RSS

Archives de Catégorie: litterature

Valdimir MAÏAKOVSKI : conversation avec le camarade Lénine

1Vladimir Maïakovski
Conversation avec le kamarade Lénine

Des affaires en masse, un tumulte d’événements
le jour s’efface, sombre insensiblement ;
nous sommes deux dans la pièce, moi et Lénine
une photographie sur le mur blanc.

La bouche ouverte pour un discours fervent,
la brosse des moustaches dressée.
Dans les plis du front pressé, humaine,
sous le front énorme une énorme pensée.

Sans doute devant lui les foules défilent,
forêt des drapeaux… herbe des bras…
Je me suis levé, allumé par la joie.
On voudrait marcher, saluer, rendre des comptes.

Camarade Lénine je vous fais un rapport
pas de service mais du fond de l’âme.
Camarade Lénine, ce travail d’enfer
sera fait et se fait déjà.

Nous éclairons, habillons les pauvres et les nus.
L’extraction de minerai et de charbon augmente…
Mais à côté bien sur il y a encore
beaucoup de saleté et de bêtise.

On est fatigué de s’en défendre et de montrer les dents.
Beaucoup sans vous ont perdu la tête.
Toutes sortes de canailles foulent notre sol et l’entourent.

On ne saurait tous les compter ni les nommer :
un long ruban de gredins qui s’étire.
Des koulaks, des bureaucrates
lèche-bottes, sectaires, ivrognes.

Ils vont, bombant fièrement la poitrine,
hérissés de leviers responsables couverts d’insignes…

Bien sûr nous les materons tous
mais ce sera effroyablement difficile.
Camarade Lénine, dans les fabriques enfumées
dans les campagnes couvertes de neige et de blé
c’est votre cœur et votre nom, camarade, qui nous font
penser, respirer, lutter, vivre.

Des affaires en masse un tumulte d’événements
le jour s’efface sombre insensiblement ;
nous sommes deux dans la pièce, moi et Lénine
une photographie sur le mur blanc.

 
Poster un commentaire

Publié par le mai 1, 2014 dans histoire, litterature

 

Dernier recours de l’Ukraine : découvrir la Crimée réelle par David Bezmogis

À partir du 1er juin, nous partons Marianne et moi pour deux semaines en Crimée, c’est exactement le monde que décrit ce romancier qui m’attache à la Russie et je crois qu’il en est de même pour Marianne… Comment expliquer cette mélancolie, ce désordre et en même temps cette sensation de permanence de l’histoire, de la culture, comme un grenier d’enfance dans lequel on aime puiser pour se déguiser pour monter une pièce de théâtre. Peut-être ce romancier vous expliquera-t-il, c’est si loin de ce qui me devient de plus en plus insupportable ici… (note de danielle Bleitrach qui a traduit ce texte pour histoire et société).
Avant la crise en Crimée, le romancier David Bezmozgis a voyagé dans ce pays, pour y faire des recherches sur son nouveau livre. Des vacanciers sur la mer Noire, il a appris pourquoi les Russes l’adorent – et pourquoi les Criméens sont heureux de les accueillir.
David Bezmozgis
L’observateur, dimanche 27 avril 2014
La plage de Yalta en été
Retour en URSS: lorsque les voyages à l’étranger étaient interdits, les stations de Crimée comme Yalta avec sa plage de Massandra étaient des destinations de vacances populaires. Photographie : Alamy

Yalta waterfront beach in summer

J’ai atterri en Crimée en août, à la haute saison, parce que j’étais en train d’écrire un roman et j’avais décidé qu’il devait se passer quelque part en Crimée. J’avais besoin d’une station balnéaire soviétique avec un grand hôtel luxueux. C’était en 2011, quand la Crimée faisait encore partie d’un pays appelé l’Ukraine, qui, bien que truffé de corruption, ne présentait encore aucun signe de révolution ou de rupture violente. Au point que de nos jours, on pourrait presque en éprouver de la nostalgie.

Avant mon arrivée, ma connaissance de la Crimée était basée principalement sur des histoires de mes parents et sur les classiques russes. Quand je pensais à la Crimée, je pensais à Tchekhov, aux champs de bataille de la guerre de Crimée et aux terrains de jeux dorés des tsars et des commissaires du peuple. J’avais une conception assez floue de ce que la Crimée était aujourd’hui. Mes amis russes ne m’apportaient aucune aide. L’un, un proche ami d’enfance, qui maintenant se mêle aux oligarques à Londres et Moscou, m’a déclaré avec dédain: « Je ne connais personne qui y aille. » La classe moyenne réserve ses séjours à Chypre ou à la République dominicaine, les riches bronzent sur les yachts à Cap Ferrat. La Crimée maintenant était pour le narod, les masses, les gens des provinces qui ne pouvaient pas imaginer ou ne pouvaient pas se payer quelque chose de mieux.
Lorsque ma famille vivait en URSS, les citoyens soviétiques qui ne pouvaient pas voyager à l’étranger et les choix étaient la côte Baltique – où j’ai passé l’été comme un jeune garçon – ou des villes le long de la mer Noire, comme Sochi, Gagra, Odessa et ceux de la péninsule de Crimée. Yalta a été sans doute la plus souhaitable de ces destinations.
Mais la ville qu’initialement j’avais en tête pour mon roman était Koktebel. C’est une petite ville balnéaire à quatre heures de route au sud de Yalta. Koktebel jouit d’une réputation de Bohème. Elle dispose même d’une plage de nudistes. Elle est également connue comme l’endroit où le poète russe et peintre Maximilien Volochine avait sa maison, qu’il a ouvert aux artistes et écrivains notamment Osip Mandelstam, Andreï Bely et Diego Rivera. La route menant à Koktebel passe par des villages qui rappellent ceux que l’on rencontre dans certaines parties de la Grèce ou l’Italie du Sud.

