique selon laquelle ce territoire est là, ce peuple est là, ces animaux, ces plantes et tout un immémorial savoir de la provenance ou de la nécessité de ça. On pourrait dire : la droite implique une métaphysique – ou comme on voudra, une mythologie, une idéologie – de quelque chose de donné, d’absolument et primordialement donné et à quoi pour l’essentiel rien ou très peu ne peut être changé. La gauche implique l’inverse : que cela peut et doit être changé. »

Comme à toute proposition, on peut ne pas souscrire à celle-ci. Mais si l’on considère cette dichotomie comme définitoire de ce qui pourrait être entendu par droite et gauche alors, oui, je crois qu’il faut être de gauche. Il faut l’être pour inventer des schèmes et s’extraire des évidence trompeuses, pour envisager un partage qui dépasse les hiérarchies imposées, sans doute, mais avant tout, je pense, par humilité. Parce que le monde que l’on perçoit, les règle ou lois qu’on y décèle, sont, me semble-t-il, contingents de toutes parts. L’existence même de la droite et de la gauche montre que nous ne vivons pas tous dans le même monde donné, exposé, imposé.

Tu as raison, cette impression (mot délicieusement polysémique) est certainement liée à ma défense du relativisme. C’est une posture assez difficile à tenir qui me vaut de nombreuses critiques, de toutes parts et pour des raisons parfois opposées. Le relativisme est souvent assimilé à un nihilisme. Il est combattu tout autant par le Vatican que par l’académie des sciences. On imagine en effet avec horreur ce qu’une perversion du relativisme pourrait impliquer dans le champ historique, pour n’en citer qu’un seul : négationnisme et révisionnisme s’y inviteraient de plein droit. Il n’est évidemment pas question de permettre de tels écarts, ces positions doivent être combattues sans relâche et sans faiblesse, ça ne se discute pas. Je pense que le relativisme conséquent est l’inverse de cela. Il requiert justement une attention particulière non seulement à ce qui est dit mais aussi aux cadres et contexte à partir desquels l’énoncé est formulé. Il ne réfute en rien l’exigence de correction, il l’étend aux critères de correction eux-même. Pour le dire de manière caricaturale, je vois le relativisme comme un impératif de « méta-attention » : il faut prendre garde à ce qui est proposé mais aussi au système qui génère ces propositions.

De plus, il me semble tout à fait injuste de taxer le (ce) relativisme de laxisme (axiologique ou épistémique) : tout au contraire, prendre conscience de la fragilité, de la vulnérabilité et de la réfutabilité de nos choix engage bien davantage à les défendre que de s’en remettre à une hypothétique justesse intrinsèque qui devrait finalement, d’elle même, et sans action requise, les faire triompher. Appelons cela un relativisme engagé (sous contrainte de rigueur ajouterait le philosophe Nelson Goodman qui m’intéresse beaucoup).

Maxime Roffay : La notion d’ordre tient une place essentielle dans ta réflexion, et c’est une place essentiellement négative. Le relativisme, tel que tu le défends, et les définitions de la gauche auxquelles tu te réfères recèlent une grande méfiance quant à cette notion. L’ordre est toujours tenu en suspicion. Pourtant, au regard de la situation objective, on constate que le capitalisme, dans son « ordre » propre et très puissant, s’accommode et se nourrit par contraste d’un certain désordre de civilisation : chaos engendré par de multiples conflits armés, lutte des classes généralisée à tous étages, transgression des lois et du Droit au profit des possédants, jeux explosifs de la finance débridée. D’un autre côté, les options égalitaristes et anti-capitalistes défendues par la gauche (vraiment) socialiste ou communiste font appel à une certaine valorisation de l’ordre. Et c’est l’urgence sociale elle-même qui semble nécessiter de renouer avec une forte idée de l’ordre, dans toute la radicalité que cette proposition implique. Y a-t-il une place, dans ta pensée, pour une approche positive de l’ordre, ou son évocation suffit-elle à te faire sortir un revolver ?

Aurélien Barrau : Je pense que tu as parfaitement raison et je te remercie de cette mise en garde. Si tu m’autorises cette référence un peu triviale (et souvent dévoyée) c’est aussi, dans une certaine mesure, ce qu’exprimait Lacordaire : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit« .

L’ordre et la loi ne sont certainement pas à bannir ou blâmer inconditionnellement. Je crois que ma position est plus descriptive que normative. Il me semble en effet possible de lire toute l’histoire de la métaphysique – et par-delà de la philosophie en générale – comme une articulation des mythes de l’Un et de l’ordre. Dès que l’Un fait défaut, la mise en ordre opère. Dès que le désordre guette, une subsomption par l’unité s’impose. Cette dialectique est remarquablement efficace. Ce qui demeure naturellement plus exact encore dans le champs des sciences dures. Il ne s’agit certainement pas de balayer d’un revers de la main toute cette tradition (sans doute innervée tout autant des religions monothéistes que de philosophie socratique), ce serait insensé et inutile. Mais je pense en effet qu’il est peut-être temps d’explorer la possibilité d’une pensée qui s’extrairait – au moins partiellement – de ce diktat. Heidegger et Deleuze, par exemple, s’y sont risqués. Mais dans un rapport au chaos qui était toujours sur le mode de l’affrontement.

Cela dit, s’il advenait que mes convictions profondes s’écartent d’un dogme politique – par exemple socialiste – je n’aurais aucun scrupule à m’éloigner de ce dernier. Mais, pour faire simple, je pense qu’il est parfois souhaitable d’être un peu schizophrène : prôner une droit régulateur (et redistributeur) fort dans le domaine économique pour permettre, précisément, une liberté débridée et subversive dans les champs artistiques, scientifiques, littéraires, etc. C’est un pari, rien de plus.

Maxime Roffay : Ça me paraît être un beau pari. J’en reviens au rapport entre science et politique. Le marxisme du XXe siècle, comme on sait, s’est montré particulièrement attentif au statut et au développement des sciences, eu égard à leur rôle décisif dans le projet progressiste/révolutionnaire. On a du, depuis, s’attacher à déniaiser une image un peu trop idéalisée, face aux dégâts que les sciences ont aussi pu produire et aux conservatismes dont elles n’ont pas toujours été exemptes, loin s’en faut. Penses-tu que les sciences détiennent encore aujourd’hui, en tant que telles, un potentiel révolutionnaire ? Et si oui, en quel sens ?

