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Archives de Catégorie: litterature

“La vie est indestructible" Lettre de Léon Tolstoï à Zinaïda M. Lioubotchinskaïa

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Belles lettres, Insolite, Lettres

En août 1899, une habitante de Kiev, Zinaïda Lioubotchinskaïa, souffrant d’une maladie nerveuse et en proie à des difficultés personnelles, écrivit à l’immense écrivain russe Léon Tolstoï pour lui demander si elle avait le droit de se suicider. Tolstoï lui répondit par cette magnifique lettre sur les affres de l’existence et la nécessité de vivre sans abandonner. Selon les dires de Zinaïda, ces précieux conseils lui sauveront la vie.

25 août 1899

La question que vous posez de savoir si vous avez le droit, si l’homme en général a le droit de se tuer, est mal formulée. Il ne s’agit pas de droit. Quand on peut, on a le droit. Je pense que la possibilité de se tuer est une soupape de sûreté. Du moment que cette possibilité existe, on n’a pas le droit (cette fois-ci, l’expression « avoir le droit » est à sa place) de dire que la vie est insoutenable. Elle est insoutenable, on se tue et il n’y aura plus personne pour parler du fardeau intolérable de la vie. L’homme a la possibilité de se tuer, il peut donc (il a le droit) de se tuer, et il ne se prive pas de mettre ce droit à profit en se tuant en duel, à la guerre, dans les fabriques, par la débauche, la vodka, le tabac, l’opium, etc. La seule question est de se savoir s’il est raisonnable et moral (la raison et la morale coïncident toujours) de se tuer.

Non, ce n’est pas raisonnable, pas plus raisonnable que de couper les rejets d’une plante qu’on veut supprimer : elle ne mourra pas, mais se mettra à pousser de travers. La vie est indestructible, elle est en dehors du temps et de l’espace, et la mort ne peut donc en changer que la forme, interrompre sa manifestation dans ce monde-ci. Ce n’est pas raisonnable parce que, en mettant fin à mes jours pour le motif que ma vie me paraît pénible, je montre par là que je me fais une idée fausse du but de la vie en me figurant que c’est le plaisir, alors que c’est, d’une part mon perfectionnement, et d’autre part l’accomplissement d’une œuvre qui est réalisée par l’humanité tout entière. C’est par là que le suicide est immoral : l’homme ne reçoit la vie et la possibilité de vivre jusqu’à sa mort naturelle qu’à la condition de se mettre au service de la vie universelle, mais lui, profitant de la vie dans la mesure où elle lui est agréable, refuse de la mettre au service du monde sitôt qu’elle lui paraît pénible, alors qu’il est fort probable que le service commence précisément au moment où la vie commence à paraître pénible. N’importe quel travail commence par paraître pénible.

[…]

Tant que nous sommes vivants, nous pouvons nous perfectionner et servir l’humanité. Mais nous ne pouvons servir l’humanité qu’en nous perfectionnant, et nous perfectionner qu’en servant l’humanité.

Voilà tout ce que je puis dire en réponse à votre touchante lettre.

Pardonnez-moi, si je ne vous ai pas dit ce que vous attendiez.

Léon Tolstoï

 
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Publié par le avril 3, 2014 dans litterature, textes importants

 

Poème de Marie Rouget… un poème qui dit pour moi…

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Le chant de la "fauvette d’Auxerre", qu’elle ne quitta jamais …

"L’heure viendra… l’heure vient… elle est venue
Où je serai l’étrangère en ma maison,
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue
Qui cache ma raison aux autres raisons.

Ils diront que j’ai perdu ma lumière
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint :
La lueur d’avant mon aube la première
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint.

Ils diront que j’ai perdu ma présence
Parce qu’attentive aux présages épars
Qui m’appellent de derrière ma naissance
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part.

Ils diront que ma bouche devient folle
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles
Sortent d’un silence insolite et profond.

Ils diront que je retombe au bas âge
Qui n’a pas encore appris la vérité
Des ans clairs et leur sagesse de passage,
Parce que je retourne à l’Éternité."

dite aussi Marie Noël

 
 

Et si nous parlions des Contes d’Odessa et d’Isaac Babel

3-sebastopol-armee-russe-cassini-16eb3Isaac BABEL, Contes d’Odessa

Isaac Babel est un écrivain juif d’expression russe né le 13 Juillet 1894 dans une famille aisé du ghetto juif d’Odessa. Sa vie et son oeuvre sont intimement liés d’une part au quartier juif d’Odessa, la Moldavanka, d’autre part à la révolution bolchévique de 1917. Engagé dans la révolution bolchvique (cavalerie rouge), son incorrigible indépendance d’esprit lui sera fatal. Il sera arrété en 1939, torturé puis fusillé en 1940 ou 1941. Son oeuvre sera interdite jusqu’à sa réhabilitation en 1954. Isaac Babel est ce petit juif myope que l’on découvre d’une manière plus intime dans "mes premiers honoraires" dont toutes les nouvelles décrivent son décalage par rapport à ce à quoi il demeure profondément attaché, son métier de conteur et de menteur, Odessa et le ghetto juif, et son rôle de cosaque dans la cavalerie rouge. Partout ce sera le récit de fidélité mais la manière d’en goûter la dérision, de s’y voir agir, tout en jouissant d’une mise à distance, une écriture… Le mentir-vrai dont il recevra en salaire une nuit d’amour avec une prostituée pour laquelle il invente que lui même s’est vendu à des hommes. Elle l’aimera àcause de son talent de conteur, de la description imaginaire de leur mutuelle déchéance. Il en est de même de son communisme sincère, de son appartenance au ghetto d’Odessa, toujours un père abusif lui imposera ce qu’il ne veut pas alors il s’inventera en roi des mendiants et des voleurs. (note de Danielle Bleitrach).

Les Récits d’Odessa se composent de quatre nouvelles principales, de récits annexes qui sont des avant-histoires ou des compléments d histoire des Récits d’Odessa mais qui n avaient pas été publiés à l’époque soit par la volonté de l’auteur soit parce qu elles avaient été refusées ou censurées,et de premiers récits publiés dans différentes revues en 1916-1918("La Chronique", "L’Etoile du soir3) sur la vie de petites gens, pour certaines elles aussi censurées .

Ces quatre nouvelles se déroulent dans un même lieu, la Moldavanka, le quartier juif du ghetto d’Odessa,dépeint par BABEL comme celui de la bohème, de la pègre, remplie de contrebandiers venant du monde entier où misère sociale, nouveaux et anciens riches se côtoient. Pour trois d’entres elles, elles tournent autour d’un personnage central, le roi de la pègre Bénia Krik et nous décrivent tantôt son pouvoir absolu sur le quartier, son ascension dans la pègre ou une scène assez cocasse de sa jeunesse. Pour autant, une multitude de personnages apparaissent, venant se greffer autour de l’ histoire de Bénia Krik, y jouant un rôle plus ou moins important. La quatrième nouvelle raconte l’histoire et la vie d’un lieu important du quartier, à savoir la maison de Lioubka Cosaque tout à la fois cave à vin, auberge, rendez-vous des contrebandiers mais aussi maison de passe où Bénia Krik se retrouvera dans une des nouvelles.

Ce sont des histoires courtes,empreintes d’ humour en ce qui concerne le fonctionnement et les méthodes de cette pègre, d’ironie au sujet de ses compatriotes juifs (notamment les riches commercants) et de sentimentalisme surtout de la part du "Roi",sur fond de violence plus suggérée que décrite et de misère sociale. Elles ne sont pas toujours faciles à lire au premier abord pour deux raisons : l’auteur ne développe pas toujours toute sa pensée et on reste souvent dans l’incertitude et le non-dit dans les faits et dans l’attitude des personnages.D’ autre part, ces histoires voient apparaître des personnages ou des références à des personnages qui,s’ils ont un rôle et une signification pour l’auteur restent pour le lecteur d’étanges fantômes .Il n’en demeure pas moins que cet univers vous marque à jamais, comment expliquer la langue fait songer à Maupassant, cela a été souvent dit mais pour décrire un véritable caravansérail, une Odessa juive avec une profusion de gens, d’objets, de décors dans lequels on pourrait se perdre quand au détour une situation burlesque vous force à sourire. L’escroc sentimental qu’est le roi des mendiants et des mendiants, Benia Krik pratiquant le rackett et le don, surgit et s’efface pour laisser la place à ce quartier ghetto, animé et grouillant, avec ses naifs et ses cruels.

Chaque nouvelle nous conte une étape différente dans la vie de Bénia Krik dans un ordre chronologique décroissant, sans véritablement lien entre elles. La première nous éclaire sur le pouvoir et le contrôle absolu du Roi sur le quartier,la seconde nous décrit l’ascension et le premier fait d’arme de sa carriére, a trosième un épisode savoureux de la vie amoureuse de Bénia Krik qui se retrouve marié pour défendre l’ honneur d’un charretier.
Babel,comme pour exorciser son enfance de petit juif persécuté (il échappa au pogrom de 1905 notamment) se transpose par la fiction dans la peau du tout puissant Roi de la pègre. Il nous livre une fresque pleine d’humour, d’ironie, de bons sentiments mais néanmoins par moments cruelles. Les méthodes de racket nous font sourire (p25), les expéditions punitives se terminent en mariage, la mort accidentelle d’un commis par un homme du Roi tourne à l’accusation contre son patron, à la mort du coupable et à une cérémonie d’ enterrement unique.

Babel nous livre ces histoires comme des portraits instantanés, sans véritable structure, sans repères chronologiques, sans une fin pourtant annoncée(p21). Pour autant, il ressort de la lecture de ces récits une idée de concentration, une unité d’impression chère à Edgar Poe.
Récits d’Odessa fut le dernier livre écrit par Issac Babel.

