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Renvoyez-moi à Cuba ! » : le cri d’un « dissident » cubain mis à la rue par la police de son pays d’accueil, l’Espagne

Je reprends cette nouvelle qui parmi tant d’autres sur une situation qui ne cesse de se dégrader en Espagne témoigne du rêve capitaliste… Voici déjà quelques années quand les "dissidents cubains" sont arrivés en Espagne j’écrivais un article sur les illusions que l’on avait entretenues chez ces gens… Dès leur arrivée ils avaient espéré une situation comparable à celle que leur assurait à Cuba l’argent qui était déversé sur ceux qui se déclaraient opposés au gouvernement par le biais de fondations alimentées très officiellement (inscrites au budget) par les Etats-Unis. Alors même que depuis 1959, Cuba subit de la part des Etats-Unis, une véritable guerre avec blocus et terrorisme, ce qui revient quand on accepte de l’argent dans n’importe quel pays à une trahison.  Dès leur arrivée, ils ont témoigné de leurs illusions et de leur désenchantement.  En 2O12, Albert Santiago Du Bouchet Hernández s’est suicidé .Voici aujourd’hui une autre aventure, celle de l’un de ces exilés qui subit le sort des Espagnols et a le courage de demander à faire machine arrière, suivi de l’ article que j’écrivais alors sur l’arrivée des dissidents en Espagne dans lequel j’interrogeais la gauche sur son choix de soutenir de telles campagne.

Vivelepcf, 12 mai 2013 (diverses sources dont El Pais)

Gilberto Martinez, sa femme et ses trois enfants de 8, 15 et 22 ans font partie de ces « dissidents » cubains qui ont migré en Espagne en 2011 à la suite d’un accord négocié entre l’église catholique et le gouvernement de La Havane.

Aujourd’hui, Gilberto Martinez crie à la face du monde : « Remmenez-nous à Cuba ! ».

Ses illusions sur le monde capitaliste « libre » sont retombées en 26 mois. Le 7 mai 2013, la police espagnole a procédé sans ménagement à l’expulsion de sa famille du logement qu’elle occupait à Alicante. La mobilisation en aide de militants anti-expulsion a été durement réprimée.

Comme des dizaines de milliers de personnes, ils ont été jetés à la rue par un Etat espagnol, plus soucieux des intérêts des banques et des spéculateurs, que de ceux des habitants, même de ses « réfugiés politiques ».

Au bout d’un an, alors qu’on lui avait promis 5 ans de soutien, le gouvernement espagnol (pourtant passé à droite !) a coupé les vivres à la malheureuse famille exilée. Plus d’électricité, plus d’eau, puis plus de toit : le sort de millions de personnes dans les pays capitalistes n’est même pas imaginable pour la plupart des Cubains.

Gilberto Martinez comprend mieux comment il a été manipulé, là-bas à Cuba comme en Espagne. Saluons son courage de le reconnaître!

Le règne de la propriété privée et de la loi du marché fait expulser des centaines de familles alors que 20.000 logements restent vides à Alicante.

Des camarades cubains rappellent que la toute première mesure du gouvernement révolutionnaire, le 26 janvier 1959, a été l’annulation de toutes les expulsions, suivie par la diminution de 30 à 50% des loyers, puis par l’attribution du titre de propriété de leur logement aux locataires.

Deux conceptions du monde, du droit du logement. L’une à combattre, l’autre à préserver et à consolider.

Gilberto Martinez et sa famille seront sans doute maintenant de ce combat !

Les dissident cubains sont bien décevants par Danielle Bleitrach

Les 7 premiers ex-prisonniers "Dissidents" qui sont arrivés en Espagne y ont fait les déclarations publiques qui ont laissé les Espagnols, comme on dit, "sur le cul" . Ceux-ci  attendaient au moins des mots de reconnaissance au lieu des critiques dont ils ont été l’objet  de la part des nouveaux arrivants.  Cela devrait un peu nous aider à réfléchir sur ces "campagnes"  montées de toutes pièces sous couvert de défense des droits de l’homme, sur leur origine, leur finalité.  Réfléchir également sur la manière dont elles imposent à leurs bénéficiaires "une surenchère" permanente pour continuer à demeurer acteurs dans ce que l’on peut appeler l’industrie de la désinformation avec subsides de la CIA , mobilisation du système de propagande  et donc un auto-entretien de la dite désinformation. Il s’agit d’ un modèle éprouvé qui semble dirigé en priorité vers la gauche même si  les "héros" défendus sont souvent d’extrême-droite… Résultat autant sont bruyantes, simultanées sur plusieurs fronts à la fois, les campagnes  en faveur des "héros du monde libre" autant le silence est fait sur d’autres cas, parmi eux les 5 Cubains ou le Français emprisonné en Israëll Salah hammouri.  Nous sommes devant  de véritables montages, le mensonge érigé comme un des beaux arts autour de cas qui bénéficient de publicité pour être utilisé contre un pays qui a le tort de revendiquer sa souveraineté.  Le produit d’ une "industrie" que l’on pourrait qualifier de "culturelle" tant elle semble obéir à des règles de mise en scène, si la culture n’était pas le cadet des soucis de ceux qui sont impliqués dans la réalisation des scénarios.

Une conférence de presse étonnante

Mais revenons aux "dissidents cubains", les 7 premiers du lot sont arrivés à Madrid où ils ont tenu une conférence de presse. D’abord disons et la photo en témoigne , que l’apparence des ces gens  n’est pas celle de prisonniers amaigris par des conditions de détention terribles mais qu’ils  paraissent au contraire  jouir d’une forme qui fait honneur à l’excellence bien connue du système de santé cubain. Notons qu’on retrouve la même santé resplendissante chez d’autres martyres de la liberté cubains que sont les épouses, les dames en blanc, qui en général font plaisir à voir tant elles sont grasouillettes. Les prisonniers libérés sont rondelets à souhait, fringants et en "descangayados"(1) non faméliques comme la presse les décrivait avant qu’ils ne soient mis en liberté .

Malgré ce bon état visible, les "élargis" ont décrit des prisons cubaines à faire frémir: "Nous avons vécu parmi les rats, les blattes, les scorpions et les excréments", a déclaré Julio Cesar Alvarez, journaliste de radio havanais de 65 ans, qui purgeait, avant sa libération, une peine de 15 ans de prison pour avoir collaboré clandestinement avec des médias américains et avoir diffusé de fausses nouvelles sur l’île soumise à une guerre de fait avec blocus. C’est ce  même Julio César Gálvez, qu’ un journaliste  a interrogé "Comment vous sentez-vous à Madrid?" la réponse espérée était sans doute une larme de reconnaissance sur une joue amaigrie et la voix enrouée  d’émotion balbutiant quelques phrases de reconnaissance pour ses "libérateurs"d’une telle abomination, mais non cet homme en pleine forme mais mal embouché à rétorqué :"ici en Espagne je ne suis pas un homme libre parce que MON avenir ne dépend pas de moi mais des fonctionnaires qui m’imposent leurs  décisions".

Un titre du journal espagnol El Mundo dit aujourd’hui dans sa une : "Les Dissidents cubains dénoncent le fait qu’en Espagne ils ne sont pas libres".

Un autre  "élargi" Normando Hernández  40 ans a renchérit sur les conditions terribles.Il aurait  vu un prisonnier s’immoler par le feu, d’autres se mettre de l’urine dans les yeux, du pétrole sur le corps pour qu’on s’occupe d’eux, qu’on les soigne ou simplement pour qu’on réponde à leurs demandes.Ces conditions, selon lui, entraînent des maladies chroniques chez les détenus, avec des épidémies de tuberculose et de dengue. Cet homme paraissait pourtant dans d’excellentes conditions mais le plus frappant est que  dans la foulée de cette horrible description, il a dénoncé l’hospitalité espagnole  : "Nous sommes dans un hôtel avec d’autres immigrants. Dans cet hôtel nous n’avons pas de bains privés. Dans ce lieu il n’y a pas d’intimité et ils me disent qu’ils vont nous déplacer vers un village proche de Valence pour vivre dans quelques baraquements où j’aurai à cohabiter avec environ 40 personnes". Après il  a lancé une revendication lourde d’ingrats ressentiments : "Je Crois que le Gouvernement de Zapatero s’est engagé à nous accueillir, il aura  aussi nous fournir ce que nous nous méritons comme réfugiés, en ajoutant aussitôt que là où il  voulait vivre était Miami. Omar Saludes, un autre des "libérés" s’en est pris au Ministre des Relations Extérieures de l’Espagne, l’un des maître d’oeuvre de leur délivrance : "Il est inacceptable que le Ministre Moratinos demande que l’Europe lève la" position commune contre  Cuba ", a dit Saludes, provocant et malgracieux. Vous noterez que ces gens en général – c’est une constante- libérés après une active propagande et intervention de la gauche n’ont rien de plus pressé que de soutenir la position de l’extrême-droite. Ce sont des gens de droite, des gens proches des idées qui fleurissent à Miami où un terroriste auteur d’assassinats dans toute l’Amérique latine peut être considéré comme un héros national. Qu’espère exactement la gauche en se lançant dans la promotion de tels héros ?

La passion politique se double le plus souvent d’un intérêt personnel manifeste et les deux sont consubstantiels. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que ces gens savent tous qu’un avenir confortable pour eux dépend de la manière dont ils vont vendre leur histoire en continuant à nuire à Cuba, ils sont en quelque sorte condamnés à en rajouter même si la manière dont ils ont remercié les Espagnols ont choqué l’opinion publique, il est clair qu’ils vont tout faire pour obtenir des moyens financiers et une situation confortable qui passe par leur capacité à continuer le combat pour la mafia de Miami, elle-même totalement imbriquée dans la CIA. Mais il faut bien mesurer que l’atmosphère, le microclimat qui se développe autour de cette mafia et de ses stipendiés est totalement irréelle, il se créé un phénomène d’auto-conviction autour des rumeurs les plus folles, ainsi selon eux Fidel castro est soit mort depuis longtemps, soit complètement en état d’incapacité mentale et ses réflexions seraient écrites par quelqu’un d’autres. On hurle de joie à l’annonce de sa mort, le paradoxe étant que ceux qui sont en Europe adoptent la même ligne d’irréalisme et de surenchère. Ainsi Zoe valdes disait lors de la chte de Fidel castro qu’il était mort mais que les Cubains le cachaient. Ce fantasme permanent est consubstantiel aux avantages espérés, c’est une sorte de bulle , comme la mappemonde, avec laquelle on joue  Chaplin dans le "dictateur". Avoir droit à rejoindre le paradis, avoir tous les droits fait partie de cette vision. Miami, une belle voiture, une villa paradisiaque, une bimbo comme fiancée est l’ultime paradis des plus innocents et les photos envoyées aux familles restées au pays sont sur ce modèle. Mais quand "l’information" repose sur cette capacité à fantasmer on s’interroge. On peut dire que 80% des nouvelles qui sont publiés dans notre presse proviennent de sources aussi peu fiables.

Les commentaires des Espagnols devant les propos des "dissidents" ne se sont pas fait attendre. L’un d’eux a écrit une Lettre au journal El Mundo de Madrid en expliquant qu’il parlait au nom des Espagnols indignés par la conduite de ceux qui venaient d’arriver: "Je crois que, les renvoyer dans leur  pays, est le mieux à faire,  là le monsieur avec ses problèmes de bain privé n’aura pas à se plaindre et ils pourront  raconter à leur président tous leurs problèmes et dire leurs plaintes ainsi que toutes leurs idées si merveilleuses de la liberté aux dépens des autres".

Le commentaire fait par le journal en ligne Mompox dont le correspondant a assisté dans la capitale espagnole à la conférence de presse des Dissidents libérés arrivés depuis la havane à Madrid "Si c’est ça l’échantillon, comment sera le paquet ?"

Le mode de fonctionnement des "campagnes" pour la "liberté"

En lisant ces compte-rendus, on ne peut s’empêcher de penser à quelques cas , d’abord à l’éternelle Zoé Valdes qui bien qu’ayant été une enfant chérie du gouvernement de son pays, et étant venu ici en parfait accord avec le gouvernement, ne cesse d’inventer qu’elle a subi une répression, et depuis des années vend aux médias un martyre qu’elle n’a jamais subi. Elle sait sans doute à quel point sa notoriété usurpée sur le plan littéraire et qui relève plus de la littérature de gare que de tout autre chose, a besoin de cette fable de sa dissidence. j’ai déjà noté à quel point elle est dans l’excès, on peut même être assuré que 90% des informations qu’elle donne relèvent de l’affabulation pure et simple, cela ne l’empêche pas d’être invitée sur les plateaux de télévision, d’être considérée comme experte cubanologue, y compris et surtout par la gauche. est-ce que quelqu’un vérifie la crédibilité des sources ? On peut également penser au cas de Valladeres le pseudo poète paralytique qui n’était ni poète, ni paralytique et qui a peine descendu de l’avion a abandonné la chaise roulante et depuis s’est révélé un agent zelé de la CIA. Si Zoe valdes écrit de la littérature de gare, lui n’a  jamais écrit la moindre rime, alors que nous avions eu droit à une campagne extraordinaire sur le poète paralysé, et que Mitterrand lui-même par l’entremise de Regis Debray était intervenu pour le faire libérer. Les Cubains avaient prévenu le président socialiste français "vous avez à faire à un espion de la CIA affabulateur. Ce qu’il faut souligner à travers ce cas, c’est la permanence d’une stratégie, ceux qui sont sollicités en priorité pour prendre la défense de ces pseudos martyrs ce sont des gens de gauche (le maire de Paris est un puits sans fin pour opération de ce type) et si on peut trouver des "repentis" du communisme c’est encore mieux, voir des partis communistes particulièrement décadents comme l’euro-communisme en a produit. Il faut relire ce qu’à l’époque écrivait yves montand en se posant comme "conscience de la gauche":  Yves Montand disait, lors d’une interview : "Castro garde son ami intime [valladarès est devenu même intime] Valladarès en prison depuis plus de 20 ans maintenant. On l’a torturé et on lui a brisé les jambes. Valladarès a écrit un livre admirable, tragique, que j’exhorte les jeunes du Québec à lire. Il s’agit de Prisonnier de Castro. Ce livre a été introduit en France grâce à Monsieur Golendorf, un ami du cinéaste Chris Marker et de moi-même. Monsieur Golendorf a été trois ans [18 mois selon d’autres sources] durant dans les prisons castristes. Ce sont des documents authentiques, écrits de la main du prisonnier Valladarès lui-même.Il nous explique comment on torture, et comment on fait de la dissection sur des êtres humains (sic) à Cuba. Il nous dit où cela a lieu précisément. C’est affolant quand même de lire ça. J’ai eu du mal à l’admettre. " dans Interview de Yves Montand (2).. Non seulement Valladeres était un policier sous Batista mais il avait en 1960 accompli des attentats meurtriers contre la population cubaine, comment la gauche française s’est-elle trouvée embringuée dans la défense de ce "poète paralytique" qui est devenu à sa sortie un fonctionnaire des Etats-Unis ? Mystère, comme il s’avère mystérieux que les meilleurs propagandistes de ce genre de "causes" soient des journaux dits de gauche comme El païs et le Monde.

Ce qu’il y a de commun entre Valladarés et les nouveaux libérés est le fait que la plupart n’étaient pas journalistes, ils avaient simplement été intronisé par reporters sans frontières ou du moins son porte-voix lui-même financé par la CIA, lié étroitement à la mafia de Miami, Robert ménard. Et celui  d’entre eux qui avait un passé de journaliste et les qualités requises était en fait un agent des renseignements cubains qui a établi sur eux le dossier qui a permis de les juger pour accepter de l’argent en temps de guerre de l’ennemi. Il est clair que les pseudo-journalistes  arrivés en Espagne vont devoir gagner leur pitance non par leurs qualités journalistiques mais en pratiquant la surenchère. Ils ont déjà commencé et ont déclaré qu’ils allaient continuer pour e:mpêcher que l’Europe change de "position commune" celle défendue par Aznar.

