RSS

Archives de Catégorie: litterature

Le retour des collabos ?

Céline, Chardonne, Morand, Rebatet: les écrits impubliables de la bande des affreux dorment encore dans les placards. Mais après l’entrée de Drieu la Rochelle dans la Pléiade, la question de leur réédition se pose. Enquête.

Faut-il tout rééditer des collabos ? (Illustration Yan)

Faut-il tout rééditer des collabos ? (Illustration Yan
On lit parfois d’étranges choses dans la Pléiade. «Comptez sur moi pour mettre Juifs, Jésuites, maçons, synarchistes, curés, anglais, protestants, tièdes, mous, antisémites vagues dans le même bateau et sans fond et dans les eaux de Nantes ! Tous ces gens pour moi se raccrochent à cette civilisation pourrie – et doivent disparaître. A nous le Racisme pour quelques siècles au moins !»

Ces lignes datées du 28 février 1942 ne figurent pas dans le volume récemment consacré aux romans de Pierre Drieu la Rochelle, qui se garde bien de contenir ce genre d’horreurs [=> lire l'article de Philippe Sollers sur le sujet]. Elles sont de Céline, on les trouve au milieu de ses «Lettres» parues sur papier bible en 2009.

Le volume, par ailleurs passionnant, ne fit guère scandale. «C’est passé comme une lettre à la poste», s’étonne encore son maître d’oeuvre, le professeur Henri Godard, qui, pour ne rien occulter de ce qu’était Céline, avait tenu à y intégrer «des choses qui font sursauter».

Notre époque serait-elle assez mûre – ou assez pourrie? – pour regarder en face, et sans sursauter, ce que furent capables d’écrire certains auteurs compromis sous l’Occupation? Pas si simple.

Pierre Drieu la Rochelle
Pierre Drieu la Rochelle: Total des ventes: 592.948 exemplaires Meilleure vente: "le Feu follet" et "Adieu à Gonzague": 100.197 ex. Moyenne des ventes annuelles depuis 1998: 4.500 ex. Chiffres Gallimard. (Photo12/Estate Drieu la Rochelle)

Au fil des années, les plus talentueux des «collabos» qui furent inscrits sur la fameuse «Liste noire» du Comité national des Ecrivains ont, certes, retrouvé assez de respectabilité pour figurer au catalogue des meilleures maisons. Si l’oeuvre de Brasillach semble désormais condamnée à l’oubli et aux discours de Jean-Marie Le Pen, les textes littéraires de Céline, Morand et Montherlant ont précédé ceux de Drieu dans la Pléiade. Jouhandeau est en poche, dans «l’Imaginaire». Et Albin Michel, qui fête cette année Pierre Benoit, en réédite trois romans assortis d’une bio où Gérard de Cortanze entend «le sortir enfin du purgatoie » en montrant qu’il fut «injustement jeté en prison» en 1944.

Même Lucien Rebatet, l’antisémite enragé des «Décombres», est en librairie avec ses «Deux Etendards» (republié par Gallimard en 2007), son «Histoire de la musique» (dans «Bouquins», chez Robert Laffont), des «Lettres de prison» et  «les Epis mûrs» (au Dilettante).

«La dissociation entre écrivain et polémiste était apparue lors des procès de l’épuration, résume la sociologue Gisèle Sapiro. Le cloisonnement entre écrits littéraires et politiques a été largement maintenu dans le monde des lettres.» En somme, à condition que cela ne heurte trop violemment ni la loi ni la morale, la distinction entre homme et oeuvre a aidé l’histoire à trier ce qui relève de l’art. Et comme disait Claude Simon, «en art, cela ne veut rien dire, un salaud».

Que faire du reste?

Mais que faire du reste? Car près de soixante-dix ans après la Libération, il reste d’encombrants fantômes dans les placards de la littérature française, qui alimentent toutes sortes de fantasmes, de rumeurs, et de commerces plus ou moins licites.

Le cas le plus connu est celui des pamphlets antisémites de Céline dont la veuve, Lucette Destouches, 100 ans cette année, refuse toute réédition, conformément aux volontés de l’auteur des «Beaux Draps». Un avis partagé par son avocat, maître François Gibault: «Il y aurait là beaucoup d’argent à gagner, et on m’a souvent approché pour que cela se fasse! Mais il y a en France un antisémitisme dormant qui ne demande qu’à se réveiller. Rééditer pour le grand public ces textes de circonstance serait de la pure propagande.»

Céline, en 1950.
Louis-Ferdinand Céline: Total des ventes: 3.869.106 exemplaires Meilleure vente: "Voyage au bout de la nuit", 2.012.281 ex. Moyenne des ventes annuelles depuis 1998: 86.000 ex. Chiffres Gallimard. (Sipa)

En attendant, on raconte bien des choses dans le milieu célinien. Qu’une édition critique de «Bagatelles pour un massacre» attend son heure dans un ordinateur chez Gallimard. Qu’un fada a fait imprimer à 300 exemplaires les trois pamphlets en un volume qu’il refuse de vendre, mais offre autour de lui. Qu’une édition originale de «Bagatelles» en bon état se monnaie pour 250 à 300 euros. Et que de nombreuses versions pirates sont commercialisées, comme celles des très militantes Editions de la Reconquête qui, officiellement domiciliées au Paraguay, proposent sur leur site des tee-shirts affirmant que «Louis-Ferdinand Céline n’était pas plus un salaud que vous et moi».

Mais «les pamphlets de Céline, qui contiennent aussi de très belles pages, sont l’arbre qui cache la forêt !», prévient l’écrivain Emile Brami, libraire spécialisé en livres anciens à qui l’on doit notamment un «Céline à rebours» (Archipoche). Et de citer tous ces titres reniés par leur auteur qui hantent les bacs des bouquinistes.

Ainsi «France la Doulce», roman de 1934, où Paul Morand «met en scène, avec tous les clichés possibles, des cinéastes apatrides allemands qui arnaquent un producteur français». Ou encore «le Péril juif», plaquette parue en 1938 «que Marcel Jouhandeau avait fait retirer de la liste de ses oeuvres et dont on dit qu’il détruisait les exemplaires qu’il trouvait».

Plus rare, on peut encore dénicher pour 1 500 euros le trop germanophile «Ciel de Niefheim», que Jacques Chardonne a fait pilonner en 1943 juste avant sa mise en vente, mais dont il avait adressé quelques épreuves à ses amis.

«Même si ce livre n’a jamais existé, y compris dans sa bibliographie, explique l’avocat Emmanuel Pierrat qui en possède un, on considère qu’il a été publié. Il finira donc comme les autres par tomber dans le domaine public. Pourra-t-il alors être réédité ? La question va bientôt se poser pour Brasillach, mort en 1945. Et tant qu’à publier des textes pareils, autant être le premier !»

Que faire enfin des «Décombres» de Rebatet, qui fut l’un des plus gros best-sellers sous l’Occupation? «Pauvert en a publié une version expurgée dans les années 1970, mais ces "Mémoires d’un fasciste" ne veulent du coup plus rien dire», note encore Pierrat.

C’est sans doute pourquoi l’ayant droit de Rebatet, le romancier Nicolas d’Estienne d’Orves, se déclare prêt à «pousser une réédition critique de ce livre, augmentée de 600 pages restées inédites. II faut tout republier, sinon c’est du révisionnisme. Mais attention, c’est une bombe, donc ça se manipule avec des pincettes!», ajoute-t-il en vous mettant sous le nez une page où l’on peut lire que, «d’une façon ou d’une autre, la juiverie offre l’exemple unique, dans l’histoire de l’humanité, d’une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste».

Le cas Morand

Paul Morand
Paul Morand: Total des ventes: 732.865 ex. Meilleure vente: "Fouquet ou le soleil offusqué", 114.553 ex. Moyenne des ventes annuelles depuis 1998: 13.000 ex. Chiffres Gallimard. (Sipa)

C’est toujours la même affaire, au fond. Faut-il tout publier d’un écrivain? Oui, semblaient indiquer les parutions du haineux journal de guerre de Drieu en 1992, puis du souvent consternant «Journal inutile» de Paul Morand en 2001. L’étape suivante, annoncée depuis des années, se fait pourtant attendre. Ce devait être la Correspondance entretenue par Morand et Jacques Chardonne de 1949 à 1968.

«Rien à voir avec des fonds de tiroir, des inédits de deuxième ordre, estimait après consultation François Dufay dans «le Soufre et le Moisi» (Perrin): ces milliers de missives croisées, signées de deux grands épistoliers, sont un monument d’abandon et de style sec, une éblouissante leçon d’écriture à l’usage des générations futures, en même temps qu’un témoignage irremplaçable sur l’âge d’or de la littérature française que fut le XXe siècle.»

Problème, notait le même Dufay: on y trouve beaucoup de vacheries sur des contemporains, comme Brigitte Bardot, mais aussi, principalement sous la plume de Morand, des avis aussi raffinés que celui-ci, daté du 7 mai 1960: «Là où Juifs et P.D. s’installent, c’est un signe certain de décomposition avancée; asticots dans la viande qui pue.» Ce rabat-joie d’Albert Camus n’avait peut-être pas tort de signaler que «le style, comme la popeline, dissimule trop souvent de l’eczéma.»

Chez Gallimard, on promet enfin la sortie d’un premier volume de cette fameuse Correspondance en novembre 2012, et son intégralité, un jour, en version numérique. Mais pas du tout «pour censurer, ou essayer de cacher quelque chose», s’empresse de préciser Bertrand Lacarelle, qui vient de récupérer cet impossible bébé: «J’ai 5 000 pages sur mon bureau, dont 3000 restent à saisir. Il va donc falloir faire des choix, sans forcément se contenter des plus belles lettres.»

Il tient d’ailleurs à minimiser l’importance «de l’homophobie, du racisme et de la diffamation» dans cette somme: «On est très loin du cas des pamphlets de Céline. Bien sûr, ils ne renient rien de leurs engagements de 1940, mais ils ne font pas non plus de compliments à Hitler.»