"Le Roi" odessa-2.jpg
Κорοль
1923
A Odessa, Bénia Krik, « gangster et roi des gangsters », organise le mariage de sa sœur Dvoïra, défigurée par la maladie. Sur fond d’un curieux repas de noces, le narrateur revient ensuite sur le raid conduit par le bandit à la ferme d’Eichbaum, un riche producteur de lait. Contre toute attente, cette action a abouti au mariage du brigand avec la fille de ce dernier. La police a prévu une rafle au cours de cette nuit de fête juive, afin d’en finir avec la bande, mais le soutien d’habitants de la Moldanvanka permet au Roi de mettre en échec le commissaire.
La lecture de cette première nouvelle, "Le Roi", peut surprendre. Au regard du titre du recueil, Contes d’Odessa, il est plutôt naturel de s’attendre à un récit attendrissant, dépeignant affectueusement le vieux et pittoresque quartier juif d’Odessa, berceau de l’auteur. Pourtant, au fil des lignes, se mêlent métaphores humiliant les personnages et images violentes. Ce court récit se présente de prime abord comme une satire des habitants et de la pègre du quartier juif.
La bestialité des personnages est ainsi largement mise en relief que ce soit en soulignant leur laideur maladive pour la sœur de Bénia ou en les affublant d’expressions propres à des animaux, chien et cochon pour les cuisinières et les mendiants. Les comparaisons dégradantes avec des objets qualifient également les personnages, le commissaire est « un balai neuf » qui « balaie bien ». Inversement, certains objets sont personnifiés ou assimilés à des animaux inquiétants. Les tables prennent vie sous la forme de serpents. La métaphore finale du chat et de la souris témoigne d’autant plus de la cruauté des images employées : menaçantes ou repoussantes, telle la rafle chez Eichbaum qui se solde par un bain sanglant de vaches meuglant à la mort.
Ce manque d’humanité des personnages est accentué par leurs manières au repas de noces. Plus qu’un diner, c’est un véritable champ de bataille, l’un casse une bouteille sur la tête de sa femme pendant que les autres ivres du vin de contrebande, se laissent aller à un vacarme assourdissant. D’ailleurs, la préparation du repas revêt également un caractère sordide ; les vieilles femmes ne sont-elles pas en train de rôtir, suantes au milieu de leurs cuisines noircies de graisses ? Cet extrait : « …d’un garçon fluet, acheté avec l’argent d’Eichbaum et muet de détresse. » laisse à penser que le pauvre jeune homme n’a pas eu son mot à dire. Présenté ainsi, le jeune homme aurait très bien pu être vendu par un marchand d’esclaves.
Il est donc intéressant de se demander pourquoi Isaac Babel aurait ainsi décrit sa ville d’origine et ses habitants. Or, ces bouleversements de valeurs permettent de désorienter le lecteur, de façon à le provoquer et à attirer son attention sur ces personnages.
La sympathie du narrateur envers les bandits, par l’insertion de commentaires personnels, est bien le signe qu’il ne méprise pas les protagonistes et l’extrait de vie qu’il nous livre. « Et il arriva à ses fins, Bénia Krik, parce que c’était un passionné et que la passion gouverne l’univers. ». L’analepse de la rafle chez Eichbaum contenant des images fortes n’en est pas moins au final amusante : ce dernier se retrouve en caleçon au milieu de sa cour. La cocasserie et l’humour suivent toujours la cruauté.
Écrite en 1923, "Le Roi" nous immerge dans Odessa grâce à des indications de lieux précises et réalistes : « rue de l’Hôpital », « rue Sophienskaïa ». L’utilisation systématique de diminutifs ou de noms familiers – Bénia pour Benzion, Dvoïra pour Déborah – nous ramène à des souvenirs d’enfance et à la vie typique d’un ghetto où tout le monde se connait « C’est tante Chana de la rue Kostetskaïa qui m’envoie… ». Mais, cet Odessa d’un bandit tout puissant terrorisant le commissariat est une inversion des faits historiques. Avant la Révolution Russe de 1917, la police des tsars menait une persécution des juifs, notamment en Ukraine.
Ces indices nous confirment que la critique relevée tout d’abord n’est pas réelle, et que cette structure narrative courte et très travaillée sert à porter avec force l’attachement de l’auteur pour la communauté juive du quartier de la Moldavanka.

Sur l’auteur : Jérôme Charyn, Sténographie sauvage – La vie et la mort d’Isac Babel, 2005, Mercure de France Bibliothèque étrangère, 2007 pour la traduction française.

 

Pour la défense de la culture, contre la barbarie* Brecht

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Précision indispensable à toute lutte contre la barbarie

Camarades, sans prétendre apporter beaucoup de nouveauté, j’aimerais dire quelque chose sur la lutte contre ces forces qui s’apprêtent, aujourd’hui, à étouffer la culture dans le sang et l’ordure, ou plutôt les restes de culture qu’a laissé subsister un siècle d’exploitation.

Je voudrais attirer votre attention sur un seul point, sur lequel la clarté devrait, à mon avis, être faite, si vraiment l’on veut mener contre ces puissances une lutte efficace, et surtout si l’on veut la mener jusqu’à sa conclusion finale.

Les écrivains qui éprouvent les horreurs du fascisme, dans leur chair ou dans celle des autres, et en demeurent épouvantés, ne sont pas pour autant, avec cette expérience vécue ou cette épouvante, en état de combattre ces horreurs.

Beaucoup peuvent croire qu’il suffit de les décrire, surtout lorsqu’un grand talent littéraire et une sincère indignation rendent la description prenante.

De fait, ces descriptions sont d’une grande importance.

Voilà qu’on commet des horreurs.

Cela ne doit pas être.

Voilà qu’on bat des êtres humains.

Il ne faut pas que cela soit.

À quoi bon de longs commentaires ?

Les gens bondiront, et ils arrêteront le bras des bourreaux.

Camarades, il faut des commentaires.

Les gens bondiront, peut-être, c’est relativement facile.

Mais pour ce qui est d’arrêter le bras des bourreaux, c’est déjà plus difficile. L’indignation existe, l’adversaire est désigné.

Mais comment le vaincre ?

L’écrivain peut dire : ma tâche est de dénoncer l’injustice, et il abandonne au lecteur le soin d’en finir avec elle.

Mais alors, l’écrivain va faire une expérience singulière.

Il va s’apercevoir que la colère comme la pitié sont des phénomènes de masse, des sentiments qui quittent les foules comme ils y sont entrés.

Et le pire est qu’ils les quittent d’autant plus qu’ils deviennent plus nécessaires.

Des camarades me disaient : la première fois que nous avons annoncé que des amis étaient massacrés, il y a eu un cri d’horreur, et l’aide est venue, en quantité.

Puis on en a massacré cent. Et lorsqu’on en eut tué mille et que le massacre ne sembla plus devoir finir, le silence recouvrit tout, et l’aide se fit rare.

C’est ainsi : « Lorsque les crimes s’accumulent, ils passent inaperçus. Lorsque les souffrances deviennent intolérables, on n’entend plus les cris. Un homme est frappé à mort, et celui qui assiste est frappé d’impuissance.

Rien là que de normal.

Lorsque les forfaits s’abattent comme la pluie, il n’y a plus personne pour crier qu’on les arrête. »

Voilà ce qu’il en est.

Comment y parer ? N’y a-t-il donc aucun moyen d’empêcher les hommes de se détourner de l’horreur ? Pourquoi s’en détournent-ils ?

Parce qu’ils ne voient pas la possibilité d’intervenir.

S’il n’a pas la possibilité de les aider, l’homme ne s’attarde pas sur la douleur des autres. On peut retenir le coup lorsqu’on sait où, quand, pour quelle raison, dans quel but il est donné.

Et lorsqu’on peut arrêter le coup, lorsqu’il subsiste pour cela une possibilité, fût-ce la plus mince, alors on peut avoir pitié de la victime.

On le peut aussi dans le cas contraire, mais pas longtemps, en tout cas pas au-delà du moment où les coups commencent à s’abattre sur la victime comme la grêle.

Alors, pourquoi les coups tombent-ils ? Pourquoi la culture, ou ces restes de culture qu’on nous a laissés, pourquoi est-ce jeté par-dessus bord comme un poids mort et encombrant ?

Pourquoi la vie de millions d’hommes, de la grande majorité des hommes, est-elle à ce point appauvrie, dénudée, à moitié ou complètement détruite ?

Il y en a parmi nous qui ont une réponse.

Ils disent : c’est la sauvagerie.

Ils croient assister chez une part, et une part de plus en plus grande, de l’humanité, à un déchaînement effrayant, un déchaînement soudain, sans cause décelable, et qui disparaîtra peut-être, du moins ils l’espèrent, aussi vite qu’il est survenu ; à l’irrésistible remontée au grand jour d’une barbarie longtemps réprimée ou en sommeil, et de nature instinctuelle.

Ceux qui répondent de la sorte sentent évidemment eux-mêmes qu’une telle réponse ne porte pas très loin.

Et ils sentent également eux-mêmes qu’il n’est pas juste d’attribuer à la sauvagerie l’apparence d’une force naturelle, d’une invincible puissance infernale.

Aussi disent-ils qu’on a négligé l’éducation du genre humain.

Il y a un devoir dans ce domaine auquel on a manqué, ou bien c’est le temps qui a manqué. Il faut rattraper cela, réparer cette négligence, et mobiliser contre la barbarie – la bonté.

Il faut faire appel aux grands mots, conjurer les grandes et impérissables idées qui nous ont déjà sauvés une fois : liberté, dignité, justice, dont l’histoire passée est là pour garantir l’efficacité.

Et les voilà tout à leurs grandes incantations.

Que se passe-t-il alors ? Lui fait-on reproche d’être sauvage, le fascisme répond par un éloge fanatique de la sauvagerie.

Accusé d’être fanatique, il répond par l’apologie du fanatisme.

Le convainc-t-on de violation, de destruction de la raison, il franchit le pas allègrement, et il condamne la raison.

C’est que le fascisme trouve, lui aussi, qu’on a négligé l’éducation des masses. Il attend beaucoup de la suggestion des esprits et de l’endurcissement des cœurs.

À la barbarie de ses chambres de torture, il ajoute celle de ses écoles, de ses journaux, de ses théâtres.

Il éduque l’ensemble de la nation, il ne fait même que cela du matin au soir. Il n’a pas grand-chose d’autre à distribuer aux masses : d’où un gros travail d’éducation.

Comme il ne donne pas aux gens de quoi manger, il leur apprend comment se discipliner.

Il n’arrive pas à mettre de l’ordre dans son système de production, il lui faut pour cela des guerres, il développera donc l’éducation et le courage physiques.

Il lui faut sacrifier des victimes, il développera donc le sens du sacrifice.

Cela aussi, c’est exiger beaucoup des hommes, cela aussi, ce sont bel et bien des idéaux, parfois même des exigences très hautes, des idéaux élevés.

Seulement, nous savons à quoi servent ces idéaux, qui est ici l’éducateur, et au service de qui cette éducation est mise : sûrement pas au service des éduqués.

Qu’en est-il de nos idéaux à nous ?

Même ceux d’entre nous qui aperçoivent dans la barbarie la racine du mal ne parlent, on l’a vu, que d’éduquer, d’influencer les esprits – sans rien influencer d’autre.

Ils parlent d’apprendre aux gens la bonté. Mais on n’arrivera pas à la bonté par l’exigence de bonté, de bonté sous n’importe quelles conditions, même les pires ; pas plus que la barbarie ne résulte de la barbarie.

Pour ma part, je ne crois pas à la barbarie pour la barbarie. Il faut défendre l’humanité quand on prétend qu’elle serait barbare même si la barbarie n’était pas une bonne affaire.

Mon ami Feutchwanger parodie avec esprit les Nazis lorsqu’il dit : la bassesse générale prime l’intérêt particulier1 ; mais il n’a pas raison. La barbarie ne provient pas de la barbarie, mais des affaires ; elle apparaît lorsque les gens d’affaires ne peuvent plus faire d’affaires sans elle.

Dans le petit pays d’où je viens2, le régime est moins terrible que dans bien d’autres. Et pourtant, chaque semaine, on y détruit cinq mille têtes du meilleur bétail. C’est un malheur, mais ce n’est pas le déchaînement subit d’instincts sanguinaires.

S’il en était ainsi, ce serait moins grave. La cause commune à la destruction du bétail et à la destruction des biens culturels, ce ne sont pas des instincts barbares. Dans un cas comme dans l’autre, on détruit une partie de ces biens qui ont coûté beaucoup de peines, parce qu’elle est devenue une gêne et une charge.