Le prisonnier glisse au statut d’otage d’une dictature

Le cas Ingrid Betancourt, plus récent avait soulevé les masses. Il ne devrait y avoir rien de commun entre une campagne du type de celle pour la libération d’ingrid bétancourt et celles en faveur des "dissidents cubain", puisque dans ce cas  il s’agissait  d’une otage et pas d’un prisonnier après jugement en fonction de lois.  On ne  peut pas confondre ou on ne devrait pas confondre le cas d’otages ou l’arrestation de gens que l’on maintient en prison sans jugement ce qui est le cas des prisonniers nord-américains à Guantanamo et dans d’autres lieux avec celui de gens ayant été jugés en fonction de lois. Le cas des élargis cubains est celui  d’espions financés par une puissance ennemi et il faut noter que le fond des campagnes de soutien à des "dissidents cubains" est que l’on va dénier ce jugement, en faire des sortes d’otages d’un gouvernement dictatorial, ce qui est totalement invraisemblable mais est destiné à brosser un portrait de l’Etat cubain délinquant et pas un Etat de droit. Alors que l’Etat de droit cubain est en fait victime des Etats-Unis qui lui imposent blocus et terrorisme en violation de toute légalité internationale. C’est pourquoi on peut noter le parallélisme du traitement des pseudo- dissident cubains et des otages à libérer dans les médias.

Ce qui rapproche le cas Ingrid Betancourt de celui des "prionniers" est alors  la manière dont les médias montent une "héroïne" en grand danger, nous font pleurer sur son sort alors que les mêmes médias peuvent n’avoir pas un mot pour dénoncer le sort fait au cinq cubains. Ce déni  peut atteindre des sommets quand lors de la Conférence de presse des septs "dissidents " libérés, Normando Hernández  particulièrement prolixe sur l’atrocité des prisons cubaines s’est plaint du fait que les prisonniers étaient enfermés loin de leurs lieux d’origine, ce qui rendait difficile la visite de leurs proches, ceux qui ont rapporté de tels propos n’ont pas eu un mot non seulement pour les prisonniers de Guantanamo, mais même sur les 5 Cubains et aux visas d’entrée sur le territoire nord-américain qui est refusé à leurs familles. Aller de la havane à Santiago même si l’on prend deux points extrêmes de l’île  est tout de même moins difficile, mais personne n’a songé à rapprocher les cas. Parce que le fond est que tout repose sur la définition a priori de qui est "démocrate" donc légal et qui ne l’est pas. Les etats-Unis , la Colombie sont des démocraties, Cuba  est délinquant a priori.

Un élement important de la dramatisation des "prisonniers cubains" est que bien que relevant d’un système légal où il n’y pas de torture ni mise en danger de la vie, il faut en faire des otages sur lequel on laisse planer l’inconnu de leur traitement… ce qui n’est jamais dit est que le dit prisonnier est soit un simple droit commun comme dans le cas de Zapata, ou quelqu’un qui a accepté de l’argent de la puissance qui organise blocus et terrorisme contre son pays. Nous avons executé mata hari pour moins que ça… Donc le flou angoissant qui plane sur le sort de l’individu fait partie du scénario…

La manipulation ne date pas d’aujourd’hui, on l’a vu pour Valladares, mais en ce qui concerne Ingrid Bétancourt,  on nous l’annonçait à l’article de la mort, des photos la montrant à l’agonie étaient publiées partout, on avait vu sortir une rondelette personne en pleine forme, et il faut également souligner qu’après une telle publicité, l’intéressée paraît condamnée à en rajouter ne serait-ce que pour bénéficier d’avantages financiers. Ainsi récemment à la stupéfaction de tout le monde elle a exigé des dommages intérêts de l’Etat colombien pour ne pas avoir été protégée alors qu’elle était candidate à la présidence et que pour assurer sa publicité elle s’était rendue dans la zone des FARC, ce qui a été vécu avec quelques indignations quand on se souvient du coût financier et surtout humain de sa libération avec en particulier l’assassinat en territoire équatorien de ceux qui avec le commandant Reyes négociaient sa libération.

parce que le problème est non pas seulement de dénoncer le malheureux sort de l’otage (sic pour les élargis cubains) mais à travers son cas brosser l’image d’un Etat voyou méritant sur le fond les traitements les plus iniques qu’on lui réserve. CQFD les véritables criminels sont blanchis et la véritable injustice est acceptée.l l est vrai qu’il est difficile de faire mieux dans le genre avelissant que ce qu’ont réalisé les marines à Abu Grhaib, où rien ne vaut un bon bain de merde pour se régénerer, par quel miracle ceux qui sont capables de ça, ont-ils un quelconque droit à lancer des camapgnes sur les prisons cubaines, pourtant les faits sont là….

Un buen baño de mierda a los prisioneros de Abu Ghraib es lo que utilizan los marines para enseñar democracia en Iraq.

Oui, voilà pourquoi la presse est muette…

Il n’empêche  le prisonnier politique héroïque que fabriquent les médias est souvent bien décevant, et les nouveaux "prisonniers dissidents" cubains, héros de nos médias visiblement font partie de cette tradition des enquiquineurs ingrats si on en croit la presse espagnole.

Danielle Bleitrach

(1) je suis incapable de traduire ce terme

(2)http://agora.qc.ca/reftext.nsf/Documents/Montand

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Un commentaire

Publié par le mai 13, 2013 dans Amérique, histoire

 

Manifeste de Dziga Vertov, ciné-oeil (1923)

arton2551[1]

Je suis un œil.

Un œil mécanique.

Moi, c’est-à-dire la machine, je suis la machine qui vous montre le monde comme elle seule peut le voir.

Désormais je serai libéré de l’immobilité humaine. Je suis en perpétuel en mouvement.

Je m’approche des choses, je m’en éloigne. Je me glisse sous elles, j’entre en elles.

Je me déplace vers le mufle du cheval de course.

Je traverse les foules à toute vitesse, je précède les soldats à l’assaut, je décolle avec les aéroplanes, je me renverse sur le dos, je tombe et me relève en même temps que les corps tombent et se relèvent…

Voilà ce que je suis, une machine tournant avec des manœuvres chaotiques, enregistrant les mouvements les uns derrière les autres les assemblant en fatras.

Libérée des frontières du temps et de l’espace, j’organise comme je le souhaite chaque point de l’univers.

Ma voie, est celle d’une nouvelle conception du monde. Je vous fais découvrir le monde que vous ne connaissez pas.

- Le cinéma dramatique est l’opium du peuple.

- A bas les rois et les reines immortels du rideau. Vive l’enregistrement des avants-gardes dans leur vie de tous les jours et dans leur travail !

- A bas les scénarios-histoires de la bourgeoisie.

Vive la vie en elle-même !

- Le cinéma dramatique est une arme meurtrière dans les mains des capitalistes ! Avec la pratique révolutionnaire au quotidien nous reprendrons cette arme des mains de l’ennemi.

- Les drames artistiques contemporains sont les restes de l’ancien monde. C’est une tentative de mettre nos perspectives révolutionnaires à la sauce bourgeoise.

- Fini de mettre en scène notre quotidien, filmez-nous sur le coup comme nous sommes.

- Le scénario est une histoire inventée à notre propos, écrite par un écrivain. Nous poursuivons notre vie sans avoir à la régler au dire d’un bonimenteur.

- Chacun de nous poursuit son travail sans avoir à perturber celui des autres. Le but des Kinoks est de vous filmer sans vous déranger.

- Vive le ciné-oeil de la Révolution !

NOUS

Nous, afin de nous différencier de la meute de cinéastes ramassant pleinement la saleté des poubelles, nous nommons les " Kinoks ".

Il n’y a aucune ressemblance entre le " cinéma réaliste des Kinoks " et le cinéma des petits vendeurs de pacotilles.

Pour nous, le cinéma dramatique psychologique Russe-Allemand lourd de souvenir infantile ne représente rien d’autre que de la démence. Nous proclamons les films théâtralisés, romanisés à l’ancienne ou autres, ensorcelés.

- Ne les approchez pas ! – N’y touchez pas des yeux ! – Il y a danger de mort ! – Ils sont contagieux !

Nous pensons que l’art du cinéma de demain doit être le reflet du cinéma d’aujourd’hui. Pour que l’art du cinéma survive, la "cinématographie " doit disparaître. Nous voulons accélérer cette fin.

Nous sommes opposés à ceux que beaucoup appèle le cinéma de " synthèse ", mélangeant les différents arts.

Même si les couleurs sont choisies avec soin, le mélange de couleurs affreuses donnera une couleur affreuse, on ne peut obtenir le blanc.

La véritable union des différents arts ne pourra se faire que quand ceux-ci auront atteint leur apogée. Nous nettoyons notre cinéma de tout ce qu’y s ‘y est insinué, littérature et théâtre, nous lui cherchons un rythme propre, un rythme qui n’ait pas été chapardé ailleurs et que nous trouvons dans le mouvement des choses.

Nous exigeons :

A la porte

- Les étreintes exquises des romances – Le poison du roman psychologique – Les griffes du théâtre amoureux – Le plus loin possible de la musique Avec un rythme, une évaluation, une recherche d’outils propres à nous même, gagnons les grandes étendues, gagnons un espace à quatre dimensions (3 + le temps).

L’art du mouvement qu’est le cinéma ne nous empêche en aucun cas de ne pas porter toute notre attention sur l’homme d’aujourd’hui.

Le désordre et le déséquilibre des hommes autant que celui des machines nous font honte. Nous projetons de filmer l’homme incapable de maîtriser les évolutions.

Nous allons passer du lyrisme de la machine à l’homme électrique irrécusable. En dévoilant l’âme de la machine, nous allons faire aimer le lieu de travail de l’ouvrier, le tracteur de l’agriculteur, la locomotive du machiniste… Nous allons rapprocher l’homme et la machine. Nous formerons des hommes nouveaux.

Cet homme nouveau, épuré de ses maladresses et aguerri face aux évolutions profondes et superficielles de la machine, sera le thème principal de nos films.

Il célèbre la bonne marche la machine, il est passionné par la mécanique, il marche droit vers les merveilles des processus chimiques, il écrit des poèmes, des scénarios avec des moyens électriques et incandescents.

Il suit le mouvement des étoiles filantes, des évènements célestes et du travail des projecteurs qui éblouissent nos yeux.

 
 

Ken Loach : « il faut faire revivre l’esprit de 1945 »

Ken Loach a réalisé son documentaire « L’esprit de ’45 » – la victoire travailliste britannique après-guerre et la mise en œuvre d’un programme socialiste – parce qu’il désespère de ne pas le voir aujourd’hui, alors que le libéralisme économique règne en maître.

1945, c’est la victoire éclatante des travaillistes de Clement Atlee sur les conservateurs de Winston Churchill, et surtout la mise en œuvre d’un programme ambitieux : nationalisation des mines, des transports et de l’énergie, création du National Health Service, le service de santé publique, la construction de millions de logements sociaux…

Bande annonce de « Spirit of ’45 »

Le documentaire de Ken Loach, qui sort mercredi en France, puise abondamment dans des archives étonnantes sur l’état de la pauvreté britannique à l’époque, sur l’enthousiasme qui a accompagné les débuts travaillistes… Il interviewe également des témoins soigneusement choisis, anciens syndicalistes ou économistes de gauche.

Mais il y a une rupture brutale dans le film, avec l’apparition du visage souriant de Margaret Thatcher. Nous sommes passés directement des années 40 à 1979 et le début du libéralisme triomphant. Ken Loach n’explique pas dans son film les raisons de cette défaite de la gauche, et nous l’avons interrogé sur ce point.

Le 30 avril, Ken Loach était à Paris pour une avant-première de son film, en partenariat avec Rue89. Plusieurs riverains de Rue89 ont pu assister à la projection et participer au débat qui a suivi. Pour tous, l’essentiel de ce débat.

Ken Loach lors de l’attribution de la Palme d’Or à Cannes, 2012 (Francois Mori/AP/SIPA)

Rue89 : Vous aviez neuf ans en 1945. Quel est votre premier souvenir politique ?

Ken Loach : Mon premier souvenir, ce sont les bombardements. Lorsque notre maison s’est effondrée à cause des bombes. Je me souviens aussi des célébrations dans la rue après la guerre. Je me souviens aussi d’être allé chez le médecin et d’avoir dû payer ; puis d’être allé chez le médecin sans avoir eu à payer…

Ma famille n’était pas très politique, et donc mes souvenirs de l’époque ne sont pas très politiques. Je me souviens quand même d’avoir entendu [un des leaders travaillistes] Aneurin Bevan parler à un meeting. C’était un grand héros socialiste de l’époque, mais il avait une voix très aigüe. C’était un grand orateur.

Pourquoi avez vous tenu à faire ce film aujourd’hui ? Quel message aviez vous envie de faire passer ?

Mon premier message : il fut un temps où le bien public était bien plus important que la convoitise privée.

On a du mal à s’en souvenir aujourd’hui. Parce qu’on pense désormais que la seule manière de réussir est de faire un gros profit et qu’il faut être un entrepreneur. C’est le seul modèle de société qui nous est proposé, dans lequel tout doit être privatisé et ouvert au privé, la main d’œuvre doit être peu chère, flexible, sans sécurité.

Bien sûr, ce n’est pas vrai, c’est la propagande à laquelle nous sommes confrontés. Il y a bien une alternative, et on a seulement commencé à l’entrevoir en 1945. Il y a eu beaucoup d’erreurs. Et finalement, ce ne fut qu’une manière d’encadrer le privé. Mais ça reste un moment d’espoir, un moment d’inspiration pour nous.

La nuit de la victoire travailliste, au centre Clement Atlee, leader du Labour (Spirit of 45)

Qu’est-ce qui a mal tourné ? Dans le film, vous passez directement de l’espoir et de l’enthousiasme du début, au visage de Margaret Thatcher en 1979. Comment passe-t-on de l’un à l’autre ?

Je n’ai pas voulu faire une histoire de l’après-guerre en Grande-Bretagne. Je me suis concentré sur ce moment particulier, en 1945, de la prise de conscience que les gens ont eue à l’époque, puis du moment où cette conscience a changé.

Bien sûr, beaucoup de choses ont mal tourné et ont échoué. L’un des problèmes a été le manque d’investissements dans les entreprises publiques, qui n’ont pas été modernisées.

L’environnement économique a également changé et les années de boom ont pris fin. Nous avons eu une hyperinflation dans les années 70, conduisant à de nombreuses grèves d’ouvriers voulant sauver leur pouvoir d’achat. Et le gouvernement s’y opposait.

Margaret Thatcher est arrivée à ce moment précis. Dans le film, je saute de 1945 à l’arrivée de Thatcher, car jusque-là, le bien public était valorisé. Après, le bien public était dénigré. C’est le moment clé de changement.

Un élément frappant du film, c’est le langage dans les documents d’archives : on parle de « socialisme » avec une fierté assumée. Or, quand on lit la critique du Guardian, qui est à gauche, on vous reproche d’avoir cru que les Britanniques, en 1945, souhaitaient le socialisme alors que selon le journal ils ne voulaient qu’un « capitalisme réformé ».

Ce que le critique du Guardian attribue à la volonté des gens de l’époque, c’est en fait ce que veut le Guardian ! Mais ce qui est vrai, c’est que ce que les Britanniques ont obtenu, c’est un capitalisme réformé ! Les services publics qui ont été nationalisés ont en fait été mis au service du secteur privé.

Mais avant ce moment-là, il y a près d’un siècle de développement des idées socialistes. Le parti travailliste a grandi avec le langage du socialisme. Mais si sa politique était en fait social-démocrate, son discours était socialiste.

A la sortie du film en Grande-Bretagne, vous avez lancé un appel à la création d’un parti situé à gauche des travaillistes, comme c’est le cas dans d’autres pays d’Europe : quel a été son impact ?

Nous avons besoin d’une telle force. J’ai fait cette remarque dans des interviews, et 8 000 personnes ont répondu à cet appel.

Le problème en Grande-Bretagne – ce n’est pas aussi mauvais en France – est que nous n’avons plus de parti de gauche. Nous avons quatre partis de droite ! Personne ne défend les idées socialistes, pourtant, lorsque vous faites des sondages, les gens veulent que les services publics redeviennent propriété collective, ils ne veulent pas voir la santé privatisée, etc.

Je ne suis pas certain que ça soit pareil en France, mais regardez ce qui se passe : dans le Devon, en Angleterre, tous les centres de santé pour enfants sont désormais gérés par Virgin… Autre exemple stupide : les pompiers ne possèdent plus leurs engins anti-incendie. Ils doivent les louer au privé ! Le privé a mis la main dans tous les secteurs.

Et si ça ne se passe pas encore comme ça chez vous (en France), ça arrivera. C’est pour ça que nous devons nous rassembler.

Dans le film, une des personnes interviewées parle de la difficulté de la transmission aux jeunes générations : quel est selon vous l’obstacle ?

Ne soyons pas paternalistes vis-à-vis des jeunes, ils ont leurs propres manières de résister.

A un moment, nous avions dans le film une séquence avec des jeunes qui parlaient. Mais c’était trop court, c’était un peu gratuit, nous l’avons retirée. Mais on peut la retrouver sur le site compagnon.