Il s’agirait d’abord d’une «grande conversation littéraire et géopolitique» où, chacun à sa manière, les deux anciens vichystes racontent leurs voyages (au Portugal pour Morand, en Grèce pour Chardonne), élaborent des stratégies pour entrer à l’Académie, évoquent Chateaubriand, le Journal des Goncourt et les jeunes hussards comme Nimier, Blondin ou Bernard Frank, dont ils se sont rapprochés pour s’assurer une postérité littéraire.

Pourquoi ne pas l’avoir publié plus tôt, alors que le testament de Morand l’autorisait dès 2001? Le travail d’édition commencé par Philippe Delpuech a été interrompu il y a quelques années par sa mort, «et tout doit être relu par nos services juridiques, comme pour n’importe quel livre d’ailleurs.»

Mais voilà qu’on apprend que la publication d’une correspondance Morand-Nimier a par ailleurs été abandonnée. L’universitaire Marc Dambre avait été chargé par Gallimard de son édition critique, et puis plus rien: «Les hommes de loi qui l’ont lue ont jugé que des passages sur certaines personnes pouvaient causer des ennuis. Et l’on m’a dit que, tout bien réfléchi, cela manquait d’intérêt littéraire.»

C’est aussi, à la Table ronde, l’avis d’Alice Déon, à qui Gallimard avait transmis le manuscrit: «Ce n’est pas une patate chaude qu’on se refile, il n’y a là rien d’extraordinairement sulfureux, mais j’y ai surtout lu des blagues autour des bagnoles et de la bouffe, avec des traits d’esprit déjà vus ailleurs.»

Faut-il, surtout, en déduire que les anciens collabos n’ont plus tant la cote, et que Morand serait retourné en quarantain? Pauline Dreyfus, qui vient de lui consacrer un bon roman chez Grasset, «Immortel, enfin», n’est pas loin de le penser: «Beaucoup de gens ont été très échaudés par son «Journal inutile». Mon manuscrit a été refusé par deux éditeurs, dont Gallimard. Et j’observe depuis sa sortie que la presse de gauche en rend compte volontiers, tandis que la presse de droite semble éprouver une gêne, comme si elle traînait toujours le complexe de Vichy.»

Peut-être. Ca n’empêche pas Emile Brami de songer que des tabous sont en train de sauter: «Notre époque ressemble de plus en plus aux années 1930, avec une crise et la montée des extrêmes. Des clients me parlent désormais du «lobby juif». Et «le Péril juif» de Jouhandeau, qui ne valait presque rien il y a quelques années, peut se vendre aujourd’hui 700 euros.»

Grégoire Leménager

Le Nouvel Observateur
 
Un commentaire

Publié par le mai 12, 2013 dans extrême-droite, litterature

 

Tunis (1890) par Guy de Maupassant

guy-de-maupassant[1]

Le chemin de fer avant d’arriver à Tunis traverse un superbe pays de montagnes boisées. Après s’être élevé, en dessinant les lacets démesurés, jusqu’à une altitude de sept cent quatre-vingts mètres, d’où on domine un immense et magnifique paysage, il pénètre dans la Tunisie par la Kroumirie.

C’est alors une suite de monts et de vallées désertes, où jadis s’élevaient des villes romaines. Voici d’abord les restes de Thagaste où naquit saint Augustin, dont le père était décurion. Plus loin c’est Thubursicum Humidarum, dont les ruines couvrent une suite de collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c’est Madaure, où naquit Apulée à la fin du règne de Trajan. On ne pourrait guère énumérer les cités mortes, près desquelles on va passer jusqu’à Tunis. Tout à coup, après de longues heures de route, on aperçoit dans la plaine basse les hautes arches d’un aqueduc à moitié détruit, coupé par places, et qui allait, jadis, d’une montagne à l’autre. C’est l’aqueduc de Carthage dont parle Flaubert dans Salammbô. Puis, on côtoie un beau village, on suit un lac éblouissant, et on découvre les murs de Tunis. Nous voici dans la ville.

Pour en bien découvrir l’ensemble, il faut monter sur une colline voisine. Les Arabes comparent Tunis à un burnous étendu ; et cette comparaison est juste. La ville s’étale dans la plaine, soulevée légèrement par les ondulations de la terre qui font saillir par places les bords de cette grande tache de maisons pâles d’où surgissent les dômes des mosquées et les clochers des minarets. A peine distingue-t-on, à peine imagine-t-on que ce sont là des maisons, tant cette plaque blanche est compacte, continue et rampante. Autour d’elle, trois lacs qui, sous le dur soleil d’Orient, brillent comme des plaines d’acier. Au nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan ; à l’ouest, la Sebkra-Seldjoum, aperçue par-dessus la ville ; au sud, le grand lac Dahira ou lac de Tunis ; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond, pareil lui-même à un lac dans son cadre éloigné de montagnes.

Et puis partout autour de cette ville plate, des marécages fangeux où fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en putréfaction, des champs nus et bas où l’on voit briller, comme des couleuvres, de minces cours d’eau tortueux. Ce sont les égouts de Tunis qui s’écoulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arrêt, empoisonnant l’air, traînant leur flot lent et nauséabond, à travers des terres imprégnées de pourritures, vers le lac qu’ils ont fini par emplir, par combler sur toute son étendue, car la sonde y descend dans la fange jusqu’à dix-huit mètres de profondeur : on doit entretenir un chenal à travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.

Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la plus haute, le Zagh’ouan, apparaît presque toujours coiffée d’une nuée en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-être, qu’on puisse trouver sur le bord du continent africain.

Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité. Elle a trois parties bien distinctes : la partie française, la partie arabe et la partie juive. En vérité, Tunis n’est ni une ville française, ni une ville arabe, c’est une ville juive. C’est un des rares points du monde où le juif semble chez lui comme dans une patrie, où il est le maître presque ostensiblement, où il montre une assurance tranquille, bien qu’un peu tremblante encore.

C’est lui surtout qui est intéressant à voir, à observer dans ce labyrinthe de ruelles étroites où circule, s’agite, pullule la population la plus colorée, bigarrée, drapée, pavoisée, miroitante, soyeuse et décorative, de tout ce rivage oriental.

Où sommes-nous ? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante d’Arlequin, d’un Arlequin qui s’est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie étourdissante. Il a dû passer par Londres, par Paris, par Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des pays du Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillances et une imagination sans limites. Non seulement il voulut donner à leurs vêtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa, pour les nuancer, toutes les teintes créées, composées, rêvées par les plus délicats aquarellistes.

Aux juifs seuls il toléra les tons violents, mais en leur interdisant les rencontres trop brutales et en réglant l’éclat de leurs costumes avec une hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses préférés, tranquilles marchands accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros bourgeois allant à pas lents par les petites rues, il s’amusa à les vêtir avec une telle variété de coloris que l’oeil, à les voir, se grise comme une grive avec des raisins. Oh ! pour ceux-là, pour ses bons Orientaux, ses Levantins métis de Turcs et d’Arabes, il a fait une collection de nuances si fines, si douces, si calmées, si tendres, si pâlies, si agonisantes et si harmonieuses, qu’une promenade au milieu d’elles est une longue caresse pour le regard.

Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis des haillons superbes de misère, à côté des gebbas de soie, longues tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqués au corps sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords. Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks croisent, mêlent et superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azuré, mauve, vert d’eau, bleu pervenche, feuille morte, chair de saumon, orangé, lilas fané, lie de vin, gris ardoise.

C’est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies jusqu’aux accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de notes discrètes que rien n’est dur, rien n’est criard, rien n’est violent le long des rues, ces couloirs de lumière, qui tournent sans fin, serrés entre les maisons basses, peintes à la chaux.

A tout instant, ces étroits passages sont obstrués presque entièrement par des créatures obèses, dont les flancs et les épaules semblent toucher les deux murs à chaque balancement de leur marche. Sur leur tête se dresse une coiffe pointue, souvent argentée ou dorée, sorte de bonnet de magicienne d’où tombe, par-derrière, une écharpe. Sur leur corps monstrueux, masse de chair houleuse et ballonnée, flottent des blouses de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont emprisonnées en des caleçons blancs collés à la peau. Leurs mollets et leurs chevilles empâtées par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en toilette, des espèces de gaines en drap d’or et d’argent. Elles vont, à petits pas pesants, sur des escarpins qui traînent ; car elles ne sont chaussées qu’à la moitié du pied ; et les talons frôlent et battent le pavé. Ces créatures étranges et bouffies, ce sont les juives, les belles juives ! Dès qu’approche l’âge du mariage, l’âge où les hommes riches les recherchent, les fillettes d’Israël rêvent d’engraisser ; car plus une femme est lourde, plus elle fait honneur à son mari et plus elle a de chances de le choisir à son gré. A quatorze ans, à quinze ans, elles sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de finesse et de grâce. Leur teint pâle, un peu maladif, d’une délicatesse lumineuse, leurs traits fins, ces traits si doux d’une race ancienne et fatiguée, dont le sang ne fut jamais rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs, qu’écrase la masse noire, épaisse, pesante des cheveux ébouriffés, et leur allure souple quand elles courent d’une porte à l’autre, emplissent le quartier juif de Tunis d’une longue vision de petites Salomés troublantes.

Puis elles songent à l’époux. Alors commence l’inconcevable gavage qui fera d’elles des monstres. Immobiles maintenant, après avoir pris chaque matin la boulette d’herbes apéritives qui surexcitent l’estomac, elles passent les journées entières à manger des pâtes épaisses qui les enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent, les croupes s’arrondissent, les cuisses s’écartent, séparées par la bouffissure ; les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde coulée de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent, les admirent comme dans un concours d’animaux gras. Voilà comme elles sont belles, désirables, charmantes, les énormes filles à marier !

