RSS

Archives de Catégorie: mon journal

Le voyage : Retour en arrière dans tous les sens du terme par Danielle et Marianne

2899924752_0ba01626a8_z

Catherine II à Odessa doit-elle être descendue de son piédestal parce que la nouvelle Ukraine fait une crise de russophobie ?… Une fois de plus…

Depuis hier vous savez ou devriez savoir si vous êtes des lecteurs fidèles de ce blog que de Vienne vers Chisinau nous avons été détournées vers Istanbul et que nos bagages n’ont pas immédiatement suivi. Notre premier contact avec la Moldavie se passe donc dans la file d’attente de la perle du Bosphore. C’est fou le nombre de gens qui parlent français et d’autres langues… LE MOLDAVE est peut-être un rural, tendre, naïf, comme diraient les ethnologues amateurs à la recherche de personnalité de base nationale, mais il est aussi spontanément polyglotte. Enfin, LE MOLDAVE de la file d’attente dans un aéroport turc et qui arrive du Quebec pour des vacances, mais aussi peut-être pour élections du 30 novembre.
Tandis que Marianne fraternise avec une Russo-moldave installée au Quebec et qui élève son fils Dimitri dans la vénération de la mère patrie… russe avec la permanence familiale de l’usage de la langue, moi j’ai une grande discussion avec une Moldave de souche bessarabienne francophone, toujours en provenance du Quebec.
Avec elle, je découvre une autre catégorie post-soviétique, j’entame une nouvelle famille. En Crimée, nous avions été confrontées en juin à un regret quasi-unanime –excepté quelques Tatars russophobes- de l’Union Soviétique, une sorte de paradis perdu. Et dans ce bain de nostalgie on pouvait distinguer en gros deux types de réaction. Ceux qui étaient restés ou devenus communistes et vomissaient les oligarques et ceux qui reprochaient aux communistes d’avoir vendu l’URSS.

Dans ce premier contact avec la Moldavie, je découvrais à travers cette femme d’une quarantaine d’années une nouvelle attitude post-soviétique. Elle n’exprimait pas clairement son vote, mais tout tendait à prouver qu’elle se prononcerait pour l’Europe. Mais rien n’est simple dans cette Atlantide immergée dans la mondialisation et l’économie de marché … Elle regrettait amèrement l’Union Soviétique. Elle m’a expliqué, une bonne demie-heure durant, à quel point la vie y était sécurisante, apaisée. Si vous aviez fait de bonnes études vous étiez assurés de trouver une bonne place. Et surtout, elle y tenait, il y avait un excellent système de santé. Ce sujet lui tenait visiblement à cœur et elle semblait très au fait de la sécurité sociale française. Elle avait vu un reportage à la télévision québécoise : le système de santé français était le meilleur du monde, les Canadiens avaient tenté de le copier, mais c’était en vain. Rien ne nous égalait si ce n’est l’ancienne Union Soviétique. Les Moldaves y étaient protégés, heureux.
Mais là où l’affaire se compliquait par rapport à mes homosovieticus du Donbass et de la Crimée, c’est quand je lui ai demandé : « Pourquoi l’Union Soviétique s’est-elle effondrée alors que la situation y était aussi florissante ? » Elle a répliqué : « C’est la faute des Russes ! »
Pas à cause des trois ivrognes, le secrétaire général du parti communiste de la Fédération de Russie, Eltsine, celui de Biélorussie et celui d’Ukraine qui un soir de beuverie ont « constaté » la fin de l’Union Soviétique et qui ont aussitôt téléphoné au secrétaire général du Kazakhstan, puis à Bush pour lui dire que c’était fait. Non ça c’était l’opinion de l’homosovieticus du Donbass et de quelques autres retraités criméens.
Ma nostalgique franco-québecoise était vraiment très en colère contre l’hégémonie russe : les Russes avaient voulu enlever aux Moldaves leur langue, ils leur avaient imposé l’alphabet cyrillique. Ils leur avaient recomposé leur passé, déporté leur élite nationale au goulag. Ils les avaient remplacés par des Russes venus y compris de Sibérie. Faisait-elle référence à la Transnistrie, ce nationalisme moldave était-il de même nature que celui qui était en train de déferler sur l’Ukraine. Les Roumains avaient été des auxiliaires aussi criminels que les bandéristes pour les nazis, qu’en était-il des Moldaves ? Je l’ai alors interrogée sur la collaboration de certains nationalistes locaux avec les nazis. Elle a paru très fâchée. Ça c’était en Galicie, pas en Moldavie où il n’y avait pas et il n’y aurait pas de fascistes. J’ai vite repris le thème des avantages sociaux et je lui ai demandé pourquoi elle ne votait pas communiste ? Elle a dit que c’étaient les vieux qui votaient avec discipline pour les communistes… Elle avait d’autres perspectives et surtout elle ne voulait plus des Russes, de leur domination. Ce qu’elle espérait de l’Europe c’était ne plus avoir à faire à la Russie, mais à des peuples latins et surtout que tous y jouiraient d’une sécurité sociale à la française et que l’Union européenne agirait contre l’insupportable corruption des oligarques, leur pillage incroyable. En fait, il n’y avait personne en Moldavie avec un tel programme et c’était dommage. Ce qui était stupéfiant dans son discours était la manière dont cette Moldave vivant au Québec avait recyclé dans un syncrétisme tout à fait personnel, son expérience soviétique, ses aspirations nationalistes et ses espérances sociales avec la propagande de l’Occident russophobe dominante au Canada comme aux Etats-Unis et en France.
Dans le taxi qui nous ramenait de l’aéroport à l’hôtel Cosmos où nous étions sensées attendre des bagages qui n’arriveront que le surlendemain, avec Marianne, nous interrogeons en russe le jeune chauffeur de taxi, il n’a pas la trentaine. Pour qui pensait-il voter ? Il n’attendait rien de bon ni de l’Europe, ni des Russes. Les vieux allaient sans doute voter massivement pour les communistes parce qu’ils espéraient reconstruire l’Union Soviétique, mais c’était une illusion. Ce temps était passé, il ne reviendrait plus. « Les démocrates » pro-européens s’étaient déconsidérés ces dernières années en pillant plus qu’il n’était raisonnable et tout le monde était perdu. Dans certains villages, un riche venait et offrait des concerts gratuits et le village s’apprêtait à voter pour lui dans l’espoir d’un autre concert. C’était ça désormais la politique, ce n’était pas sérieux. Nous lui avons demandé ce qu’il pensait LUI de l’Union Soviétique ? C’était mieux, il était enfant, mais il sait que c’était mieux. Il y avait de bonnes formations débouchant sur un bon emploi avec des maîtres respectés. Mais on ne pouvait plus se faire d’illusion comme les vieux, ce temps là ne reviendrait plus. Alors il ne savait plus pour qui voter, tout en étant conscient que tout dépendait de gens comme lui, les hésitants, ils feraient la différence pour le mal plutôt que pour le bien.
J’ai ressenti hier quelque chose de semblable face à des amis Odessites qui nous accueillaient. Ils s’affirmaient communistes, c’étaient des intellectuels marxistes à sensibilité stalinienne, enfin c’est peut-être un peu rapide. L’un d’eux nous faisant visiter la ville nous a désigné le boulevard Alexandre II. C’était devenu le boulevard Staline, puis avec la déstalinisation le boulevard de la Paix et c’est redevenu depuis l’indépendance de l’Ukraine le boulevard Alexandre II. La rue perpendiculaire était la rue Juive avant l’Union Soviétique, elle a alors été baptisée rue Bebel, du nom du révolutionnaire allemand et aujourd’hui elle est redevenue rue Juive. Mais les gens ont pris l’habitude de dire les deux noms. Sous l’Union soviétique c’était la rue Bebel juive et maintenant c’est la rue juive-Bebel.
C’est ridicule cette manie d’effacer les deux noms et maintenant cela devient un vrai délire, nous a expliqué notre guide devant le monument à Catherine II. Les Soviétiques avaient détruit le monument et l’avaient remplacé par une statue glorifiant les marins du Potemkine et ils avaient transféré Catherine II au musée de la ville. A la chute de l’Union Soviétique, retour de Catherine II, flanquée à son piédestal de quatre de ses anciens amants qui avaient beaucoup œuvré pour Odessa, dont Potemkine. Des statues modernes. Maintenant il y a une plainte déposée devant les tribunaux demandant la destruction du monument à Catherine II et le refus désormais de la désigner comme la fondatrice de la ville au profit d’une obscure citadelle turque et de son commandant attaqué par les troupes russes. Lénine ne leur suffit plus, ils s’attaquent à Catherine II et à Pouchkine…