Quand on sait que les cinq continents souffrent de la faim, ces mesures sont à n’en pas douter des crimes, mais ils n’ont rien, absolument rien d’actes gratuits commis par malignité pure.

Dans le régime social en vigueur actuellement dans la plupart des pays du globe, les crimes en tous genres sont largement récompensés et les vertus coûtent très cher. « L’homme bon est sans défense et l’homme sans défense se fait matraquer : mais avec de la bassesse on obtient tout.

La bassesse s’installe pour dix mille ans.

La bonté, elle, a besoin de gardes du corps, et elle n’en trouve pas. »

Gardons-nous d’exiger des hommes la bonté, sans autre précision !

Puissions-nous, nous aussi, ne rien demander d’impossible !

Ne nous exposons pas, nous aussi, au reproche d’exhorter l’homme à des performances surhumaines, comme de supporter un régime effroyable grâce à de hautes vertus, un régime dont on dit qu’il pourrait sans doute être changé, mais non pas qu’il doit l’être ! Ne défendons pas que la culture !

Ayons pitié de la culture, mais ayons d’abord pitié des hommes !

La culture sera sauvée quand les hommes seront sauvés.

Ne nous laissons pas entraîner à dire que les hommes sont faits pour la culture et non la culture pour les hommes ! Cela rappellerait trop la pratique des foires où les hommes sont là pour les bêtes de boucherie, et non l’inverse !

Camarades, réfléchissons aux racines du mal !

Voici qu’une grande doctrine, qui s’empare de masses de plus en plus grandes sur notre planète (laquelle est encore très jeune), dit que la racine de tous nos maux est dans les rapports de propriété.

Cette doctrine, simple comme toutes les grandes doctrines, s’est emparée des masses qui ont le plus à souffrir des rapports de propriété existants et des méthodes barbares par lesquelles ils sont défendus.

Elle devient réalité dans un pays qui couvre le sixième du globe, où les opprimés et les non-propriétaires ont pris le pouvoir.

Là-bas on ne détruit pas les denrées alimentaires, on ne détruit pas les biens culturels.

Beaucoup d’entre nous, écrivains, qui apprenons et réprouvons les horreurs du fascisme, n’ont pas encore compris cette doctrine et n’ont pas décelé les racines de la barbarie.

Ils courent toujours, comme avant, le danger de considérer les cruautés du fascisme comme des cruautés gratuites.

Ils demeurent attachés aux rapports de propriété parce qu’ils croient que les cruautés du fascisme ne sont pas nécessaires pour les défendre.

Mais ces cruautés sont nécessaires à la préservation des rapports de propriété existants.

En cela les fascistes ne mentent pas, ils disent la vérité.

Ceux d’entre nos amis que les cruautés du fascisme indignent autant que nous, mais qui tiennent aux rapports de propriété existants, ou que la question de leur maintien ou de leur renversement laisse indifférents, ne peuvent mener le combat contre une barbarie qui submerge tout avec suffisamment d’énergie et de persévérance, parce qu’ils ne peuvent nommer, et aider à instaurer, les rapports sociaux qui devraient rendre la barbarie superflue.

Par contre, ceux qui, à la recherche des sources de nos maux, sont tombés sur les rapports de propriété, ont plongé toujours plus bas, à travers un enfer d’atrocités de plus en plus profondément enracinées, pour en arriver au point d’ancrage qui a permis à une petite minorité d’hommes d’assurer son impitoyable domination.

Ce point d’ancrage, c’est la propriété individuelle, qui sert à exploiter d’autres hommes, et que l’on défend du bec et des dents, en sacrifiant une culture qui ne se prête plus à cette défense ou refuse désormais de s’y prêter, en sacrifiant les lois de toute société humaine, pour lesquelles l’humanité a combattu si longtemps et avec l’énergie du désespoir.

Camarades, parlons des rapports de propriété !

Voilà ce que je voulais dire au sujet de la lutte contre la barbarie montante, afin que cela fût dit ici aussi, ou que moi aussi je l’aie dit.

Juin 1935

Notes

* Bertolt Brecht, « Précision indispensable à toute lutte contre la barbarie », Discours au Premier Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, juin 1935, dans Sur le réalisme, Éd. L’Arche, Paris, 1970, pp. 31-37.

1. Calembour. Le slogan démagogique des nazis qui est ainsi parodié (« Gemeinnutz geht vor Eigennutz ») signifie : « L’intérêt général prime l’intérêt particulier ».

2. Le Danemark.

 

j’ai vu hélas dans la vie un cirque ridicule

1 Marc Chagall
J’ai vu hélas dans la vie un cirque ridicule :
Quelqu’un tonitruait pour effrayer le monde, et
Un tonnerre d’applaudissements lui répondait.
J’ai vu aussi comment on se pousse vers la gloire et
Vers l’argent : c’est toujours le cirque.
Une révolution qui ne conduit pas vers son idéal
Est, peut être aussi, un cirque.
Je voudrais toutes ces pensées et ces sentiments,
Les cacher dans la queue opulente d’un cheval de
Cirque et courir après lui, comme l’autre petit clown,
En demandant la pitié afin qu’il chasse la tristesse
Terrestre.

Marc Chagall

 
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Publié par le mars 20, 2014 dans litterature, peinture

 

Mahmoud Darwish censuré par la police religieuse à Ryad

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Mahmoud Darwish. © DR

Sous la pression de fondamentalistes religieux, Mahmoud Darwich et de nombreux auteurs ont été censurés par la foire du Livre qui se tenait en Arabie-Saoudite.

De la poésie du Palestinien Mahmoud Darwich aux essais d’Azmi Bechara en passant par un livre sur le droit des Saoudiennes à conduire, des centaines de titres ont été retirés de la foire du Livre de Riyad sous la pression de fondamentalistes religieux. Selon le quotidien saoudien Okaz dimanche, «plus de 10.000 copies de 420 titres ont été retirées par les organisateurs de la Foire», qui a pris fin vendredi. Des membres de la police religieuse ont intensifié les inspections dans les stands de la foire et fait pression pour obtenir le retrait de recueils de poèmes du grand poète palestinien Mahmoud Darwich.

Cette police religieuse, qui veille au respect des normes de l’islam rigoureux appliqué en Arabie saoudite, est connue pour ses interventions parfois musclées dans l’espace public, faisant respecter le code vestimentaire et sévissant contre tout écart de conduite jugé contraire à cette idéologie. Selon elle, les poèmes de Darwich, considéré comme le plus brillant de sa génération, contiennent des références à «l’athéisme et ont un caractère blasphématoire». La mesure a frappé aussi des représentants du renouveau de la poésie arabe comme les Irakiens Badr Chaker al-Sayyab, Abdel Wahab al-Bayati et le Palestinien Moïn Bsisso.

Ces retraits contribuent à la notoriété des auteurs censurés
Aziza al-Youssef, militante saoudienne des droits de l’Homme, interrogée par l’AFP, s’est dite étonnée par ces retraits et a estimé qu’ils ne feraient «que contribuer à la notoriété des auteurs censurés». Selon le quotidien Saudi Gazette, la liste des livres retirés comprend aussi Quand les Saoudiennes auront-elles le droit de conduire?, dont l’auteur Abdallah al-Alami a reçu des menaces anonymes. Le sujet divise les Saoudiens entre ceux qui défendent le droit des femmes à conduire et les autorités religieuses, qui le rejettent catégoriquement.
Selon des sites Internet, l’interdiction a également frappé des essais d’Azmi Bechara, un ancien député arabe israélien qui dirige un centre de recherches au Qatar, où il est considéré comme l’éminence grise de l’émir, cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani. Cette interdiction intervient sur fond de tensions entre l’Arabie saoudite et le Qatar, accusé par Riyad de s’ingérer dans les affaires de ses voisins et de soutenir la mouvance islamiste.
La liste concerne également le livre Révolution de l’Egyptien Wael Ghoneim, l’un des inspirateurs de la révolte qui a conduit en 2011 au départ de l’ancien président Hosni Moubarak. D’autres livres ayant trait à l’islam comme L’histoire du hijab et Le Féminisme en islam ont été également retirés.

Un éditeur jugé trop proche des Frères musulmans est retiré de la foire
Peu après l’ouverture de la foire le 4 mars, un éditeur saoudien réputé proche des Frères musulmans avait vu son stand retiré et ses ouvrages confisqués. Nawaf al-Qoudaïmi s’était dit «surpris par le retrait de son stand», regrettant de ne pas en avoir été informé à l’avance par les organisateurs. Le ministre de la Culture et de l’Information, Abdel Aziz Khouja, a accusé l’éditeur «d’avoir introduit frauduleusement et tenté de diffuser des ouvrages interdits qui portent atteinte à la sécurité du royaume, ce qui est une démarche illégale et immorale».
L’un des dirigeants de l’Association des éditeurs saoudiens, Ahmad al-Hemdane, a été plus explicite en indiquant «qu’aucun ouvrage ayant trait à la pensée des Frères musulmans et de groupes extrémistes ne serait toléré à la foire de Ryad». M. Qoudaïmi, dont la maison a des bureaux au Caire et à Beyrouth, est considéré comme proche des Frères musulmans, que l’Arabie saoudite vient de placer sur sa liste «d’organisations terroristes».

 
 

Arthur Rimbaud : un poète dans la Commune.

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http://tempetedansunencrier.hautetfort.com/archive/2009/11/01/arthur-rimbaud-un-poete-dans-la-commune.html

« Le jeune Rimbaud était un poète révolutionnaire contemporain de la Commune de Paris. »

René Char.