Aurélien Barrau : Je crois en effet que la pensée scientifique est révolutionnaire dans son essence. Ce qui est compris n’est déjà plus de la science. Personne ne s’intéresse aux questions résolues. Penser scientifiquement, c’est toujours chercher à construire/découvrir un nouveau monde. Et pourtant, je suis d’accord avec toi, il faut nuancer cette envolée lyrique ! Pour deux raisons au moins. D’abord parce que la capacité à subvertir les dogmes établis n’est pas l’apanage de la seule science. Je suis tout à fait convaincu que Schoenberg, Kandinsky ou Rodin ont été tout aussi révolutionnaires d’Einstein. Et, ensuite, comme tu le suggères, parce que la praxis scientifique n’est pas exempte de conservatisme et d’arrogance. Elle est même, hélas, souvent enseignée sous cette forme. Les mathématiques, par exemple, sont généralement présentées comme un ensemble de techniques de calcul – pénibles pour la plupart – (voire comme un moyen de sélection) et non pas comme l’espace de créativité débridé qu’ils pourraient – devraient – constituer…

Bref, ce potentiel révolutionnaire n’est pas tari je crois. Mais sans doute faut-il le lire de façon plus diffractée. Le marxisme – à moins que ce ne soit son usage dévoyé – a peut-être toujours eu un peu trop tendance à réduire et concentrer, à vouloir tout rapporter à une lecture unique, non ?

Si la science – à supposer que ce concept ait un sens – peut encore jouer un rôle en ce sens, il faudrait sans doute en repenser les modes. S’extraire du technocratisme ambiant, du financement à court termes sur projets, de la précarisation des emplois, de l’évaluation à outrance, de la course aux publications, des l’importation dans le secteur public des techniques de management du privé, etc. Peut-être alors une physique (pour référer à ce que je connais un peu) réenchantée et redynamisée émergeait-elle. Rien, hélas, ne laisse présager de telles évolutions à court terme…

Maxime Roffay : Ton ami le philosophe Jean-Luc Nancy est très critique envers l’Université. Considérant que la pensée en a déserté les institutions, qu’il conviendrait désormais de la pratiquer ailleurs. L’académisme engoncé et le pourrissement structurel (quant aux systèmes de promotion, de financements de la recherche, etc) semblent avoir eu raison d’un cadre universitaire qui reflète sans doute plus largement le traitement que notre société réserve à l’intelligence et à la diversité des savoirs. En tant qu’universitaire, qu’aurais-tu toi-même à dire de cette situation ?

Aurélien Barrau : Jean-Luc Nancy a parfaitement raison ! Non qu’il soit impossible de trouver des esprits brillants à l’Université, nous en avons tous des exemples en tête, mais que le système institutionnel soit effectivement structurellement inadapté à l’émergence d’une pensée véritablement audacieuse. En philosophie, par exemple, l’importance considérable accordée à l’agrégation – qui est un exercice extrêmement formaté (et difficile) destiné à recruter les enseignants du secondaire – pour la sélection des chercheurs me semble être incompréhensible. Maîtriser l’art de la rhétorique dissertative n’a rien à voir avec inventer des concepts !

Le problème est à mon sens double. D’abord au niveau donc des conditions de travail et de pensée des enseignant-chercheurs qui sont en train de se muer en « faiseurs de dossiers ». Ensuite au niveau des enseignements qui privilégient chez les étudiants l’acquisition mécanique de connaissances plus que la « déconstruction » des évidences trompeuses et la réappropriation des schèmes intellectuels. Malgré tout cela, je pense que l’université demeure encore un lieu plus propice à la réflexion que le système « parallèle » des classes préparatoires et grandes écoles.

En philosophie ou littérature, il est possible de penser et de publier « hors du système ». C’est difficile mais pas tout à fait impossible. Et on trouve en effet beaucoup d’auteurs remarquables loin des universités. En physique, c’est hélas exclu : personne ne peut construire un télescope ou un accélérateur de particule dans son salon…

Maxime Roffay : Pour finir, dis-nous quelques mots sur les derniers livres que tu as lu et qui t’ont marqué.

Aurélien Barrau : Récemment, j’ai lu trois livres remarquables.

D’abord, un recueil de poésies de Mathieu Brosseau, Uns. Je suis très sensible à son écriture. Quelque part entre Artaud et Bataille, sur la brèche. C’est instable, dans l’inconfort permanent d’une chute ou d’un clinamen à venir. Dans l’inchoatif de la turbulence. Ça s’incline, ça bifurque, ça titube. Ça va dévier mais on ne peut le prévoir. Un grand poète contemporain que je découvre avec enthousiasme et admiration.

Ensuite, le dernier ouvrage de mon amie la philosophe et romancière (et bien plus en fait) Véronique Bergen, Le corps glorieux de la top-model. Comme dans tout ce que fait Véronique, il y cette incroyable superposition de légèreté absolue – échappant tout à fait la gravité – et de profondeur abyssale – touchant le fond indépassable d’une pensée. Jouant du paradoxe avec une intelligence espiègle, sensuelle et brillante, elle renverse et pervertit sans les travestir quelques dogmes du religieux et du philosophique. J’ai été charmé.

Enfin, Jacques Derrida : Politique et éthique de l’animalité, de Patrick Llored. L’oeuvre de Derrida est si féconde et si subtile, qu’il est possible de la lire suivant un nombre incalculable de lignes directrices. A moins, justement, qu’elle échappe à toute réduction de ce type. La question de l’animalité – à mon sens le défi éthique essentiel du siècle à venir – me tient particulière à cœur. Organiquement. Elle est un peu mon « non négociable ». L’analyse de la « déconstruction » opérée par Patrick Llored est remarquable : il montre que toute la philosophie derridienne peut se lire sous l’égide d’un rapport réinventé aux animaux, aux animots comme il l’écrit…

(Remerciements chaleureux et réciproques.)

Le site d’Aurélien Barrau : http://lpsc.in2p3.fr/barrau/

le blog d’origine lesinenarrables.ragemag.fr

 
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Publié par le août 29, 2013 dans sciences

 

albert einstein et le violon

Albert-Einstein-et-la-musique[1]Un jour, à ce qu’on raconte, Albert Einstein jouait dans un quatuors d’instruments à cordes avec son ami Fritz Kreisler, le grand violoniste Viennois. Einstein a fait une erreur. "Vous savez, Albert," lui a dit Kreisler, "Votre problème est que vous ne savez pas compter." C’est une histoire qui connait de multiples versions. Mais ce qui est indiscutable c’est que l’inventeur de la théorie de relativité générale était aussi, pendant ses moments de liberté, un violoniste acharné.

"Si je n’étais pas un physicien, je serais probablement un musicien," a-t-il souvent répété. "Je pense souvent en musique. Je vis mes rêveries en musique. Je vois ma vie sous des formes musicales … la plupart de joie de la vie me viennent de la musique."

Aujourd’hui nous avons une chance de comprendre le lien entre la musique et la physique tel que le décrivait Einstein. Le violoniste Jack Liebeck, le Jeune Interprète Classique britannique au the Classical Brits 2010, s’est associé avec Brian Foster, le Professeur de Physique Expérimentale à l’Université d’Oxford, pour donner un cours et un récital sur la Musique des Sphères.