Cette manie de refaire le passé pour mieux imposer un présent qui ne convient à personne est désastreuse, onirique, l’histoire revue par Kafka. Et pourtant c’est très concret pour mon interlocuteur odessite. Il a fait des études d’histoire, il était jeune assistant à la fac d’histoire et se spécialisait dans le XVIII e siècle, se consacrant pour son plaisir personnel à Pouchkine. Quand il y a eu « l’indépendance » de l’Ukraine et surtout le retour en force des réactionnaires même des fascistes, il a perdu son poste d’enseignant-chercheur. On n’avait plus besoin de spécialistes de l’Histoire russe et de Pouchkine. D’ailleurs en ce moment, les fascistes parlent de détruire la statue de Pouchkine, l’écrivain russe par excellence. L’enseignant a été jeté à la rue et a dû multiplier les petits boulots, les agences, les expertises… Il n’avait pas été fait pour ça… C’est lui qui refuse de nous faire visiter le grand marché d’Odessa au Kilomètre 7 et qui nous explique que là certains de ses amis, chassés comme lui de l’enseignement, faute de crédits pour leur spécialité et désormais de crédits tout court se sont retrouvés dans ces trafics de contrebande. Pour nous aussi, communistes français, la fin de l’Union Soviétique a été un choc, mais nous mesurons mal ce qu’elle a été à la base pour tous ces gens confrontés concrètement aux conséquences.

Ne nous faisons pas d’illusion en France nous avons aussi cette manière de revoir l’Histoire, les sujets qui n’ont aucune chance d’être agréés par le ministère en ce qui concerne la révision académique ou ce que nous raconte Irina : comment elle est venue à Paris pour faire une conférence sur ce qui s’était passé à Odessa. Dans un grand hôtel, une grande partie de la presse française était là en tous les cas le Monde, Libération et d’autres. On leur a montré des photos sur les événements du 2 mai, le massacre dans la maison des syndicats. Mes amis odessites attendent encore le moindre article. Mieux ou pire, ils ont une exposition itinérante avec des photos, des témoignages, elle est passée dans la plupart des grandes villes d’Europe, elle a donné lieu à des contre-manifestations fascistes au Portugal et en Espagne. Mais à Paris, il a été impossible de trouver où et avec qui la présenter…Comment vaincre ce négationnisme du présent qui s’empare de notre pays, ce trafic de nos mémoires… En rentrant, nous allons tenter de nous battre avec toujours les mêmes amis, mais ce bâillon nous étouffe et nous ne comprenons que trop ce que ressentent nos amis de l’est… Ce présent qui se recompose à chaque instant au gré de jeux politiciens…
Et là, je rejoins les réflexions du chauffeur de taxi moldave et celui de cet universitaire communiste qui continue à se battre avec courage en tentant de faire passer des informations sur la fascisation d’Odessa, alors qu’il voit tous les jours des gens arrêtés, menacés. Quelle est leur relation au vote communiste. Le chauffeur de taxi moldave n’y croit plus et l’historien n’a pas voté à ces élections. C’est une farce, est-ce que l’on peut voter quand le sang est répandu explique-t-il ? Fallait-il voter communiste ? Sa relation au parti communiste ukrainien et à Simonenko est compliquée. Les communistes à la chute de l’Union soviétique étaient en deuxième position, les gens croyaient encore en eux… Mais ils ont mené une mauvaise ligne… Ils se contentaient de discours à la Rada, de proclamations légalistes, mais ils n’ont rien fait pour mobiliser le peuple, lui donner la force d’un combat y compris contre le fascisme qui renaissait. Qu’on le comprenne bien, à la base les communistes sont les meilleurs et témoignent de courage, mais le parti ne sait plus mobiliser. Il est pro-ukrainien, légaliste, dernièrement il a même renvoyé des membres qu’il accusait de séparatisme et de tenter d’agir comme le faisaient les communistes dans le Donbass. C’est actuellement ce qu’il y a de mieux en Ukraine et ils nous laissent démunis devant le fascisme. Nous sommes obligés de nous reconstituer nous-mêmes dans des actions plus symboliques qu’autre chose. Nous sommes isolés, désorganisés et ils n’ont pas eu le courage d’affirmer une position claire de rupture avec l’ordre ou le désordre qui s’installait. Le fascisme est là, il domine, même si au niveau électoral il a des résultats médiocres, si ce sont les USA qui ont placé leur marionnettes à la tête du pays, il y a une armée parallèle qui fait pression, exerce la peur et qui agit quand nécessaire. Il raconte que madame Nuland est venue à Odessa en jeep comme si elle gouvernait la ville, flanquée de Kolomojski lui-même. Ce pouvoir n’a plus à cacher ses racines, et ses sections d’assaut. Il est le cynisme. Le vote n’est qu’une plaisanterie et les communistes ont été éliminés, c’était le but de la manœuvre, non parce qu’ils représentaient en Ukraine une force dangereuse mais parce que c’était un symbole, la victoire du fascisme passe par l’élimination des communistes.
Marianne me dit : « Tu te rends compte, partout ce parti communiste dont on attendait quelque chose au lendemain de la chute de l’Union Soviétique ! En vain, son temps est passé et il faut tout recomposer à la base dans le désordre… dans les pires conditions, dans une confusion généralisée». Nous savons elle et moi qu’il ne s’agit pas seulement du parti communiste moldave et ukrainien. Depuis que j’ai découvert en 2008 que la chute de l’Union Soviétique n’avait pas tout à fait été ce que je croyais, nous avions décidé toutes les deux de partir à la recherche d’une autre vérité. Les peuples avaient subi la fin de l’Union Soviétique comme une trahison et ceux qui l’avaient connue n’en demeuraient pas marqués par pur masochisme comme l’avait inventé l’auteur de l’Homme rouge Svetlana Alexiévitch « qui a souhaité occuper ce créneau à sa manière de peur que l’on découvre ce qu’il en était » commente Marianne, mais bien parce qu’ils en conservaient un souvenir d’amitié, de justice et de paix. A cette nostalgie de la communiste se mêlait chez moi des relents de Yiddishland et là aussi le gâchis était considérable, irréversible peut-être, Israël, Bernard-Henry Levy et l’immonde Kolomojski avaient remplacé Marx, Rosa Luxembourg et même le héros de Babel Benia Krik le roi des mendiants, le brigand qui vole les riches et porte en lui toute l’insolence d’Odessa. On parle ici des juifs banderistes par dérision…
Dans le fond, avec ce jeune chauffeur de taxi moldave et ce professeur d’histoire d’Odessa surgissait la nécessité d’un nouvel espace à construire… Un peu comme à la Restauration, en France, renaît un nouveau mouvement sur le désespoir de la fin de la République et même de l’Empire, quand le héros stendhalien cherche à se repérer sur un champ de bataille incompréhensible ou hésite entre l’arrivisme et l’amour, le rouge de l’armée ou le noir de la prêtrise. Quand j’étudiais l’histoire de Marseille, je suivais la reconstruction du mouvement marseillais, dans les cabarets tenus par des demi-soldes napoléoniens, chez des diplômés qui n’avaient pas de perspective… du désordre, de la confusion…
Il y a la proposition du continent eurasiatique, la manière dont certains partis communistes continuent à penser, ça éviterait de repartir à zéro… il y a cette fascisation avec ses nouveaux boucs émissaires… Comment penser ce monde là ? S’opposer à la brutalité fasciste et à la guerre est la seule solution, défendre la sécurité sociale, l’éducation, les droits, c’est basique, mais il n’y a rien d’autre pour nous rassembler tous même si nous avons incontestablement perdu cette étrange liberté, cette conscience morale qui se donnait des fins universelles au point que nous matérialistes nous avions une transcendance qui nous faisait adhérer à l’Histoire de l’humanité. C’est cela qui a disparu et qui se reconstruira probablement autrement. Parfois il m’arrive de me dire que nous avons tous emporté une pièce du puzzle et qu’il faut la rapporter. C’est là que l’interpellation de Lavrov: « l’Europe ne pourra pas se passer de nous et nous nous ne passerons pas d’elle » me touche, cette première expérience socialiste a été celle de la démesure, de la générosité russe et nous en aurons encore besoin… En attendant organisons le lien de l’information comme nous le pouvons…
Danielle et Marianne