Alors on voit passer ces êtres prodigieux, coiffés d’un cône aigu nommé koufia, qui laisse pendre sur le dos le bechkir, vêtus de la camiza flottante, en toile simple ou en soie éclatante, culottés de maillots tantôt blancs, tantôt ouvragés, et chaussés de savates traînantes, dits « saba » ; êtres inexprimablement surprenants, dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps d’hippopotames. Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les trouve, le samedi, jour sacré, jour de visites et d’apparat, recevant leurs amis dans les chambres blanches, où elles sont assises les unes près des autres, comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d’oripeaux luisants, déesses de chair et de métal, qui ont des guêtres d’or aux jambes et, sur la tête, une corne d’or !

La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plutôt dans les mains de leurs époux toujours souriants, accueillants et prêts à offrir leurs services. Dans bien peu d’années, sans doute, devenues des dames européennes, elles s’habilleront à la française et, pour obéir à la mode, jeûneront, afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant pis pour nous, les spectateurs. Dans la ville arabe, la partie la plus intéressante est le quartier des souks, longues rues voûtées ou torturées de planches, à travers lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au passage les promeneurs et les marchands. Ce sont les bazars, galeries tortueuses et entrecroisées où les vendeurs, par corporations, assis ou accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques couvertes, appellent avec énergie le client ou demeurent immobiles dans ces niches de tapis, d’étoffes de toutes couleurs, de cuirs, de brides, de selles, de harnais brodés d’or, ou dans les chapelets jaunes et rouges des babouches. Chaque corporation a sa rue, et l’on voit, tout le long de la galerie, séparés par une simple cloison, tous les ouvriers du même métier travailler avec les mêmes gestes. L’animation, la couleur, la gaieté de ces marchés orientaux ne sont point possibles à décrire, car il faudrait en exprimer en même temps l’éblouissement, le bruit et le mouvement. Un de ces souks a un caractère si bizarre, que le souvenir en reste extravagant et persistant comme celui d’un songe. C’est le souk des parfums.

En d’étroites cases pareilles, si étroites qu’elles font penser aux cellules d’une ruche, alignés d’un bout à l’autre et sur les deux côtés d’une galerie un peu sombre, des hommes au teint transparent, presque tous jeunes, couverts de vêtements clairs, et assis comme des bouddhas, gardent une rigidité saisissante dans un cadre de longs cierges suspendus, formant autour de leur tête et de leurs épaules un dessin mystique et régulier.

Les cierges d’en haut, plus courts, s’arrondissent sur le turban ; d’autres, plus longs viennent aux épaules ; les grands tombent le long des bras. Et, cependant, la forme symétrique de cette étrange décoration varie un peu de boutique en boutique. Les vendeurs, pâles, sans gestes, sans paroles, semblent eux-mêmes des hommes de cire en une chapelle de cire. Autour de leurs genoux, de leurs pieds, à la portée des mains si un acheteur se présente, tous les parfums imaginables sont enfermés en de toutes petites boites, en de toutes petites fioles, en de tout petits sacs.

Une odeur d’encens et d’aromates flotte, un peu étourdissante, d’un bout à l’autre du souk. Quelques-uns de ces extraits sont vendus très cher, par gouttes. Pour les compter, l’homme se sert d’un petit coton qu’il tire de son oreille et y replace ensuite. Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes portes à l’entrée des galeries, comme une ville précieuse enfermée dans l’autre. Lorsqu’on se promène au contraire par les rues neuves qui vent aboutir, dans le marais, à quelque courant d’égout, on entend soudain une sorte de chant bizarre rythmé par des bruits sourds comme des coups de canon lointains, qui s’interrompent quelques instants pour recommencer aussitôt. On regarde autour de soi et on découvre, au ras de terre, une dizaine de têtes de nègres, enveloppées de foulards, de mouchoirs, de turbans, de loques. Ces têtes chantent un refrain arabe, tandis que les mains, armées de dames pour tasser le sol, tapent en cadence, au fond d’une tranchée, sur les cailloux et le mortier qui feront des fondations solides à quelque nouvelle maison bâtie dans ce sol huileux de fange. Sur le bord du trou, un vieux nègre, chef d’escouade de ces pileurs de pierres, bat la mesure, avec un rire de singe ; et tous les autres aussi rient en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups énergiques. Ils tapent avec ardeur et rient avec malice devant les passants qui s’arrêtent ; et les passants aussi s’égaient, les Arabes parce qu’ils comprennent, les autres parce que le spectacle est drôle ; mais personne assurément ne s’amuse autant que les nègres, car le vieux crie :

— Allons ! frappons !

Et tous reprennent en montrant leurs dents et en donnant trois coups de pilon :

— Sur la tête du chien de roumi !

Le nègre clame en mimant le geste d’écraser :

— Allons ! frappons !

Et tous :

— Sur la tête du chien de youte !

Et c’est ainsi que s’élève la ville européenne dans le quartier neuf de Tunis ! Ce quartier neuf ! Quand on songe qu’il est entièrement construit sur des vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable, faite de toutes les matières immondes que rejette une ville, on se demande comment la population n’est pas décimée par toutes les maladies imaginables, toutes les fièvres, toutes les épidémies. Et, en regardant le lac, que les mêmes écoulements urbains envahissent et comblent peu à peu, le lac, dépotoir nauséabond, dont les émanations sont telles que, par les nuits chaudes, on a le cœur soulevé de dégoût, on ne comprend même pas que la ville ancienne, accroupie près de ce cloaque, subsiste encore. On songe aux fiévreux aperçus dans certains villages de Sicile, de Corse ou d’Italie, à la population difforme, monstrueuse, ventrue et tremblante, empoisonnée par des ruisseaux clairs et de beaux étangs limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit être un foyer d’infections pestilentielles.

Eh bien ! non ! Tunis est une ville saine, très saine. L’air infect qu’on y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux nerfs surexcités que j’aie jamais respiré. Après le département des Landes, le plus sain de France, Tunis est l’endroit où sévissent le moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.

Cela parait invraisemblable, mais cela est. Ô médecins modernes, oracles grotesques, professeurs d’hygiène, qui envoyez vos malades respirer l’air pur des sommets ou l’air vivifié par la verdure des grands bois, venez voir ces fumiers qui baignent Tunis ; regardez ensuite cette terre que pas un arbre n’abrite et ne rafraîchit de son ombre ; demeurez un an dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d’été, marécage immense sous les pluies d’hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont vides !

Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu’on y meurt de ce qu’on appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n’est pas la science moderne qui nous empoisonne avec ses progrès ; si les égouts dans nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont pas des distillateurs de mort à domicile, des foyers et des propagateurs d’épidémies plus actifs que les ruisselets d’immondices qui se promènent en plein soleil autour de Tunis ; vous reconnaîtrez que l’air pur des montagnes est moins calmant que le souffle bacillifère des fumiers de ville ici et que l’humidité des forêts est plus redoutable à la santé et plus engendreuse de fièvres que l’humidité des marais putréfiés à cent lieues du plus petit bois.

En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne peut être attribuée qu’à la pureté parfaite de l’eau qu’on boit dans cette ville, ce qui donne absolument raison aux théories les plus modernes sur le mode de propagation des germes morbides. L’eau du Zagh’ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts kilomètres environ de Tunis, parvient dans les maisons sans avoir eu avec l’air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par conséquent, aucune graine de contagion.

L’étonnement qu’éveillait en moi l’affirmation de cette salubrité me fit chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le sien. Or, dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour arabe, dominée par une galerie à colonnes qu’abrite une terrasse, ma surprise et mon émotion furent telles que je ne songeai plus guère à ce qui m’avait fait entrer là.

Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d’étroites cellules, grillées comme des cachots, enfermaient des homme qui se levèrent en nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces creuses et livides. Puis un d’eux, passant sa main et l’agitant hors de cette cage, cria quelque injure. Alors les autres sautillant soudain comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d’un épais turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C’est un fou, libre et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement sur les fous furieux enfermés en bas.

je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force d’être étranges, que nos pauvres fous d’Europe. Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart de ses compagnons, c’est le haschisch ou plutôt le kif qui l’a mis en cet état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il ? Il me demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l’attend. De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son burnous des jambes grêles d’araignée humaine : et le nègre, son gardien, un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte d’une seule pesée sur l’épaule, qui semble écraser le faible halluciné. Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac ou du kif, avec un rire continu qui a l’air d’une menace.

Ils sont deux dans la case suivante : encore un fumeur de chanvre, qui nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d’une beauté rare, cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d’une distinction parfaite. C’est un M’zabite, devenu fou après avoir trouvé mort son jeune fils, qu’il cherchait depuis deux jours.

Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours : — Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, le bey, tous, tous fous ! C’est en arabe qu’il hurla cela : mais on comprend, tant sa mimique est effroyable, tant l’affirmation de son doigt tendu vers nous est irrésistible. Il nous désigne l’un après l’autre, et rit, car il est sûr que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète :

— Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou

Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.

Et on s’en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui plane sur ce trou de damnés. Alors, apparaît, souriant toujours, calme et beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l’Arabe à longue barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont il pare avec orgueil sa royauté imaginaire.

Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d’une allure majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu’on le salue avec respect. Il répond, d’une voix de souverain, quelques mots qui signifient : « Soyez les bienvenus ; je suis heureux de vous voir. » Puis il cesse de nous regarder.

Depuis quinze ans, cet homme ne s’est point couché. Il dort assis sur une marche, au milieu de l’escalier de pierre de l’hôpital. On ne l’a jamais vu s’étendre.

Que m’importent à présent, les autres malades, si peu nombreux, d’ailleurs, qu’on les compte dans les grandes salles blanches, d’où l’on voit par les fenêtres s’étaler la ville éclatante, sur qui semblent bouillonner les dômes des koubbas et des mosquées ! je m’en vais troublé d’une émotion confuse, plein de pitié, peut-être d’envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui contiennent dans cette prison, ignorée d’eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite pipe bourrée de quelques feuilles jaunes.