[Question de la salle] Comment analysez-vous les émeutes de Londres de 2011 ?

C’est une explosion venue des bas-quartiers, des jeunes qui pour la plupart sont au chômage. D’un coup, ils ont pu accéder à des vêtements gratuits, se servir en produits électroniques… Il y a tant de gens exclus par la société que c’est devenu une émeute.

Bien sûr, le gouvernement a nié la nature politique et a déclaré que c’était des actes criminels. Mais ils ont choisi d’ignorer la manière dont la société s’est fragmentée, et ils ne peuvent pas comprendre. Evidemment, c’était profondément politique, même si ce n’était pas exprimé en termes politiques.

[Question de la salle] J’ai entendu Stephen Frears récemment se plaindre qu’il n’y avait que vous, Mike Leigh et lui, en gros, pour avoir une approche politique dans le cinéma. Y a-t-il des réalisateurs de la nouvelle génération en Grande-Bretagne qui suivent votre exemple ?

Je pense qu’il existe de nombreux jeunes cinéastes qui aimeraient faire des films, mais qui n’en ont pas la possibilité.

Lorsque ma génération a débuté, nous avons d’abord travaillé à la télévision. Il y avait alors une certaine liberté politique. Ce n’était pas immense, mais c’était possible. Plus maintenant. C’est l’univers le plus contrôlé, formaté, il n’y a plus de liberté. Il n’y a plus de possibilité de faire son apprentissage à la télé.

Au cinéma, les films politiques ne reçoivent pas de financement. La plupart des producteurs britanniques regardent de l’autre côté de l’Atlantique, ils ne regardent même pas de l’autre côté de la Manche, alors que c’est beaucoup mieux… Ils veulent imiter les films américains.

Ce n’est donc pas un manque d’envie et de talent, mais un manque d’opportunités.

[Question de la salle] Dans le générique, on voit apparaître le nom de la Loterie nationale, alors qu’il n’en est pas question dans le film. Pourquoi ?

La Loterie nationale est une arnaque. C’est un moyen de prendre l’argent des pauvres. Ce n’est pas la bourgeoisie qui parie. La bourgeoisie parie à la bourse…

Une partie de l’argent de la Loterie va au financement du cinéma. Ce n’est pas un bon système, mais c’est une obligation, nous sommes obligés de les créditer au générique…

La presse de droite en Grande-Bretagne, qui n’aime pas votre film, a critiqué ce financement par la Loterie nationale…

Oui, la presse de droite déteste le fait que je reçoive de l’argent de la Loterie. J’ai fait un film sur l’Irlande qui a également reçu un petit financement de la Loterie. Les titres de cette presse ont été : « Pourquoi cet homme déteste-t-il son pays ? »

Ils n’aiment pas qu’on les remette en question.

[Question de la salle] Dans le film, un des personnages parle de sa fierté au travail. J’ai le sentiment que ça n’existe plus aujourd’hui, peut-être parce qu’il y a le chômage, mais je n’entends jamais les gens parler comme ça.

Lorsqu’on a créé le National Health Service (service de santé), les gens en étaient fiers. Les cheminots étaient fiers de leur travail. Les mineurs étaient très fiers de leur longue histoire, ils faisaient des parades avec des fanfares dans les villes.

Thatcher et les conservateurs détestaient une classe ouvrière fière de ce qu’elle faisait. C’était une classe ouvrière consciente, capable de défendre ce qu’elle avait gagné.

Si vous êtes un travailleur intérimaire, qui travaille via des agences, qui fait du stockage dans un supermarché, sans savoir combien d’heures vous aurez la semaine suivante, vous n’avez pas la confiance suffisante pour défiler derrière les bannières de votre corporation.

Dans ce manque de confiance, il y a une faiblesse. C’est ce que voulait Thatcher en parlant de classe ouvrière flexible.

L’histoire a ses hauts et ses bas. Certaines générations ont la chance de vivre des moments forts comme en 1945 ; sommes-nous à un moment de basse intensité ?

J’espère que nous n’aurons pas besoin d’une nouvelle guerre pour avoir des changements. S’il y a une guerre, nous ne serons plus là pour voir ces changements.

J’aimerais que les gens ouvrent les yeux et réalisent que les choses évoluent de manière catastrophique, et qu’il y a un besoin de changement. Nous avons des familles qui n’arrivent pas à se nourrir à cause de la pauvreté, nous avons des banques alimentaires avec des dons pour les familles démunies, si nous ne trouvons pas ça suffisamment choquant pour réagir, alors c’est désespérant et c’est perdu.

 
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Publié par le mai 9, 2013 dans cinema, histoire

 

Percevoir une grange qui brûle – le cimetière de Jedwabne par Maciej Forycki ✲

article publié le 17 mai 2009 dans changement de Société avant que je laisse ce site à Marc Harpon, il consacrait ma rupture avec Grand soir et ses animateurs qui publiaient Bricmont et refusaient de voir vers où ses prises de positions le conduisaient.

card24[1]Voici l’article d’un scientifique dans un colloque qui a eu lieu à Bucarest sur « expérience et mémoire« . Au-delà de cette histoire à tiroir du négationnisme polonais, il est clair que je suis impliquée et pas seulement en tant que sociologue. En fait,  je ne décolère pas au fur et à mesure que je découvre l’hypocrisie, la haine qui s’entretient sous couvert de la défense d’une cause que je partage. Le négationnisme d’un Dieudonné fleurit selon moi sur la complicité des « voisins », avec l’appui des espèces d’ordures qui ces derniers temps ne cessent de répéter sur un ton faux cul : « comment les juifs qui ont subi les crimes nazis peuvent-il agir comme les nazis ? »  Cette phrase est une ignominie de quelque côté qu’on la prenne et ceux qui la prononcent ne s’en rendent même pas compte. Elle me donne envie de répondre « espèce d’hypocrite, les juifs t’emmerdent! ».  « Vous n’avez pas honte vous les juifs? » De quoi d’avoir été torturés, humiliés, massacrés et que certains d’entre nous soient désormais comme vous , comme les gohims le sont depuis 2000 ans avec l’apothéose nazi, la cerise sur le gâteau? Allez jusqu’au bout, soyez enfin honnêtes avec vous mêmes,  pourquoi ne pas féliciter le type qui à lui seul a tué 29.000 juifs, un bienfaiteur de l’humanité n’est-ce pas ?

C’est dans le fond la position d’un bricmont qui vient encore de « commettre » un texte dans lequel il revient à son antienne favorite, son unique idée: « il faut libérer l’occident de sa crainte d’être accusé d’antisémitisme », que bricmont se rassure, nul ne songera à croire qu’il est encombré de ce point de vue, ce n’est pas lui qui sentira jamais l’odeur des corps qui brulent et la défense de la palestine n’est pour que lui que l’occasion d’étaler ses obsessions. Les rapports de force dans le monde, les opportunités, rien ne l’intéresse, il n’y a que l’antisémitisme, la nécessité de sa banalisation pour libérer l’humanité.  Le gouvernement israëlien est d’abord pour lui  juif comme pour Liberman et Dieudonné. Tant que l’on n’aura pas le courage de voir que ces gens disent la même chose on n’avancera pas parce que l’on ne comprendra pas que les camps se reforment sur la même base, celle qui vise toujours et encore en temps de crise à transformer l’impérialisme, le capitalisme en problème racial, à développer « la haine du voisin ». Il y a désormais un antisémitisme qui se veut de gauche mais qui fournit à l’extrême-droite israélienne sa meilleure justification. Que l’on ne croit pas que ce qui me révolte est mon origine juive, ces gens là m’écoeureraient encore plus s’ils prétendaient utiliser la mémoire de l’esclavage ou les massacres de Sétif et de tannanarive pour développer la haine d’un groupe social quel qu’il soit. Aujourd’hui personne n’ose protester quand on en arrive à l’infamie d’oser rendre les déportés coupables et quand l’on dit que le remède est dans l’oubli de ce qu’ils ont vécu en les mettant à part de l’humanité, comme si ce qui arrivait à un juif ne concernait pas la dite humanité… Imaginez la même démonstration sur les nègres, les chinois (nous y sommes presque), les musulmans et dite vous bien que c’est là où des   »défenseurs des palestiniens » veulent nous entraîner, mais comme le racisme ne se divise pas, ces types là oeuvrent pour faire avancer pour tous une solution à la Jedwabne.

Il ne s’agit pas pour moi de tenter de réquilibrer les crimes commis à Gaza par le souvenir de ce qui a été subi par les juifs pendant 2000 ans et qui est illustré par cet atroce pogrom de 1941, rien ne justifie le crime surtout pas d’avoir été victime. Comme je l’ai dit à un de mes oncles aussi con qu’un Bricmont ou un Dieudonné: « Tu as raison oncle Simon, les youpins, les négros et les bicots tous en camp de concentration,! » Et ce con m’a répondu que j’étais antisémite puisque je voulais que les « youpins » aillent en camp de concentration, il avait oublié les autres. Comme Liberman, dieudonné et bricmont et tant d’autres… Le lobby sioniste est omniprésent : à qui vous le dites? Cela fait des années qu’il me censure et a été jusqu’à me menacer de mort, mais le lobby antisémite est du même tonneau et la manière dont il sévit sur internet organise la même censure, les mêmes obsessionnelles rengaines, ils fonctionnent ensemble à croire qu’ils ont une source commune… Tout sur les juifs isolés du reste de l’humanité comme cause et finalité de tout…

Moi je ne veux rien oublier et me battre contre ce qui se passe à Gaza… Et la mémoire, est nécessaire pour mon combat…

Parce  ce qu’on découvre par hasard à Jedwabne c’est le mensonge d’une Pologne héroïque que l’on voudrait aujourd’hui ennemi du nazisme et du communisme, deux équivalents. Et on découvre qu’il n’y a pas eu que les nazis, les populations autochtones européennes ont été capables d’agir dans le même sens, de vendre et de massacrer le « voisin », pour un communiste combien de pétainistes?  Ils ont essayé de savoir ce qui s’était passé à Jedwabne pour explorer « les crimes du communisme » et ils ont découvert l’ignominie ordinaire.

Je laisse l’exercice comparatiste Gaza égale l’holocauste, à ces collabos de toujours qui rêvent de revitaliser l’antisémitisme, sous couvert d’aider les Palestiniens. Il y a des juifs, je dirais simplement des êtres humains semblables à d’autres êtres humains comme les communistes, les résistants, une petite poignée, et c’est tout à leur honneur qui ne supportent pas,  même si on leur raconte que c’est pour assurer leur survie quelque part, de devenir comme les « voisins », les colonialistes, les racistes, c’était le cas d’Einstein et d’autres dont moi,  c’est aussi étonnant que ça!!!

Ces êtres humains veulent comprendre pour que cela ne recommence pas et pas seulement pour eux ou leurs proches, pour l’humanité: parce que le vrai problème est de savoir comment est favorisé « l’antisémitisme des voisins » , mais qui va bien au-delà de l’antisémitisme puisque les Palestiniens en sont effectivement victimes, une saloperie insuflée volontairement  par des autorités politiques et religieuses d’extrême-droite. Et là nous avons un enseignement qui mérite d’être étudié pour comprendre comment les colonialismes, y compris celui d’Israël fabriquent l’impossible cohabitation entre les « voisins ». La survie côte à côte étant prônée comme impossible et on y mêle le désir de s’approprier le bien de l’autre. Comment se crée une telle trace dans l’esprit de certains êtres humains et comment cela se reproduit-il de génération en génération, comment des gens qui se disent de gauche peuvent-ils rechercher cette jouissance haineuse ? Ca c’est intéressant et pas les saloperies antisémites sur les juifs sont devenus des nazis qui ne sont que la pierre apportée au racisme ordinaire, celui qui créé le crime des « voisins ». Parce qu’il faut reconstituer les faits et les traiter d’abord de manière politique et historique, ce que fait ce texte. (note de Danielle Bleitrach)

Si vous saviez la douleur ordinaire que me devient l’humanité!!!

En 2000 est paru en Pologne le livre de Jan Tomasz Gross intitulé Sasiedzi, « Les Voisins » (publié en France chez Fayard en 2002), livre qui dévoilait à un très large public le massacre, dans une grange incendiée, de la population juive de la ville de Jedwabne commis le 10 juillet 1941 par leurs voisins polonais.

La tragédie de Jedwabne était présente avec tant d’intensité dans le débat public en Pologne quela société polonaise éprouva un véritable choc en percevant ces granges qui brûlèrent, il y a soixante ans, à Jedwabne et dans d’autres bourgades polonaises. Or – « dans la perception, un savoir se forme lentement », parallèlement à cette expérience, d’autant plus traumatique que l’on sait les souvenirs toujours héroïques et peuplés de martyrs, la Pologne vivait à présent le temps de la vérification des faits, qui aboutirait à l’affirmation officielle de la responsabilité du peuple polonais pour ce crime. La question sur d’autres crimes et offenses contre les Juifs, présente dans les débats sur Jedwabne, n’avait jamais été de si grande ampleur en Pologne.

Plusieurs questions de détail concernant le génocide des Juifs à Jedwabne ne furent pas résolues. Les faits majeurs paraissent cependant indiscutables, ceci grâce à une enquête extraordinaire dirigée par l’Institut de la Mémoire Nationale (Instytut Pamieci Narodowej), établissement fondé en décembre 1998 pour « la poursuite des crimes contre la nation polonaise ». L’affaire de Jedwabne fut la première grande enquête de cette institution chargée pourtant par les politiciens de la droite dite « post-Solidarité » d’examiner notamment les crimes soviétiques et communistes.

Grâce à un feu vert politique, une équipe de spécialistes de l’Institut (notamment des juges d’instruction et des historiens), mais aussi des fonds financiers et des moyens techniques conséquents assurèrent à cette enquête policière doublée d’une enquête historique, le professionnalisme et l’objectivité.

Le résultat en était entre autres le livre blanc sur l’affaire de Jedwabne, intitulé « Autour de Jedwabne » (Wokol Jedwabnego, t. I-II, Varsovie, 2002). Le premier de ces gros volumes compte 500 pages d’études spécialisées sur différents aspects de la question (de la cohabitation des deux populations sur ces terres avant le crime, par les études démographiques et migratoires des Juifs au cours de la deuxième guerre mondiale, jusqu’à l’analyse juridico-historique des procès des meurtriers qui avaient eu lieu après la guerre). Le second volume présente, sur plus de 1 000 pages, tous les documents amassés au cours de l’enquête menée par l’Institut de la Mémoire Nationale. Il en ressort non seulement toute l’anatomie du crime polonais contre le voisin juif à Jedwabne, mais aussi la conclusion qu’il y avait d’autres massacres semblables dans la Pologne orientale, qui s’inscrivaient dans la vague de persécutions qui touchaient la population juive en Europe Centrale, des États baltes jusqu’à la Bessarabie.

L’enquête de l’Institut de la Mémoire Nationale fut aussi conclue par la reconstitution des événements incontestables qui avaient eu lieu en ce jeudi 10 juillet 1941, jour du génocide des Juifs de Jedwabne par leurs voisins polonais.

Ainsi, il fut prouvé tout d’abord qu’au petit matin, les habitants des environs de Jedwabne sont rentrés dans la ville. C’est une des preuves du caractère planifié et organisé du crime. La population – non seulement de la ville, mais aussi de ses larges environs – savait qu’il avait été prévu pour ce jour-là des actions contre les Juifs. Il est aussi certain que dès le matin, les habitants polonais de Jedwabne expulsaient les Juifs de leurs maisons et les obligeaient à se rassembler sur la place centrale de la ville. Un petit groupe non identifié d’Allemands assistait à l’expulsion des Juifs de leurs maisons, après quoi il resta passif. Pour les autres crimes commis ce jour-là, l’activité des Allemands reste non déterminée. Il n’est même pas prouvé qu’ils ont assisté à l’incendie de la grange.

Les Juifs rassemblés sur la place furent obligés d’arracher les herbes d’entre les pierres à paver. Les habitants polonais de Jedwabne et de ses environs commirent des actes de violence contre les Juifs rassemblés sur la place. Un groupe des Juifs, entre quarante et cinquante hommes, fut conduit jusqu’au monument de Lénine se trouvant dans un square à une centaine de mètres de la place. Ils furent forcés d’abord à détruire le monument et ensuite à porter son fragment (le buste) jusqu’à la place. Le groupe passa par la place vers midi et fut conduit ensuite jusqu’à la grange de Sleszynski. Les hommes de ce groupe furent assassinés et leurs corps jetés dans un trou creusé à l’intérieur de la grange. Faute de témoignages, il est impossible de déterminer de quelle manière ces hommes furent assassinés (seul l’usage des armes à feu par les meurtriers fut exclu). Les fragments du buste de Lénine furent ensuite jetés dans le même trou, sur les cadavres des Juifs.