"Brian m’a d’abord entendu jouer au Festival Cheltenham," raconte Liebeck. "Nous avons eu un entretien et plus tard il m’a invité en dîner à la table haute de son université d’Oxford, où j’ai fini de l’interroger sur la physique de particule pendant une heure et demie. Et comme il est lui-même un amateur passionné de violon, je lui en ai donné une leçon. "

Ensemble les deux hommes ont imaginé l’Univers d’Einstein pendant l’Année Mondiale de la Physique en 2005; depuis cette date ils ont donné des conférences dans les écoles et les Universités à travers la Grande-Bretagne, soutenu par the Science and Technology Facilities Council. Mais c’est seulement maintenant qu’ils donnent une séance publique à Londres, à St John’s, Smith Square, le 4 février. Foster parlera à 5.15pm; Liebeck illustrera le cours avec des extraits des pièces de violon de solo de Bach. L’assistance pourra vivre la manière dont la musique agissait sur Einstein.

"Il a utilisé la musique pour dégager son esprit de la forte tension que lui imposaient les concepts tortueux" suggère Liebeck.

Pendant le cours Foster explique les activités de CERN (l’Organisation européenne pour la Recherche Nucléaire) et son Grand Hadron Collider dans un tunnel de 100 mètres. Aucune de ses expériences en cours n’auraient été possibles sans les découvertes d’Einstein. Pourtant, quand le grand homme aurait du recevoir son Prix Nobel en 1922, il n’était pas présent à la cérémonie. Il était au Japon, pour un concert autour de la Sonate Kreutzer de Beethoven.

Liebeck, avec le pianiste Katya Apekisheva, terminera la soirée avec une exécution de trois sonates de violon de Johannes Brahms. Einstein avait une affinité spéciale avec la première de celles-ci, la sonate en G majeur.

Alors qu’il était étudiant en Suisse, il en avait entendu une exécution par le violoniste Joseph Joachim; à la suite de quoi, le scientifique se mit à pratiquer le morceau intensivement, il a décidé d’apprendre tout ce qu’il pourrait de Joachim.

Einstein utilisait souvent sa notoriété pour rencontrer et obtenir une aide amicale musiciens qu’il avait admirés. Il souhaitait jouer de la musique de chambre avec eux et, bien qu’il ne soit pas un virtuose, personne n’osait le lui signaler habituellement. Il faut réserver le cas de Jelly d’Aranyi, le violoniste hongrois pour qui Ravel a écrit son célèbre Tzigane , il a arrêté le quatuor d’instruments à cordes dans lequel il jouait avec Einstein et il a déclaré : "Albert, votre temps est très relatif aujourd’hui…"

L’auteur américain, Jérome Weidman nous a laissé une autre jolie anecdote. Alors qu’il était encore qu’un jeune homme, il se considérait comme quasi-sourd, il attendait avec résignation qu’ait lieu une soirée musicale dans la maison d’un philanthrope de New York. Il s’est trouvé assis à côté d’Einstein, qui lui a demandé s’il aimait Bach. Quand Weidman a avoué n’avoir aucune oreille musicale, Einstein l’a conduit rapidement dans le bureau de leur hôte; et là avec l’aide d’un disque de Bing Crosby et d’autres morceaux, culminant avec Bach, le scientifique a prouvé au jeune homme qu’il avait simplement eu ses oreilles fermées à la musique classique par une première expérience malheureuse avec un professeur et que son "oreille" était parfaitement bonne. La soirée a instillé dans Weidman un amour pour Bach qui ne l’a jamais quitté. Quand leur hôtesse a demandé pourquoi ils avaient manqué le concert, Einstein a souri : "avec mon jeune ami ici, j’ai été engagé dans l’activité la plus grande dont l’homme est capable : ouvrir à autrui un fragment de la frontière de la beauté."

La beauté était primordiale dans la conception d’Einstein de l’univers – inspirée par "l’architecture" et "l’unité intérieure" il l’a trouvé dans la musique de Bach et Mozart. "Le travail d’Einstein était pour beaucoup une tentative d’unifier la physique, et d’expliquer des éléments apparemment disparates dans un même cadre," indique Foster.

"Il avait l’habitude de dire que le cadre pourrait être extrêmement beau. le cas d’Einstein à la recherche de solution harmonieuses est toujours à l’œuvre : le travail à LHC est avant tout une recherche de l’unification et de la beauté. Foster suggère que la recherche du LHC pourra accomplir le rêve d’Einstein, comprendre l’univers grâce à une théorie unifiée.

Le cours et le récital sont gratuits pour tous ceux qui ont moins de 25 ans. Et là, peut-être, y a-t-il un choix essentiel alors que le gouvernement et beaucoup d’autorités locales envisagent des réductions potentiellement dévastatrices pour l’enseignement de la musique. Pourtant il est concevable que sans sa pratique de la musique, Einstein n’aurait jamais pu établir les connexions et les découvertes qui ont changé le monde.

"Jouer de la musique ouvre des sentiers neuronaux qui ne pourraient pas s’ouvrir autrement," dit Liebeck.

"Cela organise des échanges entre divers domaines du cerveau qui ne pourrait pas se connecter aussi aisément sans cela.

"Nous entendons souvent à la radio et la TV des politiciens soulignant l’importance de ‘ les trois" R ‘, mais je pense qu’ils pourraient être plus productif si tous les enfants avaient appris à jouer d’un instrument de musique. Il concentrerait leurs intelligences d’une meilleure manière."

."The performance takes place at St John’s, Smith Square, just round the corner from the Houses of Parliament. Government ministers could do worse than pop in and listen.

The Music of the Spheres, featuring Jack Liebeck, Katya Apekisheva and Professor Brian Foster, is at St John’s, Smith Square, London SW1 (020-7222 1061) 4 February at 5.15pm

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Publié par le août 11, 2013 dans expositions, misique, sciences

 

Voyage au cœur d’un trou noir : pourquoi l’astronaute se démembre

L’astrophysicien Aurélien Barrau décrit en  termes simples le cosmos dessiné par la physique d’aujourd’hui. Extrait de "Big  bang et au-delà : balade en cosmologie" (1/2).

La mystérieuse entropie des trous noirs est ainsi un défi majeur lancé à la physique théorique.La mystérieuse entropie des trous noirs est ainsi un  défi majeur lancé à la physique théorique. Crédit  DR

Dans les trous noirs, les choses deviennent plus  radicalement étonnantes encore. En un sens précis, les changements de signe qui  interviennent dans l’équation décrivant la géométrie peuvent s’interpréter comme  un échange de l’espace et du temps. Au-delà de l’horizon, à l’intérieur du trou,  le temps devient espace et l’espace devient temps. Ces deux concepts si  habituellement hétérogènes se troquent l’un pour l’autre.