 

TRAJET(S) Moldavie-Odessa

hôtel cosmos

héros de la cavalerie rouge Moldave devant l’hôtel Cosmos

Samedi 25 octobre.  Air Austria a été incapable de nous assurer le transfert Paris-Vienne-Chisinau (capitale de la Moldavie) et nous avons dû faire un détour par Istanbul avec la Turkish air lines, ce qui a permis à Marianne d’avoir une longue conversation en turc avec un grossiste en noisettes qui venait acheter des terrains pour y planter son arbuste favori. A Chisinau, les bagages n’avaient pas suivi. Les attentes, les taxis tout a été bon pour commencer notre recherche en ouvrant le débat dans les files d’attente et les transports. Nous ferons état dans un prochain chapitre de nos premières discussions sur les élections moldaves qui auront lieu le 30 novembre, plus généralement des relations de nos interlocuteurs avec l’union européenne et la Russie. Mais ce sera pour un autre jour, dans cet épisode, Marianne et Danielle sont confrontées à la perte des bagages et à l’espace post-soviétique entre la Moldavie et Odessa..

Nous avons atterri à l’hôtel Cosmos dans la nuit, sans même une brosse à dent et un rechange. Le dimanche, malgré les fermes promesses de la veille du personnel moldave de l’aéroport toujours rien… Donc nous avons passé la journée du dimanche à tenter de nous munir de l’indispensable et d’un peu de superflu. Il faisait un froid piquant mais sain. Nous avons écumé le bazar oriental, avec ses ruelles qui ne laissent place qu’à un individu et un kleptomane décidé à le dépouiller. Marianne s’est entichée d’une chapka, lapin et cuir, qui la fait ressembler à Blériot, moi je me suis contentée d’une casquette imperméable avec oreillette, un premier prix. Marianne s’est mise en quête d’un manuel de moldave. Comme, avant de m’acheter une paire de soquettes élastiques à décor norvégien, j’avais la chaussette qui s’obstinait à tourner sous le talon, je la suivais maussade arguant qu’imaginer une  librairie ouverte un dimanche pour y acheter un manuel de moldave était une entreprise hasardeuse. Marianne ne peut s’empêcher d’apprendre toutes les langues des pays qu’elle traverse, alors que tout les Moldaves sont au moins bilingues, russe et moldave et qu’en dehors de la Moldavie l’usage du moldave peut paraître limité. La librairie était ouverte! C’est un haut lieu du nationalisme moldave, qui cherche dans quelques figures locales assez modestes dans leur rayonnement international, à trouver les bases de sa revendication. A 14 heures, nous avons pris place dans un restaurant encore ouvert, où pour la modique somme de 20 euros à deux, nous avons pu déguster un délicieux Borsh, une soupe de poulet typique moldave avec un léger goût d’oseille, des filets de poivron et des blancs de poulet arrosé de crème fraiche aigrelette, puis une fricassée de foies de volaille de poulets des légumes et du riz, le tout arrosé d’une tisane pour Marianne et d’un thé noir pour moi.

L’hôtel Cosmos, un univers

Chisinau est en matière urbaine du grand n’importe quoi, c’est foutraque dit Marianne, des bâtiments sans ordre, une ville marché de la taille d’Arras, avec des ponctuations de gigantisme soviétique, comme ce monument équestre devant l’hôtel, un illustre inconnu, mais qui semble avoir œuvré dans la cavalerie rouge. Les routes sont correctes, mais les trottoirs pleins de pièges. Dans cette accumulation hétéroclite d’objets improbables, notre hôtel Cosmos est une pièce de choix. Architecturalement comme son nom l’indique c’est un monstre, un vaisseau de guerre cimenté dont ni le personnel, ni le décor et je le crains la literie, n’ont été renouvelés depuis la fin de l’ère soviétique. Même l’accueil est resté d’époque : pas de chasse au pourboire, mais une vie collective si intense et si peu centrée sur le client que celui-ci est traité avec toute la gentillesse que l’on réserve à des marmots encombrants tandis que les mères se livrent à de passionnantes activités qui n’ont rien à voir avec leur progéniture. Ou alors on est capable comme Marianne d’entrer dans un contact amical et chaleureux avec la réceptionniste ce qui nous vaut immédiatement un traitement de faveur, hélas limité, comme nous allons le constater rapidement dans ces trajets que nous fîmes entre la Moldavie et Odessa. Il faut encore ajouter pour décrire l’hôtel Cosmos que non seulement tout y est disproportionné mais aussi vétuste que les fauteuils de cuir de la réception. Dans les chambres et les couloirs qui y mènent, les moquettes, les tentures, les dessus de lit sont uniformément sombres et pelucheux, dans une gamme qui va du grenat, lie de vin au noir pisseux. Même l’esprit le moins prévenu ne peut s’empêcher d’imaginer dans ces velours usagés une floraison de bactéries, de la sueur et autres liquides corporels de ceux qui vous ont précédé, des acariens et des bestioles insidieuses. Mais l’hôtel Cosmos cherche la modernité de la mondialisation, celle du vice, il y a au rez-de-chaussée un casino qui ne semble attirer que quelques ruraux moldaves modestes, des âmes perdues.