rimbaud.jpgDepuis longtemps je me demande pourquoi la plupart des biographes de Rimbaud n’insistent pas davantage sur le rôle essentiel de l’épisode de la Commune de 1871 dans le parcours de celui-ci. Il s’agit d’une question à la fois esthétique et politique. De Rimbaud on ne veut souvent présenter ou voir que la figure de l’adolescent révolté, sous un angle psychologique de suspicion délibérée qui évite de qualifier cette révolte autrement que par la rupture avec tous les conformismes de son temps, au service d’un génie poétique unique, voire anormal. Mais la confrontation avec les textes, patiente et minutieuse, en ouvre la profondeur extrême. Rimbaud n’a certes pas participé à la Commune, mais il a vibré pleinement à son rythme, ses enthousiasmes et son martyre. Il a surtout compris ce qui se jouait à ce moment, ce que représentait cette révolution moderne en tous points, à savoir son caractère libertaire et prolétarien, l’émergence d’une conscience émancipatrice à vocation universelle qui constitue hélas désormais une sorte d’hapax historique. La poésie de Rimbaud est souvent métaphorique et elliptique, liée à une très solide formation classique, voire académique. Mais sa langue, sa verve énergique et lumineuse, fait exploser les cadres ; l’originalité de son expression met en relief des rapports étonnants entre les choses, par exemple entre l’individu et le monde qui l’entoure, ce monde qui à ce moment-là bascule et qu’il porte en s’en faisant le voyant et le traducteur. On s’aperçoit alors combien son œuvre est imprégnée de l’esprit communard, qu’il s’agisse bien sûr de « Chant de guerre Parisien », véritable documentaire poétique sur la vie à Paris pendant le siège, mais aussi « Démocratie », « Solde », et sans doute plus encore « Génie » ou « Bateau ivre » que quelques éminents spécialistes commencent à reconnaître enfin comme un poème emblématique de la Commune. Remarquable retour de lucidité quand on pense que Pierre Gascar en 1971 publiait son « Rimbaud et la Commune », livre d’une impeccable clarté, mais dont la problématique est restée bien isolée. L’historiographie rimbaldienne nous conduit à interroger les relations entre poésie et politique, si délicates et complexes. Les engagements des poètes dans la vie de la cité ont pris des formes très diverses selon les époques. Ce mot même d’engagement pose problème, au point qu’actuellement il existe une espèce d’imbuvable militance prétendument poétique dont « Le Printemps des poètes », chaque année, n’est pas la moindre des tares. Celle-ci témoigne pourtant de l’injonction quelquefois violente qui est faite aux poètes de répondre de leur temps. Il est vrai qu’ils portent la parole. C’est-à-dire aussi, l’autre part de la parole, celle que l’on oublie toujours : le silence. Il n’y a pas d’autre motif à celui de Rimbaud, et là encore Verlaine avait déjà tout dit. Dans les années 20 et 30 les surréalistes se réunissaient pour débattre de leur adhésion au Parti Communiste. C’est qu’on prenait la révolution, sa possibilité, très au sérieux. Un peu trop même et les comptes rendus de ces discussions frappent surtout par le ton inamical autant que superficiel des échanges, le climat de cabinet noir ou de secte en contradiction avec la grande liberté de l’expression poétique de ses acteurs. Sous l’Occupation, René Char continue à écrire mais choisit de ne pas publier et, sous le nom du Capitaine Alexandre, devient un combattant de l’ombre. A la fin de la guerre Benjamin Péret dans son fameux « Déshonneur des poètes » fustigera ses anciens amis poètes communistes qui ont voulu mêler le verbe poétique à la parole politique. Tandis qu’Armand Robin dans le même temps trouvait une position encore plus radicale en se mettant à dos tout le monde et en forgeant ses « Poèmes indésirables » contre toutes les formes de totalitarisme. Plus près de nous, il semble qu’un poète tel que Mahmoud Darwich ait trouvé un style de combat poétique qui, dans le contexte spécifique du conflit israëlo-palestinien, donnait une cohérence et un sens aigus à la radicalité, aux convictions, comme à la ferveur lyrique la plus traditionnelle, la plus classique, même. En définitive, ce qui se révèle c’est donc la réponse absolument subjective du poète aux événements qui emportent le monde, une manière de trouver à se tenir debout, face à la barbarie et au pouvoir d’oppression. Arthur Rimbaud, quelques années après la Commune, constatant l’état de désastre dans lequel était retombée la société européenne du XIXème siècle, prenait définitivement le large, abandonnant même la poésie aux savants littérateurs, préférant enfin s’atteler à vivre dans un ailleurs indéfiniment présent ce qu’il n’avait cessé de chercher : la « liberté libre ».

Éric Simon

 
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Publié par le mars 19, 2014 dans histoire, litterature

 

Herberto Helder, Le déluge du langage, la transe du poème

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Trajectoire d’un démiurge
Les mots fulgurants d’Herberto Helder
Choix de textes
Bibliographie

Nous sommes un reflet des morts, le monde n’est pas réel.
Pour soutenir cela sans mourir d’effroi
– il y a les mots, des mots.

Libre, fondamentalement libre, refusant les prix littéraires (prix Pessoa en 1999) et les embrigadements littéraires, les interviews, Herberto Helder est un astre noir et étrange dans la poésie européenne. Peu connu en France il n’est qu’une ombre, car il se veut secret, il demeure irradiant, par ses poèmes échevelés, sorte de cosmogonies de mondes baroques, débordants, violents.
Sa voix est unique, complexe, cinglante. Elle est l’invitation au voyage, au voyage en utopie. Le lire est une stupeur calcinante, une stupeur remontant aux mondes des origines, où étonnement et terreur sont mêlés.
Poésie torrentielle qui empoigne physiquement, charnellement, la poésie d’Herberto Helder tient de la profération chamanique, de la possession sexuelle. Elle a un côté animal, brute, comme une mousson de mots sur nous. Elle pleut, elle inonde, elle est déluge. Elle envoûte, elle invoque :
Et le poème grandit recueillant tout en son sein.
Démesure pour démesure, sa poésie fouette, cingle, part vers les hautes terres, les forêts, les étoiles. Poète de l’île, celle de Madère, celle du monde, il fait venir les pluies, les chiens de mer, les vagues des Atlantique et des corps des femmes. Profondeur païenne, jaillissement charnel, poèmes de la soif de vivre, du désir et du doute, du temps où nous étions encore innocents, la houle des mots d’Herberto Helder donne le vertige, le mal de terre. Elle porte les nouvelles du vent furieux. Parole des nuées, parole prophétique, elle tonne, rit, souffre. Elle est chair, chair du poème.
Violence des fleurs et des êtres, imminence des forces immobiles.
Paroles libres, fortes et à hauteur d’homme, polyphonie des voix, un poème du poème, un poème continu ! Mais contrairement à d’autres il contrôle le flux des mots, la crue, pour ne point en faire un déluge. Marqué par le surréalisme, « l’expérimentalisme », il dresse une poétique de la vie dans l’éclaboussure de ses images.
Il revendique « L’écriture exercée comme une calligraphie extrême du monde, un texte apocalyptiquement corporel ».
Un autre poète de Madère dans un hommage L’enfance d’Herberto Helder, dit « J’ignorais que tout poème est une émeute maintenant je sais qu’il peut ébranler l’ordre de l’univers ».
Ainsi le sont ceux d’Helder, entre ferveur et extase, entre chant de louanges et mysticisme tragique.

Trajectoire d’un démiurge

Herberto Helder

Au-dehors, en dedans,

j’inaugure le nom dont je meurs.

« Enfance dans une île, comme un chien couché dans l’Atlantique » il est né le 23 novembre 1930 à Funchal dans l’île de Madère. Son nom véritable est Luís Bernardes de Oliveira. En 1946 il part vivre à Lisbonne.
Marqué par le souffle d’Hölderlin et de Rilke, il cherche le tremplin de la modernité pour modeler sa démesure. Il fait ses études de droit à l’Université des lettres de Lisbonne, mais il préfère étudier le cours de Philosophie Romantique. Très tôt, entre 1953 et 1955, il écrit de la poésie, son premier recueil, le foudroyant L’amour en visite, est de 1958. Après avoir été imprégné par le surréalisme et ses coups de butoir de l’inconscient, Helder se lance milieu des années 1960 dans l’avant-garde de la poésie portugaise avec la revue Cadernos de Pœsia Experimental, en 1964 et 1966. « À travers ces écrits de poésie expérimentale, nous prenons la responsabilité de dire que les choses et les événements, chargés d’une énergie ambiguë, stimulent dans la conscience humaine une liberté expérimentale qui s’exprime de manière polyvalente….en faisant des expériences sur les écarts et les ajustements entre le réel et l’imaginaire. ».
Cette proclamation en pleine dictature fasciste de Salazar, proclamant contre elle sa volonté d’universalité, d’expérimentation, de combinaisons des médias modernes, ne pouvait que lui attirer bien des problèmes. Il aura abandonné à la fois ses études de droit et de philologie romane et exercé de multiples activités, animateur de radio, bibliothécaire, journaliste, critique et surtout traducteur. Son deuxième livre, A Colher na Boca, est de 1961. Cette même année, il publie Poemacto.
Fuyant la dictature de Salazar, il s’exile, de 1959 à 1961, en Belgique puis en Hollande, au Danemark, et « pour survivre, il fait un peu tous les métiers » comme il le dira. Os Passos em Volta (1963), recueil de nouvelles parle de ses expériences.
Voyageant dans toute l’Europe, il s’installe quelque temps en Angola en tant que journaliste et l’Afrique lui saute au cœur.
Il vit maintenant dans la banlieue de Lisbonne, fermé au monde, retiré violemment de tout espace public..
Il est aussi un grand traducteur, et se sert de cette médiation entre des langues et des mondes pour tisser sa propre poésie.
On écrit un poème en raison du soupçon qu’alors que nous l’écrivons quelque chose va se passer, une chose formidable, quelque chose qui nous transformera, qui transformera tout.

Les mots fulgurants d’Herberto Helder

Herberto Helder

Chanter où la main nous toucha,
où l’épaule s’embrasa, où s’ouvrit le désir.
Chanter dans la table, dans l’arbre
abîmé en extase.
Chanter sur le corps de la mort, pierre
à pierre, flamme à flamme – levé
aimé
connu
(la cuiller dans la bouche)

Sa poésie est une transmutation des chairs réelles ou fantasmées. Elle a un côté profondément dru et physique. Elle est organique, pétrie de forces centrifuges, d’éruptions souterraines. Seul quelque magma remonte à la surface des mots. Elle est magie noire, intercetrice de mondes enfouis entre conscient et inconscient. Une cérémonie se déroule dans ses mots, et nous ne pouvons pas toujours la comprendre, assistant à des étranges rites pour des étranges dieux. Il y a de la folie souvent furieuse dans ses mots. Une folie aux yeux ouverts et au délire baroque. Ouverte à tous les grands vents de l’espace, elle donne une sensation d’immensité, d’embrasement des perceptions. Drogue des mots, poison des images, elle est une sorte de vaudou poétique, une entreprise faustienne au risque de se perdre. Convulsive, elle n’en oublie pas la froide objectivité, l’ironie cinglante, le sens du fantastique. On a pu aussi la décrire comme un « émerveillement douloureux ». Des frissons de musique la traversent. Et chante tout bas la mort qui fait mûrir nuits, vins, ombres, derniers sourires. Elle se veut fable du miracle des mots. Célébration érotique aussi. Tribale et cannibale surtout.
Dans la mort fermente le vin, et la promesse colore les paupières avec une image.
L’aventure poétique d’Helder, est une recherche d’absolu cosmique et d’expérimentation fiévreuse. Magie concrète, expérimentale mais touchant aux tripes, avec une musique permanente qui concerte avec les mots. Le poème est pour lui une transformation :
Chaque poème est un film, et le seul élément qui importe est le temps ; et l’espace est une métaphore temps, et il raconte la résurrection et le moment juste avant la mort. (commentaire de Helder).
Helder semble à l’affût de forces élémentaires, profondes, parfois inquiétantes, mais de l’ordre de la révélation.
Mais le poète ne transcrit pas le monde, il est le rival du monde.
La poésie « le rend à la vie » et sa poésie est ancrée dans la matrice de la terre. Elle est poésie des métaphores, des moulins à prières des plaintes du monde.
…chaque chose agit sur chaque chose
et tout que ce qui est visible ébranle
un territoire invisible.
Rendu à la vie…