La singularité centrale, cette zone au cœur du trou noir où  toute la matière se trouve concentrée, se situe d’ailleurs moins en un lieu qu’à  un instant. Le temps lui-même cesse, en quelque sorte, de s’y écouler. Elle est  une déchirure temporelle. C’est pourquoi elle marque inéluctablement une mort  certaine pour le voyageur imprudent qui se serait aventuré à l’intérieur d’un  trou noir. Mais notons bien que cette mort ne survient pas au moment de l’entrée  dans l’astre. Elle peut survenir bien avant si le trou noir est de faible masse  : les effets de marée – de même nature que ceux qu’engendre la gravitation  lunaire sur la Terre – sont si grands que l’astronaute serait démembré avant  même d’atteindre la surface du trou noir. Autrement dit, le champ de gravité  varierait tellement vite que les parties du corps plus proches du trou noir (par  exemple les pieds) seraient beaucoup plus attirées que les parties plus  lointaines (par exemple la tête), conduisant à un écartèlement fort désagréable  du voyageur spatial…

Au contraire, si le trou noir est très massif, ce phénomène  devient négligeable et il est alors possible d’explorer l’intérieur du trou.  Mais mieux vaut se tenir tranquille : toute tentative pour ralentir la chute sur  la singularité – par exemple l’allumage d’un petit moteur de fusée dirigée vers  celle-ci pour pousser vers l’extérieur – ne peut que précipiter les choses !

Le spectacle serait assez grandiose : un ciel noir du côté du  trou, un ciel devenant rapidement très sombre du côté opposé, et un fin anneau  de lumière entourant l’astronaute et séparant ces deux zones presque  indiscernables.

Il n’est pas étonnant que les trous noirs fascinent les  cinéastes et c’est d’ailleurs avec un plaisir étonné et assez naïf que je prends  un peu de mon temps pour collaborer en ce moment avec la grande réalisatrice  Claire Denis – que j’ai aimée et admirée dès Paris Texas et Les Ailes du Désir  où elle assista Wim Wenders, puis avec son formidable Chocolat.

Les trous noirs sont des objets essentiellement bien compris.  Les effets relativistes y sont considérables et ils constituent donc des lieux  idéaux pour mener des expériences de pensée permettant de mieux comprendre – et  parfois même de contraindre – les théories.

De nombreuses avancées et découvertes ont été possibles grâce  à ces expériences « virtuelles » où le physicien théoricien se demande : que se  passerait-il si… ? sans même avoir besoin de le faire effectivement. Une telle  expérience consiste par exemple à s’interroger sur le statut d’une bouteille de  gaz jetée dans un trou noir. Le gaz est un ensemble désordonné de molécules. En  physique, on quantifie ce désordre – c’est-à-dire cette information considérable  (les positions et vitesses de toutes les molécules) qui est ignorée quand on  regarde à grande échelle – par le concept d’entropie. Si le gaz possède donc une  grande entropie et que le trou noir n’en possède pas, cela signifie qu’en jetant  la bouteille emplie de gaz dans un trou noir dont elle ne pourra évidemment  jamais être extraite, l’entropie de l’Univers aura diminué. Or, la science de la  chaleur, ce qu’on nomme la thermodynamique, nous apprend que l’entropie ne peut  pas diminuer. Il faut donc supposer qu’en jetant la bouteille dans le trou noir,  on fait augmenter l’entropie de ce dernier !

Mais puisque l’entropie rend compte du « désordre », cela  signifie que la simplicité des trous noirs – qui peut pourtant être démontrée en  relativité générale – n’est qu’apparente et qu’ils sont en fait des objets très  complexes. Sans aucun doute même, les plus complexes de l’Univers… La  mystérieuse entropie des trous noirs est ainsi un défi majeur lancé à la  physique théorique.

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Extrait de "Big bang et au-delà : balade en cosmologie" (© Editions  Dunod), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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En savoir plus sur http://www.atlantico.fr/decryptage/voyage-au-coeur-trou-noir-pourquoi-astronaute-se-demembre-aurelien-barrau-709722.html#xYMgHiKL6aGKXQe6.99

 
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Publié par le mai 2, 2013 dans cinema, sciences, Théorie

 

AVOIR UN NOUVEAU REGARD SUR LES CIRCONSTANCES…. par Danielle Bleitrach

Il ne suffit pas de culpabiliser les peuples qui aujourd’hui se retournent contre les migrants et laissent monter en eux la haine contre plus pauvres que soi. Il faut se souvenir de ce que dit Brecht: "Chacun voudrait être bon, mais il y a les circonstances et l’homme est mauvais".

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Donc si l’on s’intéresse justement aux "circonstances" et qu’on ne se contente pas de la morale le plus souvent hypocrite parce que née justement de l’acceptation des inégalités et des circonstances telles que la société les crée, donc si on s’intéresse aux "circonstances" non dans le simple constat, mais pour les changer ce qui ne peut être fait que collectivement et pas par la prière,on doit repenser les buts et les moyens de toute notre réflexion.

UNE MORALE QUI INTERDIT LE CHANGEMENT

Ainsi s’ébaudir sur  le mensonge, catégorie relevant du péché, permet de confondre  dans la même catégorie Cazuhac et   le rabbin Bernheim. L’histoire de ce dernier prend sens certainement dans des luttes  de clans dans le consistoire. A ce titre elle  intéresse seulement des ouailles plus ou moins informées des tenants réel de l’affaire. Il y a aussi mensonge dans le cas Cazuhac  mais l’essentiel est ailleurs,  dans des  conséquences qui peuvent être assimilé à un crime contre l’humanité: la soif sans limite de profit et la manière de fait de priver des peuples de leur accès à la santé, à l’éducation, à la sécurité par évasion fiscale. De les priver de fait de ce qui fonde la volonté de vivre ensemble.

Face à cela, le cache misère de la morale est de bien piètre effet. La morale ordinaire, celle qui ne vise à aucun changement, débouche obligatoirement sur son corrolaire, l’affirmation d’une nature humaine, ne reposant en dernière analyse que sur l’identité entre l’être humain et son créateur imaginaire, son fétiche divin, une manière comme une autre de transformer l’être humain en sujet de tous ses malheurs et donc de diluer les responsabilités. Et on en arrive à ce type de phrase, ventre des peuples et garantie de sommeil tranquille pour les possédants, les maîtres: "On ne changera pas les êtres humains, ils seront toujours menteurs, tricheurs quand leurs intérêts sont en jeu…" C’est-à-dire que l’on transforme tous les êtres humains en morale appliquée par les maîtres, comme cette morale de la nature humaine repose en dernière analyse sur l’anthropomorphisme divin… La nécessité que les hommes ont eu de fabriquer un dieu à leur ressemblance pour fétichiser leurs relations sociales et leur rapport à leur propre nature.  C’est pourquoi tout appel à la seule morale et à une indignation qui retombe comme un soufflé quand une événement chasse l’autre laissant seulement de l’amertume et du découragement, est une manière de ne rien changer. Au meilleur des cas elle n’invite qu’au pardon : "qui sommes nous pour juger, nous autres pauvres pêcheurs!" Pire elle met à disposition au ressentiment ainsi crée plus pauvre que soi, celui ou celle qui est à sa portée. Femme prolétaire du prolétaire, migrant figure de l’enfer en période de chômage, boucs émissaires traditionnels comme les juifs, ils sont aussi la marque de cette impossibilité du vivre ensemble.