Dans l’après-midi, quelques centaines de Juifs rassemblés sur la place furent contraints de marcher quelque sept cents mètres jusqu’à la même grange de Sleszynski. Poussés de force dans la grange, il y trouvèrent la mort. La construction en bois et couverte de chaume fut incendiée à l’aide de pétrole. Le massacre des Juifs de Jedwabne fut suivi du pillage de leurs biens par les voisins polonais. Probablement plus d’une centaine de Polonais, habitants de Jedwabne et de ses environs, prirent part, à un moment ou l’autre, au crime. En mai 1949, douze de ces participants au crime avaient été jugés devant les tribunaux de la Pologne Populaire et condamnés pour complicité au massacre. Une deuxième enquête, menée en 1967, ne pouvait être que fictive à cette époque où le pouvoir communiste manifestait son antisémitisme.

Dans les années soixante fut érigé sur le lieu du crime un monument portant l’inscription : « Lieu d’exécution des Juifs. Ici la gestapo et la gendarmerie hitlérienne ont brûlé vif 1600 personnes ».

Cependant, en avril 1945, un survivant juif, Szmul Waserstajn, avait déposé son témoignage devant la Commission Historique Juive (Zydowska Komisja Historyczna) à Bialystok. Dans les mois qui suivirent, d’autres rescapés du massacre déposèrent aussi leurs témoignages. Beaucoup plus tard, plusieurs déclarations concernant le massacre de Jedwabne virent encore le jour avec la publication du livre-mémorial des Juifs de Jedwabne publié en 1980 aux États-Unis, mais elles n’eurent pas non plus, tout comme les précédentes, d’influence sur l’interprétation des relations polono-juives au cours de la deuxième guerre mondiale.

Ainsi, toutes ces dépositions sont restées quasi muettes jusqu’en 2000, lors de la publication du livre Les Voisins. La publication en polonais du livre de Jan Tomasz Gross, en même temps que la diffusion à la télévision nationale polonaise d’un documentaire réalisé par Agnieszka Arnold, intitulé aussi Les Voisins, répandit très largement la problématique de la tragédie de Jedwabne. Les témoignages déposés il y a plus de cinquante ans, racontant l’atrocité du crime et affirmant la responsabilité des voisins polonais, avaient constitué des sources majeures pour Jan Tomasz Gross, de même qu’ils devenaient des éléments de base dans l’enquête menée par l’Institut de la Mémoire Nationale. Ses spécialistes, outre les dépositions écrites, entendirent 111 témoins, certains vivant en Israël et aux États-Unis (un tiers parmi eux déclara avoir été à Jedwabne le jour du massacre et l’avoir vu).

Dans cette intervention, nous voulons nous interroger notamment sur ce lieu de crime et de mémoire qu’est le champ où se trouvait la grange : comment ce lieu a changé depuis le massacre, mais surtout à quel point il exige, depuis six ans, de s’en souvenir et à quel point il préserve encore les traces de cette grange qui brûla.

Dans l’affaire de Jedwabne, ce choc de percevoir après soixante ans les granges qui brûlèrent à Jedwabne et dans d’autres bourgades polonaises résultait d’une part de la large diffusion des images actuelles du lieu du crime dans les médias, et d’autre part, de ces témoignages abondants qui répétaient les ressentiments concernant le crime : les hurlements des Juifs, l’odeur âcre de la chair brûlée, la grande colonne de fumée noire, etc. Donnons quelques exemples de ces impressions éprouvées par les sens.

Entendre. Il existe plusieurs témoignages des voisins polonais qui se souvenaient des cris venant de la grange, des hurlements qui étaient entendus non seulement par ceux qui se trouvaient àproximité (qui assistaient au crime ou qui l’observaient), mais aussi par ceux qui restèrent dans la ville. « J’ai encore dans mes oreilles le cri des gens conduits à la mort, je sens encore l’odeur du brûlé », dit Helena Adamczykowa au journaliste Andrzej Kaczynski. Il est à entendre aussi un cri muet : le 10 juillet 2001, le titre à la une du journal Gazeta Wyborcza était « Le lieu qui crie ».

Il y a des centaines d’images liées à l’ensemble du crime et à sa mémoire. Mais il y a aussi un manque d’images, ressenti lorsque l’on consulte le site Internet officiel de la ville de Jedwabne, sans y voir aucune mention du massacre. C’est aussi regarder la place centrale de Jedwabne et s’inquiéter comme le fait Anna Bikont : « Je ne cesse de penser à la place du marché de Jedwabne. Savaient-ils qu’ils marchaient vers la mort ? » Il y a aussi des images fortes, parmi lesquelles celles des fouilles archéologiques sur le lieu du crime. En effet, au tournant de mai et juin 2001, l’enquête de l’Institut de la Mémoire Nationale mena à des recherches et exhumations sur le lieu où se trouvait la grange. Elles apportèrent des preuves matérielles et levèrent plusieurs doutes concernant le déroulement du massacre.

Deux fosses communes furent alors découvertes. Dans la première tombe, à l’extérieur de la grange, on mit à jour les débris de 100-150 hommes qui trouvèrent la mort dans la grange enflammée, mais dont les restes n’ont pas brûlé. Dans la seconde fosse découverte sous les restes du monument de Lénine, on compta les restes de 40-50 hommes qui appartenaient au premier groupe massacré dans la grange. On trouva aussi dans les deux tombes les cendres de 50 hommes environ. Les anthropologues constatèrent que les débris retrouvés à Jedwabne étaient ceux des victimes, hommes et femmes d’âges variés, des nouveau-nés jusqu’aux vieillards. Les corps et les cendres des suppliciés furent exhumés en présence du rabbin Schudrich de Varsovie et du rabbin Ekstein d’Israël. L’exhumation fut pourtant suspendue en raison des protestations de Juifs religieux, et il fut impossible de vérifier certains témoignages affirmant que les victimes étaient aussi enterrées dans le cimetière juif.

Les médias informaient sur les résultats des exhumations, en diffusant aussi des photographies.

Sentir. Même les hommes condamnés en 1949 pour la coparticipation dans le crime se souviennent d’avoir éprouvé cette impression. D’autres en parlent plus, comme Krystyna Kossakowska, née Ostrowska, à la journaliste Anna Bikont : « Nous étions, avec mes frères et soeurs, à la maison, sur les genoux et nous vomissions à cause de cette fumée fétide qui se répandait dans tout Jedwabne, le vent l’emportait et l’insufflait dans les appartements, elle empoisonnait ». Un autre témoignage affirme que l’odeur de la fumée fut ressentie dans un village à dix kilomètres de la grange.

Goûter. Anna Bikont cite dans son livre-reportage une conversation chez les E., habitants de Radzilow, à propos du cimetière juif en ruine depuis le massacre des Juifs de la ville, organisé trois jours avant celui de Jedwabne. Après la guerre, les habitants de Radzilow, en concurrence avec les pouvoirs locaux, pillaient le cimetière juif, en y ramassant notamment les pierres tumulaires et le gravier. Le cousin des E. se souvient qu’« on ramassait aussi de l’oseille sur les tombaux, elle poussait haut et on pouvait gagner quelque sous ». « De quoi tu parles ? – coupe sa femme – Cette oseille ne serait pas bonne, parce que trop grasse. Et qui mangerait de l’oseille du cimetière ? ». « Pourtant, elle se vendait très bien » – répond le mari.

Toucher. C’est marcher dans cette ville dont l’un des habitants a dit : « Tout Jedwabne est un cimetière », en mentionnant les crimes singuliers commis ce jour-là partout dans la bourgade. Et surtout, c’est aller au cimetière juif en face du lieu du crime. Cimetière ruiné et dévasté qui s’est couvert de végétation et qui pendant longtemps était aussi en partie utilisé comme champ, ensemencé au printemps, etc. Faute de survivants, ce cimetière, comme toutes les autres nécropoles juives en Pologne, paraît comme un espace lugubre.

Penser la grange brûlée de Jedwabne en tant que nécropole exige de présenter ce qui s’est passé sur ce lieu de mémoire depuis que le crime contre les voisins fut révélé au grand public.

Le 10 juillet 2000, deux personnes parmi les autorités de la ville se rendirent sur le lieu de crime. Le maire Krzysztof Godlewski et le président du conseil Stanislaw Michalowski y posèrent des fleurs au nom de la population. Premier signe de controverse : le maire avoua qu’il avait hésité à payer les fleurs avec la caisse municipale, craignant l’opposition du conseil. Il allait se révéler très bientôt que les deux hommes étaient les seuls représentants des pouvoirs locaux qui ne rejetaient pas ce lourd passé.

Jusqu’aux célébrations du soixantième anniversaire du crime en 2001, les préparations se révélèrent bien difficiles, notamment en raison de l’attitude hostile des habitants de Jedwabne et du fait que l’enquête de l’Institut de Mémoire Nationale était loin d’être close.

Ainsi, par exemple, le 15 mars 2001, à une heure matinale et sans annonce (pour ne pas inciter les contre-actions), un excavateur enleva sur le lieu de crime la pierre avec l’inscription indiquant la culpabilité immédiate allemande. Cependant, en Pologne, les discussions concernant le contenu de la future inscription s’éternisaient. La première proposition officielle fut de mettre sur le monument deux phrases : « À la mémoire des Juifs de Jedwabne et de ses environs, hommes, femmes, enfants, co-maîtres de cette terre, assassinés et brûlés vifs en ce lieu le 10 juillet 1941.

En avertissement pour le futur, pour que le péché de haine excité par le nazisme allemand ne tourne plus jamais les habitants de cette terre l’un contre l’autre ». Cette proposition provoqua beaucoup de controverses et les autorités polonaises, en accord avec les représentants juifs, décidèrent d’en laisser seulement la première phrase (en remarquant que la culpabilité des voisins polonais n’y était point exprimée, ce qui ensuite, après la clôture de l’enquête de l’Institut de la Mémoire Nationale, provoqua des protestations). En même temps, les autorités durent négocier avec l’héritier du propriétaire de la grange l’achat du terrain. Or, ce propriétaire, négationniste la responsabilité polonaise, voulait le vendre à un riche ultra-nationaliste polonais qui proposait le triple du prix réel. L’affaire fut enfin réglée, quand l’État paya presque le double du prix réel. Ce n’est que le 7 juillet 2001 que l’on put enfin ériger les nouveaux monuments à Jedwabne. L’un sur le lieu de massacre et l’autre sur le cimetière juif d’en face.

Soixante ans plus tard, le 10 juillet 2001, la tragédie fut solennellement commémorée. Après avoir conduit une marche silencieuse sur le trajet emprunté par les victimes, le président de la République, Aleksander Kwasniewski, prononça un discours expiatoire sur le lieu où se trouvait la grange brûlée : « Nous devons implorer le pardon aux ombres des victimes et à leurs familles.

C’est pourquoi aujourd’hui, en tant que citoyen et président de la République de Pologne, je demande pardon. Je demande pardon en mon propre nom et au nom de tous ceux parmi les Polonais dont la conscience est touchée par ce crime ». Le rabbin Jacob Baker, jedwabien de naissance et co-auteur du Livre de Mémoire de Jedwabne, dit entre autres : « Je suis ici en tant que compatriote des assassinés et des meurtriers. Nous sommes ici grâce aux larmes versées par les Juifs et hommes d’autres confessions. Cela fit une grande impression aux Cieux. Le Président a dit qui la Pologne – notre Pologne – demande pardon. Ceux qui sont priés doivent accorder leur pardon ». Une autre voix semblait encore plus conciliatrice que les autres : « Moi, professeur Szewach Weiss, ambassadeur de l’Israël en Pologne, j’ai eu l’occasion de rencontrer dans ma vie aussi d’autres voisins. Grâce à eux, moi et ma famille, nous avons survécu à la Shoah. Grâce à eux, je peux aujourd’hui être des vôtres. J’ai connu dans ma vie aussi d’autres granges, celles où l’on cachait des Juifs ». Les prières suivirent les discours (à noter, ou plutôt pour une fois de plus à s’imaginer entendre, les psaumes chantés – et en fragments c r i é s – par le célèbre chanteur Joseph Malovany). Ce lieu de la mémoire difficile polonaise connut cependant ce jour-là aussi de grandes absences.

Tout d’abord, celle des habitants actuels de la ville. Certes, le maire de Jedwabne salua les venus, mais il savait que ce geste lui coûterait son poste. En effet, les deux milles habitants actuels de Jedwabne sont restés dans leur ensemble négationnistes. Ils réfutent la responsabilité de leurs ancêtres et surtout de leurs prédécesseurs (la majorité de la population s’est installée dans la ville seulement après 1945). Quelques-uns seulement sont venus assister aux cérémonies. La plupart sont restés muets, mais plusieurs personnes ont aussi manifesté leur désapprobation, certains par leurs propos antisémites, d’autres par les affiches visibles dans la ville le jour des célébrations : « Nous ne demandons pas pardon. Ce sont les Allemands qui ont massacré les Juifs à Jedwabne. Que les calomniateurs demandent pardon à la Nation Polonaise ».

On nota aussi que seulement quelques hommes d’Église y étaient présents, dont aucun hiérarque.

Il faut toutefois souligner que fin mai 2001, dans une église de Varsovie, fut célébré un grand office expiatoire. Pour la première fois dans l’histoire de l’Église polonaise, ses hiérarques demandaient pardon à Dieu pour les délits des catholiques. L’évêque Stanislaw Gadecki remarqua alors que « l’effort de l’épuration de la mémoire devient pour nous le devoir difficile de l’épuration des consciences ». Au nom d’une cinquantaine d’évêques, il prononça un discours expiatoire pour Jedwabne et d’autres crimes. Il faut dire cependant que le lieu et la date de cet office solennel l’éloignèrent de l’affaire de Jedwabne. Au cours des cinq années qui suivirent, le lieu de mémoire, devenu le champ où se trouvait la grange brûlée, fut témoin de cérémonies anniversaires chaque 10 juillet, mais les participantsn’étaient jamais plus de quelques dizaines. C’est seulement en 2006 qui Jedwabne revint à la une de la presse polonaise, en raison de la visite du vice-premier ministre polonais, Roman Giertych, chef du parti nationaliste catholique polonais (Liga Polskich Rodzin, Ligue des FamillesPolonaises), boycotté par l’ambassadeur d’Israël, considéré comme le représentant du parti antisémite. Il déposa des fleurs sur le lieu du crime et déclara devant les caméras qu’« il n’y a pas et qu’il n’y aura pas en Pologne de place pour l’antisémitisme ».

L’antisémitisme en Pologne est un sujet à part, mais qu’on ne peut omettre dans cette étude. Il y a d’abord la question de l’antisémitisme des voisins. La grande majorité des historiens n’ont aucun doute sur le fait que c’est l’une des causes majeures du massacre. Parmi les causes énumérées dans le livre blanc sur l’affaire de Jedwabne, l’antisémitisme survient à côté de la volonté de pillage, de la vengeance pour la collaboration, vraie ou imaginaire, des Juifs avec les Soviétiques, de l’inspiration nazie (notamment les directives d’Heydrich disant qu’il faut encourager, provoquer, intensifier des actions de la population polonaise, « notamment contre les bolchéviques et les Juifs »). Sans l’antisémitisme, il n’y aurait pas eu de Jedwabne, et en revanche, avec l’antisémitisme très fort dans cette région-là avant la guerre, les historiens ont du mal à trouver un passé commun des voisins juifs et polonais de Jedwabne. Il y a des interprétations qui argumentent que les pogroms de 1941 n’étaient que l’explosion de l’antagonisme économique très profond et de l’idéologie antisémite qui excluait la cohabitation des deux populations, polonaise et juive, et que de tout petits groupes nazis, comptant quelques hitlériens, suffirent pour que la haine devienne meurtrière (Andrzej Zbikowski).

Un autre problème semble toucher le paradoxe. Il fut révélé que certains des meurtriers étaient devrais héros de la lutte contre les deux totalitarismes, rouge et brun. Quelques historiens polonais, controversés dans leur milieu, mais dont les propos trouvent un auditoire, essaient de nier le crime commis par les Polonais. Ils développent d’autres sujets : l’héroïsme de toute la nation polonaise au cours de la deuxième guerre mondiale ; la prétendue collaboration réticente de la population juive qui aurait accueilli en 1939 l’Armée Rouge envahissant massivement la Pologne, avec un grand enthousiasme, au point de dénoncer ensuite des résistants polonais et de contribuer ainsi à leur déportation en Sibérie ; enfin, la collaboration des Juifs après la guerre, à l’époque stalinienne, notamment dans les services secrets du régime.