Le soir de ce même jour un fonctionnaire français, armé d’un pouvoir spécial, m’offrit de me faire pénétrer dans quelques mauvais lieux de plaisirs arabes, ce qui est fort difficile aux étrangers.

Nous dûmes d’ailleurs être accompagnés par un agent de la police beylicale, sans quoi aucune porte, même celle des plus vils bouges indigènes, ne se serait ouverte devant nous. La ville arabe d’Alger est pleine d’agitation nocturne. Dès que le soir vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales, semblent les couloirs d’une cité abandonnée, dont on a oublié d’éteindre le gaz, par places. Nous voici très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs ; et on nous fit entrer chez des juives qui dansaient la « danse du ventre ». Cette danse est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la maestria de l’artiste. Trois soeurs, trois filles très parées, faisaient leurs contorsions impures, sous l’oeil bienveillant de leur mère, une énorme petite boule de graisse vivante coiffée d’un cornet de papier doré et mendiant pour les frais généraux de la maison, après chaque crise de trépidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois portes entrebâillées montraient les couches basses de trois chambres. J’ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit, une femme couchée qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses, deux domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un rideau, s’agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J’allais entrer dans la chambre de sa femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille, de la belle-sœur des drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous mêler, ne fût-ce qu’un soir, à la famille. Pour me faire pardonner cette défense d’entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait déjà la « danse du ventre ». Je m’en allai fort dégoûté.

Avec des précautions infinies on me fit pénétrer ensuite dans le logis de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues, parlementer, menacer, car si les indigènes savaient que le roumi est entré chez elles, elles seraient abandonnées, honnies, ruinées. Je vis là de grosses filles brunes, médiocrement belles, en des taudis pleins d’armoires à glace. Nous songions à regagner l’hôtel quand l’agent de police indigène nous proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu d’amour dont il ferait ouvrir la porte d’autorité.

Et nous voici encore le suivant à tâtons dans des ruelles noires inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant tout de même en des trous, heurtant les maisons de la main et de l’épaule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des rumeurs de fête sauvage sortir des murs, étouffés, comme lointains, effrayants d’assourdissement et de mystère. Nous sommes en plein dans le quartier de la débauche. Devant une porte on s’arrête ; nous nous dissimulons à droite et à gauche tandis que l’agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe, un ordre. Une voix faible, une voix de vieille répond derrière la planche ; et nous percevons maintenant des sons d’instruments et des chants criards de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire.

On ne veut pas ouvrir. L’agent se fâche, et de sa gorge sortent des paroles précipitées, rauques et violentes. A la fin, la porte s’entrebâille, l’homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et d’un beau geste vainqueur semble nous dire : « Suivez-moi. » Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une pièce basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles indigènes qui sont des paquets de loques jaunes nouées autour de quelque chose qui remue, et d’où sort une tête invraisemblable et tatouée de sorcière, essaie encore de nous empêcher d’avancer. Mais la porte est refermée, nous entrons dans une première salle où quelques hommes sont debout, qui n’ont pu pénétrer dans la seconde dont ils obstruent l’ouverture en écoutant d’un air recueilli l’étrange et aigre musique qu’on fait là-dedans. L’agent pénètre le premier, fait écarter les habitués et nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des tas d’Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs blancs, jusqu’au fond.

Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce, une pyramide d’autres Arabes s’étage, invraisemblablement empilés et mêlés, un amas de burnous d’où émergent cinq têtes à turban.

Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face derrière un guéridon d’acajou chargé de verres, de bouteilles de bière, de tasses à café et de petites cuillers d’étain, quatre femmes assises chantent une interminable et traînante mélodie du Sud, que quelques musiciens juifs accompagnent sur des instruments. Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des Mille et Une Nuits, et une d’elles, âgée de quinze ans environ, est d’une beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu’elle illumine ce lieu bizarre, en fait quelque chose d’imprévu, de symbolique et d’inoubliable.

Les cheveux sont retenus par une écharpe d’or qui coupe le front d’une tempe à l’autre. Sous cette barre droite et métallique s’ouvrent deux yeux énormes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs, noirs, éloignés, que sépare un nez d’idole tombant sur une petite bouche d’enfant, qui s’ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage. C’est une figure sans nuances, d’une régularité imprévue, primitive et superbe, faite de lignes si simples qu’elles semblent les formes naturelles et uniques de ce visage humain.

En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un trait, un détail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans cette tête de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d’un modelé imperceptible qui vient mourir à la fine pointe du menton, en encadrant, dans un ovale irréprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont l’idéal d’une conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre rêve seul peut ne se pas sentir entièrement satisfait. A côté d’elle, une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces faces blanches, douces, dont la chair a l’air d’une pâte faite avec du lait. Encadrant ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au type bestial, à la tête courte, aux pommettes saillantes, deux prostituées nomades, de ces êtres perdus que les tribus sèment en route, ramassent et reperdent, puis laissent un jour à la traîne de quelque troupe de spahis qui les emmène en ville.

Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares, des tambourins et des flûtes aiguës. Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité auguste. Où sommes-nous ? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une maison publique ? Dans une maison publique ? Oui, nous sommes dans une maison publique, et rien au monde ne m’a donné une sensation plus imprévue, plus franche, plus colorée que l’entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles parées dirait-on pour un culte sacré attendent le caprice d’un de ces hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu’au milieu des débauches. On m’en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux levés, pleins de recueillement. C’est lui qui a retenu l’idole ; et presque tous les autres sont des invités. Il leur offre des rafraîchissements et de la musique, et la vue de cette belle fille jusqu’à l’heure où il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s’en iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d’Arabe des villes que rend plus claire la barbe noire, soyeuse et un peu luisante, rare sur les joues. La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis sur des escabeaux, au milieu d’une pile d’hommes. Soudain une longue main noire me frappe sur l’épaule et une voix, une de ces voix étranges des indigènes essayant de parler français, me dit :

— Moi, pas d’ici, Français comme toi.

Je me retourne et je vois un géant en burnous, un des Arabes les plus hauts, les plus maigres, les plus osseux que j’aie jamais rencontrés.

— D’où es-tu donc ? lui dis-je stupéfait.

— D’Algérie !

— Ah ! je parie que tu es Kabyle ?

— Oui, moussi.

Il riait, enchanté que j’eusse deviné son origine, et me montrant son camarade :

— Lui aussi.

— Ah ! bon.

C’était pendant une sorte d’entracte.

Les femmes, à qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d’Algérie, grâce au secours de l’agent de police indigène. J’appris qu’ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie, et qu’ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie sans doute qu’on admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces roseaux percés de trous, deux vrais roseaux coupés par eux au bord d’une rivière.

Je priai qu’on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec une politesse parfaite. Ah ! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon cœur avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si imprévues, des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans l’eau. C’était fin, doux, haché, sautillant : des sons qui volaient, qui voletaient l’un après l’autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans s’unir jamais ; un chant qui s’évanouissait toujours, qui recommençait toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de l’âme des feuilles, de l’âme des bois, de l’âme des ruisseaux, de l’âme du vent, entré avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans cette maison publique d’un faubourg de Tunis.

La Revue des Ressources 

 

Hannah Arendt réalisé par Margarethe von Trotta, Matthieu Amat

media.media.aef140e1-761a-475b-878d-ca28b434351c.normalized[1]

Le film biographique se porte bien en ce début de XXIe siècle. L’époque, à l’évidence, y est favorable. Maîtrisé, bien documenté, intellectuellement honnête, Hannah Arendt s’en tire de manière honorable mais se heurte pourtant à de nombreux écueils. La faute au genre ?

La philosophe cinégénique

À moins d’un engagement politique qui le fasse devenir homme d’action, le philosophe est une figure retorse pour le film biographique. Hannah Arendt paraît l’un des rares éligibles au genre : c’est une femme, l’histoire bouscula sa vie en lui imposant l’exil américain, juive elle fut l’amante de Heidegger, qui resta volontiers au pays dans les conditions que l’on sait. Et elle se retrouva surtout au cœur d’une polémique virulente, à la suite de la publication dans le New Yorker de ses textes sur le « procès Eichmann ». Si le film fait droit, par quelques flash-backs, à des événements plus anciens de sa vie – en l’occurrence sa relation avec Heidegger – son objet se resserre autour de la période du procès, de l’écriture des textes qui donneront Eichmann à Jérusalem jusqu’à leur première réception (entre les années 1961 et 1965).

Le choix de cet objet est bien compréhensible. Les réflexions que l’on y trouve sur le mal sont devenues classiques – presque scolaires – et la question du rapport d’Israël au « peuple juif » et de la légitimité qu’il a à parler en son nom conserve une vive « actualité », pour le meilleur et pour le pire. Mais c’est sans doute la passion et la fébrilité avec laquelle ces textes ont été accueillis qui ont déterminé Margarethe von Trotta. De fait, le scandale et la position de l’intellectuel « à contre-courant », les indignations et les déchirements, sont plus faciles à mettre en scène que le travail austère et peu spectaculaire du philosophe dans sa bibliothèque.

Il n’y a pas forcément là matière à reproche, c’est après tout une question de genre artistique ; on ne fait pas feu de tout bois. Le sensationnel n’envahit d’ailleurs pas Hannah Arendt. Si ses contradicteurs sont un peu caricaturés (notamment Hans Jonas), la pensée de la philosophe n’est pas trahie. Elle est même assez adroitement restituée, dans le contexte de conversations amicales ou de séances publiques, et incarnée de manière convaincante par Barbara Sukowa.