Donc ayant, ce dimanche là; un peu épuisé les joies du weekend à Chisinau et comme il était prévu de prendre des contacts moldaves que la deuxième semaine, nous décidons de ne pas attendre les bagages et de demander à la réceptionniste, copine de Marianne, de recueillir les dits bagages que nous retrouverons à notre retour le 3 novembre. Un logement nous a été retenu à Odessa. En bonne bolcheviques, Marianne et moi décidons d’affronter l’Ukraine en portant la même tenue pendant huit jours. Je suis même soulagée à l’idée de ne pas avoir de valises à traîner.

Donc à 9 heures, gara de nord, c’est-à-dire on l’aura compris Gare du Nord. Comme d’ailleurs Billets d’avions se dit « bilete de avion » et tout à l’avenant. Bref le moldave est très proche du roumain qui lui-même l’est de l’Italien. Simplement c’est un patois comme l’ukrainien par rapport au russe, une langue surchargée, une prononciation aussi peu compréhensible que l’est du québecoise populaire pour une oreille française. J’ai passé la soirée de hier à l’hôtel à tenter de comprendre les nouvelles sur les élections en Ukraine de ce dimanche. En vain. D’ailleurs après des contacts téléphoniques avec nos amis ukrainiens, je ne comprends toujours pas. Il semble que le taux de participation ait été particulièrement faible à l’est et surtout à Odessa.

Donc vers 9 heures, sous un ciel bleu et dans l’air glacial, nous embarquons dans un petit car pour Odessa. La Moldavie est rassurante, un monde paysan avec des grosses dames, herculéennes mêmes, celle-ci a une trentaine d’années, elle ne se plaint pas: « tant qu’on a la santé, les enfants sont enrhumés mais ce n’est pas grave », elle nous sourit, les joues lisses comme des pommes. Le pays est une sorte de Bourgogne de l’est avec des terres noires et grasses, du vin bien élevé, une nourriture bonne en bouche et une base non trafiquée. Les Moldaves que nous rencontrons sont sereins et serviables, une cible de choix pour leurs voisins moqueurs, les Odessites.

Le prix du transport est dérisoire : 14 euros à deux jusqu’à Odessa. Un homme nous interpelle. Marianne vient juste de me faire remarquer qu’il se signe devant toutes les églises. Il nous demande en souriant ce que nous allons faire à Odessa… Nous avons un petit discours tout prêt : nous sommes deux universitaires à la retraite et nous faisons une recherche sur les anciens pays de l’Union soviétique, alors nous allons voir ce qui se passe à Odessa. L’homme ricane sans méchanceté : « Vous allez voir les fascistes ? »

Très direct, il répond à nos questions : il est russe, « un spéculateur » comme on aurait dit jadis, il fait du bisness… En fait, il vend alternativement à Chisinau et à Odessa des poissons exotiques. le marché d’Odessa, dit-ill est le plus grand marché du monde, il faudrait une semaine entière pour en faire le tour. L’ami communiste qui nous reçoit à Odessa refuse de nous le faire visiter. C’est un formidable gâchis, tous ces marchands ont fait des études mais comme il n’y a plus d’emplois, ils vivotent de trafics. On ne peut pas visiter un tel endroit où se perd la formation intellectuelle de l’Ukraine. Notre compagnon de voyage ne semble pas avoir plus d’estime pour sa profession. Les marchands se regroupent par activités et dans sa « guilde » des marchands de poissons exotiques, ils sont une quarantaine, mais il n’y a que trois « monstres ». Ils ne leur parlent pas. « Les monstres » ce sont les partisans des fascistes de Kiev. Il pense qu’en Moldavie, pour le moment, il y a des nationalistes, mais pas encore de fascistes comme en Ukraine. Il n’y a jamais eu de fascistes en Moldavie, ils ont été occupés par les Roumains et quand ils ont pris les armes c’est comme partisans soviétiques. Ici en Moldavie, poursuit notre interlocuteur, on peut parler, mais pas à Odessa où règne la peur. Il est russe, mais il vote en Moldavie. Il a toujours voté communiste jusqu’ici, mais pas cette fois, là il va voter socialiste. Il ne s’agit pas des sociaux démocrates pro-européen, mais d’un nouveau parti issu du parti communiste qui selon lui va faire beaucoup de voix, alors que le parti communiste va s’effondrer parce qu’il n’est « pas clair », entre l’Europe et la Russie, le nouveau parti socialiste lui s’est prononcé pour les Russes. Il ne veut pas entendre parler de l’Europe: « Ils nous ont donné un passeport biométrique qui permet de venir pour 3 mois, sans le droit de travailler. Alors qu’est-ce que j’en fais ? Je n’ai pas d’argent, ça ne m’intéresse pas le droit d’aller en Europe sans travailler, tandis qu’en Russie il y a beaucoup de Moldaves qui travaillent. Ils achètent nos légumes et tous les produits agricoles. » Il nous raconte sa vie, lui et sa femme sont deux russes, des chrétiens appartenant à la branche des « vieux croyants ». Si mes souvenirs sont bons il s’agit d’un courant orthodoxe né de la révolte contre l’occidentalisation imposée par Pierre le Grand. Il ajoute que le patriarche Cyrille a beaucoup fait pour rassembler toutes les obédiences de l’église orthodoxe, alors qu’au contraire les uniates orthodoxes créent la zizanie. Malicieusement je lui glisse que cela ne m’étonne pas de Cyrille, c’est un fin politique, il est du KGB. Il proteste, puis réfléchit « Et pourquoi pas ? Poutine aussi est du KGB, c’est bien de rechercher l’unité du pays, le consensus, ça rend un pays plus fort ! »

Quand nous l’interrogeons sur l’Union Soviétique, il opine : « oui c’est ça ce qu’il faut, l’Union Soviétique, ça portera un autre nom mais c’est ça ce que veut Poutine. Et il dit son enthousiasme devant le dernier discours de Poutine où ce dernier a dit son fait aux américains et à Obama. Il poursuit son rêve, il faut retrouver l’unité perdue des Slaves… je le coupe : « Alors plus de Moldaves, ce sont des latins ? » Il réfléchit, fronce les sourcils. Il vit en Moldavie, aime les Moldaves, il dit : « Oui avec les Moldaves, parce que l’important est qu’ils ont la vraie foi ! » Alors lui dis-je toujours en me moquant, ce sera une Union Soviétique slave et orthodoxe et sans propriété collective des moyens de production, sans tous les autres qui ne sont ni slaves, ni orthodoxes ? Il adore la discussion, il est aussi communiste et il n’aime pas les capitalistes surtout quand ce sont des oligarques, il n’a envie d’exclure personne de son paradis soviétique. Alors il reprend sa description il faut un pays fort avec un peuple uni sans races, ni exclusion religieuse même si seuls les Russes peuvent rassembler tout ça, pas d’oligarques, pas d’américains, pas d’OTAN. La conversation est passionnée et passionnante, nous en oublions le tape-cul qu’est le trajet.