Il ne peut y avoir de doute : l’affaire de Jedwabne commença à déconstruire les tabous polonais à tel point que les historiens avaient la possibilité de mener des débats ouverts sur toutes ces questions, les arguments scientifiques contre d’autres arguments scientifiques ou contre les stéréotypes. Les autorités morales polonaises se sont déclarées sur cette question. Pour en donner des exemples : l’évêque et philosophe Jozef Zycinski coupa à très haute voix toutes les spéculations, en déclarant que « toute suggestion disant qu’il puisse exister des raisons justifiant le brûlement collectif d’êtres humains dans des granges serait folle » ; le père Stanislaw Musial dans Rzeczpospolita intitula son texte devenu célèbre « Jedwabne est un nouveau nom pour  Holocauste ». D’autre part, le prêtre Jankowski, connu pour ses propos antisémites, installa en 2001 dans l’église Sainte-Brigide à Gdansk une Crèche en forme de grange à moitié brûlée, avec l’inscription : « Les Juifs ont tué Jésus et les prophètes et ils nous ont aussi persécutés. Polonais, sauvez la Pologne ». C’était aux Polonais de choisir entre ces deux attitudes. Krzysztof Godlewski, le maire courageux qui représentait dignement Jedwabne le jour du soixantième anniversaire du massacre avoua à la journaliste Anne Bikont : « Auparavant je n’ai pas réfléchi à tout cela, j’étais antisémite ». La majorité des autres habitants de Jedwabne ont cependant leur propre version de la deuxième guerre mondiale, celle du joug soviétique, puis nazi, des occupations rouge et brune dont ils ont énormément souffert et contre lesquelles ils savaient lutter. La grange qui brûla dans leur ville ne fait pas partie de cette histoire, elle appartient au passé des autres. Et d’ailleurs, comme l’avoue l’un des habitants de Jedwabne : « est-ce que le passé nous intéresse, quand il y a 40% des chômeurs dans notre ville, de la pauvreté et de l’alcoolisme comme peut-être nulle part ailleurs ? ».

Waldemar Kuczynski dans son article Plonaca stodola i ja (« Une grange qui brûle et moi ») fit appel en cette année 2001 à ses compatriotes : « Nous ne pouvons pas soulager notre conscience de cette grange brûlante d’il y a soixante ans et de ce cri qu’on entendait à deux kilomètres. Elle brûle toujours et le cri est toujours fort. Elle brûlera et on entendra ce cri aussi longtemps que nous refoulerons notre responsabilité pour ce génocide ».

La discussion sur Jedwabne était le plus important, et sûrement l’un des plus grands débats publics en Pologne depuis la chute du communisme. Même si certains Polonais – encore nombreux – ont toujours du mal à faire face à la mémoire difficile, la réaction de l’État polonais et des autorités du pays en 2000 et 2001 (l’enquête de l’Institut de la Mémoire Nationale, la demande de pardon par les hauts dignitaires de l’État, jusqu’aux célébrations de l’Église) a posé des fondements nécessaires pour la guérison de la mémoire nationale. Nier Jedwabne – génocide tant affirmé par les recherches scientifiques et les enquêtes juridiques indépendantes – commence à ressembler à la négation de la Shoah.

On a assisté au cours de cette « affaire de Jedwabne » à l’effondrement d’un paradigme de la mémoire collective polonaise fonctionnant depuis le XVIIIe siècle et affirmant que les Polonais étaient toujours des victimes innocentes, notamment de ces voisins russe et allemand. En effet, Jedwabne détruit ce mythe. L’enquête de l’Institut de Mémoire Nationale affirme qu’il y eut au cours de ces années noires de la guerre, certes combien héroïques de l’histoire des Polonais, des événements et attitudes barbares qui font de sorte qu’ils appartiennent aussi à notre passé national commun, les pages gravées par les bourreaux, et ceci non seulement des meurtrier individuels, mais aussi collectifs comme « la population d’une ville ». L’historien Krzysztof Jasiewicz croit que Les voisins de Gross n’ont pas seulement imposé le sujet de la co-responsabilité polonaise, mais aussi la manière de présenter ce genre de problèmes du passé et c’est pourquoi le chercheur doit désormais en donner une présentation personnelle, émotionnelle. Raconter cette histoire, c’est comme il dit de sa propre expérience, « écrire un roman dont les héros sont normalisés par les sources ». Pawel Machcewicz, rédacteur en chef du livre blanc de Jedwabne, soulève un autre problème fondamental : « comment parler et écrire sur les massacres de Juifs, d’Allemands et d’Ukrainiens perpétrés épisodiquement par les Polonais, sans omettre cette vérité majeure : pendant la seconde guerre mondiale, les Polonais étaient aussi des victimes, et leurs crimes n’étaient que les marges de leur destin guerrier sous l’Occupation ». En généralisant la question de Jedwabne, il est donc capital de relativiser. Jedwabne a prouvé la force de la vérité historique dans un État démocratique qui, en tant qu’État justement, sait faire face au passé le plus lugubre de ses citoyens, en ne limitant aucunement la libre discussion sur ce sujet, mais un État aussi qui doit désormais faire face à des polémiques venues de l’étranger, telles que ces fameuses évocations de l’existence de « camps polonais d’extermination des Juifs».

La mémoire du post-communisme vue à travers la petite ville de Jedwabne, une ville-cimetièrejuive, vide ou presque des preuves physiques de tout un monde anéanti, s’est révélée ouverte depuis six ans à une richesse extraordinaire de témoignages sur le passé, de retentissements politiques, allant même jusqu’à raviver des impressions sensorielles. Et voilà comment une mémoire cachée ou connue seulement de l’expérience individuelle de quelques personnes parvient à acquérir un très vaste et bien vif aspect entre autres socio-psychique et sensoriel.

✲ Maciej Forycki est maître de conférence en histoire. Ses recherches qui portent notamment sur l’histoire intellectuelle et culturelle du temps des Lumières et sur les relations entre les Slaves et le monde francophone ont donné matière à des livres sur l’anarchie polonaise dans la pensée des Lumières (2004) et sur Stanislas Leszczynski (2006). Sa présente réflexion fait partie du projet intitulé « Faire appel aux morts pour se souvenir, faire taire les tombes pour oublier. Les cimetières dans la Pologne postcommuniste », sous la direction de Bogumil Jewsiewicki.

Bibliographie Bikont (Anna), My z Jedwabnego, Varsovie, 2004. Cala (Alicja), Wizerunek Zyda w polskiej kulturze ludowej, Varsovie, 1988. Gross (Jan Tomasz), Sasiedzi, Historia zagłady zydowskiego miasteczka, Sejny, 2000. Jasiewicz (Krzysztof), Pierwsi po diable. Elity sowieckie w okupowanej Polsce 1939-1941, Varsovie, 2002. Postanowienie o umorzeniu sledztwa. Prokurator Radoslaw J. Ignatiew – Naczelnik Oddziałowej Komisji Ścigania Zbrodni przeciwko Narodowi Polskiemu, publié sur l’Internet, www.ipn.gov.pl. Steinlauf (Michael C.), Pamiec nieprzyswojona. Polska pamiec Zagłady, Varsovie, 2001. Weiss (Szewach), Czas ambasadora, Cracovie, 2003. Wokol Jedwabnego, t. I : Studia, t. II : Dokumenty, Machcewicz (Pawel), Persak (Krzysztof) reéd., Varsovie, 2002. Yedwabne. History and Memorial Book, Baker (Julius L.), Baker (Jakob L.), Tzinowitz (Mosce) réd., Jérusalem-New York, 1980. Zbikowski (Andrzej), U genezy Jedwabnego. Zydzi na kresach Polnocno-Wschodnich II Rzeczypospolitej, wrzesień 1939 – wrzesień 1941, Varsovie, 2006. Parmi des dizaines d’articles sur l’affaire de Jedwabne, voir notamment : Bosakowski OP (Ryszard), « Mesjasz w Łomżyńskiem », Tygodnik Powszechny, 23 juillet 2006. Kaczyński (Andrzej), « Oczyszczenie pamieci », Rzeczpospolita, 19 mai 2000. Krol (Marcin), Spiewak (Pawel), Zaleski (Marek), « Akt skruchy i co dalej? », Res Publica Nova, 7, 2001. Magdziak-Miszewska (Agnieszka), « Między Jedwabnem a Pawliwka. Pamiec jako czynnik w stosunkach miedzynarodowych », Wiez, 10 (540), octobre 2003. Kuczyński (Waldemar), « Plonaca stodola i ja », Wprost, 25 mars 2001. Michnik (Adam), « Szok Jedwabnego », Gazeta Wyborcza, 17-18 mars 2001. Musial (Stanislaw), « Jedwabne to nowe imie Holokaustu », Rzeczpospolita, 10 juillet 2001. Stola (Dariusz), « Pomnik ze slow », Rzeczpospolita, 1 et 2 juin 2001. Strzembosz (Tomasz), « Inny obraz sasiadow », Rzeczpospolita, 31 mars 2001. Zycinski (Jozef), « Banalizacja barbarzynstwa », Wiez, 3 mars 2001.

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Le 8 mai 1945 massacres de Setif, Guelema et Kherrata

Dans l’article intitulé Pourquoi je n’ai pas envie de fêter le 8 mai,  je vous parle de la manière dont le nazisme n’a pas été éradiqué et comment ils se sont rapidement reconverti dans les guerres néo-coloniales, mais cela n’a pu se faire que dans l’oubli général de cette volonté d’exploitation qui était à la base du nazisme, le simulaccre de révolution transformé en chauvinisme, la limitation de l’humanité à une "race supérieure" et dans les esprits tout cela demeurait comme cela demeure encore…
crime-francais-en-algerie[1]
  C’est jour de deuil en Algérie en ce 8 mai 1945: des dizaines de milliers d’Algériens ont été massacrés, lynchés, torturés, jetés dans des fours à chaux par l’armée française dans plusieurs villes de l’est du pays, après avoir seulement revendiqué le droit à l’existence, la fin du colonialisme, au lendemain de la victoire des alliés sur le nazisme. 8 MAI 1945 : MASSACRES DE SETIF, GUELMA ET KHERRATA : La France criminelle Pourtant, à Sétif comme à Guelma, Kherrata ou d’autres villes de l’est du pays, on avait cru, un moment, un bref instant, que les festivités marquant la fin du nazisme en Europe et la fin de la longue nuit coloniale. A Sétif, et dans les villes du »Constantinois », les colons et l’armée coloniale découvrent, effarés, que les Algériens, eux également revendiquent leur liberté. L’affranchissement du joug colonial, après avoir participé, eux également, à la victoire des forces alliées contre les nazis. Et ils défilent à Sétif portant drapeau algérien et pancartes où sont inscrits les slogans »Libérez Messali », »Vive l’Algérie libre et indépendante ».
  • 45.000 VICTIMES, AUCUN FRANÇAIS

    A Guelma, le même jour, la manifestation organisée par les nationalistes, drapeaux algériens et alliés en tête, est arrêtée par le sous-préfet Achiary. La police tire sur le cortège, il y a 4 morts algériens, aucun européen. Achiary décrète le couvre-feu, fait armer la milice des colons. Et, dans la soirée, les arrestations et les exécutions commencent. L’insurrection va se propager avec la nouvelle de la répression dans la région de Sétif, Guelma, Kherrata, JIjel, qui fera plus de 45.000 victimes d’une sauvagerie inouïe, selon la fondation du 8 mai45. A Guelma, le sous-préfet livre des camions bourrés de prisonniers à une mitrailleuse de 24, en position au milieu d’une route. Dans les gorges de Kherrata des algériens sont jetés par grappes du haut des ponts, attachés par des barbelés. A Guelma, on brûle les corps des exécutés dans des fours à chaux pour éliminer les preuves des massacres. Et, ces massacres »sont amnistiés au nom de la raison d’Etat », selon des historiens.

    ON BRULE LES CORPS DES ALGERIENS EXECUTES DANS DES FOURS A CHAUX A GUELMA

    A Guelma, de nombreux corps ne peuvent être enterrés ; ils sont jetés dans les puits, dans les gorges de Kherrata en Kabylie , des miliciens utilisent les four à chaux pour faire disparaître des cadavres et éliminer les preuves des massacres.   Saci Benhamla, qui habitait à quelques centaines de mètres du four à chaux d’Héliopolis, décrit l’insupportable odeur de chair brûlée et l’incessant va-et-vient des camions venant décharger les cadavres, qui brûlaient ensuite en dégageant une fumée bleuâtre.

    De nombreux musulmans, dirigeants politiques et militants, du Parti du peuple algérien (PPA), des Amis du manifeste de la liberté (AML) (dont le fondateur Ferhat Abbas) et de l’association des oulémas furent arrêtés. Le 28 février 1946, le rapporteur de la loi d’amnistie (qui fut votée) déclarait en séance : « Quatre mille cinq cent arrestations furent ainsi effectuées, 99 neuf condamnations à mort dont vingt-deux ont été exécutées, soixante-quatre condamnations aux travaux forcés à temps et il y aurait encore deux mille cinq cents indigènes à juger » .La répression prend fin officiellement le 22 mai. L’armée organise des cérémonies de soumission où tous les hommes doivent se prosterner devant le drapeau français et répéter en chœur : « Nous sommes des chiens et Ferhat Abbas est un chien ». Des officiers exigent la soumission publique des derniers insurgés sur la plage des Falaises, non loin de Kherrata. Certains, après ces cérémonies, sont embarqués et assassinés. Pendant de longs mois, les algériens musulmans qui, dans les campagnes, se déplaçaient le long des routes continuèrent à fuir pour se mettre à l’abri, au bruit de chaque voiture. L’historien algérien Boucif Mekhaled, raconte : « [À Kef-El-Boumba], j’ai vu des français faire descendre d’un camion cinq personnes les mains ligotées, les mettre sur la route, les arroser d’essence avant de les brûler vivants ».

 
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Publié par le mai 8, 2013 dans Afrique, histoire

 

Pourquoi je n’ai pas envie de célébrer le 8 mai par Danielle Bleitrach

8mai45resist[1]quand j’apprends que le 8 mai va être fêté avec le président polonais, Pologne qui aurait représenté la quatrième armée de libération face à l’Allemagne nazie je pourrais ressentir un peu de joie à savoir qu’enfin on ne met pas tout le monde dans un paquet cadeau face à la seconde guerre mondiale, et que l’on reconnait y compris l’existence d’une résistance en Allemagne qui ne se limite pas à quelques officiers ou mêmes prêtres… Mais cela s’accompagne de tant de trafic de la mémoire que le haut le coeur m’en vient… Par exemple, installer à la tribune le président polonais et pleurer sur le ghetto de Varsovie n’est-ce pas déjà une négation de l’histoire ? Le ghetto n’a pas été créé par les nazis et beaucoup de juifs polonais comme mes propres ancêtres venaient d’Italie où le premier ghetto fut créé celui de Venise… L’antisémitisme fut un mal profondément européen et l’Europe que l’on dit chrétienne ne se conçoit pas sans ce bouc émissaire, en Pologne plus que partout ailleurs. Les troupes d’Himmler, les waffen SS commençèrent là la solution finale mais comme le montre l’histoire exhumée de Jebwabne,les pogromes attribués aux Einsatzgruppen, ont été accomplis par les voisins qui voyaient dans les juifs des espions bolcheviques à la solde des Russes. Comme Rosa Luxembourg, comme les Rosenberg, comme la plupart des victimes du Maccarthysme… Il ne s’agissait pas seulement du vieil antisémitisme chrétien mais bien d’une vision politique: les juifs étaient considérés comme des révolutionnaires, des pacifistes et Hitler les a désignés en tant que tel tout en s’attaquant au "capitalisme" juif pour mieux être l’agent du capitalisme en général.

Tout cela est nié, l’antisémitisme est devenue une catégorie vidée d’histoire, une sorte de malédiction mythique, l’aspect bigot, réactionnaire permet de transformer les juifs en révisionnistes de l’histoire dans une période où on efface les traces de toute révolution dans le progrès de l’humanité.