Swallow's Nest Castle
le château du Nid d’Hirondelles,
perché au-dessus de la mer Noire à Yalta. Photographie : Alamy
Au moment où je suis arrivé dans mon hôtel – un bâtiment à trois étages bien rangé mais modeste – j’ai compris que je ne serais pas en mesure de situer mon roman ici. Koktebel n’a aucun hôtel de luxe. Mais mon hôtel présente un avantage, Il se trouve à quelques centaines de mètres de la maison de Maximilien Volochine, devenue un musée. Une statue en bronze de Volochine est plantée sur la promenade, entre sa maison et la mer. Le sculpteur n’en a pas fait un monument : il apparaît grandeur nature, barbu, vêtu d’une tunique de paysan, en partie saint, en partie gnome. Je prends une visite guidée qui m’occupe une moitié d’après-midi. La maison est remplie. Les vacanciers russes, « narod » jeunes et vieux débarqués directement de la plage encerclent le guide, une jeune femme. Elle commence le tour en récitant quelques lignes d’un poème de Voloshin, Dom Poeta (la Maison du Poète). Tout le monde écoute poliment, respectueusement. Le narod russe sait toujours ce qu’il est censé considérer comme sacré – les poètes, l’église et les guerres.
J’ai passé l’après-midi dans le flamboiement du soleil et à sentir ce qu’est Koktebel. La promenade, qui s’étend sur des kilomètres, passe par un hameau de stands de souvenirs, des kiosques de nourriture, bars, restaurants, arcades de jeux, amuseurs publics et divers fournisseurs – les femmes colportant des gâteaux ; jeunes hommes allant de table en table avec du poisson salé ; d’autres hommes vendent des excursions en bateau. Au-delà il y a la plage bondée. Vous allez encore plus à l’est, cela devient plus Bohème. Hôtels, restaurants et vendeurs disparaissent et les nudistes commencent à apparaître. Et là, vous pouvez repérer un homme nu, son équipement pendant, en train de faire la conversation, ou de contempler la mer.
La Crimée, encore plus que le reste de l’ancienne Union soviétique, n’a pas opté pour une idée cohérente d’elle même. Quand le rideau de fer est tombé il y a 20 ans, tout le monde a saisi au hasard les babioles du reste du monde. Le Club Santa Fe, juste à l’ouest de la maison de Voloshin, sert des sushis et de la pizza et fait du bruit tous les soirs avec de la musique techno. Les Stands de restauration rapide de la publicité "Hot Dogs" (épelé phonétiquement en cyrillique) – qui sont des saucisses dans des pittas. Partout on trouve "Fresh" (également transcrit en cyrillique), le terme générique pour tout ce qui est fraîchement pressé, le jus – frais de pomme fraîche, orange, et fraise fraîche.

Postcard from the edge: boat tours in Koktebel.
Postcard from the edge: boat tours in Koktebel.
Carte postale du bord : excursions en Koktebel en bateau.

Toutes ces choses sont communes, se trouvent partout dans l’ex-Union soviétique. Mais d’autres choses sont uniques en Crimée. Il y a les citoyens de Sébastopol, assurément les citoyens les plus russes de la Crimée, leur ville chargée d’une histoire martiale et navale. Il y a Bakhtchyssaraï, l’ancien siège du Khanat de Crimée, et dans ses rues sinueuses, on sent l’empreinte de l’Orient. Dans les collines qui précèdent le palais il y a plusieurs curiosités : le monastère Uspensky des Grottes, qui fonctionne encore, creusé dans le flanc d’une montagne. Ce jour-là, je suis passé, parmi les abricots récoltés par des moines barbus, de noir vêtus.
Et puis, il y a Yalta, là où le célèbre Dmitri Gurov a courtisé la Dame au petit chien. Ils marchaient sur la promenade, sur la jetée. Maintenant, une nouvelle génération de la bourgeoisie russe se promène ici. Il y a des cafés et des boutiques pour satisfaire leur goût et, ce dont j’avais besoin pour mon roman, une poignée d’hôtels haut de gamme. Le plus grand et le plus important est l’Oreanda, juste à côté de la promenade, et comme voulu, des Mercedes et des Bentleys en stationnement devant.