Helder a longtemps traduit des textes magiques et rituels de différentes civilisations. Il en est imprégné, et sa conception de la poésie est entre divination et lucidité du réel. Il fouaille, reprend, remanie, supprime, agence ses textes pour tendre vers le long fleuve du poème continu, unique. Le « poème » efface la poésie, les poèmes, la dispersion des mots, pour se fondre en une œuvre.
Et « Le poème écrit le poète dans ses recoins les plus bas », parfois à voix basse :
Nul n’approche de quiconque sauf en un murmure. (Autres sceaux)
Il semble édifier un temple païen de sa « Poesia Toda », toute sa poésie passée au crible du temps.
Celui qui atteint son poème par ce que les poèmes ont de plus haut touche au lieu où c’en est fini du monde : je ne le veux pas pour le charme ou l’erreur, dit-il, je le veux pour l’étoile plénière qui existe à certains endroits de certains poèmes abrupts, sans indication d’auteur. (Do mundo cité par Gabrielle Althen, poète, son « ambassadrice » en France).
Les thèmes récurrents des mères, des jeunes filles, du sang, du sel, du sable, de l’eau, des arbres, des serpents, de la solitude, du feu magique, du temps, de la mort évidemment… courent le long de ses recueils. Il n’est pas un poète local, un poète portugais bien qu’il réinvente sa langue natale, mais un poète du cosmos. Un cosmos palpitant, où navigue la chair des femmes, l’incendie des sens. Un vent des cimes mystique cingle parfois, surtout pas religieux, mais proche du magique :
Dieu est une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part.
Mais avant tout son « poème continu » se veut force tellurique, oracle de pythie, non pas des choses cachées, mais de celles qui affleurent dans les pierres, dans les femmes, dans la maison, dans les villes. Elle crée une géographie de l’impossible à portée de main. Une mise en relation avec le monde. Une réconciliation entre le cosmos et le corps, entre le sexe et l’effroi :
La chair est triste et parfaite.
Elle noue les fragments, les voix éparses. Pour faire émerger cela, Helder ne se fie pas à l’inconscient, comme tout bon surréaliste, mais à la rigueur du style, à l’artisanat minutieux des mots :
Ne calcule pas ce que c’est. Pense à ceci : le style est un moyen subtil de déplacement de la confusion et de la violence de la vie pour forger sur le plan mental une unité de sens. (Style).
La métaphore des mots, la métaphore de l’instant, la métaphore du temps sont les seules vérités poétiques. Et le poème existe pour rejoindre le milieu des choses. Comme un acte de chamanisme. Une invocation au sens sacré et tribal des mondes qui nous effleurent.

Il ne faut pas chercher une onde musicale, une cohérence, non Helder est et reste irrationnel et sauvage, il dresse des « statues-poèmes » que nous comprendrons sans doute un jour, et encore. Il est choc, violence, prémonition. Il est le fleuve Amazone de la poésie européenne.
S’ils demandent et les arts du monde ?
Parmi les arts du monde je choisis celui de voir des comètes se précipiter dans les grandes masses d’eau. Puis les braises aux replis, des mares entre elles. Je veux dans l’obscurité retourner par les lumières gagner baptême, office.
Brûlé dans les franges de feu des flaques.
Mon nom est cela.
Lire Herberto Helder est une forme d’hypnose, on n’en sort pas indemne, mais plus vivant. Presque saisis de peur devant une révélation, devant des mythes immémoriaux et qui nous harcèlent. Je vois que j’ai écrit un seul poème, un poème en poèmes. (Entretien 1999.)
Ce poème continu, ce chant dans les profondeurs et l’épaisseur du temps, est sa houle profonde.
« L’arche de respiration du monde ».
Je suis couché dans mon poème. Je suis universellement seul,
couché sur le dos, avec le nez qui aspire,
la bouche qui ne dit mot,
le sexe noir dans sa tranquille pensée.
On frappe, on monte, on ouvre, on ferme,
on crie autour de ma chair qui est la chair compliquée du poème.
Herberto Helder, La Cuillère dans la bouche.
Dans son dernier poème voulu par lui revient obsessionnellement le mot « redevivo », rendu à la vie. Ainsi devrait-on comprendre le sens profond de sa poésie.

Traduire Helder
Sa poésie convulsive est difficile, parfois au bord de l’hermétisme avec un savant mélange de baroquisme et d’expérimentation. Le traduire demande de sérieux instruments de traversée de cette poésie-océan, des astrolabes magiques. Helder lui-même parle « de poèmes changés en français » et non de traductions. Certains hardis marins s’y sont risqués, et l’édition aux éditions Chandeigne du recueil Le poème continu dans les traductions de Magali Montagne et Max de Carvalho est un miracle inespéré.

Gil Pressnitzer

Choix de textes

Les poèmes d’Herberto Helder sont de longues houles qui ne peuvent être ici reproduits, aussi seuls quelques extraits seront proposés.

****

S’il y avait des escaliers sur la terre et des anneaux dans le ciel

Je gravirais les escaliers et aux anneaux, je me pendrais

Dans le ciel je pourrais tisser un nuage noir

et qu’il neige, qu’il pleuve et qu’il y ait de la lumière sur les montagnes

et qu’à la porte de mon amour l’or s’accumule

J’ai embrassé une bouche rouge et ma bouche s’est teintée

J’ai porté un mouchoir à ma bouche et le mouchoir a rougi

Je suis allé le laver à la rivière et la rivière est devenue rouge

Et la frange de la mer, et le milieu de la mer

Et rouges les ailes de l’aigle

Descendu boire

Et la moitié du soleil et la lune entière sont devenues rouges

Maudit soit celui qui a jeté la pomme dans l’autre monde

Une pomme, une mantille d’or et une épée d’argent

Les garçons ont couru après l’épée d’argent

Et les filles ont couru après de la mantille d’or

Et les enfants ont couru, ont couru après la pomme.
Traducteur inconnu

*

Incertain grandit un poème
dans les désordres de la chair.
Il monte sans mots encore, purs plaisirs et férocité,
peut-être comme du sang
ou une ombre de sang irriguant l’être.

Dehors il y a le monde. Dehors, la splendide violence,
les grains de raisin d’où naissent
les infimes radicelles du soleil.
Dehors, les corps premiers, inaltérables,
de notre amour,
les fleuves, la grande paix extérieure des choses,
les feuilles dormant le silence
– l’heure théâtrale de la jouissance.

Et le poème grandit recueillant tout en son sein.

Et déjà nul pouvoir n’abolira le poème.
Insoutenable, unique,
il envahit les maisons reposant dans les nuits,
les lumières, les ténèbres autour de la table,
la force soutenue des choses, la pleine et libre harmonie du monde
– En bas, l’instrument perplexe ignore l’échine du mystère.

- Et le poème se fait contre le temps et la chair.
La cuillère dans la bouche, Le poème, traduction Magali Montagné et Max de Carvalho, éditions Chandeigne

***

Il y a un arbre de gouttes dans chaque paradis.
Le visage ruisselant,
je peux rester le visage ruisselant
Et les yeux grand ouverts.
En ce lieu absolu grâce au souffle,
Des nœuds de vipères d’or frémissent
Sur les pierres enterrées. Des léopards
Lèchent mes mains giratoires.
Et j’ouvre la pierre pour voir l’eau frissonner.
L’eau me soûle.
Comme l’air brille dans les couloirs d’une maison,
Comme l’air brille entre mes doigts.

- Ma vie est incalculable.
Science ultime, traduit par Laura Lourenço et Marc-Ange Graff. Postface de Gabrielle Althen, Lettres vives, 1993.

***

Donnez-moi une jeune femme avec sa harpe d’ombre
et son arbuste de sang. Avec elle
j’enchanterai la nuit.
Donnez-moi, vivante, une feuille d’herbe, une femme.
J’embrasserai ses épaules, la petite pierre
du sourire d’un moment.
Femme comme incréée, mais avec la gravité
des deux seins, le poids lubrique et triste
de la bouche. J’embrasserai ses épaules.

Chanter ? Chanter longuement.
Une femme avec laquelle boire et mourir.
À l’heure où s’ouvre au-dehors l’instinct de la nuit
que traverse un oiseau transpercé par un cri maritime,
et où les vagues envahissent le pain -
son corps brûlera doucement sous mes yeux palpitants.
Lui – haute et vertigineuse image d’une certaine pensée
de joie et d’impudeur.
Son corps brûlera pour moi
sur un drap que mordent fleurs et eau.

En chaque femme il y a une mort silencieuse.
Tandis que le dos imagine, sous les doigts,
les refrains de la mélodie,
la mort monte par les doigts, navigue le sang,
se répand en ivresse dans le cœur affamé…

…Donnez-moi une femme aussi jeune que la résine
et l’odeur de la terre.
Avec une flèche dans le flanc, je chanterai.
Et tandis qu’une vigne de sang jaillira de ma chair,
je chanterai son sourire ardent,
ses mammes de pure substance,
la courbe chaude de ses cheveux.
Je boirai sa bouche, pour ensuite chanter la mort
et la joie de la mort.

Donnez-moi un torse courbé par la musique,
un léger cou de plante,
là où une flamme commence à fleurir l’esprit.
Sur son visage affleurera le mouvement des eaux,
au creux de son visage sera gravée la pierre de la nuit.
– Alors je chanterai la joie exaltante de la mort…

…C’est pourquoi nous mourons dans la bouche
l’un de l’autre. C’est pourquoi
nous nous diluons dans l’arc de l’été, dans la pensée
de la brise, dans le sourire, dans le poisson,
dans le cube, dans le lin,
dans le moût ouvert
– dans l’amour plus terrible que la vie…

…De la nouveauté de mon cœur s’élève la vie entière,
le peuple renaît,
le temps gagne l’âme. Mon désir dévore
la fleur du vin, couvre tes hanches d’une écume
de crépuscules et de cratères.
Ô corolle de lin méditée, femme que la faim
ravit par la nuit équilibrée, impondérable
– en chaque spasme je mourrai avec toi.

À la joie diurne j’ouvre les mains.
Se perd entre le nuage et l’arbuste l’odeur âcre et pure
de ton abandon. Des bêtes s’inclinent
vers l’intérieur du sommeil, des roses se dressent respirant
contre l’air. Ta voix chante
le jardin et l’eau – et je vais par les rues froides avec
le lent désir de ton corps.
J’embrasserai en toi la vie énorme, et en chaque spasme
je mourrai avec toi.
L’amour en visite, dans la Cuillère dans la bouche, traduction Magali Montagné et Max de Carvalho, éditions Chandeigne

Les menstrues

Les menstrues quand sur la ville soufflait
cet air. Les jeunes filles respirant,
mangeant des figues – et les menstrues quand sur la ville
filait le temps à travers les airs.
C’étaient des œillets dans la neige. Les jeunes filles
riaient, criaient – et les figuiers insufflaient
les figues, de leurs poumons d’éponge
blanche. Et les jeunes filles
mangeaient des œillets dans l’air.
Et elles riaient dans la neige et criaient : c’était
le temps des menstrues.