Écueils du genre

Hannah Arendt, en son genre, est intéressant et de belle facture ; mais ce genre, précisément, pose question. Quelles que soient l’habileté et l’honnêteté intellectuelle avec lesquelles on s’y confronte, il paraît difficile d’éviter un certain nombre d’écueils : « psychologisation » (œuvres et actions sont en dernier lieu réductibles à des enjeux affectifs : Arendt a trop longtemps refoulé, elle a besoin de se confronter au réel de la Shoah, etc.), banalisation (il/elle est comme tout le monde : Arendt pense au sexe, elle donne un charmant surnom à son compagnon, etc.), « spectacularisation » (il/elle ne ressemble à personne : Arendt travaille la nuit et les dossiers du procès remplissent comme il se doit toutes les pièces de l’appartement).

Les deux derniers points ne sont contradictoires qu’en apparence : ils font en réalité bon ménage dans une atmosphère culturelle mêlant égalitarisme démocratique et désir de distinction sur un mode spectaculaire – « esprit du temps » en lequel, indéniablement, le biopic est chez lui. Quant à la psychologisation, heureusement mesurée ici, elle est une des formes excessives que prend le déplacement de l’intérêt – de l’œuvre vers l’individu – qui se trouve au principe de la biographie. Oublier que c’est par des qualités objectives de son œuvre ou de ses actions que l’on est venu à s’intéresser à l’individu condamne à l’anecdotique. À défaut de faire place aux produits du travail, il faut que figure ce travail, ou ce qui dans la « personnalité » fait sens à l’égard du produit. Le Van Gogh de Pialat, Séraphine ou Camille Claudel 1915 y parviennent chacun à leur manière – toujours par une certaine épure, en refusant de se laisser emporter par l’expressivité convenue et les gages d’humanité auxquelles s’entend si bien le visage au temps des caméras. Sans être grossier, Hannah Arendt sacrifie un peu trop aux mimiques, aux sourires entendus, à l’attirail, certes discret, du théâtre filmé.

La mauvaise imitation

Il y a un point plus décisif encore. Le film biographique est le lieu d’un « télescopage », et presque d’une confusion, entre la nature réaliste de l’image cinématographique et la réalité (historique) de ses objets. La proximité de nature entre le matériel cinématographique et les archives par où nous connaissons la personne qui est l’objet de la biographie (lorsqu’elle a vécue au temps du microphone, de la photographie et, pire, de la caméra) tend à induire et à stimuler chez le spectateur une attente de « vérité » par imitation. De là l’usage très désagréable de l’image d’archive qui consiste à s’en servir comme preuve du « réalisme » du film (par exemple dans No ou Argo pour prendre des exemples récents qui ne sont certes pas exactement des films biographiques).

Von Trotta joue de manière plus fine avec les archives. Son utilisation des plans sur Adolf Eichmann et des enregistrements sonores touche juste. Elle n’a pu s’empêcher cependant d’intercaler quelques plans conçus comme des reproductions du procès – laissant alors, c’est heureux, Eichmann hors champ. Le procédé est vain. Les archives l’attestent : la saisie du réel a eu lieu. Le cinéma a déjà fait son œuvre. Lui faire imiter une copie qui est une trace véritable est la tâche la plus médiocre qu’on puisse lui assigner. Et c’est une tâche dont la banalité et la naïveté font oublier l’immoralité : c’est feindre la fidélité pour séduire. C’est presque inévitablement, qu’on le veuille ou non, parodier l’histoire. Il y a le cinéma documentaire, il y a le livre, ils sont mieux armés pour traiter biographiquement des figures contemporaines.

À défaut des rigueurs de l’épure évoquée plus haut, il reste une autre voie par où le cinéma biographique peut s’affranchir de son entre-deux pervers : qu’il joue cartes sur table, s’assume comme interprétation ou « mythologisation ». Il le fait nécessairement lorsqu’il prend pour objet de grandes figures du passé, que l’histoire à déjà recouvertes de multiples couches d’interprétation. Il peut tenter de le faire au présent, et traiter telle vivante comme il ferait de Jeanne d’Arc. Il lui faut en tous cas, pour dépasser ses contradictions, abandonner toute velléité d’imitation.

Matthieu Amat

paru dans kritikat

 
Poster un commentaire

Publié par le avril 29, 2013 dans cinema, litterature

 

Heiner Müller en voix multiples par Bernard Umbrecht,

 21[1]

Il avait choisi après la guerre de rester en République démocratique allemande (RDA). Il est l’un des auteurs dramatiques les plus importants de notre époque. Son questionnement des formes théâtrales possibles pour un temps vivant à la fois le déchirement de l’idéal communiste et l’usure des vieux idéaux esthétiques a rayonné dans toute l’Europe. Heiner Müller (1929-1995), qui fut aussi metteur en scène et, après la réunification, directeur du Berliner Ensemble, laisse une œuvre de plus d’une trentaine de pièces et quelque deux cents poèmes, des essais et des entretiens. S’y déploient son travail pour faire advenir le théâtre comme scène expérimentale, où « l’imagination collective s’exerce à faire danser les rapports sociaux pétrifiés (1) », sa formidable relecture des mythes et des tragédies et son sens réjouissant de la provocation. Il faut aujourd’hui y ajouter ce que l’on pourrait appeler des actes de parole, avec l’édition de Müller MP3 (2) : une collection de trente-six heures de documents sonores (entretiens, lectures, discours). Selon Kristin Schulz, cheville ouvrière de l’édition allemande des œuvres complètes, puis éditrice de Müller MP3, les entretiens sont pour Müller « des productions artistiques », où il tient souvent à « préserver la possibilité de changer de point de vue en fonction du contexte, de ses interlocuteurs, du lieu ou de la situation ». Cette singularité efface les genres.

« Deutschland-Müller », « le plus allemand des écrivains de sa génération » : c’est ainsi que le dramaturge français Michel Deutsch le qualifie dans le livre (3) qu’il vient de lui consacrer. Deutsch construit une sorte de scène intellectuelle sur laquelle Müller est censé avoir évolué. Il y a là, présentés comme des figures d’une dramaturgie pour journal télévisé, Bertolt Brecht le « catholique bavarois », Christa Wolf la « figure austère de la sévérité protestante », Carl Schmitt le « juriste catholique romain », et Friedrich Nietzsche, et Martin Heidegger, etc., sans oublier l’« intellectuel mélancolique » Hamlet, « personnification » de l’Allemagne, et Müller lui-même, « Saxon anarchiste de lignée ouvrière et paysanne ». Et pourquoi pas pourfendeur de Prussiens parce que saxon ? Il aurait été autrement intéressant de placer tous ces personnages dans un grand théâtre appelé Heiner Müller, mais il aurait alors fallu travailler à leur mise en relation. Toutes les pages, par exemple, sur le romancier Ernst Jünger, à tout le moins tenant d’une pensée opposée, ne permettent jamais de comprendre ce qui pouvait bien les relier. D’autant que, contrairement à ce qui est affirmé, Müller n’a jamais dit en ces termes que le « fascisme [était] de l’énergie de gauche entravée ». Regrettons également que la dramaturgie müllérienne soit présentée comme une critique frontale de la technoscience et de la philosophie des Lumières : Müller savait qu’il y a de la machine dans l’homme ; et si, en dialecticien, il pointe les zones d’ombre des Lumières, il ne fait tout de même pas de l’obscurantisme une solution.

Au dernier tiers de cet essai, on arrive enfin à l’essentiel, l’écriture. Retenons l’image que Deutsch suggère de l’écrivain, chirurgien disséquant le corps de la langue, comme on le voit à l’œuvre dans la courte Pièce de cœur : « Puis-je déposer mon cœur à vos pieds… Je m’en vais procéder à l’extraction. Sinon pourquoi aurais-je un canif… Mais / C’est une brique. Votre cœur… Oui, mais il ne bat que pour vous. »

Ce dernier vers sert de titre à la bande dessinée d’Isabelle Pralong (4) dans laquelle chaque chapitre, fait de scènes qui retracent le parcours d’une jeune femme interrogeant la maternité, doublées d’un jeu de piste spirituel, est introduit par un vers de cette pièce. Chez l’auteure suisse francophone, qui en fait un usage inédit, la source d’inspiration puisée chez Müller n’est pas effacée. Et les images, en noir et blanc, semblent bien découper au scalpel un processus de travail, pour une extraction qui signe une naissance.

Bernard Umbrecht

Ancien correspondant de L’Humanité à Berlin.

septembre 2012, article paru dans Le Monde Diplomatique

(1) Heiner Müller, Fautes d’impression, L’Arche, Paris, 1991.

(2) Heiner Müller et Kristin Schulz, Müller MP3. Heiner Müller Tondokumente, 1972-1995, Alexander Verlag, Berlin, quatre CD + un livret, 78 euros. Prix allemand du livre audio 2012.

(3) Michel Deutsch, Germania, tragédie et état d’exception. Une introduction à l’œuvre de Heiner Müller, Musée d’art moderne et contemporain (Mamco), Genève, 2012, 400 pages, 25 euros.

(4) Isabelle Pralong, Oui mais il ne bat que pour vous, L’Association, Paris, 2011, 200 pages, 22,40 euros.

 

Que la vie en vaut la peine , Louis Aragon

184842_108293239250714_100002101145523_78375_6416795_n[1]

merci à Louis Aragon qui m’a donné les mots

merci à Louis Aragon de m’avoir une fois de plus donné les mots de ce jour et d’autres…

.

C’est une chose étrange à la fin que le monde

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

Ces moments de bonheur ces midis d’incendie

La nuit immense et noire aux déchirures blondes.

 

Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit

D’autres viennent. Ils ont le cœur que j’ai moi-même

Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime

Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix.

 

D’autres qui referont comme moi le voyage

D’autres qui souriront d’un enfant rencontré

Qui se retourneront pour leur nom murmuré

D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

 

II y aura toujours un couple frémissant

Pour qui ce matin-là sera l’aube première

II y aura toujours l’eau le vent la lumière

Rien ne passe après tout si ce n’est le passant.