Livadia Palace
La maison blanche : Palais de Livadia. Photographie : Alamy
Mais le capitalisme qui surgit coexiste avec le communisme récalcitrant. Sur la place, Lénine le mythique leader bolchévique, est immense et en bronze, en train de contempler un McDonald face à la mer. Des gens se rassemblent à ses pieds. Puis aussi, il y a le rappel du fait que tout le monde n’est pas prospère à Yalta. Une fois, j’ai vu un quatuor à cordes composé de quatre jeunes femmes en robes de cocktail qui avaient attiré un public considérable ; plus loin vers le bas, j’ai vu un autre quatuor, comme un signe avant-coureur de leur triste sort : quatre femmes âgées, vêtues de vêtement ternes, en train de jouer pour elles seules.
Culturellement et historiquement, Yalta a ses attraits. Son attraction principale est le Palais de Livadia, ancienne résidence d’été du Tsar Nicolas II. Quand les bolcheviks ont saisi le Palais, ils l’ont pillé soigneusement avant d’en faire un sanatorium et, plus tard, un asile d’aliénés. Un musée qui attire beaucoup moins de pèlerins à Livadia – et c’est mieux pour lui – est le Musée de Tchekhov. On peut y aller et voir où le maître a vécu et dormi. On peut écouter les matrones qui servent de guides parler de lui avec révérence.
À chaque extrémité de la promenade s’étendent les plages, la plus branchée Massandra au sud, les plages plus prosaïques au nord. Eles sont relativement étroites et n’ont pas de sable mais de gros galets ou de petits cailloux. Quelqu’un dont l’idée d’une plage serait une vaste étendue de sable doux, et qui a vu une plage de Crimée au mois d’août, peut s’étonner de son attrait : les milliers de corps, rubiconds ; le grand brouhaha ; la proximité de nombreux bateaux avec leurs effluences huileuses.
Mais il s’agit de l’attrait propre de la Crimée. Ce n’est pas un lieu de tourisme, mais il a ses charmes. C’est l’expression authentique d’une culture qui est chère à beaucoup de Russes. Et, dans un sens, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine il faut comprendre l’attrait particulier de la Crimée. Les gens qui l’aiment sont précisément ceux qui se méfient du gouvernement pro-européen de Kiev et souhaitent au contraire se joindre à la Russie de Poutine. Ils préfèrent le chaos familier de Crimée à certains paradis exotiques illusoires.
Les Traîtres par David Bezmozgis seront publiés par Viking le 28 août.

http://www.theguardian.com/travel/2014/apr/27/ukraines-last-resort-crimea-travel

 
Poster un commentaire

Publié par le avril 27, 2014 dans Europe, histoire, litterature

 

“La vie est indestructible" Lettre de Léon Tolstoï à Zinaïda M. Lioubotchinskaïa

2
Belles lettres, Insolite, Lettres

En août 1899, une habitante de Kiev, Zinaïda Lioubotchinskaïa, souffrant d’une maladie nerveuse et en proie à des difficultés personnelles, écrivit à l’immense écrivain russe Léon Tolstoï pour lui demander si elle avait le droit de se suicider. Tolstoï lui répondit par cette magnifique lettre sur les affres de l’existence et la nécessité de vivre sans abandonner. Selon les dires de Zinaïda, ces précieux conseils lui sauveront la vie.

25 août 1899

La question que vous posez de savoir si vous avez le droit, si l’homme en général a le droit de se tuer, est mal formulée. Il ne s’agit pas de droit. Quand on peut, on a le droit. Je pense que la possibilité de se tuer est une soupape de sûreté. Du moment que cette possibilité existe, on n’a pas le droit (cette fois-ci, l’expression « avoir le droit » est à sa place) de dire que la vie est insoutenable. Elle est insoutenable, on se tue et il n’y aura plus personne pour parler du fardeau intolérable de la vie. L’homme a la possibilité de se tuer, il peut donc (il a le droit) de se tuer, et il ne se prive pas de mettre ce droit à profit en se tuant en duel, à la guerre, dans les fabriques, par la débauche, la vodka, le tabac, l’opium, etc. La seule question est de se savoir s’il est raisonnable et moral (la raison et la morale coïncident toujours) de se tuer.

Non, ce n’est pas raisonnable, pas plus raisonnable que de couper les rejets d’une plante qu’on veut supprimer : elle ne mourra pas, mais se mettra à pousser de travers. La vie est indestructible, elle est en dehors du temps et de l’espace, et la mort ne peut donc en changer que la forme, interrompre sa manifestation dans ce monde-ci. Ce n’est pas raisonnable parce que, en mettant fin à mes jours pour le motif que ma vie me paraît pénible, je montre par là que je me fais une idée fausse du but de la vie en me figurant que c’est le plaisir, alors que c’est, d’une part mon perfectionnement, et d’autre part l’accomplissement d’une œuvre qui est réalisée par l’humanité tout entière. C’est par là que le suicide est immoral : l’homme ne reçoit la vie et la possibilité de vivre jusqu’à sa mort naturelle qu’à la condition de se mettre au service de la vie universelle, mais lui, profitant de la vie dans la mesure où elle lui est agréable, refuse de la mettre au service du monde sitôt qu’elle lui paraît pénible, alors qu’il est fort probable que le service commence précisément au moment où la vie commence à paraître pénible. N’importe quel travail commence par paraître pénible.