Les pommes roulaient dans la maison.
Quelqu’un disait : la neige. La nuit venait
briser la tête des statues, et les pommes
roulaient sur le toit – quelqu’un
disait : le sang.
Dans la maison, elles riaient – et les menstrues
ruisselaient par les cavernes blanches des éponges,
et les têtes des statues se brisaient.
Des œillets – quelqu’un disait cela.
Et les jeunes filles qui respiraient, mangeaient
des figues dans la neige.
Quelqu’un disait : des pommes. Et le temps était venu…

Le sang ruisselait des cous de granit,
l’enfant plaquait sa bouche noire
sur la neige dans les figues – alors elles criaient
dans l’ombre de la maison.
Quelqu’un disait : le sang, le temps.
Les figuiers soufflaient dans l’air
qui courait, les machines aimaient. Tandis qu’un poisson,
parole ancienne
et sensible, parcourait la page de cet amour.
Et quelqu’un disait : c’est la neige.
Les jeunes filles riaient dans leurs menstrues,
mangeant de la neige. Les têtes des
statues étaient pleines d’œillets,
et les enfants plaquaient leur bouche noire sur
les cris. La nuit approchait dans les airs,
dans l’ombre roulaient les pommes.
Et le temps était venu.

Et elles riaient dans l’air, mangeant
la nuit,
se nourrissant de figues et de neige.
Alors quelqu’un disait : les enfants.
Et les menstrues ruisselaient en silence -
dans la nuit, dans la neige -
pressées par les éponges blanches, là-bas dans la nuit
des jeunes filles
qui riaient dans l’ombre de leur maison,
roulant, mangeant des œillets. Alors quelqu’un disait
c’est un poisson qui parcourt la page d’un amour
ancien. Et les jeunes filles
criaient…

…Les jeunes filles, chantant leurs enfants,
mangeaient des figues.
La nuit mangeait du sable.
Et c’étaient des œillets dans les cavernes blanches.
Les menstrues – disait quelqu’un. L’air passait -
et à travers nuit, en silence,

les menstrues ruisselaient dans la neige.

A menstruaçao, la machine lyrique, traduction Magali Montagné et Max de Carvalho, éditions Chandeigne

Rizière à l’aube

À quatre heures du matin, arrachez

les mauvaises herbes dans les rizières.

Mais que reste-t-il présent : la rosée du champ,

Ou bien les larmes de la douleur ?

Chant de la mer (extraits)

…Cette femme est belle
comme une fleur de la montagne,

mais il fait froid, froid, et il fait grand froid

au seuil de la neige

où fleurit le froid…

Accoudée l’eau contemple par-dessus le jour

Accoudé, feuilles battant le rythme de la lumière
juste en dessous du silence. Je veux savoir
le nom de celui qui meurt : son vêtement d’air en feu
ses pas errant au mitan de mon cœur.
Le nom : bois qui cherche son souffle, sec à partir du fond
du temps végétal réprimé.
Et, s’ouvrant la nappe de la vie, le nom :
la beauté faisant volte-face, avec ses poumons de coton en feu
un serpent d’or étreint les hanches
noires et humides. Alors l’eau, qui se penche
contemple comme folle votre nom : indéchiffrable aveugle

Les Muses aveugles

…Toutes les lumières sont éteintes. Dans le cerceau des voix
vient le printemps.
Et pendant que dort le lait, Ma maison mienne dort aussi
dans le silence et petit à petit brûle.
Plus ne passe dans les pétales véhéments la tête qui roule
alors les mots naissent.
Limpides, amers…

…Certaines nuits j’ai aimé tous les très vieux ruisseaux,
degré par degré j’ai gravi le corps qui s’emplissait
de feuilles minuscules, éternelles comme un arbre.
Degré par degré je dévorai la joie -
moi, la gorge grande ouverte comme quelqu’un qui va mourir par l’eau
dévasté, cruches débordantes
d’astres humides.

Quelque fois j’aimai lentement car je devais mourir
les yeux brûlés par le pouvoir de la lune.
Aussi la nuit, cette nuit de printemps, et tout au loin
cherchant mon silence dans les siècles autres. Voici la joie recouverte de pollen, et la maison de lumière prise dans l’espace
d’un feu profond.
Et les lumières se sont éteintes.

Où l’on m’attend, dans une sorte d’air transparent
pour lever mes mains ? Où repose ma parole,
sorte de bouche rassemblée dans son silence ?
Sûr de lui le jour s’élabore.
Alors je baise, degré par degré, les marches de ton corps.
Ne cherche pas à m’appeler,
dans l’ogive de la nuit se cachent les pensées.

Voici le printemps. Au-delà il brûle cerné par le sel,
par d’innombrables oranges.
Aujourd’hui je sais enfin les grandes raisons de la folie,
les jours qui jamais ne seront décapités comme tiges mûres.
Il est des endroits où l’on peut espérer le printemps
comme si dans l’âme un corps nu gisait.
Les lumières se sont éteintes : et commence le temps
si impatient – Ce chant précis comme si quelqu’un
savait chanter.
Muses aveugles II

Cette langue est pure. Au milieu se trouve un incendie
et l’éternité de la main.
Cette langue est écartelée entre l’extrême et le cuivre, avec ses
lampes, et toutes ces choses.
Les choses qui ne sont que le pluriel des noms.
– Et nous sommes ainsi, subtils, et tendus
vers la musique.

Cette langue a été les volontés d’été des muses,
mon unique été.
La profondeur de l’eau où une femme
trempe ses doigts, et meurt.
Où elle ressuscite indéfiniment.
– Parce qu’une femme me prend
dans ses mains libres et me fait
lancer une fléchette. – Je suis aimé,
multiplié et pollinisé. Je suis secret, secret
et je me suis donné à la plus petite des questions.

Dans l’obscurité d’une chair battue comme un coquillage
par les cithares, je suis une vague.
venant du fond immémorial de la vie par des méandres aveugles.
J’espère lutter contre ces veines sombres, au milieu
des os incandescents. Dis mon nom: Tour.
Et soudain, la foudre me fait tour de feu.
Ils disent : ce n’est qu’un mot.
Et l’été arrive, et je suis juste un mot.
– Parce que tu m’aimes jusqu’à ce que vous ayez verrouillé toutes les portes,
Et derrière tout cela, dans un lieu très pur,
Toutes les choses sont réunies dans une sorte de silence intense.

Cette femme m’a entouré avec les deux mains.
Je vais entrer dans votre temps avec cette couleur de sang,
Je l’éclaire avec mes phalanges,
chutant dans un grand bruit dans l’harmonie des viscères.

Son visage indique que je brillerai à jamais.
Je suis éternel, amoureux, analogue.
Je détruis les choses.

Toute l’eau qui descend est froide, froide.
Les veines qui drainent le souvenir sont immenses. Le
soleil rapide qui se casse entre les doigts,
comme pierres tombées en pièces
dans le tremblement de la chair,
tout est humide et chaud, et fertile,
et terriblement beau
– Plus rien à dire avec un nom.
Je suis un gâchis de l’étoile de feu et de la mousse.

Et moi, je vais vite vers une cécité complète et parfaite, enflammé
Lys après lys avec tout le sang à l’intérieur,
et la vie qui vient traîner
par une cohorte de souvenirs…

Tous les jeunes sont jaloux.
Se couchent, dorment, rêvent de la montée des choses folles.
Se réveillent un jour avec toute la science, et chantent
les vieux mythes, ou la couleur qui monte
par les fruits
ou la lente illumination de la mort comme un esprit.

dans un paysage d’une inspiration.
La femme a pris cette pierre si jeune,
et la jetée dans l’espace.
Je suis aimé. – C’est une pierre céleste.

Il y a des gens comme ça, si purs. Réunis par la lampe
d’une personne. Soucieux, épuisés, nourris par
ce silence chaud.
Il y a des gens qui prennent possession de la folie et meurent, et vivent.
Ensuite soulevés avec des yeux immenses
brûlent les maisons, hurlent à pleine voix,
anéantissent le monde avec son silence passionné.
Ils m’aiment, me multiplient.
Ainsi je suis éternel…
Muses aveugles V

…Tant j’ai peur de simplement élever la voix
de mon cœur où une bougie
concentre en elle un grand silence.
Le printemps est un prodige pour mes gaspillages.
Que la tristesse m’assiste, que m’assistent
les dents de ma bouche, les doigts de mes mains,
tous les morts, tous ceux qui par le monde
aiment parmi le sang, parmi l’eau
des nuits éternelles…
Muses aveugles VI
Extrait de La cuiller dans la bouche

Cobra

Un jour de printemps était cruel
comme un collier de perles.
Et puis vint le parfum de l’été car il ouvrait une porte
où air allait de l’avant. De plus l’automne se prenait
dans les poumons des maisons. Et le poison dormait dans les
malles, où les vêtements plis dans plis s’illuminaient.
L’hiver avait été un tourbillon dans les chambres, elles jetaient leurs trous nébuleux vers les paysages sans fin des films.
Un jour de printemps était cruel
comme un collier de perles…

…Là dans la galaxie où dansent les flammes j’irai en plein milieu
Me plongeant totalement.
Ou je les prendrai de vitesse, pendant que les corps lancent la foudre.
Quand les balcons basculent dans l’air
je touche toutes les fleurs,
les monts des astres prisonniers s’incendient brouillant tout regard.
Affolée mon âme s’enfuit de partout entre mes doigts, comme un nerf douloureux.
Je vais mourir.
L’or est tout proche.
Cobra

Sourire fou, des mères battues par la lumière
des gouttes de pluie. Battus et battus leurs chers visages fous,
les doigts jaunis des bougies.
Qui se balancent. Qui sont pures.
Gouttes et bougies pures. Et les mères
s’approchent en soufflant sur les doigts froids.
Leur corps se déplace
porté par les os des fils, par les tendons
par leurs organes plongés en elles,
et les calmes mères essentielles s’assoient
sur les têtes de leurs fils.
Longtemps elles restent ainsi assises en ce silence hâtif,
voyant tout,
brûlant leurs images, nourrissant leurs images,
tandis que leur amour est toujours plus fort.
lumière de l’amour battu tendrement.
L’amour féroce.
Et à chaque fois les mères sont plus belles…

… Les mères sont la plus haute chose
imaginée par leurs enfants…
Source II

Do Mundo (extraits)

Si tu te penches par les jours intelligents
regarde comment se forme la soie en eux, comme
le vêtement se forme sur le corps.
La soie et la chair fondues dans l’outre de sang.
Le nom : pulsation de la mémoire.
Et tu danses à quelques encablures des flammes
la zone ouverte, mais fermée,
spasmodique ; l’air retourné
autour des pierres en feu.

*
Le regard est pensée
Tout se fond en tout, et je suis l’image de ce tout
La roue du jour de dos montre ses blessures
la lumière trébuche
la beauté est menace -
– Je ne peux plus écrire plus haut
les formes se transmettent, intérieures.

*
Une cuillère débordante d’huile d’olive
une main tremble à passer
le fil qui partage le monde :
cuillères de feu :
leur reflet calcine paupières et pupilles
– cuillères rasant les braises en équilibre
sous les abîmes d’atomes
des jours.

*

Parce qu’il doit mourir
dans le sommeil tombe l’eau froide, et elle bout,
dans le sommeil l’eau devient calcaire et froide
ah cette brusque montée de fièvre,
les images insensées.
Le pelage noir des mères suinte sur ce visage d’enfant
qui se détourne.
Seul lui peut ainsi se détourner si longtemps
en dormant,
enfant qui s’étire
Cherchez-moi un nom pour la mémoire
une harmonie sonore
que l’on puisse écrire sans se dévoiler
un nom pour mourir.
Parce que l’enfant traverse tout
et va se heurter au centre même
de lui-même.