Marianne a reçu un avis sur son portable : nos bagages sont arrivés à l’aéroport, l’avis porte l’heure de 9h40. Mais il est midi, nous sommes arrivées à la frontière. Connaissant la nature humaine et ayant tout à coup des doutes sur la réceptionniste, je conseille à Marianne de s’enquérir auprès de celle-ci de nos valises. Là nous apprenons que la réception a refusé les bagages parce que nous avions quitté l’hôtel. Heureusement le téléphone fonctionne en Moldavie, double coup de téléphone à l’aéroport, de la réception de l’hôtel et de l’aéroport : nos bagages repartent dans l’instant de l’aéroport à l’hôtel. Et nous décidons de retourner les chercher et en repartant dans la journée vers Odessa. Entre temps, nos passeports ont été tamponnés, mais comme nous descendons du car et prétendons rebrousser chemin, ils doivent être re-tamponnés… Là où ça se corse c’est quand nous demandons les toilettes. Elles sont de l’autre côté en Ukraine. Une dame policier, petite, si emmitouflée qu’elle ressemble à un bonhomme bibendum nous a prises en charge, elle nous attend au portillon de la frontière. Imaginez une cabane branlante, avec une petite dame aussi emmitouflée que la policière qui tend des billets et du papier derrière une vitre embrumée. Aucun voisinage pour la cahute d’aisance si ce n’est dans ce no man’s land hivernal une carcasse de voiture. L’intérieur de l’édicule est digne des waters soviétiques de la grande époque, pas la moindre porte pour protéger du vent et des regards du vis-à-vis. Une chienne nous a suivi et nous témoigne un intérêt amical, un peu encombrant. Elle retraverse avec nous la frontière où nous attend la petite policière zélée qui demande à nouveau de tamponner notre passeport. Là elle nous désigne un banc bleu en nous intimant l’ordre de nous asseoir et de ne plus bouger. Marianne négocie en russe pour l’installation sur le banc rouge, le vent est toujours aussi glacial, mais un rai de lumière réchauffe un peu. De mauvaise grâce, elle accepte.

Le car de retour sur Chisinau s’arrête . Les passagers descendent et doivent subir des contrôles administratifs ce qui occupe un peu notre geôlière. Nous nous ré-embarquons pour deux heures de tape-cul à l’arrière. Il a été difficile de trouver une place tant le car déborde de colis. La soute est pleine et ils croulent des sièges dans l’allée. Ce sont d’énormes masses enveloppées dans des sacs poubelle en plastic noir. A quelques dizaines de kilomètres de l’arrivée, une heure et demie après, commence un étrange ballet. Marianne me glisse : « Tu crois qu’on peut leur demander de jouer avec eux ? » Quelques lanceurs ont ouvert les colis, ils en extraient un paquet enveloppé et scotché qu’ils expédient à d’autres voyageurs et après ils s’emploient à refermer les sacs à l’aide de gros rouleaux de scotch ocre et cartonné prévu à cet effet. En fait il s’agit d’une activité de contrebande, chaque voyageur a droit à un bagage limité, donc ils le déclarent à la douane avec l’aide du reste des voyageurs qui reçoit un objet en paiement à l’arrivée.

Peu avant celle-ci, comme nous sommes au milieu d’un chaos de ballots, nous réclamons de sortir les premières en expliquant notre cas : la course à l’hôtel, le retour et le départ avant 15 h 40. Il est 14 heures trente. Les gens que nous trouvions brutaux et égoïstes il y a peu, nous font aussitôt une haie, un homme explique qu’avec ça il a à peine de quoi survivre. Je retrouve la foule soviétique, gentille et attentionnée. Je me souviens de ce jour du premier mai où j’étais sur la place rouge. J’ai perdu ma ballerine et je craignais de ne pas pouvoir la récupérer tant les gens s’écoulaient par grappes denses. En entendant mon cri, mes plus proches voisins se sont arrêtés. Ils ont fait autour de moi un cercle jusqu’à ce que j’aie pu mettre la main sur la chaussure perdue. Je crois que ce genre d’expérience, renouvelée sous des formes diverses, y compris à Cuba, m’a paru le plus convaincant sur l’apparition d’un homme nouveau : une foule naturellement amicale.

Et là nous trouvons un jeune chauffeur, Micha ; avec qui nous négocions l’allée à l’hôtel. J’attends dans la voiture tandis que Marianne et lui vont prendre les bagages. Patatras, le temps s’étire et il n’y a qu’une seule valise, la mienne a disparu dieu sait où… Quelques coups de téléphone plus tard, Micha prend les choses en main. Il est adorable, un petit brun aux mèches folles, qui explique qu’il adore rendre service et résoudre les problèmes. Sa femme travaille à la Gare routière, elle est chargée de parlementer avec le chauffeur du car de 15 h 40 pour le faire attendre tandis que nous partons à toute vitesse à l’aéroport, Micha contourne tous les obstacles avec maestria mais prudence, ils se croit dans un film d’aventure et il hurle de bonheur : « C’est ça la Moldavie. On vit intensément, pourquoi vous voulez qu’on aille en Europe ? » A l’aéroport un autre charmant jeune homme, nous attend ma valise à la main, on la lui rafle. Micha qui n’a cessé dans son gymkhana de téléphoner à son épouse, nous explique qu’il nous conduit à la sortie de la ville où le car va arriver et nous prendre quasiment aussi au vol. Il lui était impossible de nous attendre à la gare mais Micha a géré avec doigté… Il a eu le temps de nous expliquer qui est son candidat à l’élection, il nous a désigne une affiche : « Voilà c’est lui. Un homme riche qui a promis de créer des emplois. Un pro-russe qui a promis de s’entendre avec Moscou ! » Micha marque une pause et concède que beaucoup promettent mais ne tiennent pas leur parole. Le jeune homme est aussi pro-russe mais il ne fait plus confiance aux communistes : « On les a vus au pouvoir, ils n’ont rien fait, alors j’essaye autre chose… Mais pas l’Europe ! Les Moldaves n’ont rien à y gagner ».