[…]

Tant que nous sommes vivants, nous pouvons nous perfectionner et servir l’humanité. Mais nous ne pouvons servir l’humanité qu’en nous perfectionnant, et nous perfectionner qu’en servant l’humanité.

Voilà tout ce que je puis dire en réponse à votre touchante lettre.

Pardonnez-moi, si je ne vous ai pas dit ce que vous attendiez.

Léon Tolstoï

 
2 Commentaires

Publié par le avril 3, 2014 dans litterature, textes importants

 

Poème de Marie Rouget… un poème qui dit pour moi…

1-crimee-1980-urss-otan-cassini

Le chant de la "fauvette d’Auxerre", qu’elle ne quitta jamais …

"L’heure viendra… l’heure vient… elle est venue
Où je serai l’étrangère en ma maison,
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue
Qui cache ma raison aux autres raisons.

Ils diront que j’ai perdu ma lumière
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :
La lueur d’avant mon aube la première
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.

Ils diront que j’ai perdu ma présence
Parce qu’attentive aux présages épars
Qui m’appellent de derrière ma naissance
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.

Ils diront que ma bouche devient folle
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles
Sortent d’un silence insolite et profond.

Ils diront que je retombe au bas âge
Qui n’a pas encore appris la vérité
Des ans clairs et leur sagesse de passage,
Parce que je retourne à l’Éternité."

dite aussi Marie Noël

 
 

Et si nous parlions des Contes d’Odessa et d’Isaac Babel

3-sebastopol-armee-russe-cassini-16eb3Isaac BABEL, Contes d’Odessa

Isaac Babel est un écrivain juif d’expression russe né le 13 Juillet 1894 dans une famille aisé du ghetto juif d’Odessa. Sa vie et son oeuvre sont intimement liés d’une part au quartier juif d’Odessa, la Moldavanka, d’autre part à la révolution bolchévique de 1917. Engagé dans la révolution bolchvique (cavalerie rouge), son incorrigible indépendance d’esprit lui sera fatal. Il sera arrété en 1939, torturé puis fusillé en 1940 ou 1941. Son oeuvre sera interdite jusqu’à sa réhabilitation en 1954. Isaac Babel est ce petit juif myope que l’on découvre d’une manière plus intime dans "mes premiers honoraires" dont toutes les nouvelles décrivent son décalage par rapport à ce à quoi il demeure profondément attaché, son métier de conteur et de menteur, Odessa et le ghetto juif, et son rôle de cosaque dans la cavalerie rouge. Partout ce sera le récit de fidélité mais la manière d’en goûter la dérision, de s’y voir agir, tout en jouissant d’une mise à distance, une écriture… Le mentir-vrai dont il recevra en salaire une nuit d’amour avec une prostituée pour laquelle il invente que lui même s’est vendu à des hommes. Elle l’aimera àcause de son talent de conteur, de la description imaginaire de leur mutuelle déchéance. Il en est de même de son communisme sincère, de son appartenance au ghetto d’Odessa, toujours un père abusif lui imposera ce qu’il ne veut pas alors il s’inventera en roi des mendiants et des voleurs. (note de Danielle Bleitrach).

Les Récits d’Odessa se composent de quatre nouvelles principales, de récits annexes qui sont des avant-histoires ou des compléments d histoire des Récits d’Odessa mais qui n avaient pas été publiés à l’époque soit par la volonté de l’auteur soit parce qu elles avaient été refusées ou censurées,et de premiers récits publiés dans différentes revues en 1916-1918("La Chronique", "L’Etoile du soir3) sur la vie de petites gens, pour certaines elles aussi censurées .

Ces quatre nouvelles se déroulent dans un même lieu, la Moldavanka, le quartier juif du ghetto d’Odessa,dépeint par BABEL comme celui de la bohème, de la pègre, remplie de contrebandiers venant du monde entier où misère sociale, nouveaux et anciens riches se côtoient. Pour trois d’entres elles, elles tournent autour d’un personnage central, le roi de la pègre Bénia Krik et nous décrivent tantôt son pouvoir absolu sur le quartier, son ascension dans la pègre ou une scène assez cocasse de sa jeunesse. Pour autant, une multitude de personnages apparaissent, venant se greffer autour de l’ histoire de Bénia Krik, y jouant un rôle plus ou moins important. La quatrième nouvelle raconte l’histoire et la vie d’un lieu important du quartier, à savoir la maison de Lioubka Cosaque tout à la fois cave à vin, auberge, rendez-vous des contrebandiers mais aussi maison de passe où Bénia Krik se retrouvera dans une des nouvelles.