*

…et puis plus aucun n’ose parler, et
chaque chose devient acte

au-dessus de chaque chose, et tout ce
qui est visible bouscule un territoire invisible.
Rendu à la vie – et par cette parole minimale
apparaît alors un presque rien
qui arraché de la feuille et à
l’écriture maladroite semble
la surface imposante de Dieu, c’est ainsi
que tu es rendu à la vie, toi
qui juste un moment avant étais mort.

*

Bibliographie

En français

L’Amour en visite (O amor em visita, 1958), traduit par Magali Montagné, Éditions Babel, 1991.
La Cuiller dans la bouche (A Colher na Boca), 1961; O amor em visita, (1958), traduit par Marie-Claire Vromans, Éditions La Différence, « Le Fleuve et l’écho », 1991..
Les Pas en rond (Os Passos em Volta), 1963), traduit par Marie-Claire Vromans, Éditions Arlea, 1991.
Science ultime (Última Ciência) 1988, traduit par Laura Lourenço et Marc-Ange Graff, postface de Gabrielle Althen, Éditions Lettres Vives, « Terre de poésie », 1994.
Sceaux, suivi de Autres sceaux (Os Selos, 1990 ; Outros Selos), traduit par Laura Lourenço et Marc-Ange Graff, Éditions Lettres Vives, « Terre de poésie », 1994.
Du monde, précédé de Sceaux, Autres sceaux et Sceaux ultimes, (Os Selos, 1990 ; Outros Selos ; Últimos Selos, 1991 ; Do Mundo, 1994), poésie, traduit par Christian Mérer et Nicole Siganos, Éditions La Différence, « Le Fleuve et l’écho », 1997.
Le Poème continu (Poesia Toda, 1953-1996, 1996), somme anthologique, édition bilingue, traduit par Magali et Max de Carvalho, postface de Manuel Gusmao, Institut Camões / Éditions Chandeigne, 2002.

en portugais

O Amor em Visita. Portugal, Lisboa Contraponto, 1958.
A Colher na Boca. Portugal, Lisbon Ática 1961
Poemacto. Portugal, Lisbon: Portugália, 1961.
Lugar. Portugal, Guimares,1962.
Os Passos em Volta. (nouvelles) Portugal, Lisbon: Portugália, 1963; Assírio & Alvim, remanié en 1980 et 2006.
Electronicolírica(A Máquina Lírica). Portugal, Guimares,1964.
Húmus, Ofício Cantante(Antologia). Portugal, Guimares, 1967.
Retrato em movimento, (proses) 1967, (exclu de son œuvre par l’auteur)
Apresentação do Rosto, 1968. (exclu de son œuvre par l’auteur)
O Bebedor Nocturno. Portugal, Portugália, 1968/70.
Vocação Animal, (proses) 1971. (exclu de son œuvre par l’auteur)
Poesia Toda I (1973) Assírio & Alvim
Poesia Toda II (1973), Assírio & Alvim, remanié en 1996.
Cobra. Portugal, 1977.
O Corpo O Luxo a Obra. Portugal, 1978.
Photomaton & Vox( poèmes et proses). Portugal, Lisbon: Assírio & Alvim, 1979, remanié en 1995, republié en 2006.
Flash, &Etc, 1980.
A Cabeça entre as mãos. Portugal, Assírio & Alvim,1982.
As Magias. Portugal, Assírio & Alvim ,1988.
A Última Ciência. Portugal, Assírio & Alvim ,1988.
Os Selos, 1990
Os Selos, Outros, Últimos, 1991
Do Mundo. Portugal, Lisbon: Assírio & Alvim 1994.
Poesia Toda, Lisbon: Plátano, 1973; Assírio & Alvim, 1981; 3ª ed. 1996
Oulof. Poèmes changés en portugais, Portugal, 1997.
Doze Nós numa Corda, Portugal, 1997.
Poemas Ameríndios. Portugal, 1997.
ima Ciência, 1988.
Ou o poema continuo, selection, 2001
Ou o poema contínuo, 2004
A faca não corta o fogo : súmula e inédita (poesia) Assírio & Alvim, 2008
Ofício cantante : anthologie, 1967, remaniée en 2009

Herberto Helder – Esprits nomades

http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/helder/helder‎
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Publié par le janvier 5, 2014 dans litterature

 

message de Noël de Snowden: faites de la littérature et pas de l’espionnage, je traduis par danielle Bleitrach

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L’ex-employé de l’Agence de Sécurité nationale (NSA) Edward Snowden est réapparu à nouveau de mercredi, en publiant le "message de la nativité alternative" pour le canal 4 britannique et a fait une analogie entre les activités d’espionnage de la NSA et l’état de vigialnce que George Orwell décrit dans la nouvelle 1984.

"Orwell nous a mis en garde sur le péril que représente ce type d’information" a dit Snowden."Les dispositifs de collecte dans le livre – des microphones et des caméras de vidéo, de téléviseurs qui nous voient – ne sont rien en comparaison de ce que nous avons actuellement. Nous avons des capteurs dans nos poches qui nous suivent à la trace où que nous allions".

The Guardian a déclaré que le message de Snowden suit la tradition du canal d’avoir des "figures inhabituelles mais éminentes" en direction du pays à Noël. La brève déclaration a été filmée en Russie – où un asile a été accordé à Snowden depuis août de 2013-par la journaliste Laura Poitras, l’une parmi qui ont reçu de l’ex-agent les milliers de documents qui embrassent les programmes de la NSA, comme PRISM et "l’Information sans des limites."

"un enfant né aujourd’hui va grandir sans conception de la vie privée dans l’absolu", a dit Snowden. "Il ne saura jamais ce qui signifie avoir un moment privé pour lui- même, une pensée non gravée, non analysée. Et cela est un problème, parce que l’intimité a de l’importance. La confidentialité est ce qui nous permet de déterminer qui nous sommes et qui nous voulons être".

La déclaration suit une interview du Washington Post où il a dit que, " en termes de satisfaction personnelle, la mission est déjà accomplie", puisqu’il a fait la lumière sur l’ampleur de la NSA, tant aux Etats-Unis qu’à l’étranger.

"Les conversations qui ont lieu aujourd’hui détermineront la quantité de la confiance que nous pouvons placer tant dans la technologie qui nous entoure que dans le gouvernement qui la domine", a dit Snowden. "Ensemble nous pouvons trouver un meilleur équilibre. En finir avec la surveillance massive. Et rappeler au gouvernement que s’il veut réellement savoir ce que nous ressentons, demander est toujours plus économique qu’espionner".

A propos de cette réflexion de Snowden, il y a une autre méthode qui a déjà été employée par le FBI, espionner les grands écrivains et dans un récent article de ce blog, était rapporté un article sur l’espionnage de Sartre et de Camus, mais déjà l’essentiel de ce qu’ils avaient à apprendre échappait aux maîtres espions. Comme le disait hier à propos de Camus, Benjamin Stora : "Les grands écrivains nous font entrer dans les entrailles de l’Histoire"

Stora sur une radio l’a prononcée à propos de la manière dont Camus lui a permis d’exister dans ses contradictions par rapport à l’Algérie. Peut-être que pour comprendre ce vers quoi se dirige l’humanité et qu’elle ignore le plus souvent elle-même, la plus grande forme de démocratie est d’entendre ses artistes prophètes… Mais cela suppose du respect, de l’attention, ce qu’on devrait appeler la démocratie et qui n’existe encore nulle part à ma connaissance..

Danielle Bleitrach

 
 

vie résumée de Sonia Haft Shafirkin, ep. Lovecraft

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Leur cohabitation réelle fut brève, on le sait. Mais l’histoire elle-même est bien plus longue, et Sonia fut sans doute la personne au monde (après ses tantes, mais ses tantes le connaissaient-elles) à avoir connu Lovecraft au plus vrai.

Et repartir de la vie extraordinaire de cette femme qui meurt en 1972, à 89 ans, laissant un document d’une cinquantaine de pages, The private live of H.P. Lovecraft qui sert ici de base, mais sans nous en dire beaucoup plus sur elle.

Elle est née à Ichnya, en Ukraine, près de Kiev, en 1883. C’est deux ans après Kafka, sept ans avant Howard Phillips Lovecraft lui-même. Elle a sept ans donc quand, en 1890, sa mère part avec elle et son frère – la même route, au même moment, que commence depuis Odessa le grand-père de Bob Dylan, laissant son prospère magasin de chaussures. De ce voyage, Sonia a évidemment pleine mémoire, elle ne prend la peine d’en faire un livre. Sa mère a laissé ses deux enfants à Liverpool (ils y ont de la famille, des proches ? est-ce là qu’elle délaisse le yiddish qu’elle parle pour de premiers rudiments d’anglais ?) – en tout cas la mère part seule à New York et y fait son chemin, aucun détail. On sait juste qu’en 1892 elle épouse un Solomon H. (sa fille ne nous donne pas son nom) et paye le voyage pour que ses deux enfants la rejoigne. Du paquebot en cette fin de XIXe siècle, de l’arrivée à Ellis Island, rien non plus.

Et silence aussi sur ce qui s’ensuit, sinon qu’à seize ans, en 1899, Sonia est mariée à un nommé Samuel Seckendorff dont elle aura début 1900 un garçon qui meurt à l’âge de trois mois, puis une fille, Florence, qui naît le 19 mars 1902. Seckendorff change son nom pour celui de Greene, celui d’un de ses amis de Boston, c’est courant et cela permet de se fondre. On comprend qu’il brutalise sa jeune épouse, est-ce pour cela qu’elle n’ose pas en parler ? Il se suicide en 1916 et la fin du cauchemar aurait pu être pour la mère de trente-trois ans maintenant la seule marque d’une vie gâchée.

Et pourtant, pour Sonia Greene, peut-être le signal du vrai départ. Est-ce qu’elle était déjà séparée de Seckendorff ? Elle a fait son chemin dans une enseigne de vêtements de Manhattan, Ferle Heller’s. Elle est l’amie dès 1917 de James F. Morton, qui lui fait découvrir le monde du « journalisme amateur ». Il est probable que dès cette époque-là Sonia tente elle-même d’écrire des nouvelles. En 1921, elle est une des directrices de Ferle Heller’s, chargée de la distribution des chapeaux auprès des magasins d’autres villes. Elle voyage beaucoup, au moins dans tout l’Est des États-Unis. Elle a un salaire plus que confortable, même plutôt considérable, 10 000 $ annuels, et un appartement dans la partie chic de Brooklyn, donnant sur Flatbush, au 259 Parkside Avenue.

Elle assiste en juillet 1921 à la convention de Boston de l’Association pour le journalisme amateur, la NAPA. C’est là que Rheinhardt Kleiner la présente à Howard Phillips Lovecraft, principalement poète, et rédacteur de la chronique d’astronomie du journal de Providence. Elle devient le mécène des publications bostoniennes, rôle qu’elle accomplit probablement aussi à New York.