Nous tombons un peu épuisées dans le car. Nos deux places sont au fond, là où ça remue le plus. A côté de Marianne un jeune homme. C’est un arabe israélien venu faire ses études à la faculté de médecine d’Odessa. Il a été appelé pour soigner les gens après l’incendie abominable à la maison des syndicats. « C’est le pire spectacle qu’il ait vu de sa vie ». Les causes de la mort des gens sont diverses, par asphyxie, brûlés, tombés des fenêtres, à cause des coups… mais il ne s’avancera pas plus et renvoie les protagonistes dos à dos. On ne sait pas ce qui s’est passé, mais selon lui, au résultat ça a été une bonne chose parce qu’il n’y a plus eu de manifestations, de bagarres, les gens se sont calmés. En attendant nous savons qu’Odessa est la ville qui a le moins voté après le Donbass. 32% annonce-t-on dans le Donbass où toutes les villes ne sont pas aux mains des insurgés. 37% à Odessa et l’on nous décrira un quartier de la ville, Malinovski, où il n’y a eu que 9% de votants dont 7% pour le candidat officiel. Les gens sont totalement désespérés et ne croient en plus rien nous expliquera-t-on. Mais le jeune arabe Israélien a l’air de trouver que c’est mieux comme ça. Il est vrai qu’il pense aussi qu’en Israël, il finira par sortir du bien de la situation. Ce doit être un incurable optimiste ou alors quelqu’un de prudentissime. Parce que plus nous nous rapprochons d’Odessa, plus l’ambiance devient pesante. A la frontière, qui est différente de la précédente. Un gag : après avoir remis nos passeports pour l’examen, être passées individuellement devant un préproposé qui vérifie si nos visages correspondent à la photo, Marianne est sommée de s’expliquer : « Pourquoi deux françaises ont-elle passé aujourd’hui tant de fois la frontière ? » Avec l’allée et retour de la Moldavie vers l’Ukraine de la cahute d’aisance, cela fait la quatrième fois que l’on tamponne nos passeports rien que du côté moldave. Qui sont ces deux grands-mères qui s’obstinent à passer et repasser, des Mata hari un peu fanées ou des contrebandières, des maniaques ? « Marianne explique inlassablement alors que personne n’arrive à suivre le récit de nos démêlés avec l’aéroport, l’hôtel, Micha et les transports routiers. La police des douanes abandonne tandis que moi je tente en vain dans la nuit un café chaud à la main de passer du côté de l’estaminet à celui du car entre d’énormes camions routiers qui démarrent.

Dans le car après cet arrêt et la confrontation collective aux toilettes sur le bas côté moldave cette fois, une sorte de familiarité règne dans la pénombre du véhicule. Une femme sur le siège devant plaisante pendant que Marianne part à la recherche de son foulard : «  fouille ici avant que j’aie disparu ! » Tout le reste du trajet, elle se moque et raconte des blagues. Par exemple elle dit comment une mère conseille son fils : « Pour première femme tu dois prendre une russe, elles sont les plus passionnées. Après tu dois prendre une juive, elles sont intelligentes, habiles et elles t’aideront dans la vie. Pour la dernière, prend une Moldave, elles sont les meilleures pour les enterrements. » .Ce qui lui permet d’enchaîner sur les Moldaves avec lesquels elle a d’excellents rapports. Elle ne tarit pas d’éloges, ils sont gentils, serviables, et ils font les plus belles fêtes qui se puisse imaginer, non seulement les enterrements mais les mariages. Ils sont pauvres mais font assaut de générosité et leurs banquets sont somptueux. Elle s’appelle Lioudmila. Elle est ukrainienne, russe et appartient à une famille de communistes. Elle-même a été dirigeante du parti même si elle détestait les réunions. « Nous étions heureux, nous avions l’indispensable, l’essentiel était l’amitié, la paix et puis nous étions jeunes et en ce temps-là tout paraît plus beau. Ce qui se passe en Ukraine la déchire et elle explique d’une manière imaginée que ce sont deux parties de son cœur, elle est convaincue que cela ne durera pas. Le peuple est sain, il ne tolérera pas ces hommes. Elle comprend même les fascistes de l’ouest : « Nous les Russes, nous avons été élevés dans la fierté des exploits de nos parents durant la Grande Guerre. Nous étions avec les héros, les vainqueurs, mais eux les pauvres, leurs parents avaient suivi Bandera et dans les familles, ils n’avaient que cette honte à partager. Alors quand l’Europe et les Etats-Unis sont venus leur expliquer que Bandera étaient les combattants de la liberté contre le communisme, ils y ont cru et ils ont pris leur revanche. Mais ça ne durera pas, les gens ne sont pas comme ça, ce n’est qu’une minorité qui fait peur à tout le monde. » Plus tard, elle nous conseillera de ne pas parler à n’importe qui à Odessa, de ne pas dire que nous sommes communistes. Elle nous explique à sa manière : « Quand la Crimée a choisi la Russie, les Odessites ont cru que Poutine allait venir les libérer, ils ont défilé en réclamant un référendum, la séparation avec l’Ukraine, ils ont signé des pétitions, ils étaient très nombreux. C’est ce que voulaient les Etats-Unis que Poutine intervienne. Heureusement il n’est pas tombé dans le piège. » Elle nous demande elle aussi si nous avons écouté le dernier discours de Poutine où il dénonce les Etats-Unis. Puis elle reprend sur ce qui se passe à Odessa : des gens sont arrêtés, enlevés, tout le monde a peur et se tait. Une femme un peu plus loin, elle a la soixantaine, l’a interrompue à deux reprises. D’abord quand elle a dit que le moldave et le roumain étaient différents. « Ce n’est pas vrai le moldave et le roumain c’est la même langue. Puis quand Lioudmila a raconté comment elle avait adhéré au parti communiste. La femme lui a jeté : « Pour faire carrière jadis, il fallait être au parti communiste ! » Lioudmila a protesté qu’elle n’avait pas besoin de cette adhésion pour sa carrière mais qu’elle avait accepté parce qu’elle aimait la justice.

Danielle et Marianne

 
1 commentaire

Publié par le octobre 28, 2014 dans civilisation, Europe, mon journal

 