Ce sont des histoires courtes,empreintes d’ humour en ce qui concerne le fonctionnement et les méthodes de cette pègre, d’ironie au sujet de ses compatriotes juifs (notamment les riches commercants) et de sentimentalisme surtout de la part du "Roi",sur fond de violence plus suggérée que décrite et de misère sociale. Elles ne sont pas toujours faciles à lire au premier abord pour deux raisons : l’auteur ne développe pas toujours toute sa pensée et on reste souvent dans l’incertitude et le non-dit dans les faits et dans l’attitude des personnages.D’ autre part, ces histoires voient apparaître des personnages ou des références à des personnages qui,s’ils ont un rôle et une signification pour l’auteur restent pour le lecteur d’étanges fantômes .Il n’en demeure pas moins que cet univers vous marque à jamais, comment expliquer la langue fait songer à Maupassant, cela a été souvent dit mais pour décrire un véritable caravansérail, une Odessa juive avec une profusion de gens, d’objets, de décors dans lequels on pourrait se perdre quand au détour une situation burlesque vous force à sourire. L’escroc sentimental qu’est le roi des mendiants et des mendiants, Benia Krik pratiquant le rackett et le don, surgit et s’efface pour laisser la place à ce quartier ghetto, animé et grouillant, avec ses naifs et ses cruels.

Chaque nouvelle nous conte une étape différente dans la vie de Bénia Krik dans un ordre chronologique décroissant, sans véritablement lien entre elles. La première nous éclaire sur le pouvoir et le contrôle absolu du Roi sur le quartier,la seconde nous décrit l’ascension et le premier fait d’arme de sa carriére, a trosième un épisode savoureux de la vie amoureuse de Bénia Krik qui se retrouve marié pour défendre l’ honneur d’un charretier.
Babel,comme pour exorciser son enfance de petit juif persécuté (il échappa au pogrom de 1905 notamment) se transpose par la fiction dans la peau du tout puissant Roi de la pègre. Il nous livre une fresque pleine d’humour, d’ironie, de bons sentiments mais néanmoins par moments cruelles. Les méthodes de racket nous font sourire (p25), les expéditions punitives se terminent en mariage, la mort accidentelle d’un commis par un homme du Roi tourne à l’accusation contre son patron, à la mort du coupable et à une cérémonie d’ enterrement unique.

Babel nous livre ces histoires comme des portraits instantanés, sans véritable structure, sans repères chronologiques, sans une fin pourtant annoncée(p21). Pour autant, il ressort de la lecture de ces récits une idée de concentration, une unité d’impression chère à Edgar Poe.
Récits d’Odessa fut le dernier livre écrit par Issac Babel.

"Le Roi" odessa-2.jpg
Κорοль
1923
A Odessa, Bénia Krik, « gangster et roi des gangsters », organise le mariage de sa sœur Dvoïra, défigurée par la maladie. Sur fond d’un curieux repas de noces, le narrateur revient ensuite sur le raid conduit par le bandit à la ferme d’Eichbaum, un riche producteur de lait. Contre toute attente, cette action a abouti au mariage du brigand avec la fille de ce dernier. La police a prévu une rafle au cours de cette nuit de fête juive, afin d’en finir avec la bande, mais le soutien d’habitants de la Moldanvanka permet au Roi de mettre en échec le commissaire.
La lecture de cette première nouvelle, "Le Roi", peut surprendre. Au regard du titre du recueil, Contes d’Odessa, il est plutôt naturel de s’attendre à un récit attendrissant, dépeignant affectueusement le vieux et pittoresque quartier juif d’Odessa, berceau de l’auteur. Pourtant, au fil des lignes, se mêlent métaphores humiliant les personnages et images violentes. Ce court récit se présente de prime abord comme une satire des habitants et de la pègre du quartier juif.
La bestialité des personnages est ainsi largement mise en relief que ce soit en soulignant leur laideur maladive pour la sœur de Bénia ou en les affublant d’expressions propres à des animaux, chien et cochon pour les cuisinières et les mendiants. Les comparaisons dégradantes avec des objets qualifient également les personnages, le commissaire est « un balai neuf » qui « balaie bien ». Inversement, certains objets sont personnifiés ou assimilés à des animaux inquiétants. Les tables prennent vie sous la forme de serpents. La métaphore finale du chat et de la souris témoigne d’autant plus de la cruauté des images employées : menaçantes ou repoussantes, telle la rafle chez Eichbaum qui se solde par un bain sanglant de vaches meuglant à la mort.
Ce manque d’humanité des personnages est accentué par leurs manières au repas de noces. Plus qu’un diner, c’est un véritable champ de bataille, l’un casse une bouteille sur la tête de sa femme pendant que les autres ivres du vin de contrebande, se laissent aller à un vacarme assourdissant. D’ailleurs, la préparation du repas revêt également un caractère sordide ; les vieilles femmes ne sont-elles pas en train de rôtir, suantes au milieu de leurs cuisines noircies de graisses ? Cet extrait : « …d’un garçon fluet, acheté avec l’argent d’Eichbaum et muet de détresse. » laisse à penser que le pauvre jeune homme n’a pas eu son mot à dire. Présenté ainsi, le jeune homme aurait très bien pu être vendu par un marchand d’esclaves.
Il est donc intéressant de se demander pourquoi Isaac Babel aurait ainsi décrit sa ville d’origine et ses habitants. Or, ces bouleversements de valeurs permettent de désorienter le lecteur, de façon à le provoquer et à attirer son attention sur ces personnages.
La sympathie du narrateur envers les bandits, par l’insertion de commentaires personnels, est bien le signe qu’il ne méprise pas les protagonistes et l’extrait de vie qu’il nous livre. « Et il arriva à ses fins, Bénia Krik, parce que c’était un passionné et que la passion gouverne l’univers. ». L’analepse de la rafle chez Eichbaum contenant des images fortes n’en est pas moins au final amusante : ce dernier se retrouve en caleçon au milieu de sa cour. La cocasserie et l’humour suivent toujours la cruauté.
Écrite en 1923, "Le Roi" nous immerge dans Odessa grâce à des indications de lieux précises et réalistes : « rue de l’Hôpital », « rue Sophienskaïa ». L’utilisation systématique de diminutifs ou de noms familiers – Bénia pour Benzion, Dvoïra pour Déborah – nous ramène à des souvenirs d’enfance et à la vie typique d’un ghetto où tout le monde se connait « C’est tante Chana de la rue Kostetskaïa qui m’envoie… ». Mais, cet Odessa d’un bandit tout puissant terrorisant le commissariat est une inversion des faits historiques. Avant la Révolution Russe de 1917, la police des tsars menait une persécution des juifs, notamment en Ukraine.
Ces indices nous confirment que la critique relevée tout d’abord n’est pas réelle, et que cette structure narrative courte et très travaillée sert à porter avec force l’attachement de l’auteur pour la communauté juive du quartier de la Moldavanka.