 

C’est une chose au fond, que je ne puis comprendre

Cette peur de mourir que les gens ont en eux

Comme si ce n’était pas assez merveilleux

Que le ciel un moment nous ait paru si tendre.

 

Oui je sais cela peut sembler court un moment

Nous sommes ainsi faits que la joie et la peine

Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine

Et la mer à nos soifs n’est qu’un commencement.

 

Mais pourtant malgré tout malgré les temps farouches

Le sac lourd à l’échine et le cœur dévasté

Cet impossible choix d’être et d’avoir été

Et la douleur qui laisse une ride à la bouche.

 

Malgré la guerre et l’injustice et l’insomnie

Où l’on porte rongeant votre cœur ce renard

L’amertume et Dieu sait si je l’ai pour ma part

Porté comme un enfant volé toute ma vie.

 

Malgré la méchanceté des gens et les rires

Quand on trébuche et les monstrueuses raisons

Qu’on vous oppose pour vous faire une prison

De ce qu’on aime et de ce qu’on croit un martyre.

 

Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fond

Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine

Malgré les ennemis les compagnons de chaînes

Mon Dieu mon Dieu qui ne savent pas ce qu’ils font.

 

Malgré l’âge et lorsque, soudain le cœur vous flanche

L’entourage prêt à tout croire à donner tort

Indifférent à cette chose qui vous mord

Simple histoire de prendre sur vous sa revanche.

 

La cruauté générale et les saloperies

Qu’on vous jette on ne sait trop qui faisant école

Malgré ce qu’on a pensé souffert les idées folles

Sans pouvoir soulager d’une injure ou d’un cri.

 

Cet enfer Malgré tout cauchemars et blessures

Les séparations les deuils les camouflets

Et tout ce qu’on voulait pourtant ce qu’on voulait

De toute sa croyance imbécile à l’azur.

 

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle

Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici

N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

 

Louis ARAGON in Les yeux et la mémoire – Chant II – 1954 .

 
Poster un commentaire

Publié par le avril 17, 2013 dans litterature, mon journal

 

Montebourg met en garde contre le "robespierrisme".

header[1]

C’est vrai, le molletisme ou le mendésime, c’est tellement plus excitant… lui répond  d’un ton cinglant Rosa Moussaoui

je hoche la tête, c’est la corruption contre l’incorruptible, pas seulement celle de l’enrichissement mais celle d’une absence de perspective politique autre que le maintien du statu quo de classe… quelles qu’en soient les conséquences…

Le molletisme c’est bien sûr cet extraordinaire souvenir des plein pouvoirs votés à Guy Mollet pour qu’il en finisse avec la guerre d’Algérie, et au retour d’Alger son choix d’envoyer le contingent faire 27 mois dans les Aurès, d’y découvrir la pourriture de la gégène et de la corvée de bois.

C’étaient les jeunes gens de ma génération, quand l’un d’entre eux devait répondre à l’appel nous montions à la Sainte Victoire faire un feu et nous chantions en particulier le déserteur, parce que si certains choisissaient de répondre à l’appel, certains refusaient et s’enfuyaient en Italie par exemple. Nous pleurions parce quelquefois l’un d’eux mourait et pas toujours sous les balles de l’ennemi. Quelques années après, changement de décor, quelques jeunes soixante-huitards gauchistes qui ont quasiment tous fini au PS, dans les débat m’accusaient puisque j’étais communiste d’avoir voté les plein-pouvoirs à Guy Mollet…

Mendes France c’est l’inventeur de la troisième voie, celle dont l’objectif était d’affaiblir et d’anéantir le communisme, réalisée par son ami Mitterrand et dont la pourriture sans alternative d’aujourd’hui est le résultat… Si Mendes France joue un rôle positif de négociateur en Tunisie, en revanche, pour l’Algérie, l’attitude du président du conseil est bien différente car, dans son esprit « l’Algérie, c’est la France. »   Le 9 novembre 1954, à l’Assemblée nationale, Pierre Mendès France et son ministre François Mitterrand sont félicités pour leur riposte ferme à l’agitation algérienne par le porte-parole de la grande colonisation : René Mayer. Une phrase de Mendès résume assez bien sa pensée :« L’Algérie, c’est la France, et non un pays étranger… On ne transige pas quand il s’agit de défendre la paix intérieure de la nation, l’unité et l’intégrité de la République. Primo il faut s’assurer que les mouvements de troupe ont été exécutés, secundo il faut au moins tripler les effectifs des troupes et des CRS envoyés en Algérie. [Il faut] Se souvenir que l’effort massif que nous avons fait pour la Tunisie et des réticences rencontrées auprès des militaires. Il faut agir sur eux de la manière la plus énergique pour qu’ils ne perdent pas un instant. »

Quand on parle de réponse ferme de mItterrand il faut savoir jusqu’où ça va, l’exécution par guillotine du militant communiste Yveton… alors qu’il est garde des sceaux… Yveton fut le nom de ma première cellule quand j’ai adhéré toute enfant au PCF justement en 1956 lors de l’expédition de Suez… Toujours Guy Mollet si ma mémoire est bonne, contre nasser…

Je me souviens encore de la réponse de Mitterrand quand le PCF a sollicité pour Aragon des funérailles nationales: "je ne les ai pas organisé pour mendes-France, je ne vais pas les accorder à Aragon"… François la colère et celui qui écrivit le fou d’Elsa pour chanter ce que la France devait à la civilisation arabe en matière de poèsie pendant la guerre d’Algérie…  Il est vrai aussi qu’au dernier stade de sa vie, Aragon n’a pas caché le mépris dans lequel il tenait ce faux machiavel qui confondait le cynisme avec l’adhésion à la multitude du créateur du Prince… Mitterrand c’était l’univers de madame Verdurin, le goût des cocottes et des faisans… Et Aragon le soir de la Batille vit là un non événement…

Alors comme Jaurès aux jacobins, je vais m’asseoir aux côtés de Robespierre et pas de ces exagérés qui tolèrent la corruption et les demi-mesure pour mieux sauver les agioteurs…

 
Poster un commentaire

Publié par le avril 11, 2013 dans histoire, litterature

 

Qui chantera pour les jeunes qui ont besoin de résistance pour survivre… ma génération a eu de la chance d’être nourrie de ces gens là…

Yannis Ritsos, l’âme irréductible de la Grèce

«  La poésie n’a pas toujours eu le premier mot. Le dernier, toujours. »  (Sur une corde, p.264)

Ritsos

voici un extrait de la Lettre à Joliot-Curie, poème-fleuve bouleversant que Yánnis Rítsos adressa au physicien français en 1950, lors de son transfert sur l’île de Aï-Stratis.Où il est déporté par le fascisme qui s’est installé en Grèce avec l’aide des Etats-Unis et des puissances occidentales… .

C’est Aragon qui mène un combat de tous les moments pour le faire libérer… Il est comme Aragon, fidèle jusqu’au bout au parti communiste et je l’ai rencontré dans un des congrès de ce parti héroïque, un soir où Florakis son dirigeant nous racontait comment lui et ses partisans étaient à quelques kilomètres d’Athènes et comment un avis de Staline les a fait s’arrêter à cause de yalta. Il riait et ne regrettait rien, nous étions des soldats disciplinés, il nous fallait obéir, la condition de la survie… Quelques années après pour empêcher que le peuple grec prenne le pouvoir, un régime fasciste pris le pouvoir tortura les anciens partisans qui avaient déjà lutté contre le nazisme… Il instaura les privilèges pour ceux qui aujourd’hui ont ruiné la Grèce, ceux qui ont été exempté d’impôts et dont on fait payer une fois de plus les crimes au peuple grec… Ce peuple que l’on a contraint à l’intérieur de l’OTAN à se ruiner en armement en exaspérant ses antagonismes avec la Turquie… Le parti communiste luttait pour la paix avec les Turcs et pour le démantèlement des missiles installés sur son sol… Yannis Ristos militait mais plongeait la racine de la trahison dans le paysage austère venu du temps d’homère, des rois et des chèvres sur du marbre, la tragédie dans les voiles noirs des femmes et leur regard…

Yannis Ristos dont Aragon dit qu’il est un des plus grands poètes vivant combine a beaucoup de traits communs avec ce dernier. Il introduit le surréalisme en Grèce mais priviligie toujours l’originalité de la source de son pays. Il combine une recherche formelle et cette sève originelle, celle d’une tragédie familiale qui se confond avec la tragédie grecque, les mythes depuis Hésiode, Homère de son Hélène… Il connaît une grande popularité non seulement à cause de ses engagements mais parce que certains de ses poèemes sont mis en musique par Théodorakis et sont sur toutes les lèvre… Voic la lettre d’un poète victime du fascisme… celui que l’on fait renaître pour empêcher la révolte des peuples… (note de danielle Bleitrach)

  • voici un extrait de la Lettre à Joliot-Curie, poème-fleuve bouleversant que Yánnis Rítsos adressa au physicien français en 1950, lors de son transfert sur l’île de Aï-Stratis.
    *
    « …/…
    Mon cher Joliot, il y a bien longtemps que je n’ai pas entendu d’étoile
    creuser une fosse dans mon cœur
    pour y planter une fleur.
    La vie était si dure, Joliot,
    à rester toute la journée au soleil,
    sans avoir un seul souvenir de soleil,
    à rester si près de la mer
    sans avoir deux coudées de mer
    pour enveloppe notre cœur brûlant,
    à porter toute l’année notre baluchon
    une vareuse éteinte, une écuelle, une gourde,
    notre peine, notre peine à nous, la peine du monde
    sans trouver la place pour nous abriter
    pétrir le sol de nos larmes
    façonner des cruches pour de pauvres fenêtres
    et rafraîchir l’eau de la liberté et de la paix.Dis-nous, Joliot, comment s’endort le midi
    parmi les épis et les coquelicots
    comment la sérénité descend de la montagne au soir
    (ses cheveux sans doute humectés d’étoiles)
    comment un rameau s’incline au petit matin
    comment sont les mains d’une mère
    quand elle plie les serviettes après le dîner
    quand elle s’approche de la lampe et passe un fil dans l’aiguille
    pour raccommoder silencieusement le chagrin de notre foyer ?
    Dis-nous, Joliot, comment ?
    …/… »
    Et voici un texte plus complet  que ma mémoire sur Yannis Ristos
 

L’âme de Baudelaire ?par Léon-Marc Levy

Chemins de lectures en l’honneur de l’anniversaire de Baudelaire -

Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Chemins de lectures (14) - L'âme de Baudelaire ?