Le dernier, l’ultime comme le disent les Espagnols que l’on tente de discréditer est Jean Moulin, il serait coupable d’avoir trop aidé la résistance intérieure les communistes, alors que De gaulle empêcha que des armes leur soient livrées. On ressort de derrière les fagots ses accusateurs qui à la Libération en firent un espion de l’Union Soviétique. Il faut à n’importe quel prix minimiser voir effacer le rôle de l’Union Soviétique et celui des communistes. Toujours pousser plus avant l’ignominie d’une confusion entre communisme et nazisme quitte à s’appuyer sur la littérature des néonazis et de l’extrême-droite qui toujours nia l’extermination spécifique des nazis, celle sans le moindre prétexte politique, la mort industrielle des femmes, des enfants et des vieillards. Quitte à poursuivre cette politique de la guerre froide qui non seulement n’a jamais éradiqué le nazisme mais qui en bien des cas s’est appuyé sur eux pour créer un néocolonialisme, que ce soit face aux Algériens où l’ont retrouve Papon ou Amérique latine dans laquelle sévissent les Barbie et leurs pareils devenus les exécuteurs et organisateurs de la répression et de la torture au profit d’une oligarchie alliée aux Etats-Unis… Et cela continue, les intérêts de classe se combinent plus jamais avec le racisme et ma douleur est de voir désormais une grande partie des juifs devenus les propagateurs de cette révision de l’histoire, de leur histoire, celle de l’humanité.

Parce que le sens de la Shoah a été profondément dévoyé, sous prétexte de rendre justice au massacre de masse subi par les juifs on a isolé cette horreur du reste de l’humanité, cela ne concernerait que les juifs et cela donnerait à Israël considéré comme leur nouveau ghetto le droit de faire n’importe quoi en violation des droits internationaux, toujours le statut d’exception jusqu’à qu’un nouveau massacre leur soit imposé comme le "juste" chatiment de ce à quoi on les a réduits. Tout est fait pour rendre toute coexistence impossible et aller vers une solution définitive sion "finale" pour les uns et pour les autres non sans l’hypothèse d’un nouvel Hiroshima pour que l’apocalypse soit au rendez-vous.

Tout cela parce que l’Europe, moulée dans le mythe chrétien du peuple déicide, inventant les ghettos et autres juiveries pour mieux avoir un objet de haine qui le soulage des malheurs en arrive à détruire 6 millions d’individus parce qu’ils apparetenaient à des minorités, des peuples sans Etat. Et au lieu d’en tirer bilan, les peuples d’Europe croient après avoir fétichisés les juifs en éternelles victimes ne pas s’interroger sur ce qui demeure en eux et surtout dans leur classe dirigeante de fondamentalement pourri…

OUi les juifs ont été pendant 2000 ans les boucs émissaires de l’ignorance, la haine, et quand je vois certains par exemple Gunther Grass ou d’autres dont les parents ont été bien silencieux (ou pire) utiliser Israêl pour vomir leur haine de toujours je me dis que si l’Europe avait été différente Israêl ne serait pas apparue comme la solution. La démonstration est faite dans ce lieu que le peuple "élu" n’était pas différent des autres quand à son tour il a un Etat il opprime la minorité et que non content de pourrir son propre peuple certains s’emploient à fasciser la diaspora par la négation de l’histoire, par le refus de la justice et de l’appartenance à l’humanité avant la tribu…

Bref je n’ai pas envie de fêter le 8 mai tant il y a de mensonges, de partialité, de haine tribale, de chauvinisme et de refus de transformer cette société qui depuis peut-être la première guerre mondiale et sa boucherie exige une transformation… en vain…

Danielle bleitrach

 
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Publié par le mai 8, 2013 dans histoire

 

BON ANNIVERSAIRE CHER KARL

marx[1]L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurandes et compagnon, bref oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une lutte ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une lutte qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la disparition des deux classes en lutte. La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n’a pas aboli les antagonismes de classes, elle n’a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d’oppression à celles d’autrefois. Cependant, le caractère distinctif de notre époque est d’avoir simplifié les antagonismes de classes. La société entière se scinde en deux vastes camps ennemis en deux grandes classes qui s’affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat.

Les communistes proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement de tout l’ordre social passé.

À mesure que grandit la bourgeoisie, c’est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu’à la condition de trouver du travail et qui n’en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre ; ils sont exposés par conséquent à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.

Les ouvriers commencent par se coaliser contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu’à former des associations permanentes, pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. Ça et là, la lutte éclate en émeute.

Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c’est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l’union grandissante des travailleurs.

Que les classes dirigeantes tremblent devant une révolution communiste ! Les prolétaires n’ont rien à y perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à gagner. « Prolétaires de tous les pays. unissez-vous».

Extraits du manifeste du parti communiste 1848

 
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Publié par le mai 5, 2013 dans histoire, humour

 

Tunis (1890) par Guy de Maupassant

guy-de-maupassant[1]

Le chemin de fer avant d’arriver à Tunis traverse un superbe pays de montagnes boisées. Après s’être élevé, en dessinant les lacets démesurés, jusqu’à une altitude de sept cent quatre-vingts mètres, d’où on domine un immense et magnifique paysage, il pénètre dans la Tunisie par la Kroumirie.

C’est alors une suite de monts et de vallées désertes, où jadis s’élevaient des villes romaines. Voici d’abord les restes de Thagaste où naquit saint Augustin, dont le père était décurion. Plus loin c’est Thubursicum Humidarum, dont les ruines couvrent une suite de collines rondes et verdoyantes. Plus loin encore, c’est Madaure, où naquit Apulée à la fin du règne de Trajan. On ne pourrait guère énumérer les cités mortes, près desquelles on va passer jusqu’à Tunis. Tout à coup, après de longues heures de route, on aperçoit dans la plaine basse les hautes arches d’un aqueduc à moitié détruit, coupé par places, et qui allait, jadis, d’une montagne à l’autre. C’est l’aqueduc de Carthage dont parle Flaubert dans Salammbô. Puis, on côtoie un beau village, on suit un lac éblouissant, et on découvre les murs de Tunis. Nous voici dans la ville.

Pour en bien découvrir l’ensemble, il faut monter sur une colline voisine. Les Arabes comparent Tunis à un burnous étendu ; et cette comparaison est juste. La ville s’étale dans la plaine, soulevée légèrement par les ondulations de la terre qui font saillir par places les bords de cette grande tache de maisons pâles d’où surgissent les dômes des mosquées et les clochers des minarets. A peine distingue-t-on, à peine imagine-t-on que ce sont là des maisons, tant cette plaque blanche est compacte, continue et rampante. Autour d’elle, trois lacs qui, sous le dur soleil d’Orient, brillent comme des plaines d’acier. Au nord, au loin, la Sebkra-er-Bouan ; à l’ouest, la Sebkra-Seldjoum, aperçue par-dessus la ville ; au sud, le grand lac Dahira ou lac de Tunis ; puis, en remontant vers le nord, la mer, le golfe profond, pareil lui-même à un lac dans son cadre éloigné de montagnes.

Et puis partout autour de cette ville plate, des marécages fangeux où fermentent des ordures, une inimaginable ceinture de cloaques en putréfaction, des champs nus et bas où l’on voit briller, comme des couleuvres, de minces cours d’eau tortueux. Ce sont les égouts de Tunis qui s’écoulent sous le ciel bleu. Ils vont sans arrêt, empoisonnant l’air, traînant leur flot lent et nauséabond, à travers des terres imprégnées de pourritures, vers le lac qu’ils ont fini par emplir, par combler sur toute son étendue, car la sonde y descend dans la fange jusqu’à dix-huit mètres de profondeur : on doit entretenir un chenal à travers cette boue afin que les petits bateaux y puissent passer.

Mais, par un jour de plein soleil, la vue de cette ville couchée entre ces lacs, dans ce grand pays que ferment au loin des montagnes dont la plus haute, le Zagh’ouan, apparaît presque toujours coiffée d’une nuée en hiver, est la plus saisissante et la plus attachante, peut-être, qu’on puisse trouver sur le bord du continent africain.

Descendons de notre colline et pénétrons dans la cité. Elle a trois parties bien distinctes : la partie française, la partie arabe et la partie juive. En vérité, Tunis n’est ni une ville française, ni une ville arabe, c’est une ville juive. C’est un des rares points du monde où le juif semble chez lui comme dans une patrie, où il est le maître presque ostensiblement, où il montre une assurance tranquille, bien qu’un peu tremblante encore.

C’est lui surtout qui est intéressant à voir, à observer dans ce labyrinthe de ruelles étroites où circule, s’agite, pullule la population la plus colorée, bigarrée, drapée, pavoisée, miroitante, soyeuse et décorative, de tout ce rivage oriental.

Où sommes-nous ? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante d’Arlequin, d’un Arlequin qui s’est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie étourdissante. Il a dû passer par Londres, par Paris, par Saint-Pétersbourg, ce costumier divin qui, revenu plein de dédain des pays du Nord, bariola ses sujets avec un goût sans défaillances et une imagination sans limites. Non seulement il voulut donner à leurs vêtements des formes gracieuses, originales et gaies, mais il employa, pour les nuancer, toutes les teintes créées, composées, rêvées par les plus délicats aquarellistes.

Aux juifs seuls il toléra les tons violents, mais en leur interdisant les rencontres trop brutales et en réglant l’éclat de leurs costumes avec une hardiesse prudente. Quant aux Maures, ses préférés, tranquilles marchands accroupis dans les souks, jeunes gens alertes ou gros bourgeois allant à pas lents par les petites rues, il s’amusa à les vêtir avec une telle variété de coloris que l’oeil, à les voir, se grise comme une grive avec des raisins. Oh ! pour ceux-là, pour ses bons Orientaux, ses Levantins métis de Turcs et d’Arabes, il a fait une collection de nuances si fines, si douces, si calmées, si tendres, si pâlies, si agonisantes et si harmonieuses, qu’une promenade au milieu d’elles est une longue caresse pour le regard.

Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté, puis des haillons superbes de misère, à côté des gebbas de soie, longues tuniques tombant aux genoux, et de tendres gilets appliqués au corps sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords. Et ces gebbas, ces vestes, ces gilets, ces haïks croisent, mêlent et superposent les plus fines colorations. Tout cela est rose, azuré, mauve, vert d’eau, bleu pervenche, feuille morte, chair de saumon, orangé, lilas fané, lie de vin, gris ardoise.

C’est un défilé de féerie, depuis les teintes les plus évanouies jusqu’aux accents les plus ardents, ceux-ci noyés dans un tel courant de notes discrètes que rien n’est dur, rien n’est criard, rien n’est violent le long des rues, ces couloirs de lumière, qui tournent sans fin, serrés entre les maisons basses, peintes à la chaux.

A tout instant, ces étroits passages sont obstrués presque entièrement par des créatures obèses, dont les flancs et les épaules semblent toucher les deux murs à chaque balancement de leur marche. Sur leur tête se dresse une coiffe pointue, souvent argentée ou dorée, sorte de bonnet de magicienne d’où tombe, par-derrière, une écharpe. Sur leur corps monstrueux, masse de chair houleuse et ballonnée, flottent des blouses de couleurs vives. Leurs cuisses informes sont emprisonnées en des caleçons blancs collés à la peau. Leurs mollets et leurs chevilles empâtées par la graisse gonflent des bas, ou bien, quand elles sont en toilette, des espèces de gaines en drap d’or et d’argent. Elles vont, à petits pas pesants, sur des escarpins qui traînent ; car elles ne sont chaussées qu’à la moitié du pied ; et les talons frôlent et battent le pavé. Ces créatures étranges et bouffies, ce sont les juives, les belles juives ! Dès qu’approche l’âge du mariage, l’âge où les hommes riches les recherchent, les fillettes d’Israël rêvent d’engraisser ; car plus une femme est lourde, plus elle fait honneur à son mari et plus elle a de chances de le choisir à son gré. A quatorze ans, à quinze ans, elles sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de finesse et de grâce. Leur teint pâle, un peu maladif, d’une délicatesse lumineuse, leurs traits fins, ces traits si doux d’une race ancienne et fatiguée, dont le sang ne fut jamais rajeuni, leurs yeux sombres sous les fronts clairs, qu’écrase la masse noire, épaisse, pesante des cheveux ébouriffés, et leur allure souple quand elles courent d’une porte à l’autre, emplissent le quartier juif de Tunis d’une longue vision de petites Salomés troublantes.

Puis elles songent à l’époux. Alors commence l’inconcevable gavage qui fera d’elles des monstres. Immobiles maintenant, après avoir pris chaque matin la boulette d’herbes apéritives qui surexcitent l’estomac, elles passent les journées entières à manger des pâtes épaisses qui les enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent, les croupes s’arrondissent, les cuisses s’écartent, séparées par la bouffissure ; les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde coulée de chair. Et les amateurs accourent, les jugent, les comparent, les admirent comme dans un concours d’animaux gras. Voilà comme elles sont belles, désirables, charmantes, les énormes filles à marier !

Alors on voit passer ces êtres prodigieux, coiffés d’un cône aigu nommé koufia, qui laisse pendre sur le dos le bechkir, vêtus de la camiza flottante, en toile simple ou en soie éclatante, culottés de maillots tantôt blancs, tantôt ouvragés, et chaussés de savates traînantes, dits « saba » ; êtres inexprimablement surprenants, dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps d’hippopotames. Dans leurs maisons, facilement ouvertes, on les trouve, le samedi, jour sacré, jour de visites et d’apparat, recevant leurs amis dans les chambres blanches, où elles sont assises les unes près des autres, comme des idoles symboliques, couvertes de soieries et d’oripeaux luisants, déesses de chair et de métal, qui ont des guêtres d’or aux jambes et, sur la tête, une corne d’or !

La fortune de Tunis est dans leurs mains, ou plutôt dans les mains de leurs époux toujours souriants, accueillants et prêts à offrir leurs services. Dans bien peu d’années, sans doute, devenues des dames européennes, elles s’habilleront à la française et, pour obéir à la mode, jeûneront, afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant pis pour nous, les spectateurs. Dans la ville arabe, la partie la plus intéressante est le quartier des souks, longues rues voûtées ou torturées de planches, à travers lesquelles le soleil glisse des lames de feu, qui semblent couper au passage les promeneurs et les marchands. Ce sont les bazars, galeries tortueuses et entrecroisées où les vendeurs, par corporations, assis ou accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques couvertes, appellent avec énergie le client ou demeurent immobiles dans ces niches de tapis, d’étoffes de toutes couleurs, de cuirs, de brides, de selles, de harnais brodés d’or, ou dans les chapelets jaunes et rouges des babouches. Chaque corporation a sa rue, et l’on voit, tout le long de la galerie, séparés par une simple cloison, tous les ouvriers du même métier travailler avec les mêmes gestes. L’animation, la couleur, la gaieté de ces marchés orientaux ne sont point possibles à décrire, car il faudrait en exprimer en même temps l’éblouissement, le bruit et le mouvement. Un de ces souks a un caractère si bizarre, que le souvenir en reste extravagant et persistant comme celui d’un songe. C’est le souk des parfums.

En d’étroites cases pareilles, si étroites qu’elles font penser aux cellules d’une ruche, alignés d’un bout à l’autre et sur les deux côtés d’une galerie un peu sombre, des hommes au teint transparent, presque tous jeunes, couverts de vêtements clairs, et assis comme des bouddhas, gardent une rigidité saisissante dans un cadre de longs cierges suspendus, formant autour de leur tête et de leurs épaules un dessin mystique et régulier.

Les cierges d’en haut, plus courts, s’arrondissent sur le turban ; d’autres, plus longs viennent aux épaules ; les grands tombent le long des bras. Et, cependant, la forme symétrique de cette étrange décoration varie un peu de boutique en boutique. Les vendeurs, pâles, sans gestes, sans paroles, semblent eux-mêmes des hommes de cire en une chapelle de cire. Autour de leurs genoux, de leurs pieds, à la portée des mains si un acheteur se présente, tous les parfums imaginables sont enfermés en de toutes petites boites, en de toutes petites fioles, en de tout petits sacs.