Sur l’auteur : Jérôme Charyn, Sténographie sauvage – La vie et la mort d’Isac Babel, 2005, Mercure de France Bibliothèque étrangère, 2007 pour la traduction française.

 

Pour la défense de la culture, contre la barbarie* Brecht

1

Précision indispensable à toute lutte contre la barbarie

Camarades, sans prétendre apporter beaucoup de nouveauté, j’aimerais dire quelque chose sur la lutte contre ces forces qui s’apprêtent, aujourd’hui, à étouffer la culture dans le sang et l’ordure, ou plutôt les restes de culture qu’a laissé subsister un siècle d’exploitation.

Je voudrais attirer votre attention sur un seul point, sur lequel la clarté devrait, à mon avis, être faite, si vraiment l’on veut mener contre ces puissances une lutte efficace, et surtout si l’on veut la mener jusqu’à sa conclusion finale.

Les écrivains qui éprouvent les horreurs du fascisme, dans leur chair ou dans celle des autres, et en demeurent épouvantés, ne sont pas pour autant, avec cette expérience vécue ou cette épouvante, en état de combattre ces horreurs.

Beaucoup peuvent croire qu’il suffit de les décrire, surtout lorsqu’un grand talent littéraire et une sincère indignation rendent la description prenante.

De fait, ces descriptions sont d’une grande importance.

Voilà qu’on commet des horreurs.

Cela ne doit pas être.

Voilà qu’on bat des êtres humains.

Il ne faut pas que cela soit.

À quoi bon de longs commentaires ?

Les gens bondiront, et ils arrêteront le bras des bourreaux.

Camarades, il faut des commentaires.

Les gens bondiront, peut-être, c’est relativement facile.

Mais pour ce qui est d’arrêter le bras des bourreaux, c’est déjà plus difficile. L’indignation existe, l’adversaire est désigné.

Mais comment le vaincre ?

L’écrivain peut dire : ma tâche est de dénoncer l’injustice, et il abandonne au lecteur le soin d’en finir avec elle.

Mais alors, l’écrivain va faire une expérience singulière.

Il va s’apercevoir que la colère comme la pitié sont des phénomènes de masse, des sentiments qui quittent les foules comme ils y sont entrés.

Et le pire est qu’ils les quittent d’autant plus qu’ils deviennent plus nécessaires.

Des camarades me disaient : la première fois que nous avons annoncé que des amis étaient massacrés, il y a eu un cri d’horreur, et l’aide est venue, en quantité.

Puis on en a massacré cent. Et lorsqu’on en eut tué mille et que le massacre ne sembla plus devoir finir, le silence recouvrit tout, et l’aide se fit rare.

C’est ainsi : « Lorsque les crimes s’accumulent, ils passent inaperçus. Lorsque les souffrances deviennent intolérables, on n’entend plus les cris. Un homme est frappé à mort, et celui qui assiste est frappé d’impuissance.

Rien là que de normal.

Lorsque les forfaits s’abattent comme la pluie, il n’y a plus personne pour crier qu’on les arrête. »

Voilà ce qu’il en est.

Comment y parer ? N’y a-t-il donc aucun moyen d’empêcher les hommes de se détourner de l’horreur ? Pourquoi s’en détournent-ils ?

Parce qu’ils ne voient pas la possibilité d’intervenir.

S’il n’a pas la possibilité de les aider, l’homme ne s’attarde pas sur la douleur des autres. On peut retenir le coup lorsqu’on sait où, quand, pour quelle raison, dans quel but il est donné.

Et lorsqu’on peut arrêter le coup, lorsqu’il subsiste pour cela une possibilité, fût-ce la plus mince, alors on peut avoir pitié de la victime.

