![5437821-8112064[1]](http://histoireetsociete.files.wordpress.com/2013/05/5437821-81120641.jpg?w=645&h=368)
Si à peu près toutle monde a noté la désagrégation de l’Etat malien et de son armée, aussi bien que le rôle joué par la désastreuse intervention de l’OTAN en Libye sur l’aggravation de la situation dans le Sahara, bien peu ont souligné le rôle joué par les Etats-Unis. Un très riche numéro de la revue Hérodote est consacré à la géopolitique du Sahara (n°142, 3eme trimestre 2011). Dans un article de André Bourgeot intitulé Sahara de tous les enjeux est analysée la période de 2000 à 2011 avec ses faits politiques, militaires et économiques soumis à une évolution rapide liée à l’intervention politico-militaire en Libye. Parmi ces faits le premier est la militarisation ou américanisation du Sahara dont on mesure bien à la lecture qu’intégré à la doctrine Bush, cette politique a accru le caractère explosif de la situation, le chaos.Nous avons vu dans d’autres articles la destabilisation de l’Asie centrale à partir de l’Afghanistan, il faut être conscient qu’il n’est pas de région qui aient échappé à cette militarisation ou américanisation qui combinée à la misère et au sous développement ont produit les plus terribles effets. (note de danielle Bleitrach)
Militarisation ou américanisation du Sahara
L’intérêt politique et militaire des Etats-Unis s’est sensiblement accru depuis une quinzaine d’années(1) avec comme temps fort l’an 2002 pour ce qui concerne l’espace saharo-sahélien. Les événements du 11 septembre 2001 ont débouché sur une conception stratégique américaine définie par l’expression de propagande politique de "guerre globale contre le terrorisme"(2) relevant de ce que les politiologues appellent la "doctrine Bush"(3). Cette lutte prend un caractère mondial dont les relais s’affirment aux niveaux régionaux et nationaux. L’application de cette guerre globale à l’intitiative du département d’Etat, s’est concrétisée à partir du mois de novembre 2002 par la création du pan Sahel Initiative (PSI) visant à protéger les frontières contre les trafics d’armes, de drogue et les mouvements terroristes internationaux. Les principaux objectifs du PSI ont été, entre autres, de former les militaires nationaux (Mali, Niger, Mauritanie et Tchad) à la lutte contre le terrorisme, d’encourager et coordonner les coopérations régionales à l’aide de la technologie américaine et d’échange des informations. Ces objectifs furent concrétisés par l’envoi, dans chaque pays concerné, de 150 soldats américains aux présences régulières sous forme de missions.Le principal succès de ce PSI fut la capture d’Abderrazak Al-Para(4), une des figures clés du GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) algérien, qui fut livré aux autorités algériennes en 2004 (Keenan, 2009). On observera que la création du PSI et l’arrivée des militaires américains dans le cadre de cette initiative ont eu lieu en novembre 2002 alors que les premières prise d’otages du GSPC se font en mars 2003.
A partir du mois de mars 2004, les soldats US du 1 er bataillon des 10 e forces spéciales (Airbone) de Stuttgart forment et entraînent les soldats africains à la "guerre globale".Pour ce faire, ces "Spécial Opération Command Europe" (SOCEUR) s’établissent à Bamako, Gao et Tombouctou (Mali) et à Atar (Mauritanie) (5).
Le PSI est doté d’un budget modique (6 millions de dollars américains) la première année, pour atteindre la deuxième année la somme de 7,75 millions de dollars. Il misa sur le mali (déjà concerné par l’ACRI) (6) en accordant une enveloppe de 475.000 dollars afin de faciliter l’exercice de la "rampe aérienne" à la base de Senou à Bamako. L’objectif politiqye étant de développer les relations bilatérales et régionales afin d’aider les Etats de l’espace saharo sahéliens à construire leurs capacités à traiter les problèmes du GWOT (Global War on Terror) en tant que force "reproductibel" des forces américaines. (7)
Fort de ce qui fut considéré comme une série de succès par les initiateurs de ce plan, les Etats-Unis franchirent un cran supérieur d’une tout autre ampleur par la création du Trans Sarah Counter Terrorism (TSCTI) (8), à l’évidence plus thématisé, créé en 2005 dans le cadre de l’exercice "Flintlock", beaucoup mieux doté (9) que le PSI et dont le siège se situe à Ouagadougou (Burkina Faso), ce qui implique une présence pérenne. En juin 2010, cet exercice réunit plus de 1200 participants et observateurs de seize Etats de l’UNion africaine. L’application de cet "exercice" se cristallisait davantage sur les opérations de sécurité que sur la lutte contre le terrorisme, visant ainsi à renforcer l’ensemble des relations militaires bilatérales.