La Crimée, le Donbass et les deux grand-mères

Yalta
Trois jours déjà en Crimée. Hier soir dans la famille qui nous a accueillies Marianne et moi nous découvrons l’interview de Poutine à la tv française : « Taisez-vous El Kabbach ! » Mais il n’est pas possible d’être si bête, d ignorer autant de dossiers, d’avoir une conception aussi vulgaire de l’histoire ! Poutine joue avec eux, non parce qu’il est un puissant autocrate, mais simplement parce qu’il appartient à une autre réalité politique.
Comment expliquer ?
Dans la journée de mercredi, nous nous sommes rendues en trolleybus à Yalta, 2 h1/2 de trajet, dans un paysage méditerranéen. Le long des voies bien entretenues, de grands panneaux sur le 9 mai, Jour de la Victoire : de jeunes soldats joyeux et sepia et à côté des veterans bardés de médailles, les mêmes. Tout à coup, deux jeunes hommes nous interpellent en nous demandant si nous sommes françaises et pourquoi nous sommes là. Il n’y a là que curiosité aimable et politesse, cette attitude nous fait souvenir de celle d’un autre jeune homme d’une vingtaine d’années dans l’avion qui nous menait de Moscou à Simféropol. Une sorte de sourdoué, venant faire un stage de géologie en Crimée. Chez ces jeunes, le même besoin de nous expliquer la situation politique, la même conscience de que nous ne sommes pas informés, qu’il s’agit d’un malentendu.
Nos deux jeunes gens en fait sont quatre, ils viennent travailler sur un chantier à Yalta ; à la descente du car nous nous attablons pour 1h et demie dans un petit bar de la gare routière pour l’interview. Quatre gaillards, dont deux parlent, Anatoli et Sergei, les deux autres, Slavik et Alexandre approuvent. Ils nous décrivent une situation trés dure dans le Donbass, avec des bombardements, des écoles frappées, et dénoncent la tv ukrainienne. C’est très dur, mais ils tiendont, dit Sergei, et Anatoli ajoute, en rigolant « ce sont des durs ». Ils sont de Droujokovka dans l’oblast de Donetsk. Ils précisent « c’est une petit ville pas stratégique, donc encore calme ». Slaviansk a l’eau et le gaz, Kramatorsk l’aéroport, eux les usines ont fermé, alors ils doivent chercher du travail. Quatre copains qui se sont connus au Lycée Professionnel, ils en sont sortis tourneurs et soudeurs. Sergei était policier. Anatoli se moque et le traite de flic en explicant que les policiers ont été licenciés en masse ; tous les autres approuvent quand Sergei explique qu’ils n’ont rien à voir avec le gouvernement de Kiev et ils donnent comme raison « comment voulez-vous que nous soyons d’accord avec des gens qui se moquent de nos grands-parents ? Ils ne célèbrent pas le 9 mai. ».
L’après-midi, un autre de nos interlocuteurs, pas particulièrement communiste, nous expliquera que la peur à Yalta a débuté quand ils ont vu venir des provocateurs de l’Ouest, qui prétendaient détruire le grand monument de Lénine. Spontanément, des milices d’autodéfense se sont levées pour défendre la statue, et lui-même y est allé. Quand nous lui avons demandé « pourquoi ça vous a fait un tel effet qu’on veuille détruire un monument de Lénine ? » : – « Pourquoi des gens viendraient d’ailleurs pour détruire une satue de chez nous sans nous demander notre avis ? Il a toujours été là ! Malicieusement l’homme a ajouté, « il a fait la révolution, il n’a pas eu le temps de faire beaucoup de bêtises comme Staline, alors pourquoi le détruire, sans nous demander notre avis ? »
Ches les jeunes ouvriers du Donbass, chez le surdoué de l’avion, chez notre interlocuteur, un juif qui a été inquiété pour son sionisme, mais qui se présente comme un patriote russe, le même refus d’en finir avec le passé. Avec les jeunes du Donbass, le patron du bar s’en est mêlé, comme un petit vieux vétéran, assis là, en protestant contre la caricature de la tv ukrainienne. Dernièrement, des Ukrainiens sont venus lui dire que la Crimée était ukrainienne. « Non, nous ne sommes pas Ukrainiens, nous sommes dans la République Autonome de Crimée, on vous a laissé 23 ans pour faire vos preuves, et vous n’avez su que nous envoyer des oligarques et des fonctionnaires corrompus, de véritables bandits, vous avez voulu nous enlever notre autonomie, c’est pour cela qu’il était légitime que nous nous séparions de vous. »
Chez les jeunes du Donbass la séparation n’est pas aussi claire, mais ce qui est clair c’est le refus de la corruption et du gouvernement de Kiev qui ne respecte ni leur passé ni leur présent. Quand on leur demande en qui ils ont confiance, ils répondent « en nous-même », mais Sergei confie qu’il n’a pas voté aux présidentielles parce qu’il n’était pas d’accord avec ce vote mais qu’il aurait voté pour le communiste. « Qu’est ce que ça représente pour vous l’Union Soviétique ? » -«La paix et l’égalité, nous étions tous égaux et ça c’est très important. Quand nous nous quittons je m’attarde un petit peu, je lui dis « Je suis communiste », il répond « moi aussi ».
Le jeune étudiant en géologie qui nous a aussi interpelées dans l’avion nous a déclaré « l’Union soviétique a été une des périodes les plus glorieuses de notre histoire, pourquoi la renierions-nous ? Elle a fait passer notre pays à la modernité, en a fait une grande puissance et a réussi à vaincre un ennemi abominable. Ce jeune homme, moscovite « depuis la quatrième génération » est un passionné de la Seconde guerre mondiale mais il ne parlera jamais des communistes, malgré nos perches tendues.
Il y a chez tous ces individus si différents des points communs, le premier est incontestablement cette pensée histrorique. Le juif, éternellement dissident, et patriote russe, mieux, un des rares habitants depuis toujours à Yalta va garder la statue de Lénine, les jeunes du Donbass ne peuvent reconnaitre un gouvernement qui se moque des sacrifices de leurs grands-parents et ne celèbre pas la Victoire du 9 mai, mais il y a aussi la famille magnifique qui nous a accueilies, c’est à elle seule un condensé de toutes les contradictions et des entousiasmes de la Crimée. La mère, docteur, mariée avec un Tatar, a dû avec son époux revenir d’Ouzbekistan où ils avaient été exilés en tant que Tatars, mais d’où les Ouzbeks les ont chassés en tant que russes, dit « les Russes ne nous abandonneront jamais, nous avons été rassurés quand ils étaient là c’était la paix. Le mari, Tatar musulman, habillé en jellabah et avec la barbe d’un imam, ne parle que de religion. C’est un blond aux yeux bleus. Ils ont de magnifiques enfants, tous communistes. Un des fils, qui vit en Russie est très content que l’on ait édifié dans sa ville un monument à Karl Marx. L’autre fils est arrivé d’un long voyage chez sa belle-mère à Zaporojie, et il décrit l’exode des femmes et des enfants qui fuient vers la Crimée au hasard des trains surchargés.
Immergées dans cette réalité, nous écoutons cette interview parfaitemant onirique de deux journalistes français et de Poutine. Poutine n’est pas seulement un fauve politique, un autocrate comme ces deux individus tentent d’en faire le portrait, il est un homme d’état qui a su tenir compte de la dignité et de la mémoire d’un peuple. Cette histoire est celle des individus et de leurs liens familiaux et elle les réintègre dans une communauté apaisée. Au point que deux grand-mères françaises égarées dans cette histoire criméenne peuvent être interrogées par de jeunes ouvriers ou un étudiant qui pensent qu’elles ont suffisamment d’interêt pour être curieux d’elles, pour avoir qelque chose à apprendre d’elles et avoir envie de les convaincre. Dans le fond, un très bon résumé a été fait par le juif dissident et patriote russe « j’ai été un sioniste, aujourd’hui je suis toujours pour la défense d’Israel, mais je sais que le sionisme est un chauvinisme, alors que je suis un patriote russe de Yalta ; et il passe ses jours et ses nuits sur l’ordinateur pour tenter d’expliquer aux espérantistes du monde entier qu’il faut sauver les enfants du Donbass. Nous nous sommes retrouvés dans une haine commune de Kolomojski l’oligarque et il m’a dit « un oligarque n’est pas un juif, parce qu’il n’a ni parti ni peuple, seulement de l’argent et la volonté de tuer pour en accumuler. Mais voilà dejà un deuxième aspect constamment présent chez tous : la dimension de classe avec l’aspiration à la paix et le désir de convaincre.