On le peut aussi dans le cas contraire, mais pas longtemps, en tout cas pas au-delà du moment où les coups commencent à s’abattre sur la victime comme la grêle.

Alors, pourquoi les coups tombent-ils ? Pourquoi la culture, ou ces restes de culture qu’on nous a laissés, pourquoi est-ce jeté par-dessus bord comme un poids mort et encombrant ?

Pourquoi la vie de millions d’hommes, de la grande majorité des hommes, est-elle à ce point appauvrie, dénudée, à moitié ou complètement détruite ?

Il y en a parmi nous qui ont une réponse.

Ils disent : c’est la sauvagerie.

Ils croient assister chez une part, et une part de plus en plus grande, de l’humanité, à un déchaînement effrayant, un déchaînement soudain, sans cause décelable, et qui disparaîtra peut-être, du moins ils l’espèrent, aussi vite qu’il est survenu ; à l’irrésistible remontée au grand jour d’une barbarie longtemps réprimée ou en sommeil, et de nature instinctuelle.

Ceux qui répondent de la sorte sentent évidemment eux-mêmes qu’une telle réponse ne porte pas très loin.

Et ils sentent également eux-mêmes qu’il n’est pas juste d’attribuer à la sauvagerie l’apparence d’une force naturelle, d’une invincible puissance infernale.

Aussi disent-ils qu’on a négligé l’éducation du genre humain.

Il y a un devoir dans ce domaine auquel on a manqué, ou bien c’est le temps qui a manqué. Il faut rattraper cela, réparer cette négligence, et mobiliser contre la barbarie – la bonté.

Il faut faire appel aux grands mots, conjurer les grandes et impérissables idées qui nous ont déjà sauvés une fois : liberté, dignité, justice, dont l’histoire passée est là pour garantir l’efficacité.

Et les voilà tout à leurs grandes incantations.

Que se passe-t-il alors ? Lui fait-on reproche d’être sauvage, le fascisme répond par un éloge fanatique de la sauvagerie.

Accusé d’être fanatique, il répond par l’apologie du fanatisme.

Le convainc-t-on de violation, de destruction de la raison, il franchit le pas allègrement, et il condamne la raison.

C’est que le fascisme trouve, lui aussi, qu’on a négligé l’éducation des masses. Il attend beaucoup de la suggestion des esprits et de l’endurcissement des cœurs.

À la barbarie de ses chambres de torture, il ajoute celle de ses écoles, de ses journaux, de ses théâtres.

Il éduque l’ensemble de la nation, il ne fait même que cela du matin au soir. Il n’a pas grand-chose d’autre à distribuer aux masses : d’où un gros travail d’éducation.

Comme il ne donne pas aux gens de quoi manger, il leur apprend comment se discipliner.

Il n’arrive pas à mettre de l’ordre dans son système de production, il lui faut pour cela des guerres, il développera donc l’éducation et le courage physiques.

Il lui faut sacrifier des victimes, il développera donc le sens du sacrifice.

Cela aussi, c’est exiger beaucoup des hommes, cela aussi, ce sont bel et bien des idéaux, parfois même des exigences très hautes, des idéaux élevés.

Seulement, nous savons à quoi servent ces idéaux, qui est ici l’éducateur, et au service de qui cette éducation est mise : sûrement pas au service des éduqués.

Qu’en est-il de nos idéaux à nous ?

Même ceux d’entre nous qui aperçoivent dans la barbarie la racine du mal ne parlent, on l’a vu, que d’éduquer, d’influencer les esprits – sans rien influencer d’autre.

Ils parlent d’apprendre aux gens la bonté. Mais on n’arrivera pas à la bonté par l’exigence de bonté, de bonté sous n’importe quelles conditions, même les pires ; pas plus que la barbarie ne résulte de la barbarie.

Pour ma part, je ne crois pas à la barbarie pour la barbarie. Il faut défendre l’humanité quand on prétend qu’elle serait barbare même si la barbarie n’était pas une bonne affaire.

Mon ami Feutchwanger parodie avec esprit les Nazis lorsqu’il dit : la bassesse générale prime l’intérêt particulier1 ; mais il n’a pas raison. La barbarie ne provient pas de la barbarie, mais des affaires ; elle apparaît lorsque les gens d’affaires ne peuvent plus faire d’affaires sans elle.

Dans le petit pays d’où je viens2, le régime est moins terrible que dans bien d’autres. Et pourtant, chaque semaine, on y détruit cinq mille têtes du meilleur bétail. C’est un malheur, mais ce n’est pas le déchaînement subit d’instincts sanguinaires.

S’il en était ainsi, ce serait moins grave. La cause commune à la destruction du bétail et à la destruction des biens culturels, ce ne sont pas des instincts barbares. Dans un cas comme dans l’autre, on détruit une partie de ces biens qui ont coûté beaucoup de peines, parce qu’elle est devenue une gêne et une charge.

Quand on sait que les cinq continents souffrent de la faim, ces mesures sont à n’en pas douter des crimes, mais ils n’ont rien, absolument rien d’actes gratuits commis par malignité pure.