Une odeur d’encens et d’aromates flotte, un peu étourdissante, d’un bout à l’autre du souk. Quelques-uns de ces extraits sont vendus très cher, par gouttes. Pour les compter, l’homme se sert d’un petit coton qu’il tire de son oreille et y replace ensuite. Quand le soir vient, tout le quartier des souks est clos par de lourdes portes à l’entrée des galeries, comme une ville précieuse enfermée dans l’autre. Lorsqu’on se promène au contraire par les rues neuves qui vent aboutir, dans le marais, à quelque courant d’égout, on entend soudain une sorte de chant bizarre rythmé par des bruits sourds comme des coups de canon lointains, qui s’interrompent quelques instants pour recommencer aussitôt. On regarde autour de soi et on découvre, au ras de terre, une dizaine de têtes de nègres, enveloppées de foulards, de mouchoirs, de turbans, de loques. Ces têtes chantent un refrain arabe, tandis que les mains, armées de dames pour tasser le sol, tapent en cadence, au fond d’une tranchée, sur les cailloux et le mortier qui feront des fondations solides à quelque nouvelle maison bâtie dans ce sol huileux de fange. Sur le bord du trou, un vieux nègre, chef d’escouade de ces pileurs de pierres, bat la mesure, avec un rire de singe ; et tous les autres aussi rient en continuant leur bizarre chanson que scandent des coups énergiques. Ils tapent avec ardeur et rient avec malice devant les passants qui s’arrêtent ; et les passants aussi s’égaient, les Arabes parce qu’ils comprennent, les autres parce que le spectacle est drôle ; mais personne assurément ne s’amuse autant que les nègres, car le vieux crie :

— Allons ! frappons !

Et tous reprennent en montrant leurs dents et en donnant trois coups de pilon :

— Sur la tête du chien de roumi !

Le nègre clame en mimant le geste d’écraser :

— Allons ! frappons !

Et tous :

— Sur la tête du chien de youte !

Et c’est ainsi que s’élève la ville européenne dans le quartier neuf de Tunis ! Ce quartier neuf ! Quand on songe qu’il est entièrement construit sur des vases peu à peu solidifiées, construit sur une matière innommable, faite de toutes les matières immondes que rejette une ville, on se demande comment la population n’est pas décimée par toutes les maladies imaginables, toutes les fièvres, toutes les épidémies. Et, en regardant le lac, que les mêmes écoulements urbains envahissent et comblent peu à peu, le lac, dépotoir nauséabond, dont les émanations sont telles que, par les nuits chaudes, on a le cœur soulevé de dégoût, on ne comprend même pas que la ville ancienne, accroupie près de ce cloaque, subsiste encore. On songe aux fiévreux aperçus dans certains villages de Sicile, de Corse ou d’Italie, à la population difforme, monstrueuse, ventrue et tremblante, empoisonnée par des ruisseaux clairs et de beaux étangs limpides, et on demeure convaincu que Tunis doit être un foyer d’infections pestilentielles.

Eh bien ! non ! Tunis est une ville saine, très saine. L’air infect qu’on y respire est vivifiant et calmant, le plus apaisant, le plus doux aux nerfs surexcités que j’aie jamais respiré. Après le département des Landes, le plus sain de France, Tunis est l’endroit où sévissent le moins toutes les maladies ordinaires de nos pays.

Cela parait invraisemblable, mais cela est. Ô médecins modernes, oracles grotesques, professeurs d’hygiène, qui envoyez vos malades respirer l’air pur des sommets ou l’air vivifié par la verdure des grands bois, venez voir ces fumiers qui baignent Tunis ; regardez ensuite cette terre que pas un arbre n’abrite et ne rafraîchit de son ombre ; demeurez un an dans ce pays, plaine basse et torride sous le soleil d’été, marécage immense sous les pluies d’hiver, puis entrez dans les hôpitaux. Ils sont vides !

Questionnez les statistiques, vous apprendrez qu’on y meurt de ce qu’on appelle, peut-être à tort, sa belle mort beaucoup plus souvent que de vos maladies. Alors vous vous demanderez peut-être si ce n’est pas la science moderne qui nous empoisonne avec ses progrès ; si les égouts dans nos caves et les fosses voisinant avec notre vin et notre eau ne sont pas des distillateurs de mort à domicile, des foyers et des propagateurs d’épidémies plus actifs que les ruisselets d’immondices qui se promènent en plein soleil autour de Tunis ; vous reconnaîtrez que l’air pur des montagnes est moins calmant que le souffle bacillifère des fumiers de ville ici et que l’humidité des forêts est plus redoutable à la santé et plus engendreuse de fièvres que l’humidité des marais putréfiés à cent lieues du plus petit bois.

En réalité, la salubrité indiscutable de Tunis est stupéfiante et ne peut être attribuée qu’à la pureté parfaite de l’eau qu’on boit dans cette ville, ce qui donne absolument raison aux théories les plus modernes sur le mode de propagation des germes morbides. L’eau du Zagh’ouan, en effet, captée sous terre à quatre-vingts kilomètres environ de Tunis, parvient dans les maisons sans avoir eu avec l’air le moindre contact et sans avoir pu recueillir, par conséquent, aucune graine de contagion.

L’étonnement qu’éveillait en moi l’affirmation de cette salubrité me fit chercher les moyens de visiter un hôpital, et le médecin maure qui dirige le plus important de Tunis voulut bien me faire pénétrer dans le sien. Or, dès que fut ouverte la grande porte donnant sur une vaste cour arabe, dominée par une galerie à colonnes qu’abrite une terrasse, ma surprise et mon émotion furent telles que je ne songeai plus guère à ce qui m’avait fait entrer là.

Autour de moi, sur les quatre côtés de la cour, d’étroites cellules, grillées comme des cachots, enfermaient des homme qui se levèrent en nous voyant et vinrent coller entre les barreaux de fer des faces creuses et livides. Puis un d’eux, passant sa main et l’agitant hors de cette cage, cria quelque injure. Alors les autres sautillant soudain comme les bêtes des ménageries, se mirent à vociférer, tandis que, sur la galerie du premier étage, un Arabe à grande barbe, coiffé d’un épais turban, le cou cerclé de colliers de cuivre, laissait pendre avec nonchalance sur la balustrade un bras couvert de bracelets et des doigts chargés de bagues. Il souriait en écoutant ce bruit. C’est un fou, libre et tranquille, qui se croit le roi des rois et qui règne paisiblement sur les fous furieux enfermés en bas.

je voulus passer en revue ces déments effrayants et admirables en leur costume oriental, plus curieux et moins émouvants peut-être, à force d’être étranges, que nos pauvres fous d’Europe. Dans la cellule du premier, on me permit de pénétrer. Comme la plupart de ses compagnons, c’est le haschisch ou plutôt le kif qui l’a mis en cet état. Il est tout jeune, fort pâle, fort maigre, et me parle en me regardant avec des yeux fixes, troubles, énormes. Que dit-il ? Il me demande une pipe pour fumer et me raconte que son père l’attend. De temps en temps, il se soulève, laissant voir sous sa gebba et son burnous des jambes grêles d’araignée humaine : et le nègre, son gardien, un géant luisant aux yeux blancs, le rejette chaque fois sur sa natte d’une seule pesée sur l’épaule, qui semble écraser le faible halluciné. Son voisin est une sorte de monstre jaune et grimaçant, un Espagnol de Ribera, accroupi et cramponné aux barreaux et qui demande aussi du tabac ou du kif, avec un rire continu qui a l’air d’une menace.

Ils sont deux dans la case suivante : encore un fumeur de chanvre, qui nous accueille avec des gestes frénétiques, grand Arabe aux membres vigoureux, tandis que, assis sur ses talons, son voisin, immobile, fixe sur nous des yeux transparents de chat sauvage. Il est d’une beauté rare, cet homme, dont la barbe noire, courte et frisée, rend le teint livide et superbe. Le nez est fin, la figure longue, élégante, d’une distinction parfaite. C’est un M’zabite, devenu fou après avoir trouvé mort son jeune fils, qu’il cherchait depuis deux jours.

Puis en voici un vieux qui rit et nous crie, en dansant comme un ours : — Fous, fous, nous sommes tous fous, moi, toi, le médecin, le gardien, le bey, tous, tous fous ! C’est en arabe qu’il hurla cela : mais on comprend, tant sa mimique est effroyable, tant l’affirmation de son doigt tendu vers nous est irrésistible. Il nous désigne l’un après l’autre, et rit, car il est sûr que nous sommes fous, lui, ce fou, et il répète :

— Oui, oui, toi, toi, toi, tu es fou

Et on croit sentir pénétrer en son âme un souffle de déraison, une émanation contagieuse et terrifiante de ce dément malfaisant.

Et on s’en va, et on lève les yeux vers le grand carré bleu du ciel qui plane sur ce trou de damnés. Alors, apparaît, souriant toujours, calme et beau comme un roi mage, le seigneur de tous ces fous, l’Arabe à longue barbe, penché sur la galerie, et qui laisse briller au soleil les mille objets de cuivre, de fer et de bronze, clefs, anneaux et pointes, dont il pare avec orgueil sa royauté imaginaire.

Depuis quinze ans, il est ici, ce sage, errant à pas lents, d’une allure majestueuse et calme, si majestueuse, en effet, qu’on le salue avec respect. Il répond, d’une voix de souverain, quelques mots qui signifient : « Soyez les bienvenus ; je suis heureux de vous voir. » Puis il cesse de nous regarder.

Depuis quinze ans, cet homme ne s’est point couché. Il dort assis sur une marche, au milieu de l’escalier de pierre de l’hôpital. On ne l’a jamais vu s’étendre.

Que m’importent à présent, les autres malades, si peu nombreux, d’ailleurs, qu’on les compte dans les grandes salles blanches, d’où l’on voit par les fenêtres s’étaler la ville éclatante, sur qui semblent bouillonner les dômes des koubbas et des mosquées ! je m’en vais troublé d’une émotion confuse, plein de pitié, peut-être d’envie, pour quelques-uns de ces hallucinés, qui contiennent dans cette prison, ignorée d’eux, le rêve trouvé, un jour, au fond de la petite pipe bourrée de quelques feuilles jaunes.

Le soir de ce même jour un fonctionnaire français, armé d’un pouvoir spécial, m’offrit de me faire pénétrer dans quelques mauvais lieux de plaisirs arabes, ce qui est fort difficile aux étrangers.

Nous dûmes d’ailleurs être accompagnés par un agent de la police beylicale, sans quoi aucune porte, même celle des plus vils bouges indigènes, ne se serait ouverte devant nous. La ville arabe d’Alger est pleine d’agitation nocturne. Dès que le soir vient, Tunis est mort. Les petites rues étroites, tortueuses, inégales, semblent les couloirs d’une cité abandonnée, dont on a oublié d’éteindre le gaz, par places. Nous voici très loin, dans ce labyrinthe de murs blancs ; et on nous fit entrer chez des juives qui dansaient la « danse du ventre ». Cette danse est laide, disgracieuse, curieuse seulement pour les amateurs par la maestria de l’artiste. Trois soeurs, trois filles très parées, faisaient leurs contorsions impures, sous l’oeil bienveillant de leur mère, une énorme petite boule de graisse vivante coiffée d’un cornet de papier doré et mendiant pour les frais généraux de la maison, après chaque crise de trépidation des ventres de ses enfants. Autour du salon trois portes entrebâillées montraient les couches basses de trois chambres. J’ouvris une quatrième porte et je vis, dans un lit, une femme couchée qui me parut belle. On se précipita sur moi, mère, danseuses, deux domestiques nègres et un homme inaperçu qui regardait, derrière un rideau, s’agiter pour nous le flanc de ses soeurs. J’allais entrer dans la chambre de sa femme légitime qui était enceinte, de la belle-fille, de la belle-sœur des drôlesses qui tentaient, mais en vain, de nous mêler, ne fût-ce qu’un soir, à la famille. Pour me faire pardonner cette défense d’entrer, on me montra le premier enfant de cette dame, une petite fille de trois ou quatre ans, qui esquissait déjà la « danse du ventre ». Je m’en allai fort dégoûté.

Avec des précautions infinies on me fit pénétrer ensuite dans le logis de grandes courtisanes arabes. Il fallut veiller au bout des rues, parlementer, menacer, car si les indigènes savaient que le roumi est entré chez elles, elles seraient abandonnées, honnies, ruinées. Je vis là de grosses filles brunes, médiocrement belles, en des taudis pleins d’armoires à glace. Nous songions à regagner l’hôtel quand l’agent de police indigène nous proposa de nous conduire tout simplement dans un bouge, dans un lieu d’amour dont il ferait ouvrir la porte d’autorité.

Et nous voici encore le suivant à tâtons dans des ruelles noires inoubliables, allumant des allumettes pour ne pas tomber, trébuchant tout de même en des trous, heurtant les maisons de la main et de l’épaule et entendant parfois des voix, des bruits de musique, des rumeurs de fête sauvage sortir des murs, étouffés, comme lointains, effrayants d’assourdissement et de mystère. Nous sommes en plein dans le quartier de la débauche. Devant une porte on s’arrête ; nous nous dissimulons à droite et à gauche tandis que l’agent frappe à coups de poing en criant une phrase arabe, un ordre. Une voix faible, une voix de vieille répond derrière la planche ; et nous percevons maintenant des sons d’instruments et des chants criards de femmes arabes dans les profondeurs de ce repaire.

On ne veut pas ouvrir. L’agent se fâche, et de sa gorge sortent des paroles précipitées, rauques et violentes. A la fin, la porte s’entrebâille, l’homme la pousse, entre comme en une ville conquise, et d’un beau geste vainqueur semble nous dire : « Suivez-moi. » Nous le suivons, en descendant trois marches qui nous mènent en une pièce basse, où dorment, le long des murs, sur des tapis, quatre enfants arabes, les petits de la maison. Une vieille, une de ces vieilles indigènes qui sont des paquets de loques jaunes nouées autour de quelque chose qui remue, et d’où sort une tête invraisemblable et tatouée de sorcière, essaie encore de nous empêcher d’avancer. Mais la porte est refermée, nous entrons dans une première salle où quelques hommes sont debout, qui n’ont pu pénétrer dans la seconde dont ils obstruent l’ouverture en écoutant d’un air recueilli l’étrange et aigre musique qu’on fait là-dedans. L’agent pénètre le premier, fait écarter les habitués et nous atteignons une chambre étroite, allongée, où des tas d’Arabes sont accroupis sur des planches, le long des deux murs blancs, jusqu’au fond.

Là, sur un grand lit français qui tient toute la largeur de la pièce, une pyramide d’autres Arabes s’étage, invraisemblablement empilés et mêlés, un amas de burnous d’où émergent cinq têtes à turban.

Devant eux, au pied du lit, sur une banquette nous faisant face derrière un guéridon d’acajou chargé de verres, de bouteilles de bière, de tasses à café et de petites cuillers d’étain, quatre femmes assises chantent une interminable et traînante mélodie du Sud, que quelques musiciens juifs accompagnent sur des instruments. Elles sont parées comme pour une féerie, comme les princesses des Mille et Une Nuits, et une d’elles, âgée de quinze ans environ, est d’une beauté si surprenante, si parfaite, si rare, qu’elle illumine ce lieu bizarre, en fait quelque chose d’imprévu, de symbolique et d’inoubliable.

Les cheveux sont retenus par une écharpe d’or qui coupe le front d’une tempe à l’autre. Sous cette barre droite et métallique s’ouvrent deux yeux énormes, au regard fixe, insensible, introuvable, deux yeux longs, noirs, éloignés, que sépare un nez d’idole tombant sur une petite bouche d’enfant, qui s’ouvre pour chanter et semble seule vivre en ce visage. C’est une figure sans nuances, d’une régularité imprévue, primitive et superbe, faite de lignes si simples qu’elles semblent les formes naturelles et uniques de ce visage humain.

En toute figure rencontrée, on pourrait, semble-t-il, remplacer un trait, un détail, par quelque chose pris sur une autre personne. Dans cette tête de jeune Arabe on ne pourrait rien changer, tant ce dessin en est typique et parfait. Ce front uni, ce nez, ces joues d’un modelé imperceptible qui vient mourir à la fine pointe du menton, en encadrant, dans un ovale irréprochable de chair un peu brune, les seuls yeux, le seul nez et la seule bouche qui puissent être là, sont l’idéal d’une conception de beauté absolue dont notre regard est ravi, mais dont notre rêve seul peut ne se pas sentir entièrement satisfait. A côté d’elle, une autre fillette, charmante aussi, point exceptionnelle, une de ces faces blanches, douces, dont la chair a l’air d’une pâte faite avec du lait. Encadrant ces deux étoiles, deux autres femmes sont assises, au type bestial, à la tête courte, aux pommettes saillantes, deux prostituées nomades, de ces êtres perdus que les tribus sèment en route, ramassent et reperdent, puis laissent un jour à la traîne de quelque troupe de spahis qui les emmène en ville.