 

La réflexion du jour : Est-ce que je vous parais trop « rustique » ?

Est-ce que je vais vous paraître trop rustique mais ce matin j’ai entendu Pascal Lamy souhaiter qu’il existe des « petits boulots » payés en dessous du smic. le journaleux qui répercutait l’information (sic) paraissait tout à fait convaincu de l’intérêt de la mesure et de la nécessité au nom de l’emploi de faire sauter toutes limites à l’exploitation… Je me suis dit que je condamnerais volontiers ceux qui émettent de telles propositions à vivre 10 ans dans la peau d’une de leurs victimes… parce que dans le fond ces parasites sont grassement payés pour énoncer de telles propositions et n’ont pas le moindre doute sur leur utilité sociale et sur leur propre rémunération qui excède nettement le SMIC, surtout pascal Lamy… Pascal Lamy perçoit de l’OMC, un salaire annuel de 480 000 francs suisses (316 000 euros) auquel s’ajoute une cotisation de 15 % du montant de son salaire pour sa retraite.J’allais oublier ce dernier comme vous le savez est socialiste…

danielle Bleitrach

par parenthèse au point où j’en suis des propositions constructives, il y a un mec que je réduirais bien au salaire minimum à décharger les cageots dans les chambres froides, c’est l’économiste de BMTV, un certain Emmanuel le Chypre. L’autre jour il a sorti: « est-il besoin de définir la pénibilité du travail? Par exemple pour les ouvriers du bâtiment, Est-ce que les patrons vont mesurer le froid tous les matins? Est-ce qu’on a besoin de tant de réglementations, les patrons savent veiller sur le bien être de leurs ouvriers, c’est leur intérêt » et ce type est payé combien pour affirmer de telles stupidités?

 
4 Commentaires

Publié par le avril 4, 2014 dans mon journal

 

réflexion du jour : Je commence une série, les gens qui s’intéressent réellement aux autres

25 Nicolas de Staël, musée d’Antibes

je viens de rencontrer un type bien… Ce matin je suis allée chez un avocat pour mettre en route l’adoption légale de ma fille Djaouida.

Le décor, un cabinet collectif à deux pas du palais de justice de Marseille. Je rentre dans le bureau et je vois l’étude en rouge de Nicolas de Staël qui est au musée d’Antibes et qu’il a peint à la veille de son suicide. Le musée d’Antibes ouvert sur le ciel et la mer avec une terrasse dans laquelle sont des statues, de Germaine Richier en particulier est un cadre idéal pour abriter cette tragédie… Je lui en fais la remarque et nous partons dans une réflexion sur Martisse puis les Soulages, vus à Beaubourg, somptueux et lumineux comme le rouge et le bleu, le soleil peuvent être la porte de l’enfer, le noir peut être la lumière.

Mais ce n’est pas à cause de nos goûts picturaux communs que j’ai apprécié cet homme jeune et frêle… Mais parce que tout en lui respirait le respect du droit et le refus de la corruption. Il m’a laissé entendre l’admiration qu’il avait pour Taubira, mais aussi à quel point elle avait fait des choses injustes, comme par exemple la réduction de l’aide juridique. S’il était ulcéré par l’attitude des avocats de Sarkozy, la manière dont ils avaient réussi une opération d’enfumage qui à ses yeux déshonorait le métier d’avocat, il reprochait à Taubira de se désintéresser des conséquences de ses actes sur les plus pauvres. IL me disait « vous vous rendez compte, nous touchons 184 euros! » résultat nous ne pouvons qu’accepter qu’un minimum de dossiers de ce type… Et encore nous sommes peu nombreux à avoir assez de conscience pour le faire…

Il était magnifique, mince comme une baguette de coudrier, convaincu de la mission de la justice… C’était le premier individu avec Wang Bing (parce que j’ai oublié de vous dire que wang bing était présent à la séance de cinéma) qui s’intéressait réellement aux autres… Quel soulagement… Il pouvait à la fois reconnaître les mérites d’une politique mais conserver la boussole du peuple comme dirait Robespierre et donc celle du Droit.

je commence à en avoir un peu assez des gens qui ne voient plus la situation que par rapport à leur nombril, je classerai parmi eux, les féministes (type osons le clitoris), les pro-israéliens (type mais non voyons ils ne sont pas si méchant, ils arrivent même à partager un sandwich avec un palestinien) ou les pro-palestinien (le lobby israélien dirige le monde et tout est de sa faute, plus d’impérialisme), sans parler des gays, mon dieu quelle bonheur Taubira reste au gouvernement… et Boutin a dit que l’homosexualité était une abomination… Chacun des combat est en soi parfaitement nécessaire et légitime mais quand il devient une manière d’aveuglement à tout le reste et donc une division, on se dit que nous ne sommes pas sortis de l’auberge…

Est-ce que moi avec ma répulsion face à la guerre je rentre ou non dans une de partitions?

Danielle Bleitrach

 
1 commentaire

Publié par le avril 3, 2014 dans mon journal

 

Tant que le capital aura besoin de ses services… la seule réponse des communistes…

Mais qu’on ne se fasse pas d’illusion le rois des cons a toute chance d’être un despote, Ubu est un rêve enfantin de peuples qui n’ont pas atteint la maturité…

Oui mais pour moi être communiste c’est dire cette évidence : que c’est beau la vie… dans ce temps d’anniversaire, celui de ma naissance le 17 avril, celui d’une mort à l’idée de la quelle je tremble encore le 13 mai et pourtant… Aimer la vie à en mourir…

 
Poster un commentaire

Publié par le avril 1, 2014 dans mon journal

 

Poème de Marie Rouget… un poème qui dit pour moi…

1-crimee-1980-urss-otan-cassini

Le chant de la « fauvette d’Auxerre », qu’elle ne quitta jamais …

« L’heure viendra… l’heure vient… elle est venue
Où je serai l’étrangère en ma maison,
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue
Qui cache ma raison aux autres raisons.

Ils diront que j’ai perdu ma lumière
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :
La lueur d’avant mon aube la première
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.

Ils diront que j’ai perdu ma présence
Parce qu’attentive aux présages épars
Qui m’appellent de derrière ma naissance
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.

Ils diront que ma bouche devient folle
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles
Sortent d’un silence insolite et profond.

Ils diront que je retombe au bas âge
Qui n’a pas encore appris la vérité
Des ans clairs et leur sagesse de passage,
Parce que je retourne à l’Éternité. »

dite aussi Marie Noël

 
 
 
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 386 autres abonnés