A la différence de la précédente organisation, celle-ci combine deux domaines d’intervention militaire et civil. La composante militaire concerne l’"opération Enduring Freedom-Trans-Sahara"(OER-TS). Quant à la composante civile, elle fut assignée à trois départements, à savoir l’agence de développement USAID (10) qui se consacra à l’éducation, tandis que le département d’Etat prit en charge tout ce qui concerne la sécurité des aéroports, le département du Trésor se réservant le renforcement des efforts fournis sur l’utilisation des trésoreries nationales. On conviendra que ces secteurs sont stratégiques car faciles à utiliser comme moyens de pressions et d’informations.
Tout autre est la phase ralative à la création et aux tentatives d’implantation du Commandement militaire américain en Afrique (US-Africom) (11). Sa création a été annoncée en 2007. Finalement, le refus général contraignit le Pentagone à l’installer à Stuttgart: échec mais pas abdication! On retrouve aujourd’hui Africom en Libye.
Cette entité militaire s"inscrit dans le prolongement du TSTCP. Pour l’heure, la seule base américaine permanente est celle implantée à Djibouti, dont l’effectif serait de 1800 soldats dont la fonction est de contrôler l’ensemble de la Corne de l’Afrique. La tentative d’en créer une dans le Golfe de Guinée(12) et la nouvelle situation créée par le GWOT induisent la perspective d’en implanter une qui rayonnerait sur l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest et centrale et dont le pays d’accueil pourrait être la Libye ou, pour le moins la Cyrénaïque: j’y reviendrai. la légitimation de l’établissement d’Africom se fonde sur la doctrine américaine de la prévention des conflits qui vise, implicitement, à se positionner pour le contrôle mondial des industries extractives et d’enrayer, autant que faire se peut, la montée en puissance de la Chine.
La lutte contre le Terrorisme est davantage une priorité américaine qu’africaine et ne vise pas exclusivement à atteindre les objectifs déclarés car elle permet d’instaurer une domination américaine mondiale en s’appuyant sur les organisations régionales telles que la communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ou sous régionale telle que le plus approprié aux finalités de l’Africom, à savoir le comité d’état major opérationnel conjoint (CEMOC). Cette approche n’est pas contradictoire au fait de conférer à l’Algérie un rôle de leadership revendiqué et affirmé. Déjà, en 2004,l’ex-président G.W.Bush donnait ses titres de noblesse à l’actuel président Bouteflika en le reconnaissant comme "membre leader de l’Initiative Pan Sahel" (Maghreb confidentiel, N°650, 27 mai 2004).
La doctrine américaine, qui s’inscrit dans la stratégie globale élaborée au Pentagone par Donald Rumsfeld, consiste à attribuer un rôle de leadersphip mondial aux Etats-Unis investis d’une mission, à charge pour elle de ccréer une coalition appropriée aux objectifs de cette stratégie. Pour ce faire, un des aspects de la doctrine américaine en matière de politique étrangère est d’établir des corrélations organiques entre présence militaire et paix, tout en se donnant les moyens institutionnels et les outils organisationnels de son applicationj: "Guerre et paix! " C’est au nom de la paix, de la prévention des conflits, de la protection des populations civiles, de la lutte contre le terrorisme, que l’on fait la guerre.
Africom marque le retour des Etats-Unis sur le continent africain avec des initiatives qu’une presse africaine qualifiée d’"Américafrique" qui peut s’opposer(ou s’allier) le cas échéant, à la "Françafrique". Cette militarisation américanisée de l’Afrique ne va pas sans dissonances, dissensions (voire contradictions) entre le département d’Etat (équivalent américain du Ministère des Affaires étrangères) et le Pentagone (miniçstère de la Défense). C’est ainsi qu’à la faveur des tentatives d’implantation de l’Africom sur le continent il s’est avéré que seul le Libéria situé dans la zone pétrolière du Golfe de Guinée a accepté la proposition (qui fut rejetée). Or, il s’est révélé des luttes intestines entre le département d’Etat et le Pentagone qui ont probablement débouché sur l’impossibilité de transférer Africom de Stuttgart à Monrovia.