RIEN N’EST ETERNEL, NI DIEU, NI MAITRE

Il y a une variante, celle qui hypostasie la loi et la République, nous sommes passés déjà à la Révolution française ce qui est un pas important. Elle affirme que le crime n’est plus tout à fait le mensonge mais le non respect de la loi. Ainsi là encore on peut confondre le ridicule mensonge de Bernheim et celui de Cazuhac, Bernheim aurait attaqué le pacte républicain, la meritocratie égalitaire symbolisé par le ciplôme quant à Cazuhac il aurait violé la loi qu’il était chargé de faire respecter. On approche d’une laïcisation du droit divin mais qui reste de surface et permet la confusion parce qu’elle élimine circonstances et conséquences des actes…  Il est évident qu’en matière de circonstances et de conséquences les deux affaires n’ont rien à voir dans leur portée. J’ose affirmer que dans la situation vécu par une majorité de la population mondiale, l’évasion fiscale est un crime contre eux alors que la dissimulation de titre est un ridicule que pratiquent bien des gens. Combien j’ai vu de Français devenir en Amérique latine de grands universitaires alors qu’ils étaient de simples doctorants et l’équivalent de Sartre alors qu’ils étaient d’illustres inconnus. Qui peut comparer cette tartarinade avec l’horreur de ce qu’est devenu le capitalisme à son stade sénile en matière de conséquence. On peut réussir une telle confusion que si l’on hypostasie la République et la loi dans un modèle éternel et non transformable.

Mais si l’on pense les circonstances, on nous objectera et la droite ne s’en prive pas qu’elles seraient censées justifier l’injustifiable et absoudre le crime, favoriser la récidive. Nous sommes déjà ce faisant devant le mythe d’une justice trop permissive et pas devant des faits réels. Ce qu’il faut attribuer à la prise en compte des circonstances c’est la nocivité réelle de l’action et les moyens non moins réels de la prévenir. Donc nous sommes  devant la nécessité de  changer les circonstances qui produisent le crime et là comme le notait déjà Robespierre à propos du roi, nous avons effectivement une nouvelle hiérarchie qui s’instaure et qui correspond aux conséquences et à la manière pour la société de s’en prémunir. Cela implique de les penser non comme éternelles mais dans leur contingence qui dépend d’intérêts de classe… Ce à quoi il a été répondu que l’on a déjà essayé et que cela a échoué, engendré des tyrannies bureaucratiques, des despotismes et nous voilà repartis dans l’éternité d’une nature humaine invoquée pour défendre les intérêts d’une poignée que l’on nous présente de surcroit comme garants de l’emploi (souvenez vous du théorem de Schmidt: les profits d’aujourd’hui engendrent les emplois de demain), ce qui est démenti par la réalité. Nous sommes pris dans une sorte d’illusion d’optique du type de celle qui nous faisait croire que le soleil tournait autour de la terre et que les puissants de l’époque, l’inquisition défendirent bec et ongle à l’instar d’une centralité de la nature humaine garantie de sa ressemblance avec dieu et donc de sa culpabilité.

Si le socialisme a partiellement échoué, partiellement parce que comme la Révolution française a à jamais laissé dans l’esprit de l’humanité la revendication à des droits, à une constitution, à un gouvernement qui ne dépendent pas de l’absolutisme de droit divin mais de la rationalité politique, la révolution bolchevique a laissé la trace du droit concret à la vie, à la santé, à l’éducation des plus pauvres. Elle a produit malgré ses échecs une sorte de nouvelle centralité, pour résoudre les problèmes il faut partir non du marché, d’une clientèle solvable, mais des besoins des plus misérables.

Son échec ne signifie pas ce retour à une nature humaine qui empêche le changement et voue à l’échec cette utopie des pauvres mais bien le constat que justement il faudra beaucoup de temps, peut-être le temps de l’histoire, celui de l’univers pour imposer un nouveau rapport à la nature, à ce qu’on appelle la nature et qui est la nécessité…

PARTIR DES TÂCHES D’AUJOURD’HUI DANS LEUR TRIVIALITE EN GARDANT LE PRICIPE ESPERANCE

Nous sommes à une troisième étape où effectivement les découvertes scientifiques connaissent un essor tel que toute notre conception du monde, ce qu’on appelle notre rapport à la nature devra être transformé. Il faut intégrer les acquis du passé, l’apport de la Révolution française, celui de la Révolution bolchevique dans une tout autre pensée de l’être humain, partie d’un univers dont nous ne percevons qu’une infime partie… Et dont nous ne sommes pas assurés qu’il a un principe explicatif unique, dernier avatar de la centralité divine. Nous sommes humains,  animaux, vivants, d’une matière minoritaire dans le dit univers… Il reste à se penser ensemble…

Voilà je me souviens du cycle Fondation d’Asimov, ce livre que j’ai tant aimé ou plutôt ces séries de livre dans lequel un empire galactique s’effondre et de là des millénaires après des aventuries explorateurs partent à la recherche de la planète originelle, ne la trouvent pas ou plutôt trouvent des choix possibles multiples… La série fut entamée en 1941, comment voulez-vous que le socialisme réussisse quand cet individu un des plus  visionnaires de l’époque, sincérement progressite conçoit un empire galactique qui a unifié toute la voie lactée au point que l’on passe d’une étoile à l’autre comme si l’on prenait le métro et que les hommes n’y ont pas changé d’un iota, ils ne vivent pas plus vieux et sont toujours à la recherche d’une métascience pour prévoir l’avenir…. Il fallait être un artiste à la recherche innocente du mystère, un éternel adolescent qui paraissait emprunté au principe espérance de Ernst Boch, comme Einstein et d’autres pour franchir les limites de l’évidence…. Nous avons un besoin impérieux de rompre avec les "évidences"… Le contraire de la morale avec ses diktats et pourtant un retour vers l’impératif catégorique de la nuit étoilée, notre appartenance à un mystère que nous devons conquérir ensemble…

Quand Einstein proposait un gouvernement mondial, Brecht se moquait de lui en lui disant que ce serait celui de la Standard Oil. La situation présente donne raison à Brecht mais il faut que l’esprit des êtres humains s’acharnent sur les obstacles, les faits immédiats, arrivent à les vaincre, tout en conservant l’utopie… Se dire que l’homme voudrait être bon mais qu’il y a les circonstances et que l’homme est mauvais, s’acharner donc à se donner les moyens de changer les circonstances, en se disant qu’il faudra  un jour changer les dites circonstances donc ne pas créer une situation trop figée dans le changement, bref concevoir l’uropie dans le réalisme politique le plus trivial. Ne pas reporter le principe espérance au moment où seront changées les circonstances mais l’inscrire dans le changement, c’est sans doute pour cela qu’Einstein s’obstine à poser l’utopie comme un horizon.Je découvre tous les jours des gens qui en sont là…

Danielle Bleitrach

 

"On va s’apercevoir que la théorie du tout ne pourrait pas exister"