Elles chantent en tapant sur la darbouka avec leurs mains rougies par le henné, et les musiciens juifs les accompagnent sur de petites guitares, des tambourins et des flûtes aiguës. Tout le monde écoute, sans parler, sans jamais rire, avec une gravité auguste. Où sommes-nous ? Dans le temple de quelque religion barbare, ou dans une maison publique ? Dans une maison publique ? Oui, nous sommes dans une maison publique, et rien au monde ne m’a donné une sensation plus imprévue, plus franche, plus colorée que l’entrée dans cette longue pièce basse, où ces filles parées dirait-on pour un culte sacré attendent le caprice d’un de ces hommes graves qui semblent murmurer le Coran jusqu’au milieu des débauches. On m’en montre un, assis devant sa minuscule tasse de café, les yeux levés, pleins de recueillement. C’est lui qui a retenu l’idole ; et presque tous les autres sont des invités. Il leur offre des rafraîchissements et de la musique, et la vue de cette belle fille jusqu’à l’heure où il les priera de rentrer chacun chez soi. Et ils s’en iront en le saluant avec des gestes majestueux. Il est beau, cet homme de goût, jeune, grand, avec une peau transparente d’Arabe des villes que rend plus claire la barbe noire, soyeuse et un peu luisante, rare sur les joues. La musique cesse, nous applaudissons. On nous imite. Nous sommes assis sur des escabeaux, au milieu d’une pile d’hommes. Soudain une longue main noire me frappe sur l’épaule et une voix, une de ces voix étranges des indigènes essayant de parler français, me dit :

— Moi, pas d’ici, Français comme toi.

Je me retourne et je vois un géant en burnous, un des Arabes les plus hauts, les plus maigres, les plus osseux que j’aie jamais rencontrés.

— D’où es-tu donc ? lui dis-je stupéfait.

— D’Algérie !

— Ah ! je parie que tu es Kabyle ?

— Oui, moussi.

Il riait, enchanté que j’eusse deviné son origine, et me montrant son camarade :

— Lui aussi.

— Ah ! bon.

C’était pendant une sorte d’entracte.

Les femmes, à qui personne ne parlait, ne remuaient pas plus que des statues, et je me mis à causer avec mes deux voisins d’Algérie, grâce au secours de l’agent de police indigène. J’appris qu’ils étaient bergers, propriétaires aux environs de Bougie, et qu’ils portaient dans les replis de leurs burnous des flûtes de leur pays dont ils jouaient le soir, pour se distraire. Ils avaient envie sans doute qu’on admirât leur talent et ils me montrèrent deux minces roseaux percés de trous, deux vrais roseaux coupés par eux au bord d’une rivière.

Je priai qu’on les laissât jouer, et tout le monde aussitôt se tut avec une politesse parfaite. Ah ! la surprenante et délicieuse sensation qui se glissa dans mon cœur avec les premières notes si légères, si bizarres, si inconnues, si imprévues, des deux petites voix de ces deux petits tubes poussés dans l’eau. C’était fin, doux, haché, sautillant : des sons qui volaient, qui voletaient l’un après l’autre sans se rejoindre, sans se trouver, sans s’unir jamais ; un chant qui s’évanouissait toujours, qui recommençait toujours, qui passait, qui flottait autour de nous, comme un souffle de l’âme des feuilles, de l’âme des bois, de l’âme des ruisseaux, de l’âme du vent, entré avec ces deux grands bergers des montagnes kabyles dans cette maison publique d’un faubourg de Tunis.

La Revue des Ressources 

 

Dieulefit, le village des justes creuset de toutes les résistances

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Je ne suis jamais intervenue sur les plagiats du grand rabbin Bernheim, pour deux raisons, premièrement étant athée et ne pratiquant pas cela regarde les ouailles du rabbin dont je ne suis pas… Deux il semble au vu de ce qu’est déjà le CRIF que le rabbin ait représenté une force moins conservatrice. Mais là où on découvre un autre plagiat, j’ai lu l’article de Marianne, mais il me semble que le rabbin progressiste avait une limite à son progressisme: reprendre un texte sur Dieulefit d’un gaulliste en gommant tout simplement le rôle des communistes est une véritable honte… Parce que Dieulefit fut justement le creuset de toutes les résistances, s’y réfugièrent même des communistes allemands… Ce que la France comptait de meilleur, de plus noble avait débuté par l’accueil des résistants espagnols puis le refus de la soumission à Pétain, sauver des juifs, des enfants en particulier était dans cette logique… Mais je crains que le rabbin, comme ses collègues du Crif, ait mené son ministère non seulement en plagiant des auteurs, en s’inventant un diplôme, ce qui est tout au plus ridicule, mais par esprit partisan, soumis entièrement aux alliances d’un Etat, joué la carte de l’effacement de la mémoire de ce que fut ce moment tragique. L’histoire je l’espère jugera sévérement tous ceux qui pour des raisons partisanes trafiquèrent la mémoire. (Danielle Bleitrach)

 

Voici un article du Point de 2008, intitulé: le miracle de Dieulefit.   Le bourg sommeille. Blotti au pied des montagnes, entre deux champs de lavande, deux forêts de hêtres. Enfoncé au bout d’un bras de la vallée du Rhône, à 30 kilomètres de Montélimar. On est au sud du Vercors, au nord des Baronnies, au coeur de la Drôme provençale. Rien ne semble devoir distinguer Dieulefit, 3 500 habitants, sinon ce nom divin, qui résonne comme un présage. Sur la brochure de l’office du tourisme, on mentionne la création du village par les Hospitaliers du Poët-Laval, séduits par la qualité de l’air, excellent pour les nerfs. Aujourd’hui encore, entre deux visites aux poteries locales, on vient soigner ici ses poumons. Mais rien sur Dieulefit pendant la guerre, qui calma d’autres nerfs, d’autres anxiétés. Pour tout savoir, il faut lire Anne Vallaeys et son récit précis, vivant, inspiré, plein d’empathie pour ce lieu « miraculeux », petit coin de paradis au sein de l’enfer, qui fit du silence une règle, de l’accueil une religion. Mille cinq cents personnes cachées : des enfants juifs, des intellectuels, des artistes en pagaille, spontanément hébergés, aidés au jour le jour, sans qu’il soit question d’héroïsme. Sans qu’il en soit fait grand cas. Même si les langues à Dieulefit se délient depuis peu, la modestie est encore de bon ton. Sept Dieulefitais sont déjà des « Justes » à titre individuel, mais Dieulefit devrait bientôt devenir, après  Le Chambon-sur-Lignon, le second village français déclaré « Juste » à titre collectif.   Bien sûr, on est tenté par le     name dropping     . Henri-Pierre Roché, qui entre deux cours de boxe ou d’échecs entreprend, sous les combles de l’école de Beauvallon, la rédaction de « Jules et Jim ». Louis Aragon, à la ferme des Bauer, qui se lance dans « Aurélien ». La communiste Andrée Viollis, première femme grand reporter, qui a sa chambre à la pension Dourson. L’écrivain Pierre Jean Jouve, qui entraîne son collègue Pierre Emmanuel, illustre poète combattant, lequel fit venir Emmanuel Mounier, fondateur de la revue     Esprit     . A Dieulefit, qui accueillit aussi le groupe de mathématiciens Bourbaki, l’éditeur Pierre Seghers, le critique Georges Sadoul ou Marcelle Auclair, figure fondatrice du journalisme féminin, la culture est le meilleur rempart contre la barbarie qui menace : une culture parfois allemande, quand Yvonne Lefébure, une des pianistes prodiges de l’époque, joue du Schumann à l’Ecole musicale ou qu’au collège on enseigne Goethe. Mais tous ces noms, la pension Dourson et l’école de Beauvallon-aujourd’hui, une maison de l’enfance gérée par la DASS-, ou le collège de la Roseraie, s’ils définissent une topographie, n’éclaircissent en rien le « miracle » de Dieulefit.

Pour l’expliquer, il faut en revenir au génie du lieu. Depuis 1848, la Drôme est un bastion républicain : on n’y supporte pas l’aliénation des libertés imposée par le régime de Vichy. Dès l’automne 1940, Jouve, le maire, refuse l’allégeance à Pétain. Il est démissionné, remplacé par un colonel qui, avec la même bienveillance que les gendarmes, ferme les yeux. Sur les accents étrangers entendus dans les rues. Sur les curieuses activités aussi de Jeanne Barnier, secrétaire de mairie, qui fabrique à la pelle papiers et tickets de ravitaillement, tous faux. Dieulefit est une terre protestante : elle porte dans sa chair la mémoire des dragonnades de Louis XIV. Dès l’entrée dans le village, on bute sur l’imposante façade du temple : ici, on agit en sa conscience. Dès 1936, on a accueilli des républicains espagnols. Puis, en 1940, on écoute ses pasteurs, qui appellent à la désobéissance. Tout ceci explique cela, le soutien de la population, qui ouvre ses maisons, se serre les coudes. Un terreau favorable, donc. Mais pour le fertiliser il fallait une âme, une énergie. Elle s’appelle Marguerite Soubeyran. Dès 1929, cette Dieulefitoise a créé l’école de Beauvallon : ce jour-là, on a rendez-vous avec Michelle, sa belle-fille, Nadine, sa petite-nièce, et Anne Lachens, la petite-fille adoptive de Catherine Krafft, le bras droit de Marguerite Soubeyran. Elles nous parlent de son anticonformisme, de son charisme, de ses réseaux. Passée par une école d’infirmière à Paris, puis par l’institut Jean-Jacques-Rousseau de Genève, cette communiste, liée aux intellectuels et au milieu médical, fait venir à elle toutes les bonnes volontés.     « Quand elle rencontre sur un quai de gare Simone Monnier, qui sera le troisième pilier de l’école de Beauvallon, celle-ci lui avoue son amour des lettres : « eh bien, vous ferez une excellente prof de maths », lui répond Marguerite, qui l’amène à Dieulefit »,raconte Anne Lachens. Marguerite Soubeyran connaît du monde. La nouvelle circule : là-bas on ne risque rien. On se passe et repasse le nom de Dieulefit. L’Ouvre de secours aux enfants (OSE ) expédie des enfants juifs qu’on baptise à tour de bras.     « On sait qu’à l’Ecole ils furent au moins 100 enfants, car un jour Catherine Krafft a pu ramener 101 oeufs, un pour chaque gosse »,précise Nadine. Parmi eux , la mère du cinéaste Cédric Klapisch, Pierre Vidal-Naquet, hébergé à l’Auberge des Brises, ou la mère d’Anne Lachens, porteuse de messages-dissimulés dans sa chaussette-au peintre Willy Eisenschitz, l’illustrateur de Giono, qui poursuit son oeuvre dans une cabane.

La loi du silence sera brisée une fois, quand la Gestapo, qui effectue parfois des rondes, embarque en août 1942 trois enfants juifs ; une dénonciation, sans doute. Mais Marguerite Soubeyran et Simone Monnier foncent à Crest puis au camp de transit de Vénissieux, où avec l’aide de l’OSE et de l’abbé Glasberg elles extirpent leurs protégés et les ramènent à bon port.     « Tante Marguerite ressemble à la louve du Capitole, mais au lieu de deux petits d’homme elle a toute l’école de Beauvallon »,écrit Henri-Pierre Roché dans le livre d’or. Tout en laissant leur liberté à ses « petits », Marguerite, qui affirme haut et fort ses convictions, les alerte, les responsabilise. S’il y eut sous le nazisme ce que Hannah Arendt nomma la     « banalité du mal »,on touche ici du doigt, dans ce cul-de-sac de Beauvallon, situé à 2,5 kilomètres du centre de Dieulefit, ce qu’il faudrait appeler la « banalité de la résistance ». Elle est partout. Dans ce drap rouge accroché au balcon de l’école, signifiant que les alertes-les gendarmes en amont les avaient prévenus-sont terminées. Que les enfants peuvent revenir. Elle est dans ces grottes creusées dans le grès fin, où les gosses allaient se réfugier. Elle est sous le tilleul de la pension Dourson toute voisine, siège de l’université Beauvallon, où Emmanuel Mounier débattait de tout. Elle est enfin dans cette tradition d’accueil, seule capable de redonner confiance et dignité. Une tradition qui aujourd’hui semble perdurer

 

 
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Publié par le mai 4, 2013 dans histoire

 

Après un premier mai que l’on dit morose, rappel d’un dianostic célèbre le 15 mars 1968

Quand la France s’ennuie…

Par Pierre Viansson-Ponté

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Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde, la guerre du Vietnam les émeut, certes, mais elle ne les touche pas vraiment. Invités à réunir "un milliard pour le Vietnam", 20 francs par tête, 33 francs par adulte, ils sont, après plus d’un an de collectes, bien loin du compte. D’ailleurs, à l’exception de quelques engagés d’un côté ou de l’autre, tous, du premier d’entre eux au dernier, voient cette guerre avec les mêmes yeux, ou à peu près. Le conflit du Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début de l’été dernier : la chevauchée héroïque remuait des réactions viscérales, des sentiments et des opinions; en six jours, l’accès était terminé.

Les guérillas d’Amérique latine et l’effervescence cubaine ont été, un temps, à la mode; elles ne sont plus guère qu’un sujet de travaux pratiques pour sociologues de gauche et l’objet de motions pour intellectuels. Cinq cent mille morts peut-être en Indonésie, cinquante mille tués au Biafra, un coup d’Etat en Grèce, les expulsions du Kenya, l’apartheid sud-africain, les tensions en Inde : ce n’est guère que la monnaie quotidienne de l’information. La crise des partis communistes et la révolution culturelle chinoise semblent équilibrer le malaise noir aux Etats-Unis et les difficultés anglaises.

De toute façon, ce sont leurs affaires, pas les nôtres. Rien de tout cela ne nous atteint directement : d’ailleurs la télévision nous répète au moins trois fois chaque soir que la France est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans et qu’elle n’est ni impliquée ni concernée nulle part dans le monde.

La jeunesse s’ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique, en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l’impression qu’ils ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à faire entendre, au moins un sentiment de l’absurde à opposer à l’absurdité, les étudiants français se préoccupent de savoir si les filles de Nanterre et d’Antony pourront accéder librement aux chambres des garçons, conception malgré tout limitée des droits de l’homme.

Quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent du travail et n’en trouvent pas. Les empoignades, les homélies et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pire tout à fait inutiles, presque toujours incompréhensibles. Heureusement, la télévision est là pour détourner l’attention vers les vrais problèmes : l’état du compte en banque de Killy, l’encombrement des autoroutes, le tiercé, qui continue d’avoir le dimanche soir priorité sur toutes les antennes de France.

Le général de Gaulle s’ennuie. Il s’était bien juré de ne plus inaugurer les chrysanthèmes et il continue d’aller, officiel et bonhomme, du Salon de l’agriculture à la Foire de Lyon. Que faire d’autre ? Il s’efforce parfois, sans grand succès, de dramatiser la vie quotidienne en s’exagérant à haute voix les dangers extérieurs et les périls intérieurs. A voix basse, il soupire de découragement devant " la vachardise " de ses compatriotes, qui, pourtant, s’en sont remis à lui une fois pour toutes. Ce qui fait d’ailleurs que la télévision ne manque pas une occasion de rappeler que le gouvernement est stable pour la première fois depuis un siècle.

Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s’ennuient pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés par le progrès, victimes de la nécessaire concentration et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu’ils n’ont pas le temps de s’ennuyer, ni d’ailleurs le cœur à manifester et à s’agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision, qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d’eux. Aussi le calme règne-t-il.

La réplique, bien sûr, est facile : c’est peut-être cela qu’on appelle, pour un peuple, le bonheur. Devrait-on regretter les guerres, les crises, les grèves ? Seuls ceux qui ne rêvent que plaies et bosses, bouleversements et désordres, se plaignent de la paix, de la stabilité, du calme social.

L’argument est fort. Aux pires moments des drames d’Indochine et d’Algérie, à l’époque des gouvernements à secousses qui défilaient comme les images du kaléidoscope, au temps où la classe ouvrière devait arracher la moindre concession par la menace et la force, il n’y avait pas lieu d’être particulièrement fier de la France. Mais n’y a-t-il vraiment pas d’autre choix qu’entre l’apathie et l’incohérence, entre l’immobilité et la tempête ? Et puis, de toute façon, les bons sentiments ne dissipent pas l’ennui, ils contribueraient plutôt à l’accroître.

Cet état de mélancolie devrait normalement servir l’opposition. Les Français ont souvent montré qu’ils aimaient le changement pour le changement, quoi qu’il puisse leur en coûter. Un pouvoir de gauche serait-il plus gai que l’actuel régime ? La tentation sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d’essayer, simplement pour voir, comme au poker. L’agitation passée, on risque de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante aussi.

On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.

Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion. Ce n’est certes pas facile. L’impératif vaut d’ailleurs pour l’opposition autant que pour le pouvoir. S’il n’est pas satisfait, l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui.

 
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Publié par le mai 2, 2013 dans histoire, humour

 
 
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