A cet égard, le rapport de Jeudayi Frazer(13 montre que les rivalités entre militaires et diplomates sont entretenues par la disparité des moyens mis à la disposition d’Africom (création du Pentagone) et des diplomates (14). A titre d’exemple, en Somalie, Africom, qui dispose d’un budget de relations publiques vingt fois supérieur à celui de l’Ambassade, entrave sensiblement les actions du programme Africa Contingency Operation Training and Assistance (ACOTA) dont la gestion sera, de ce fait, appelée à être transférée à Africom.
Ces luttes ont révélé, en quelques sorte, une "militarisation de la diplomatie" ou, pour le moins, une prédominance (voir une prééminance) du militaire sur la diplomatie. En effet, l’exemple d’Africom montre que cette entité aux fondements militaires (voire guerriers) est également investi d’actions civiles et culturelles, ce qui lui permet de se fondre dans le paysage et de s’y immerger très discrètement et même de s’y présenter comme humanitaire (voir la Libye). Alors faut-il franchir le pas et s’interroger sur "la militarisation du civil" ou sur la civilisation du militaire… ou du militaire civilisé… ", ce qui renverrait à l’idéologie politique de la "sécurité" qui tend à prévaloir un peu partout dans le monde? (…)
La militarisation américanisée" de cet espace se traduit également au Maroc par l’implantation de bases américaines pérennes et par l’introduction d’une technologie de même originEn effet, selon Maghreb confidentiel (n°944, du 21 octobre 2010), la base des Forces royales, Benslimane, était en cours de modernisation "pour accueillir les deux escadrilles de F16 block 52 acquises auprès de l’américain Lockheed Martin… Les noouvelles installations de Benslimane sont, d’après nos informations, la réplique exacte de celles de la Mc Entire Joint National Guard Base de Caroline du Sud. Celle-là précisément ou s’entraînent les FRA(15)"
Il en va de même avec "l’envahissement" de la base aérienne de Guelmin par des dizaines d’officiers en uniforme de l’US Air Force qui "enseignent aux militaires marocains le pilotage de drônes Predator XP (General Atomics Aeronautical Systems) non armés… Le Pentagone qui songe depuis plusieurs mois à se doter d’une base aérienne au Maghreb et à positionner des appareils de reconnaissance opéré par des contractors privés semble avoir trouvé son point d’appui". (maghreb confidentiel, n° 970 du 28 avril 2011). Notonss que les Etats-Unis s’étaient adressés à l’Algérie, partenaire pétrolier, pour la construction d’un terrain d’aviation militaire afin d’utiliser des avions-espions banalisés: ce fut un refus qui s’est également appliqué à propos du survol de l’espace aérien algérien "afin de traquer les éléments d’Al-Qaïda au Maghreb islamique en Mauritanie et au Mali" (Maghreb confidentiel, N°951 du 9 décembre 1010) arguant du fait qu’il fallait déposer les demandes au moins deux semaines à l’avance avant, finalement, de céder sous conditions. Par ailleurs, les positions politiques algériennes s’alignent sur celles de l’Union africaine, ce qui est d’ailleurs le cas à propos des événements libyens.
La dépendance technologique mentionnée ci-dessus se manifeste égale ment à propos des drones. Comme il a été mentionné auparavent, aucun pays africain n’a accepté d’accuilir l’africom, ce qui l’a obligé à emprunter une porte dérobée en passant deux appels d’offres auprès de contractuels privés.
Le premier vise à mandater des sociétés privées pour mettre en place un programme de surveillance aérienne clé en main pour le compte des militaires locaux aux fins de recueil de renseignements qui seront également utilisés par les services d’Africom et transmis à Stuttgart. Pour ce faire, Africom, se dote, en location, de deux avions de reconnaissance banalisés. Or l’Algérie, jalouse de son indépendance, tentait depuis plusieurs années de se procurer auprès des Etats-Unis des drones de reconnaissance, mais sans succès, afin d’assurer la maîtrise de l’utilisation de cette technologie et donc de renforcer l’autonomie de son leadership sous- regional. Le second concerne les consignes d’utilisation de ces avions-espions: ils "doivent être banalisés pour ne pas éveiller l’attention… Même souci de discrétion pour les 83 véhicules tout-terrain qu’Africom va acquérir et se faire livrer à Tunis, Niamey, Nouakchott, N’Djaména, etc..; et qui devront passer inaperçus sur les routes africaines, précise cet autre appel d’offres publié le 11 juin 2010.