96ee983774ea0832dca20a49cbd892e0_large[1]Mon "ami" Aurélien Barreau dont je suis fidèlement les publications m’ayant avisé qu’il intervenait dans le numéro spécial de Sciences et vie (Spécial 100 ans) je me suis précipitée et dans la masse des articles et articulets divers, j’ai fini par repérer sa déclaration, la voici: "Pendant des siècles,les physiciens ont su unifier des phénomènes très variés dans des théories toujours plus synthétiques. Ce qui a notamment  conduit au modèle standard de la physique des particules. Or, depuis quelques décennies, les tentatives d’aller au-delà n’ont pas abouti. Ainsi nous découvrirons peut-être que l’univers physique n’est pas réductible à une unique théorie, mais qu’il est intrinséquement diversifié. Il ne serait peut-être pas constitué de particules, de cordes ou de boucles, mais de tout cela à la fois, selon la manière dont on l’interroge."p.127

Dans ce domaine, j’interviens selon ce que j’ai cru comprendre, des points de capiton… Mais voici ce que m’inspire cette affirmation…

D’abord je suis navrée pour mon cher Albert (Einstein) qui a passé la fin de sa vie à chercher une métathéorie suceptible de concilier sa propre théorie de la relativité et celle des quantas. je me disais que comme une de ses rares activités sociales à cette époque-là (en dehors du pacifisme, du socialisme, de sa dénonciation du racisme et   du likoud)  consistait à participer à un quatuor à cordes, il devait avoir une préscience de la théorie des cordes. Il me semblait d’ailleurs qu’Aurélien Barreau lui-même ces derniers temps se prononçait pour la pertinence de la dite théorie des cordes… Et voici qu’il la renvoie du grand tout à une autre relativité…

l y a un peu plus d’un an, en effet; le satellite européen Planck achevait sa mission débutée en 2009: établir cinq relevés complets de nos cieux afin de percer les secrets du premier rayonnement de l’univers, 380.000 ans après le Big Bang. L’Agence spatiale européenne (ESA) a dévoilé les premiers résultats de ses observations, dont la carte la plus précise de l’enfance de l’univers, il y a 13,8 milliards d’années. Découvert en 1965, le premier rayonnement de l’univers, appelé rayonnement fossile, «témoigne de l’état de l’univers lors de sa prime jeunesse et recèle les traces des grandes structures qui se développeront par la suite», indique le CNRS dans un communiqué. L’organisme détaille les autres bénéfices des découvertes de Planck: la confirmation de la «platitude» de l’univers, la mise en évidence d’un effet prévu par les modèles d’«inflation» – un événement apparu dans les secondes suivant le Big Bang -, une révision à la baisse du rythme de l’expansion de l’univers et une nouvelle évaluation de sa composition (69,4 % d’énergie noire, 25,8 % de matière noire et 4,8% de matière ordinaire). D’après le CNRS, la première carte de l’univers va permettre d’en savoir plus sur ce qu’il s’est passé depuis l’apparition du rayonnement fossile, mais surtout sur la période le précédant sur laquelle les scientifiques disposent de peu d’informations. Pour établir ce planisphère de l’univers, Planck a mesuré «les variations d’intensité lumineuse de l’univers primordial», soit des taches plus ou moins brillantes qui sont «l’empreinte des germes des grandes structures actuelles du cosmos et désignent les endroits où la matière s’est par la suite assemblée, puis effondrée sur elle-même, avant de donner naissance aux étoiles, galaxies et amas de galaxies.»

Peut-être ce passage que j’ai cru déceler chez Aurélien Barreau d’une confiance dans la théorie des cordes à la diversité de la prise en compte à partir de questions de la nécessaire divertsité des théories même inconciliables entre elles est dû   au satellite Plank. On imagine si l’on pose les bonnes questions pouvoir aller dans un au-dela du bigbang et dans le même temps savoir que l’on ne sait rien puisqu’on a quelques lumières ( c’est le cas de le dire) sur 4% de la composition de l’univers, le reste énergie et matière noire relevant de l’inconnu……

tout cela est le contexte d’un essor sans précédent des sciences dans les domaines les plus divers, j’en suis à lorgner l’expérience sur le ver de terre dont on rallonge indifiniment la vie en me demandant s’ils passeront aux choses sérieuses avant ma fin ou celle de la Sécurité sociale… je me dis que ce sera comme les voyages à 6000 euros en apesanteur ou ceux encore plus chers dans la stratosphère, il y a peu de chance que j’en bénécie même si la science dépasse le stade du lombric… ce sera le val des vampires sans espoir de contagion…

Parce que la tentation est grande alors devant ce grand mystère de chercher la totalité dans l’irrationnel et dans les croyances en l’autorité suprême,  avec la  haine qu’il engendre chez nous pauvres êtres craintifs et mortels; ce qui nous rend naturellement inquiets. Je pense à l’époque d’autres découvertes et à Rodolphe, cet empereur qui voulut vivre à Prague dans une cour d’alchimistes, astrologues et qui donna refuge à Kepler dont la mère mourut brûlée comme sorcière et qui découvrit le mouvement des planètes, pas sa mère Kepler… Débutèrent les luttes religieuses, celle de la guerre de trente ans dans lesquelles disparut la moitié de la population du continent européen… Guerre des paysans, lutte des classes d’une violence inouïe, épidémies… Sommes-nous dans un moment historique de même nature ?

Il est vrai que la tentation est aussi forte que l’inquiétude. Ou tout est miracle ou rien n’est miracle… Le mystère demeure l’essentiel… Et pourtant, la seule prière est la connaissance et à ce prix et ce prix seulement le miracle, le mystère prennent tout leur sens. Qu’est-ce que la prière? L’éternel étonnement ? Comment l’être humain peut-il connaître ce dont il n’aura pas l’expérience? Dans le fond c’est la vieille question des kabbalistes: comment la prière de l’être humain peut-elle être entendue d’une divinité qui n’a rien de commun avec lui et plus encore si elle se confond avec l’univers… Je me souviens avoir lu que Le son du chofar monte pour ébranler en haut ce qui est dans le mystère de l’origine et le petit souffle ébranle le souffle de l’univers, il l’allume comme une chandelle qui flambe… quand le son du chofar retentit il participe au souffle de l’univers qui remonte et continue son expansion…c’est une prière tout à fait raisonnable, ça et les bonnes questions à partir d’outils d’exploration de plus en plus perfectionnés dans lesquels l’espace et le temps sont confondus…

Alors pas de grand tout , mais poser les bonnes questions… je reviens toujours à cette nécessité… Admettre que la manière dont on interroge induit l’observation quelle que soit le développement des instruments que nous avons… et pas seulement en astrophysique… imaginez que vous vous disiez un jour qu’il n’existe pas de "vérité économique" mais que tout dépend de la question que vous posez et de là où vous la posez…

Danielle Bleitrach

 
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Publié par le mars 30, 2013 dans sciences

 

Le nucléaire vu d’Afrique par Edenz Maurice,

vu d’Afrique

Afrique-nucleaire[1]

L’uranium africain est à la source de l’énergie nucléaire. A-t-il pour autant toujours été reconnu comme un produit nucléaire, avec ses risques spécifiques ? Au fil d’une enquête passionnante, l’historienne Gabrielle Hecht montre comment le statut de l’uranium et des travailleurs qui l’extraient a évolué au gré des controverses scientifiques et des luttes politiques

Recensé : Gabrielle Hecht, Being Nuclear. Africans and the Global Uranium Trade, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2012, 451 p.