Dès cette première rencontre, une correspondance régulière s’ensuit : Lovecraft écrit tant de lettres. Son travail lui autorisant beaucoup de voyages, elle revient plusieurs fois à Providence, c’est un arrêt commode sur la ligne de New York à Boston. Elle contribue à deux publications du journal amateur The Rainbow (en octobre 1921 et mai 1922), le premier influera une série d’aphorismes de Lovecraft, Nietzcheism and Realisme repris des lettres de Howard à Sonia (traduction en cours, et c’est un bon indicateur de la teneur de ces lettres), et dans le deuxième, un poème de Sonia révisé et retravaillé à quatre mains, ainsi qu’un récit fantastique en prose de Locevraft, —Celephaïs.

Au printemps 1922, Sonia obtient qu’à son tour Lovecraft lui rende visite à Brooklyn. À ce qu’on sait, son premier voyage à New York. Lovecraft reste six jours à New York, du 6 au 12 avril. On sait par le Howard Phillips Lovecraft as His Wife Remembers Him (titre original de The Private Life of Howard Phillips Lovecraft), elle dort chez une voisine, laissant son appartement à Howard. C’est là aussi qu’il fait la connaissance de Florence, sa fille de vingt ans, relation qui s’avèrera dynamisante et positive pour le reclus de Providence. Elle lui présente des amis écrivains, comme Samuel Loveman. Et le convainc de la rejoindre à Gloucester, Massachusetts, du 26 juin au 5 juillet, la première fois que Lovecraft est seul avec elle. Tous deux passent beaucoup de temps à écrire, et de plus écrire ensemble, Lovecraft aidant Sonia à construire et rédiger des histoires proches de ses propres thèmes, The Horror at Martin’s Beach (qui sera publiée dans Weird Tales en 1923). Lovecraft revient séjourner à New York en juillet, sans qu’il soit alors question pour Sonia d’aller dormir chez la voisine,voyage ensuite jusqu’à Cleveland, du 30 juillet au 15 août, avec Loveman et Alfred Galpin, et s’installe chez Sonia au retour jusqu’à mi-octobre.

Si, toute l’année 1923, la relation devient alors dense et permanente, Lovecraft n’informe pas ses tantes du mariage, à la cathédrale Saint-Paul de Manhattan, le 2 mars 1924. Toute cette année aura été de belle créativité pour Lovecraft, qui trouve définitivement son territoire : The Lurking Fear, The Rats in the Wall, The Hound et bientôt The Shunned House, le grand Lovecraft est né, définitivement sorti de sa coquille.

Voyage de noces à Philadelphie le 4 mars, mais Sonia note qu’ils passent l’essentiel du séjour à redactylographier Under the Pyramids de Harry Houdini, ce qui atteste que dès ce moment-là, pour assumer la vie à New York, Lovecraft accepte des travaux de nègre littéraire (ghot-writer), dont il a perdu le manuscrit à la gare de Providence.

Ils s’installent dans l’appartement de Sonia Parkville Avenue, sa fille Florence, maintenant vingt-deux ans, s’installent de son côté, ce qui ne signifie pas forcément (pas de document pour l’établir) qu’elle désapprouve le nouveau mariage de sa mère.

Dans cette dynamique positive, quoi d’étonnant à ce que Sonia tente une nouvelle étape, qui lui ressemble ? Elle quitte son poste de direction chez Ferle Heller’s, et lance son propre magasin de chapeau sur la Ve Avenue. Dans ce contexte de l’explosion de Manhattan, et un métier qu’elle connaît sur le bout des doigts, comment douter ? Le couperet vient de l’arbitraire du destin : en octobre elle est victime d’une attaque gastrique (sans autre précision : ulcère dû à stress des dernières années, de ce qu’elle a dû affronter pour ce mariage avec un homme aussi singulier ? Elle doit être hospitalisée plusieurs jours. Lorsque c’est à peine quelques semaines après avoir lancé une boutique de luxe sur l’avenue la plus prestigieuse de la ville, ça ne pardonne pas : elle doit revendre la boutique dans des conditions désastreuses. Mais il ne s’agit que de problèmes financiers, Sonia sait rebondir : elle est en décembre à Cincinnati chez un nouveau patron d’une enseigne de mode, Mabley & Carew’s. Pas de trace que Lovecraft l’y ait rejoint : il est à Brooklyn, et se débat pour trouver lui-même des revenus qui lui assurent l’autonomie financière – et bien sûr n’y parviendra pas. Il n’est pas à Cincinnati les deux fois que Sonia doit à nouveau se faire hospitaliser dans une clinique privée (on imagine le coût), et comme on est dans l’Amérique libérale elle est licenciée, revient en mars à Brooklyn.

Ces trois mois du retour de Sonia semblent amorcer pour le couple une phase de difficulté matérielle qui signe déjà la fin. De mars à juin, Sonia est surtout contrainte de résider dans la clinique d’une femme médecin, à Saratoga Springs, New York, ce qui a fait croire qu’elle souffrait plutôt d’un début de tuberculose. En tout cas elle en sortira guérie, en juillet reprend la vie commune à Brooklyn. Elle trouve un nouveau travail, et toujours dans ce réseau qu’elle connaît bien, et qui fait confiance à ses capacités d’encadrement et d’organisation : on lui confie la direction d’un grand magasin à Cleveland, et elle va l’assumer pendant un an. Est-ce que c’est compatible avec ce dont ils rêvaient, l’écriture à quatre mains, l’aventure commune dans la fiction fantastique ? Et dans un contexte de santé fragile, avec certainement encore le poids des dettes accumulées dans la faillite de la boutique Ve avenue ? Lovecraft refuse d’être celui qui suit. Il quitte l’appartement de Parkville pour prendre une chambre dans la zone la plus pauvre de Brooklyn, les vieux piers d’immigrants de Red Hook, au 169, Clinton Street. Il y reste trois mois, avec beaucoup d’absences. Il en tirera plus tard le violent Horreur at Red Hook, où la figure essentielle est celle d’un mariage qui tourne mal.

Au printemps 1926, il semble que le retour de Lovecraft à Providence, où il va vivre à nouveau chez ses deux tantes, s’effectue par une sorte de négociation entre les trois femmes, par lettres de Howard interposées. En tout cas elle est avec lui le 17 avril pour l’aider à transporter ses affaires et se réinstaller, reste une semaine avec lui sur la colline de Providence, avant de repartir à Brooklyn. Il semble qu’à cette période elle ait proposé à Lovecraft d’ouvrir un magasin de chapeau dans la prospère petite ville, au fond de cette baie qui fut celle des premiers immigrants anglais sur le nouveau continent. Qu’est-ce alors qui provoque la résistance des deux tantes, la célibataire, et celle, Millie, la plus proche de Lovecraft, dont le propre bref mariage avait été dissout à peine au bout de trois ans, en 1916 ? L’origine juive de Sonia et sa fraîche immigration, quand les Lovecraft et les Phillips sont si fiers de la double ancienneté de la leur, et de leur ascendance anglaise ? Le fait encore neuf qu’une femme s’impose comme commerçante avec la visibilité d’une boutique dans les rues les plus symboliques de la ville ? Ou quelque chose de plus secret, entre le fils unique couvé par le grand-père, la mère et les deux tantes, et ce qui s’est tissé entre Howard et les deux femmes après la mort de sa propre mère ? Rien n’est dissout, mais Lovecraft a clairement choisi son camp, tandis que Sonia vit toute une année à Chicago, à nouveau pour lancer un de ces nouveaux grands magasins dont c’est l’éclosion. Il revient une pleine semaine à New York en septembre 1926, alors que Sonia y est pour un séjour professionnel. Il aurait lui aussi l’opportunité d’un travail d’éditeur à Chicago, dans une nouvelle revue qui se veut concurrente de Weird Tales : pourquoi refuse-t-il ? Il revient à Providence. C’est la période de ses plus grands textes, et l’accès à ce qui deviendra son territoire fictif : The Call of Cthulhu, The dream-Quest of Unknown Kaddath ; The Case of Charles Dexter Ward,mais bien sûr rien de tout cela qui puisse lui assurer l’indépendance économique, même restreinte.

Rien n’est dissout, puisque de fin avril à début juin Lovecraft vit à nouveau avec Sonia dans son nouvel appartement de Brooklyn 395 East 16th Street), et l’aide dans l’installation, à nouveau, d’un magasin à dll, cette fois l’aventure tiendra. Mais pas le mariage, puisque c’est fin 1928 que Sonia demande le divorce, par correspondance, et qu’une démarche est lancée non pas à New York, où a eu lieu le mariage, mais où c’est juridiquement difficile, mais à Rhode Island, l’État dont Providence est la capitale. C’est Lovecraft qui y est réticent : « un gentleman ne divorce pas de sa femme sans cause précise », tandis qu’elle allègue de leur séparation de fait. Période noire. Quand le jugement est prononcé, en mars 1929, Lovecraft refuse de le signer, et quand Sonia se remariera, deviendra Sonia Haft Davis, elle est en situation semi-illégale, d’un divorce prononcé par la justice mais non validé par l’époux.

Ils se revoient à la mi-mars 1933 : pour tenter de trouver un accord, maintenant qu’elle a une nouvelle vie ? Lovecraft, à ses autres correspondants, mentionne le voyage sans dire que c’est pour retrouver Sonia. Elle prépare son départ pour la Californie, où elle rejoint ce Dr. Nathaniel Davis avec lequel enfin elle pourra avoir stabilité, et qu’elle épouse en 1936.

On sait que c’est lors de ce départ pour la Californie, et peut-être pour l’aigreur de ce qui fut manqué, pour la pesanteur de l’homme indécidable, qui ne l’a suivie ni à Cleveland ni à Chicago, a plié sous l’ultimatum des deux tantes, et refuse de valider le divorce dont elle a besoin, qu’elle détruit toutes les lettres de Lovecraft, hors quelques cartes postales : pour les images ?

Imaginons que, pour connaître Franz Kafka, nous n’ayons pas les lettres qu’il a adressées à Felice Bauer, et qu’elle avait stockées dans une cave lors de son exil aux USA, avec son mari, en 1938, pour les en exhumer en 1950 ? On n’ose même pas imaginer, dans une relation de douze ans au total, dont à peine huit mois en tout de cohabitation avérée, ce que nous offriraient aujourd’hui ces lettres.

La fin de Lovecraft, on le sait, est solitaire, dans une pauvreté de mois en mois aggravée. Sonia Davis a changé de vie, c’est légitime. Elle n’apprendra qu’en 1945 la mort de Howard, dans une période où, avec la création de The Necronomicon Press, commence la reconnaissance publique d’une oeuvre majeure. C’est à cette période qu’elle rédige ces cinquante pages d’un document indispensable à la biographie de Lovecraft, et qui sera publié en août 1948 dans le Providence Sunday Journal, puis repris sous le titre Lovecraft as I knew him dans la revue Cats. Elle complètera de quelques autres souvenirs bien plus tard, en 1969 (elle a quatre-vingt-cinq ans !). Elle aura multiplié l’inconnu sur la vie de Lovecraft, dont elle aura été un centre essentiel.

 
Un commentaire

Publié par le décembre 25, 2013 dans femmes, litterature

 
 
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