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(1) En 1996, le secrétariat d’Etat créa l’ACRI (Africa Crisis Response Initiative) placé sous le commandement de l’armée américaine basée à Stuuttgart (Allemagne) et connue sous le nom d’US-Eucom. Cette section avait à charge les moyens militaires, notamment le recours aux forces spéciales. A la différence des autres Etats de la sous -région, l’ACRI était présente au Mali.
(2) "Global War on the terror" Les les Etats-Unis sont les leaders mondiaux de la lutte contre le terrorisme ainsi que de la lutte contre la drogue.
(3)Nous verrons par la suite que cette catégorisation n’a pas de pertinence politique.
(4) "Dès la levée de l’état d’urgence et l’entrée en vigueur de l’ordonnance portant amendement du code de procédure pénal, les 6 et 7 mars dernier, Amari Saïfï, dit Abderrazak el Para et hassan Hattab ont été présentés à la justice au même titre que trois autres chefs terroristes dont Athmane Toauti dit Abou-el-Abbas, l’officier exégète et membre fondateur du GSPC, pour au moins une dizaine d’accusations. Selon des sources judiciaires, le juge d’instruction en charge de ce dossier a placé el Para et ses trois compagnons sous mandat de dépôt". El Watan, 21 juin 2011.
(5) Je ne dispose pas d’informations sur la présence de ces forces au Niger et au Tchad pourtant concernées et signataires du PSI.
(6)Wadhington a apporté son soutien au Mali dans le cadre du programme "International Military Défense Education Counter Terrorism Fellowship" (Maghreb confidentiel n° 887 du 9 juillet 200°.
(7) http://www.globalsecurity.org/military/ops/aef-chad.htm
(8) Qui se concrétisera par le Trans Sahara Counter Terrorism Partnership (TSCTP) dont les premiers partenaires sont: Tunisie, Algérie, Maroc, Tchad, Niger, Mali, Mauritanie, Sénégal, Nigeria, auxquels s’djoindront le Burkina Faso et la Libye, soit onze Etats. Le pentagone a soutenu le TSCTP considérant comme oeuvrant au sein de l’Africom à travers l’OEP-TS.
(9)100 millions de dollars par an pendant cinq ans. Notons que le TSCTI est arrivé à expiration. Il sera remplacé par l’Africom qui dirige actuellement (juin 2011) les opérations militaires en Libye. Les agences de notation financières internationales (Fitch, Moody’s, Standard&Poor’s) tirent la sonnette d’alarme à propos de la solvabilité des Etats-Unis désoemais sujette à caution. La dette publique caracole à 14.000 milliards de dollars et les Etats-Unis peuvent se retrouver dans une situation de défaut de paiement.
(10) USAID a une grande expérience dans le domaine du développement en Afrique. Elle utilise souvent les compétences d’anthropologues et de géographes. (L’USAID est dénoncée en Amérique latine comme un doublon de la CIA, ainsi en avril 2013, Evo Morales les a chassé de Bolivie, note de Danielle Bleitrach)
(11) L’implantation de l’Africom a été refusée par la totalité des Etats-Africains contactés: Algérie, Libye, Afrique du Sud et à sa suite la SDAC (Communauté de développement de l’Afrique Australe), le Gabon et l’Angola, soit 52 Etats sur 53: seul le Libéria accepta mais son approbation fut rejetée par le Pentagone. Pour une présentation détaillée de cette instance militaire, voir H.Campbell: "Les militaires américains et Africom: entre le marteau et les croisés " <www.pambazuka.org<, Pambazuka News du 18 avril 2011, n° 186
(12) L’offshore du Golfs pourrait fournir 25% de l’actuelle production du pétrole américain d’ici à l’an 2020.
(13)Secrétaire d’Etat chargé du Bureau des Affaires africaines.
(14 "Africom: les luttes intestines" Lettres hebdomadaires d’informations stratégiques n° 727 du 16 septembre 2009
(15) Forces Royales Air.