Gabrielle Hecht, professeure d’histoire à l’université de Michigan, spécialiste des sciences, des techniques et des maladies professionnelles, a publié en 2004 un ouvrage intitulé Le Rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde Guerre mondiale (éd. anglaise : 1998). Dans ce livre, elle montrait comment, après 1945, « la construction de l’identité nationale et le rayonnement international de la France avaient été indissociables d’une grandeur et d’un patriotisme technologique incarnés dans le choix de l’industrie nucléaire » [1]. Il s’agissait pour elle d’aborder en historienne le débat sur le nucléaire, trop souvent confisqué par les technocrates et les experts scientifiques. Il s’agissait également de développer un courant de recherche dans lequel les objets et les systèmes techniques sont étudiés dans leur dimension politique et sociale. Le concept de « technopolitique », que l’auteure définit comme l’entremêlement permanent de la technique et du politique, y occupe une place centrale.

Dans le prolongement de ces recherches, Gabrielle Hecht vient de publier Being Nuclear. Africans and the Global Uranium Trade. Le point de départ de cet ouvrage est une interrogation : comment se fait-il que l’invocation, par le gouvernement américain, de la volonté de Saddam Hussein d’acheter de l’uranium africain ait suffi à faire de l’Irak une potentielle puissance nucléaire légitimant la guerre de 2003 ? En 1995, les États-Unis avaient refusé de reconnaître la place centrale de l’uranium africain dans l’industrie nucléaire, bien que la production du Niger, du Gabon et de la Namibie représentât alors plus d’un cinquième de l’uranium alimentant les centrales nucléaires américaines, européennes et japonaises (p. 13). Un peu moins d’une dizaine d’années plus tard, l’administration du président G. W. Bush accordait à l’uranium africain une importance géopolitique considérable. Ce constat conduit Gabrielle Hecht à remettre en cause l’idée selon laquelle seules quelques grandes puissances peuvent être identifiées comme nucléaires à l’échelle mondiale. Aussi l’auteure pose-t-elle la question centrale de savoir quand, où et comment un matériau, une arme, une organisation, un État peuvent-ils être reconnus comme « nucléaires ». Quand l’uranium est-il et n’est-il plus un critère pour définir ce statut nucléaire ? Qu’est-ce que cela signifie pour les mineurs, les mines, la nation productrice, d’obtenir ce label ? Plus largement, il s’agit de comprendre ce que l’auteure nomme « l’état nucléaire » et les multiples enjeux (scientifiques, techniques, géopolitiques, économiques, etc.) qu’impliquent la définition et l’identification des critères valant d’y être rattaché.

Pour ce faire, Gabrielle Hecht analyse l’« état nucléaire » de l’uranium africain en s’intéressant aux conséquences de la production et de la commercialisation de cette ressource dans les sociétés africaines anglophones et francophones. La démarche de l’auteure s’appuie sur une monumentale enquête historique, fondée sur une vaste moisson d’archives glanée au Niger, au Gabon, en Namibie, en Afrique du Sud et à Madagascar. Les relations post-coloniales que ces pays entretiennent avec leurs anciennes métropoles, ainsi que les enjeux transnationaux de la production et de la commercialisation de l’uranium conduisent également Gabrielle Hecht à mener son enquête en France, au Royaume-Uni, en Suisse et aux États-Unis. Ce travail d’archive s’accompagne par ailleurs d’une ethnologie de terrain, matérialisée par plus d’une centaine d’entretiens, lesquels apportent une meilleure compréhension de la chose nucléaire « vue d’en bas » en mettant, par exemple, en lumière les capacités d’action et de décision des mineurs d’uranium.

L’uranium, une matière globale

Dans un premier temps, Gabrielle Hecht se focalise sur les variations historiques et spatiales de la « nucléarité » ou non de l’uranium africain, du point de vue commercial et géopolitique. Le concept de « nucléarité », forgé par l’auteure, est utilisé pour indiquer comment les lieux, les objets et les risques de la production d’uranium ont été qualifiés de nucléaires, que cela soit en termes techniques, scientifiques, politiques ou même économiques (p. 4). Dans cette perspective, Gabrielle Hecht met en évidence la création, à partir des années 1960, d’un marché « technopolitique » de l’uranium, qui fait émerger des tensions entre les acteurs économiques, scientifiques et politiques nationaux, qui veulent à la fois en faciliter le commerce et en définir la légalité ou l’illégalité, notamment afin de réguler la prolifération de la « chose nucléaire ». Pour preuve, l’auteure explique comment, dans le but de contourner la pression internationale favorable au mouvement pour l’indépendance de la Namibie, dirigé par l’Organisation du peuple du sud-ouest africain (South-West African People’s Organisation), la firme Rio Tinto détourna la technique du « flag swap » (« troc de drapeaux »). D’abord utilisée comme stratégie industrielle pour réduire le coût du transport de l’uranium, cette technique devint, dans les années 1980, une méthode pour cacher l’origine namibienne de l’uranium. Par exemple, les contrats signés par Rio Tinto avec des compagnies françaises et anglaises, telles Comurhex et la British Nuclear Fuels Limited (BNFL), prévoyaient que ces compagnies, après avoir converti le yellowcake namibien en provenance des mines de Rössing en hexafluorure [2], attribuassent une origine française ou britannique à cet hexafluorure d’uranium destiné à leurs usines d’enrichissement. La technique du « flag swap » a ainsi conduit à la « dénucléarisation » de l’uranium africain, c’est-à-dire au fait qu’il perde sa qualité de « nucléarité » (p. 161-170).

Les exemples de la Compagnie des Mines d’Uranium de Franceville (COMUF) au Gabon et des mines du yellowcake au Niger (chap. 4) révèlent quant à eux comment les déséquilibres des relations de pouvoir entre la France et ses anciennes colonies africaines ont joué un rôle central dans le pouvoir du Niger et du Gabon de fixer le prix de leur uranium et de choisir leurs clients. En 1974, le nouveau dirigeant du Niger, Seyni Kountché, arguant de la « nucléarité » de l’uranium, estime plus lucratif que son pays gère directement la vente de sa production. Il obtient du gouvernement français le droit de vendre son uranium, à hauteur de la part détenue par l’État nigérien dans les sociétés d’exploitation minières. Cependant, le choix de ces nouveaux clients — Lybie, Irak et Pakistan — « dénucléarise » l’uranium nigérien et fait basculer son commerce dans un marché illégal (p. 129-131). En somme, si l’uranium est indispensable dans la chaîne de production de l’énergie nucléaire, tout a été fait cependant pour l’en exclure et le transformer en un produit banal du commerce mondial lorsque des raisons économiques et géopolitiques l’exigeaient. En ce sens, les frontières de la « nucléarité » de l’uranium africain sont très mouvantes.