La chose est étonnante. Charles Baudelaire, reconnu à peu près universellement comme le plus grand poète de langue française (dans tous les cas l’un des plus grands), n’est pas un personnage qui suscite une sympathie spontanée. Définitivement. Il n’exerce, hors la beauté sublime de ses vers, aucune séduction, y compris sur la foule de ses admirateurs les plus passionnés. Au contraire, toute une troupe de grands poètes et écrivains français attire notre compassion, notre fascination, notre amour, un culte parfois, souvent en dépit de personnalités discutables.

François Villon, mauvais garçon, voyou sorbonnard, ivrogne, voleur, probablement même assassin, sûrement pendu par décision de justice. Pas de problème, on l’aime éperdument !

Jean-Jacques Rousseau, ombrageux, mauvais père, menteur, on lui pardonne tout !

Arthur Rimbaud, cynique, hautain, déloyal, violent. On l’adore !

Victor Hugo, orgueilleux, coléreux, méprisant avec ses confrères. On le vénère !

Il y a comme cela, des créateurs touchés par la grâce, effleurés par le souffle de l’aile des anges : la "bande" des Léonard, Raphaël, Mozart. Au-delà de l’admiration que suscite évidemment leur œuvre, quelque chose de plus se tisse entre eux et nous, un lien amoureux, charnel, affectif en tout cas. Leur présence silencieuse et puissante s’est nichée au plus profond de nos consciences, de nos cultures fondatrices, et, en basse continue, au long d’une vie, elle se révèle régulièrement, comme un compagnon intérieur.

Rien de tel avec d’autres créateurs, au moins aussi géniaux : Vivaldi, éternel vieillard acariâtre, Voltaire, un peu dans la même image, Dali, figé dans sa « folie » mégalomaniaque. Et notre Baudelaire est de cette troupe des « mal aimés » !

Qu’a donc fait (ou pas fait) Baudelaire pour nous être, en tant que personne (et encore une fois hors de toute référence à l’œuvre partout adulée), aussi indifférent, voire antipathique ? Essayons de poser des jalons pour comprendre :

- Assurément, c’est un « besogneux ». Rien chez lui de l’être de lumière inspiré par les cieux comme Rimbaud ou Mozart. Tout est travail pénible (« Labeur dur et forcé »), corrections, retour incessant sur les textes, colères, insatisfaction permanente. Ses éditeurs, Poulet-Malassis ou Michel Lévy, en perdaient toute patience (et pourtant, l’un et l’autre en avaient des tonnes avec « leur » Baudelaire !)

- C’est un homme amer, tenaillé par ses haines : le général Aupick bien sûr, qu’il poursuivra de ses injures et de ses menaces jusqu’à appeler à son meurtre, Maître Ancelle, son notaire/tuteur (pourtant d’une patience et d’une fidélité exemplaires) qu’il agonira d’insultes permanentes, les Belges, en vrac, qu’il couvrira de son opprobre dans les "Amoenitates Belgicae".

- Sa poésie offre souvent de véritables énigmes : un étrange mélange de beauté absolue et de « vers de mirliton », maladroits, parfois ridicules.

Un exemple particulièrement connu et frappant : le célèbre "Chant d’Automne", « Partie I » :

« Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;

Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !

J’entends déjà tomber avec des chocs funèbres,

Le bois retentissant sur le pavé des cours.

(…)

Là, se succèdent quatre quatrains sublimes, d’une musicalité parfaite, suivis de « Partie II » :

J’aime de vos longs yeux la lumière verdâtre,

Douce beauté, mais tout aujourd’hui m’est amer,

Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l’âtre,

Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

(…)

Trois quatrains lourds, alambiqués, disgracieux. Le prince de la musicalité se noie ici dans des collisions sonores rudes et une rythmique hachée. Cette partie II est, de toute évidence, un ajout puisque la « partie I » possède une parfaite unité de thème, nettement distincte du thème de la « partie II ». A tel point que, souvent, même les professeurs de lettres ne citent que la partie I comme poème entier ! Pourquoi cet « ajout » ? C’est un mystère de la littérature …
C’est une énigme baudelairienne souvent évoquée.

- Baudelaire se mêle régulièrement de "philosopher". Considérations parfois ignobles sur les femmes, dérisoires sur la politique, lieux communs sur la condition humaine, et même des sentences quelquefois approximatives sur l’Art (mais, rappelons-le, le plus souvent fulgurantes et prophétiques !).

- L’homme lui-même ne plaît pas. Tous les portraits que nous avons de lui (essentiellement des photos de Nadar) le montrent visage fermé, lèvres en fil de rasoir, yeux fiévreux et inquiets. Jamais une esquisse de sourire ou d’espièglerie, jamais une lueur de bonheur, juste toute la douleur du monde et une bonne dose d’amertume.

- Sa biographie tient en quelques mots : conflits avec tout le monde (à commencer bien sûr, par sa mère), dettes, quête d’argent, colères, amours pitoyables, maladie, misanthropie.

Alors il me prend ici l’envie de dire un mot de "réhabilitation" de l’homme Baudelaire. Sa poésie n’en a évidemment pas besoin !
 Mon plaidoyer tient en trois syllabes. En un nom : Jeanne Duval. Baudelaire rencontre cette femme en 1840. Il n’a pas 20 ans. Elle est belle, exotique, étrange, fascinante. Elle est très demandée (il faut dire qu’elle s’offre beaucoup !). Le poète ne peut pas ne pas être séduit par elle, "Le Serpent qui danse".

Ce qui étonne, c’est que plus de 20 ans plus tard, Baudelaire restera d’une loyauté et d’un dévouement absolus à Jeanne. Ils ont vécu des amours affreuses, ponctuées de violences, de ruptures, de trahisons de toutes sortes. Ils ont traversé toutes les turpitudes des liaisons humaines. Jeanne a valu à Charles le désaveu de sa mère, du général Aupick (bien sûr !), de ses amis les plus proches. Enfin Jeanne, en 1860, n’a plus rien du "Serpent qui danse" : elle est hideuse, obèse, malade, hémiplégique, plaintive, exigeante jusqu’au harcèlement. Et pourtant Charles ne l’abandonnera jamais. Il s’endette encore plus pour la loger, la nourrir, lui payer son (mauvais) vin et son tabac. Il va la voir tous les jours, lui parle pendant des heures, s’endette encore pour payer les funérailles de sa mère (*). Jamais Baudelaire ne trahira sa "vieille maîtresse", même au fond du gouffre du désespoir.

Jeanne est l’âme de Baudelaire. Elle suscite en lui toutes les vertus qu’il n’a pas su montrer avec sa mère, son frère, Aupick, ses amis, ses éditeurs, ses autres femmes, l’humanité : la droiture, la générosité, le dévouement, la grandeur morale.
Elle est le trait de lumière qui vient ouvrir l’image sombre du poète du spleen, du dégoût, de l’Ennui. Elle est la faille divine d’une âme noire. Sa rédemption.

Léon-Marc Levy

(*) : Voir, entre autres, la belle biographie de Jean-Baptiste Baronian (Folio)

 
Poster un commentaire

Publié par le avril 9, 2013 dans litterature

 

Le jour où Bobby sand et ses compagnons sont morts, madame Thatcher a reçu un passeport pour l’enfer…

je l’ai jamais oublié il est mort de faim dans sa prison, les os perçaient sa peau…
h-20-1825337-1260000812[1]
Il y a un peu plus de trente ans, mourait Bobby Sands, républicain irlandais, dans une prison de Mme Thatcher, au terme d’une grève de la faim de 66 jours. Il avait 27 ans.Ce poème de Francis Combes, écrit sur le moment, pour saluer la mort… de la Dame de fer. Ce poème a été chanté par Mireille Rivat. Écoutez un extrait sur : http://mireillerivat.com/LBDBS.html
La Ballade de Bobby Sands
Juste après deux heures dans la nuit son cœur s’est arrêté
. Alors soudain se fait un grand silence.
Les soldats de l’Empire britannique se terrent serrés les uns aux autres dans leurs cercueils de fer.
Big Ben se tait.
St George la honte au front se retire.
À Westminster dans les salons même les fauteuils font le dos rond.
La nuit d’Irlande se tient debout derrière une momie nommée Thatcher ; pour elle il est toujours cinq heures elle boit son thé avec des gâteaux secs trempés dans le sang
. Flottant sur le thé les yeux aveugles de Bobby Sands sont du plus mauvais effet.
On croque en silence le petit doigt levé des lambeaux de peau noircie. l’Internationale des lâches est invitée pour le goûter mais les os, c’est dur à avaler.
Dans la rue, les enfants de Belfast portent leurs cheveux verts des jours de colère leurs cheveux d’herbes folles qui conquièrent les collines au-dessus de la mer et dans leurs mains ils serrent comme des grenades des mottes de leur terre.
Mai 1981 Publié dans Cause Commune au Temps des Cerises, éditeurs
 
Poster un commentaire

Publié par le avril 9, 2013 dans histoire, litterature

 

«Stefan Zweig était capable de suivre l’anamorphose des sentiments» par Lisbeth Koutchoumoff

Stefan-Lotte_Zweig[1]

Pierre Deshusses a dirigé les nouvelles traductions des récits de l’écrivain autrichien pour la collection Bouquins

Qui ? Stefan Zweig   Titre: La Confusion des sentiments et autres récits  Traduction de l’allemand sous la direction de Pierre Deshusses Chez qui ? Robert Laffont, collection Bouquins

VVVVV A parcourir les 35 récits de Stefan Zweig, nouvellement traduits, réunis par la collection Bouquins, on est frappé, toujours et encore, par ce talent de raconteur de l’écrivain viennois. Sa facilité à capter l’attention, à créer le suspens, à enchâsser les récits telle une Shéhérazade des années 1930. Cet art du conte, il l’employait dans la chair vive des émotions, disséquant les moindres fluctuations des sentiments jusque dans les plus aberrantes virevoltes. Les femmes et les hommes pris dans le tourbillon de la passion, rincés par elle, leurrés, aveuglés, malheureux à cause d’elle, sont ses héros, ses perdants magnifiques.