Dans le régime social en vigueur actuellement dans la plupart des pays du globe, les crimes en tous genres sont largement récompensés et les vertus coûtent très cher. « L’homme bon est sans défense et l’homme sans défense se fait matraquer : mais avec de la bassesse on obtient tout.

La bassesse s’installe pour dix mille ans.

La bonté, elle, a besoin de gardes du corps, et elle n’en trouve pas. »

Gardons-nous d’exiger des hommes la bonté, sans autre précision !

Puissions-nous, nous aussi, ne rien demander d’impossible !

Ne nous exposons pas, nous aussi, au reproche d’exhorter l’homme à des performances surhumaines, comme de supporter un régime effroyable grâce à de hautes vertus, un régime dont on dit qu’il pourrait sans doute être changé, mais non pas qu’il doit l’être ! Ne défendons pas que la culture !

Ayons pitié de la culture, mais ayons d’abord pitié des hommes !

La culture sera sauvée quand les hommes seront sauvés.

Ne nous laissons pas entraîner à dire que les hommes sont faits pour la culture et non la culture pour les hommes ! Cela rappellerait trop la pratique des foires où les hommes sont là pour les bêtes de boucherie, et non l’inverse !

Camarades, réfléchissons aux racines du mal !

Voici qu’une grande doctrine, qui s’empare de masses de plus en plus grandes sur notre planète (laquelle est encore très jeune), dit que la racine de tous nos maux est dans les rapports de propriété.

Cette doctrine, simple comme toutes les grandes doctrines, s’est emparée des masses qui ont le plus à souffrir des rapports de propriété existants et des méthodes barbares par lesquelles ils sont défendus.

Elle devient réalité dans un pays qui couvre le sixième du globe, où les opprimés et les non-propriétaires ont pris le pouvoir.

Là-bas on ne détruit pas les denrées alimentaires, on ne détruit pas les biens culturels.

Beaucoup d’entre nous, écrivains, qui apprenons et réprouvons les horreurs du fascisme, n’ont pas encore compris cette doctrine et n’ont pas décelé les racines de la barbarie.

Ils courent toujours, comme avant, le danger de considérer les cruautés du fascisme comme des cruautés gratuites.

Ils demeurent attachés aux rapports de propriété parce qu’ils croient que les cruautés du fascisme ne sont pas nécessaires pour les défendre.

Mais ces cruautés sont nécessaires à la préservation des rapports de propriété existants.

En cela les fascistes ne mentent pas, ils disent la vérité.

Ceux d’entre nos amis que les cruautés du fascisme indignent autant que nous, mais qui tiennent aux rapports de propriété existants, ou que la question de leur maintien ou de leur renversement laisse indifférents, ne peuvent mener le combat contre une barbarie qui submerge tout avec suffisamment d’énergie et de persévérance, parce qu’ils ne peuvent nommer, et aider à instaurer, les rapports sociaux qui devraient rendre la barbarie superflue.

Par contre, ceux qui, à la recherche des sources de nos maux, sont tombés sur les rapports de propriété, ont plongé toujours plus bas, à travers un enfer d’atrocités de plus en plus profondément enracinées, pour en arriver au point d’ancrage qui a permis à une petite minorité d’hommes d’assurer son impitoyable domination.

Ce point d’ancrage, c’est la propriété individuelle, qui sert à exploiter d’autres hommes, et que l’on défend du bec et des dents, en sacrifiant une culture qui ne se prête plus à cette défense ou refuse désormais de s’y prêter, en sacrifiant les lois de toute société humaine, pour lesquelles l’humanité a combattu si longtemps et avec l’énergie du désespoir.

Camarades, parlons des rapports de propriété !

Voilà ce que je voulais dire au sujet de la lutte contre la barbarie montante, afin que cela fût dit ici aussi, ou que moi aussi je l’aie dit.

Juin 1935

Notes

* Bertolt Brecht, « Précision indispensable à toute lutte contre la barbarie », Discours au Premier Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, juin 1935, dans Sur le réalisme, Éd. L’Arche, Paris, 1970, pp. 31-37.

1. Calembour. Le slogan démagogique des nazis qui est ainsi parodié (« Gemeinnutz geht vor Eigennutz ») signifie : « L’intérêt général prime l’intérêt particulier ».

2. Le Danemark.

 

j’ai vu hélas dans la vie un cirque ridicule

1 Marc Chagall
J’ai vu hélas dans la vie un cirque ridicule :
Quelqu’un tonitruait pour effrayer le monde, et
Un tonnerre d’applaudissements lui répondait.
J’ai vu aussi comment on se pousse vers la gloire et
Vers l’argent : c’est toujours le cirque.
Une révolution qui ne conduit pas vers son idéal
Est, peut être aussi, un cirque.
Je voudrais toutes ces pensées et ces sentiments,
Les cacher dans la queue opulente d’un cheval de
Cirque et courir après lui, comme l’autre petit clown,
En demandant la pitié afin qu’il chasse la tristesse
Terrestre.

Marc Chagall

 
Poster un commentaire

Publié par le mars 20, 2014 dans litterature, peinture

 
 
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 343 autres abonnés