Des travailleurs comme les autres ?

Dans un second temps, l’ouvrage s’intéresse à la « nucléarité » de l’uranium africain du point de vue de la santé au travail. Il s’agit de savoir si les ouvriers des mines d’uranium sont ou non des travailleurs de la filière nucléaire, exposés aux risques particuliers de cette industrie. Une question sert de fil directeur à l’auteure : l’exposition des mineurs africains au radon [3] est-elle un facteur provoquant le cancer ? L’ouvrage rejoint ici des questions de recherche plus larges sur les maladies professionnelles : comment démontrer qu’une pathologie est liée aux conditions de travail [4] ? Dans le secteur de l’industrie nucléaire, cette question nécessite la prise en compte de multiples facteurs qui entrent souvent en tension les uns avec les autres. Au premier rang de ces facteurs, Gabrielle Hecht s’intéresse aux enjeux scientifiques, sociaux, économiques et financiers dissimulés derrière la mesure de l’exposition des mineurs au radon. Jusqu’en 1980, le dosimètre ne mesurait que les radiations produites par les roches et non celles inhalées par les mineurs. De plus, les lieux de travail où le niveau de radiation était très élevé — dans lesquels creusaient notamment les mineurs noirs Sud-Africains — entraient rarement en ligne de compte dans la production des moyennes de mesure de l’exposition (p. 41). L’enquête de Gabrielle Hecht montre également que nombre de mineurs africains, tels ceux des gisements d’uranium d’Ambatomika — gisements situés au sud de Madagascar et exploités par la France entre 1950 et 1960 — ne percevaient pas les risques de l’exposition à la radioactivité et pouvaient assimiler le dosimètre à un objet de contrôle (p. 222-229). Ce dernier aspect souligne en creux le rôle qu’a pu jouer la circulation, altérée et différenciée, des connaissances sur la « nucléarité » de l’uranium parmi les différents acteurs concernés. La nomination de Christian Guizol à la direction de la COMUF en 1968 en est un autre exemple. Celui-ci réussit en effet à effacer les mesures qui révélaient précédemment la surexposition des mineurs de Mounana, dans l’est du Gabon, en imposant aux ouvriers les normes d’exposition au radon de l’Organisation internationale du travail (OIT), moins restrictives que les normes françaises du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) jusque-là en vigueur. En 1974, à Bordeaux, lors de la conférence internationale sur les mesures de protection des radiations à préconiser, les officiels gabonais rendirent compte de la qualité du programme de la COMUF (p. 232-239).

Dans cette perspective, l’auteure emprunte à l’historienne Michelle Murphy la notion de « régime de perceptibilité » — un assemblage de choses sociales et techniques qui a pour conséquence de rendre visibles certains dangers pour la santé et d’en masquer d’autres (p. 44) — pour constater que l’invisibilité des radiations auxquelles sont exposés les mineurs d’uranium, en particulier les Africains noirs, est systématique, mais pas toujours délibérée. Autrement dit, au regard des enjeux économiques, sociaux et scientifiques, le fait d’être exposé à des radiations radioactives ne suffit pas à intégrer les travaux de minage des ouvriers dans les activités de l’industrie nucléaire. Il y a donc là une nouvelle négation de la « nucléarité » de l’uranium africain. Toutefois, cette négation n’est jamais permanente. Certains mineurs, tels Marcel Lekonaguia et Dominique Oyingha au Gabon (chap. 7), et certains syndicats miniers, tel le Mineworkers Union of Namibia (MUN) en Namibie (chap. 9), ont lutté pour faire reconnaître par les industriels leur surexposition et le caractère professionnel des maladies des ouvriers, et obtenir ainsi des compensations financières.

Au total, la contribution majeure de cet ouvrage est de démontrer que la distribution spatiale et temporelle du label nucléaire attribué à l’uranium, de même que les analyses sur les conséquences médicales de l’exposition des mineurs, sont irrégulières et jamais totalement acquises, en particulier pour les lieux et les travailleurs africains. L’uranium n’est pas né nucléaire. Il a pu le devenir en Afrique, par exemple en 1957 au Gabon, lorsque la France y découvre des gisements. Mais le plus souvent l’uranium a été « dénucléarisé » après l’indépendance des pays producteurs, pour en faciliter la commercialisation. Aussi, selon Gabrielle Hecht, les pays africains producteurs d’uranium ont-ils été exclus de la chose « nucléaire », et finalement de l’« âge nucléaire ». Toutefois son analyse révèle également que la chronologie différenciée de « l’état nucléaire » de l’uranium doit se lire dans les formulations différentes et disputées de la nature des activités de la filière nucléaire, selon les lieux, les acteurs et leurs enjeux. Il en résulte des tensions permanentes entre le présupposé de l’universalité du nucléaire et ce qu’énoncent les acteurs. Ces tensions invitent à ne pas considérer la « dénucléarisation » de l’Afrique ou l’invisibilité de sa « nucléarité » comme permanentes. Being Nuclear permet en effet de constater les multiples imbrications des niveaux d’analyse micro et macro, établies et négociées par les acteurs eux mêmes. Surtout, il met en scène de façon convaincante une histoire transnationale de « l’ère nucléaire », dans ses dimensions technopolitiques et médicales, ainsi qu’une histoire invitant à ne plus percevoir l’Afrique comme un continent en marge du monde nucléaire.

par Edenz Maurice, le  27 mars


Pour citer cet article :

Edenz Maurice, « Le nucléaire vu d’Afrique », La Vie des idées, 27 mars 2013. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Le-nucleaire-vu-d-Afrique.html

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Notes

[1] Vincent Guigueno, « Compte rendu de Gabrielle Hecht, Le rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la Seconde Guerre mondiale », Le Mouvement Social, 221, octobre-décembre 2007, p. 116-117.

[2] Ce procédé est nécessaire à l’enrichissement de l’uranium.

[3] Le radon est un gaz radioactif produit de la décomposition des atomes d’uranium, qui provoque une contamination externe et interne des travailleurs des mines d’uranium.

[4] Sur les liens entre la radioactivité et le cancer, voir l’article pionnier d’Yves Lacoste, « Quand un cancer est-il d’origine radioactive », La Recherche, n° 308, mars 1998. Sur la responsabilité de l’exposition à des produits toxiques dans l’industrie électronique dans le développement de cancer, voir Jean-Noël Jouzel, Des toxiques invisibles, sociologie d’une affaire sanitaire oubliée, Paris, Éditions de l’EHESS, 2013.

 
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Publié par le mars 29, 2013 dans Afrique, sciences

 
 
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