Dès les années 1910, Stefan Zweig a connu le succès, qui est allé grandissant jusqu’à atteindre le triomphe dans toute l’Europe et en Amérique du Nord et du Sud. De son vivant déjà, il est un phénomène par le nombre de livres vendus, le nombre de traductions (le succès est tel qu’il est souvent traduit, en 35 langues, dans l’année même de parution). Outre ses récits brefs, le public raffole de ses biographies historiques comme Marie Stuart, Magellan, Fouché, etc. Pour se rendre compte de son prestige, rappelons seulement que sa biographie de Marie-Antoinette a été un best-seller retentissant aux Etats-Unis dans les années 1930 (LT du 07.11.2009)   Son suicide à Petrópolis au Brésil en 1942 secoue le monde littéraire européen, entre chagrin, stupeur et colère. Après la guerre, l’œuvre de Stefan Zweig traverse une période d’oubli. En Allemagne, ce purgatoire se poursuit. Zweig y est considéré comme un auteur léger.

La France par contre le redécouvre dans les années 1980. L’exposition Vienne 1880-1938 au Centre Pompidou en 1986 qui fait vivre Paris à l’heure de la fin de l’empire des Habsbourg, la réédition des mémoires de Zweig, Le Monde d’hier où il affirme sa vision des Etats-Unis d’Europe (Jacques Delors le citera comme source d’inspiration), la chute du Mur remettront en lumière Zweig le visionnaire, l’héritier nostalgique d’un empire où les langues et les peuples se mêlaient, Zweig anéanti par l’écrasement de ses idéaux sous la botte nazie.Cette année, 71 ans après sa mort, Stefan Zweig «tombe dans le domaine public», expression juridique consacrée qui signifie qu’il n’est plus nécessaire de demander des autorisations aux ayants droit pour publier, traduire, etc. Une série de nouvelles traductions paraissent en 2013. Stefan Zweig fera ainsi son entrée dans la Pléiade en avril.

Pour la collection Bouquins chez Robert Laffont, Pierre ­Deshusses a dirigé l’équipe de huit traducteurs qui a œuvré au recueil La Confusion des sentiments et autres récits. Pour la première fois, l’ordre chronologique de rédaction des textes a été respecté, ce qui permet de suivre l’évolution du style et des intérêts de l’auteur.

C’est à la fois instructif et émouvant de suivre ce fil d’écriture, du premier récit, Rêves oubliés, écrit à 19 ans, au dernier, devenu l’un des plus célèbres, au programme de baccalauréat de tant d’élèves, Le Joueur d’échecs, terminé à peine cinq mois avant le décès de l’auteur, en 1942.

Rêves oubliés était inédit en français tout comme Une Jeunesse gâchée ou Deux Solitudes. L’attention extrême aux déchirements même feutrés de l’âme, la concision qui fait tenir des vies en quelques pages, tout cela se trouve déjà dans les récits de l’adolescent. A l’autre bout de sa vie, Le Joueur d’échecs, sommet de son art de conteur. A lire ou relire ce texte, le gâchis de la mort prématurée de l’auteur s’impose avec une force renouvelée.

Pierre Deshusses évoque pour nous l’aventure de cette immersion dans l’œuvre de Stefan Zweig.

Samedi Culturel: V ous dites dans votre introduction que Stefan Zweig se lit avec bonheur et facilité en allemand mais que le traduire en français fait s’arracher les cheveux. Expliquez-nous.   Pierre Deshusses: Traduire Stefan Zweig, c’est s’apercevoir que l’allemand et le français ne se rejoignent pas toujours. C’est un phénomène linguistique assez étrange. Zweig en allemand se lit effectivement facilement et agréablement. Mais quand il s’agit de le traduire en français, on s’aperçoit que certaines choses ne passent pas. La luxuriance de son style, par exemple, qui est particulièrement riche comme un repas peut l’être. Par tradition littéraire et académique, le français résiste aux répétitions, préfère l’ellipse. Par exemple, Stefan Zweig n’hésite pas à écrire: «Elle sortit soudain précipitamment, dans un mouvement brusque, son porte-monnaie.» Ces répétitions ne gênent absolument pas un Stefan Zweig comme elles ne gênaient pas un Goethe. En français, elles ne passent pas. Il s’agit parfois d’élaguer, de dégraisser. ne relève pas encore du casse-tête.

Ce qui relève du casse-tête réside dans les très longues phrases de Zweig où la cohérence grammaticale n’est pas toujours au rendez-vous. Nous avons fait le choix de ne pas les couper, de respecter leur souffle. Mais certaines sont obscures, voire ahurissantes.

Par exemple?

Il écrit des phrases relatives qui ne se raccrochent à rien. Ou qui sont contradictoires, comme dans La Confusion des sentiments: «Je me précipitai dans le couloir éclairé et buttai sur une forme molle dans le noir.»

Comment est-ce possible?

Sans doute qu’il ne se relisait pas et qu’il n’était pas relu non plus par les correcteurs des maisons d’édition. Il est possible aussi qu’il écrivait en sténo comme le personnage principal de La Confusion des sentiments.

Mais ces erreurs ne rebutent pas en allemand?

Non, pas du tout. Aucun germanophone n’a jamais été défrisé en lisant Zweig! Moi-même comme lecteur je n’ai pas été arrêté par ces erreurs ou ces contradictions. Dans le mouvement de la lecture, on corrige d’emblée. On surfe sur Stefan Zweig et c’est très agréable.

Les traducteurs se retrouvent donc à corriger l’original?

Traduire Zweig tel qu’il a écrit reviendrait à le dénaturer. Les traducteurs de Zweig ont toujours veillé à corriger certaines phrases. Notre équipe a continué dans ce sens. Alzir Hella, son premier traducteur en français, dans les années 1920-1930, lissait plus que nous. Face à une difficulté, il la supprimait, il coupait les phrases trop longues.

Est-ce que Zweig aurait eu autant de succès s’il avait été traduit plus littéralement?

La traduction est toujours motivée par un désir, égoïste (se tester soi-même) ou altruiste comme celui de faire connaître un auteur dans une autre langue. A partir de là, les traducteurs ont envie de sauver l’écrivain et pas de l’enfoncer. C’est automatique, machinal. Zweig dirait que c’est machinalement inconscient. On essaye de faire au mieux pour lui.

C’est la première fois qu’un traducteur aborde les faiblesses de Stefan Zweig aussi directement, non?

Je tenais simplement à dire que Stefan Zweig n’est pas un grand styliste. Sa grandeur réside ailleurs, dans ce que Romain Rolland a tout de suite pointé, cette façon de suivre les anamorphoses, les circonvolutions des sentiments. Là, il est génial. D’autres auteurs entrent dans le domaine public en 2013, comme Robert Musil par exemple. Lui était un grand styliste. Il a été écrasé et il s’est enterré lui-même sous les 1700 pages de L’Homme sans qualités. Pourtant, il a écrit des textes brefs aussi. Mais je n’ai pas vu de projets de nouvelles traductions comme pour Zweig.

Chouchou du public dès ses premiers livres, on sent qu’il agace à cause de ce succès même.

Ses contemporains comme Hugo von Hofmannsthal lui reprochaient déjà des facilités. C’est la conscience de ce mélange d’exigence, de pertinence, de séduction et de facilités dans l’écriture de Zweig qui a soudé notre groupe de traducteurs et enrichi nos discussions.

Sigmund Freud et Stefan Zweig étaient amis. Quel a été le rôle du psychanalyste sur la vie et l’œuvre de l’écrivain?

Ils s’admiraient. Mais Zweig n’a pas attendu Freud si je puis dire. Tout se passe comme si l’écrivain avait eu l’intuition de la psychanalyse, sans la mettre en système mais en l’illustrant de façon littéraire, en l’inventant pour ainsi dire.

Quel est le récit le plus symptomatique?

Zweig s’en prend aux valeurs en cours dans la société autrichienne qui tolère la liberté sexuelle chez l’homme mais la réprime sévèrement chez la femme. La tension induite par cette double morale sera le berceau de la psychanalyse. L’écrivain désigne cette duplicité comme le ferment d’une crise inéluctable. Le malaise qui sourd de cette société viennoise trouve son accomplissement dans La Peur. Entre Irène, la femme volage qui commet un adultère, et son mari jaloux qui fomente une machination sans amour, on ne sait pas qui est le plus pitoyable.

Qu’est-ce qui explique le succès de Stefan Zweig jusqu’à aujourd’hui?

Il a pris d’emblée le parti des victimes, déployant une attention soutenue à l’échec, au poids du destin, à la fragilité de la vie. La raison profonde de l’engouement qu’il suscite auprès des lecteurs se situe là probablement. A cela s’ajoute son choix de la forme brève dans laquelle il excellait. Enfin, il a adopté une écriture classique, loin de toute expérimentation, qui n’exige pas de recadrage stylistique, même s’il était sensible à la modernité comme le prouvent ses rapports avec Freud, Joyce, Rilke. Tout ceci demeure pertinent aujourd’hui.

 
 
Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 81 followers